Octobre 19, 2020
Par Lundi matin
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La pancarte de l’université clouée par-dessus l’univers : quand même pas à s’y méprendre… On attend d’autres réponses. Je suis toujours aussi stupéfait quand je vois des généalogies du modernisme suivre Rimbaud comme des canetons. Pour bien mystifier l’esprit d’un marteau-piqueur, il faut garder le clou du spectacle secret.

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Rimbaud va avoir 13 ans quand papa Baudelaire meurt, laissant, à garder dans ses précieuses italiques, un lègue reluisant pour jeter les générations futures en extase : la fascination de la modernité. Les dents serrées, le poète adolescent mâchouille une rébellion.

Et alors du contrecarré dans la main perturbe la météo du sacré, ça s’agite, c’est fou, on dirait qu’il va pleuvoir de l’électricité. On finit par lire dans Une Saison en enfer :

Il faut être absolument moderne.

Même si la phrase vaut cher dans le catalogue des collectionneurs, tu penses que c’est sérieux ?

Quand Rimbaud balance ça en 1873, ça fait quoi ? – vingt ans ? – qu’on se pète les bretelles en citant Baudelaire, le poète de la vie moderne, qu’on minaude en singeant le grand damné, beau ténébreux des poésies parnassiennes… – Ah certes Rimbaud est sans doute appelé par Baudelaire, les poètes maudits se reconnaissent, mais il peut bien le taquiner un peu aussi…

…Et surtout : se faire détracteur des autres groupies, suiveux croques-morts à la posture littéraire, c’est-à-dire tout le groupe guindé, peint par Henri Fantin-Latour, cercle des initiés que Verlaine lui a ouvert et que Rimbaud, « acariâtre et méchant », a aimé provoquer pour faire honte à son ami et le faire frémir en même temps d’une joyeuse délinquance sacrilège. Ce même Verlaine par qui le jeune itinérant a pu squatter l’appartement du Poète du Parnasse Monsieur Théodor de Banville – avant que n’arrive la police parce qu’il pissait par la fenêtre sur Paris !

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Des mots ternes déjà pour faire moderne.

Le romantisme magnifie l’hugolien Poète Voyant et l’albatros sublime, et ça inspire beaucoup les poètes de sept ans, même lorsqu’il en prend le contre-pied. Fallait goûter à cette gloire et aller se moquer des mondanités littéraires pour se dépoussiérer des mots de gloire qui gardent la vie dans son plastique d’emballage.

Des mots qui sonnent bien : des Ardennes à Aden… Comme un Marcel Duchamps coquin qui cacherait sa vie sous un jeu de mot. Mais Duchamps a quitté l’art pour jouer avec la gloire (une manipulation)… Rimbaud a quitté l’art parce que la gloire qu’il souhaitait n’était pas de ce monde (une déception). Ils se touchent néanmoins quelque part : Marcel Duchamps se moque en posant un urinoir au musée, et Rimbaud répond à la moquerie dadaïste en allant pisser dedans ! Puis leur chemin se séparent : Duchamps est satisfait pendant que Rimbaud ne se satisfait de rien. Même l’impertinence lasse. Il lui faut plus. Dépasser le symbole, le langage, le média, pour toucher à la vie. « Une réalité rugueuse à étreindre »… Puis trimballer sa vie dans la poussière. Des Ardennes à Aden. S’user les pieds jusqu’au genou. Amputé du corps comme de sa poésie. Verlaine a dit : « L’homme aux semelles de vent. » Encore des mots, du vent qui prend des airs…

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Vigny, Coppée, Lecomte de Lisle, tous ont qualifié leur poésie de moderne.

Le jeune poète répond : « Je trouvais dérisoires les célébrités de la la poésie moderne. »

Quand l’épithète apparaît, comme une « barbarie moderne », c’est généralement sur un mode péjoratif, dans une formulation dubitative, mon cher Watson… Dubitative… C’est drôle que peu en fassent mention.

