Samedi 25 mai, acte XXVIII  veille du scrutin des élections européennes,
plus d’un millier de personnes manifestent sous une pluie fine dans les rues de
Montpellier. Le Poing s’est entretenu avec quelques gilets jaunes pour
connaître leur avis sur ces élections, la couverture médiatique qui en est
faite et les potentiels débouchés que ce vote peut avoir sur la suite d’un
mouvement qui témoigne une nouvelle fois de son hétérogénéité sociologique de
par les différentes réponses récoltées. Extraits :

« Les médias ont monté un duel
entre Macron et Le Pen, le reste est inexistant. »

Cette idée semble faire consensus chez toutes les personnes interrogées qui
déplorent un manquent d’objectivité et d’égalité de temps de parole pour tous
les candidats. C’est notamment le cas de Jean Luc, 65 ans ;  « Je
ne comprends pas qu’il y ait autant de candidats, mais je trouve anormal et
scandaleux que tous les partis n’ait pas le même temps de paroles sur les
médias. »

Léo, 17 ans, constate lui aussi ce battage médiatique fait autour de La
République en marche ;
« Je pense que le traitement
médiatique de ces élections est très favorable à Macron et sa bande qui ont eu
le droit à de grandes tribunes pendant le grand débat où il en a profité pour
faire campagne ».

Pour Christine, la cinquantaine, le problème est ailleurs ; « Moi ce qui m’inquiète c’est qu’on
nous agite la peur de la montée des extrêmes dans toute l’Europe, notamment
l’extrême droite, et ça me fait peur »

Cependant, certains, pourtant conscient de cette construction médiatique, comme
Jacques* (prénom modifié), 65 ans, iront quand même voter  Rassemblement national ce week-end :« les médias ont monté un duel
entre Macron et Le Pen, le reste est inexistant. Je pense que ça sert à rien de
voter, mais je vais y aller quand même, et je vais voter Marine Le Pen parce
que je veux pas de Macron, il faut le battre et c’est tout »
Même son de cloche chez Solange, 67 ans, « Il faut voter Marine Le
Pen pour dégager Macron, je vois pas d’autres alternatives, si, la droite, mais
ils sont trop bas dans les sondages. »

Les sondages justement, Laure, – qui a refusé de nous révéler son âge- en fait sa boussole politique. « Je sais pas encore pour qui voter, faut voir dans les sondages qui est le plus prêt de Macron, ça commence à se dessiner. Moi sur ce coup-là je me réfère aux sondages, je vais pas aller voter pour celui qui est au fond du sondage. »
 
Lassés par ce véritable enfumage médiatique, certains, comme Lucas, la trentaine, ont changé leur manière de voir l’actualité. « Je m’informe de moins en moins dans les grands médias, je suis surtout les médias alternatifs, mais j’ai vu de loin et j’ai bien compris que les grands médias avaient totalement mis en scène un duel Macron/Le Pen »
Christine a également « arrêté de regarder la télé », et elle dit « lire des choses que je ne lisais pas avant, comme le monde diplo ou Médiapart ».
Enfin, Véronique, la cinquantaine également, voit un profond décalage entre l’enjeu de ces élections et les propos tenus par les sphères politiques et médiatiques ;
« c’est des élections européennes, mais on nous parle pas des autres pays et on a l’impression que les candidats sont en campagne à l’échelle nationale, comme Phillipot qui parle de la CSG alors que c’est une spécificité française, ça a rien à faire dans un débat européen ça, ça manque de vision globale ! »

Un scrutin européen
aux enjeux nationaux…

Si Laure ne sait pas encore pour qui elle votera, elle sait qu’elle doit le faire, « pour faire barrage à Macron ». Idée partagée par beaucoup d’autres manifestants qui voient en ces élections un enjeu de vote de sanction contre le gouvernement.  