Y a-t-il une plus-value à ce que « l’ecclésiaste » soit « moderne » ?! Non bien sûr, c’est de l’ironie… C’est toujours de la provocation… Faut voir l’article Frédéric Thomas nommé à partir d’une phrase de Rimbaud « Je serai libre d’aller mystiquement, ou vulgairement, ou savamment » pour voir combien il était intellectuellement impliqué avec son ami Andrieu dans une critique du progrès. Qu’est-ce qu’il chercha en voulant dresser l’Histoire Splendide du monde ? Plutôt en prendre le contre-pied, par ses ratées, ses leurres, sa dynamique régressive, « dévidée de ses prétentions progressistes », dans un « bazar moral »…

Voilà pour le parti-pris politique. Et qu’est-ce qui attire l’écrivain ? « La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe. »

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« Il faut être absolument moderne » comme on disait aussi en 1968, « Il est interdit d’interdire », « L’imagination au pouvoir », « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner », pendant que les hippies disaient : « Imagine all people living together living life in peace », ou comme ultime frondaison utopiste : « Faites l’amour pas la guerre »… Et encore aujourd’hui dans nos CÉGEP, quel étudiant ne ressentira pas l’appel sublime à être « moderne » ?… Ces sublimes banalités attendent leur poète pour être réactualisées et dorment dans nos silences de pieux croyants, rêvent la dilatation poétique des slogans. La tentation des slogans qui naissent comme cri puis se rigidifient dans le fond de l’oreille contre l’os crânien.

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Travaux scolaires gaspillant du papier, souches encore vibrantes, le vibrato assassiné dans la gorge des bûcherons qui piochent dans la littérature, on les entend encore fredonner que Rimbaud prône la modernité. Heureusement, d’autres commentateurs sportifs ont aperçu la triche. La porte est ouverte mais il faut encore l’enfoncer… C’est toujours à recommencer, pulsion sale pulsion et répulsion !

Le pire de ces mauvais étudiant fut italien, lecteur de Rimbaud : une belle marionnette pour Marinetti et son « Manifeste du futurisme »… Faire de la ventriloquie futuriste avec Rimbaud ? Bah… Le Voyant est oracle, le goût des illuminations le porte vers le futur, la vision prophétique, oui, tiens, pourquoi pas… – si on ne pense pas qu’il y a double-jeu, et que l’anglais réfère davantage à des enluminures un peu vieillottes… Après tout, c’est encore une question d’italique : le titre « Les Illuminations » étant bel et bien en italique…

Mais bon, admettons qu’il y aurait un semblant de miette de goût pour le le moderne en lui, une projection futuriste lui déployant l’évidence d’un pont à projeter, « armé d’une ardente patience nous entrerons dans les splendides villes », c’est seulement parce qu’il ne se reconnaît aucun antécédent… Il se revendique un peu de ses ancêtres Gaulois à la cervelle étroite, barbares et ineptes… Son retranchement… Sans s’y attacher… Dessouché et entretenant la nostalgie de la souche, pourri, il revient à Roche chez sa mère pour se rendre compte que non : aussi bien aller mourir ailleurs…

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Il y a un labyrinthe d’égouts sans issue sous Charleville, où vivent les Charbovari et leur charbon avarié dans le cul des bovins : ça peut donner envie de modernité… Oui, prenons Charleville, le ‘grand’ village voisin du bled au petit Arthur (Roche), dans les Ardennes, faisons-en dans nos imaginaires littéraires un site archéologique sur un grand plateau que déplace une immense grue pour le mettre dans un musée anté-moderne.

Les vieux Assis sont là, personnages désormais éternels, noués à leur chaise comme des arbres dans une clôture. Des hauts-parleurs diffusent des bruits d’outil dans une fabrique fermée depuis longtemps. La machine à faire du bruit entre deux cavités insonorisées pour faire oublier la poésie insolente. Il est joli, notre petit musée. C’était comme ça dans le temps. La modernité chronomètre jusqu’à zéro puis recommence un nouveau décompte inutile, mais ça nous rappelle l’ennui et qu’il a voulu fuguer. Il l’a fait. Plusieurs allers-retours. La modernité tourne en rond en défaisant à gauche ce qu’elle fait à droite. Mais au moins ça bouge. Alors question : avec une sympathie pour les pauvres à l’église, la cathédrale Notre-Dame de Montréal en sons & lumières, c’était son idée ? Pensait-il qu’il fallait installer un moteur à réaction à la Sainte-Vierge pour son Assomption au ciel ?

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La vie est une poussée scandaleuse dans l’univers que l’homéostasie tend à contrer… La langue de bois, le politiquement correct, la communication non-violente, la programmation neuro-linguistique, la publicité, les romans de gare, la poésie gouvernementale des dépliants, tout ce qui veut encaver du langage rigide dans le cerveau.

Comment se manifeste la vie quand des caractères de l’alphabête se forment sur fond blanc ?