Léo, malgré son jeune âge, a un avis très tranché sur la question ; « Le vote, ça peut montrer quels sont un peu les rapports de force dans la société française, mais j’incite pas les gens à voter parce je ne pense pas que ça puisse changer radicalement les choses. J’ai pas encore l’âge de voter, mais si je pouvais voter je voterai France Insoumise, car c’est pour moi la seule force d’opposition valable aujourd’hui face à Macron. »

Le décalage souligné plus haut par Dominique prend ici tout son sens, et au-delà du vote de sanction, ces élections peuvent faire apparaître de nouveaux clivages dans un paysage politique mouvant et divisé à l’échelle nationale. C’est du moins ce qu’entend Lucas quand il explique pourquoi il ira voter« Déjà les élections en général c’est chaud, mais les européennes ça sert vraiment à rien, je vais quand même aller voter, mais plus par rapport au contexte national, je pense que les partis de gauche à l’ancienne comme le PCF ou les verts,  -si ils font des bons scores à ces élections-, risquent de devenir des obstacles aux prochains mouvements sociaux, et je vais participer à leur enterrement en votant France Insoumise, même si j’adhère pas totalement à leur programme, c’est déjà mieux que les autres…. » Un propos cohérent au vue de l’intervention télévisée de Yann Brossat où il appelle au renforcement du dispositif policier pendant les manifestations pour éviter les débordements.

…Pour quel débouché politique ?

Les avis sur l’utilité de cette élection et sur sa capacité à satisfaire les revendications des gilets jaunes divergent, et font part du caractère composite de ce mouvement.
 Jean Luc, par exemple, est convaincu que son vote peut améliorer la situation politique.
« Je pense que voter à ces élections peut nous apporter un réel débouché. Je pense qu’il faut sortir de l’Europe, on a perdu toute notre souveraineté, et j’irai voter Asselinault.
 »

Même si Christine n’a pas la même couleur politique, elle aussi semble convaincue de son action« Moi je vais voter écolo parce que c’est des gens qui sont dans l’action, avant je votais à gauche mais ils m’ont dégouté, on a besoin d’actes, pas de discours, et c’est ça qui me semble le plus important et je pense qu’ils peuvent faire changer les choses »

Eric, âgé lui de 25 ans, est convaincu de l’inutilité de
cette élection et n’ira pas voter ; « Si
on doit changer un truc au sein de l’union européenne c’est au sein de la
commission, pas du parlement. Là on cautionne un truc qui est verrouillé de
base, l’union européenne s’est construite comme une instance anti-démocratique,
et on en parle que pour les élections, la preuve avec les référendums comme en
2005 ou on s’est fait rouler dessus deux ans plus tard avec le traité de
Lisbonne. C’est toujours les intérêts privés qui priment, notamment par le
biais du lobbying. Les décisions sont prises à la commission, pas au parlement,
ça sert limite à rien de voter ».

Il laisse néanmoins apparaître une touche d’optimisme quant à la suite du
mouvement des gilets jaunes :   « Je pense que les résultats de demain
vont renforcer le mouvement, parce qu’on nous présente le même duel qu’à la
présidentielle  et que les gens en ont
marre »,

Pierre*,( prénom modifié), qui doit avoir à peu près le même âge qu’Eric, n’ira
pas voter non plus « Il y a eu un
gros forcing médiatique pour appeler les gens à voter pour faire rentrer le
mouvement social dans le rang, et nous faire croire que les élections serait un
débouché potable. Moi je pense que les élections ça sert à rien, et même que
c’est contre-productif parce que les gens se fixent sur des échéances qui
empêchent de créer un changement plus global dans la société, mais ça c’est dans
les rues et par le combat social qu’on l’obtient. » « En plus je
crois que j’ai pas de carte d’électeur »,
ajoute-t-il en rigolant.

Quels que soient les résultats des élections, toutes les personnes interrogées
affichent une réelle volonté de continuer le mouvement jusqu’à la mise en
déroute de Macron et sa bande. Le jaune fluo serait-elle une
couleur qui rassemble par-delà les clivages ?
Le  « flou artistique gilet-jaunesque », original et composite
se clarifiera t’il après les élections ? Réponses  dans les prochaines semaines !


Article publié le 26 Mai 2019 sur Lepoing.net