La vie c’est la voix. Une Saison en enfer, c’est le recueil que tu as envie de beugler à ta fenêtre. Comme Flaubert postillonnant à tout Paris : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar » ! On a fait toute une affaire de la langue de Flaubert qu’on accusait de ne pas écrire avec correction. Un dictionnaire à la place du coeur et une grammaire à la place des oreilles, chantons ensemble –

 « Le sens est dans les mots – trahi ho ! trahi ho !

le sens est dans les mots – trahi ho ! trahi ho ! »

Et la voix ? La musique ? – pfffff….

Il faut absolument que la ponctuation devienne invisible (il paraît).

Un jour, un éditeur — dont je ne veux putréfier le nom ici — s’est exclamé :

« À quoi servent les parenthèses puisque à l’oral elles ne paraissent pas. »… Ouch ! Ça fait mal…

Il voulait passer mon texte au malaxeur. Nous avions notamment une dissension à propos du point-virgule, qu’il voulait faire disparaître. Quand on pense à Paul Valery qui voulait inventer des nouvelles ponctuations pour répondre à la richesse des nuances émotives/intonatives, pousser la disparition d’un signe de ponctuation ne représente point un pas en avant. Je pense aussi à Baudelaire, qui saute dans le train, aller chez l’éditeur pour y rectifier une virgule avant l’impression imminente ! Tout ça parce qu’un poète veut faire entendre sa voix par sa rythmique, et que les signes de ponctuation, parenthèses et italiques inclusivement, en sont les marques. Mais aujourd’hui, nous avons le tic de la langue blanche de Camus. La phrase à point. Linéaire. Atone. Neutre. Ça c’est moderne !

Pitié sur la mémoire de cet éditeur qui ne veut pas entendre les petites voix qui chuchotent dans les parenthèses.

Ein zwei drei pic-et-pic un texte en braille !

…Et s’il ne distingue pas non plus les italiques, un tel éditeur croit qu’il faut être absolument moderne !

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« Moderne »…

Le mot nu ment.

« Plus de mots »

Il n’en veut plus.

S’extasie-t-on en ouvrant un dictionnaire ou est-ce qu’il faut une machine-à-boule faire sonner tout ça ? — Oui, ça arrive, une hiérophanie du hasard pour un mot jeté sur la table, mais on ne parle pas de la trouvaille pendant 147 ans ! Est-ce que le mot « moderne » est si splendide dans sa dégaine ?! Est-ce qu’un mot est beau ? Un mot isolé, tout-nu, sans passé ni futur, est-ce qu’il a un sens ? Comment est-ce que les poètes s’y prennent pour qu’un mot résonne ? Ils poussent un autre mot après le premier, puis un autre. Ça pousse. Puis ça ligature, comme ça, une constellation dans une nuit noire où n’importe quelle étoile du champs lexical aurait pu en faire partie ou non.

« J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’étoile à étoile ; et je danse. »

La Voix d’Orphée parle joliment de cette Illumination d’ailleurs…

Le mot apparaît dans une phrase, la phrase est dans un texte, le texte est dans son contexte –

le texte est dans son contexte maridon dondé !

le texte est dans son contexte maridon dondé !

Tout ça jazz le rythme d’un imaginaire. La charcuterie littéraire s’amourache trop souvent d’entre-filets pour s’en apprêter un plat à sa sauce. On oublie que le bœuf vivant n’a pas de lignes pointillées sur la peau.

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Meschonnic a bien fait de noter la formulation impersonnelle de notre slogan, IL FAUT qui est un « en-dehors du sujet ». Trace d’une interférence, une pollution de l’âme, du wifi pour une fricassée de neurones. Tout le « autre » qui nous tripote les pensées. Le poète et sa disparition élocutoire – électrocutoire ! Courts-circuits dans le cerveau ! Jonctions fuckées ! Toutes les voix ensemble ! Oracle ! Le Voyant parle, c’est la pulsion de dire… Peu importe quoi. Peu importe ce qu’il dit, il ne se possède pas, « si le cuivre s’éveille clairon », « on me pense »…

Puis vlan ! Un autre slogan rimbaldien :

« Je est un autre. »

Shiva, avec tous ses avatars, est un cas lourd de schizophrénie à personalités multiples… Pareil, l’adolescent exilé de Roche – and roll – pierre qui roule se cherche. Le Petit Poucet rêveur côtoie l’anarchiste qui s’en va à la Commune de Paris pour le plaisir de se révolter avec le mystique, le savant, le vulgaire, et toutes les autres icônes dans sa tête qui s’en vont s’entretuer entre elles sur les barricades. Rimbaud, c’est le Shiva de la poésie française qui crée et détruit avec ses bolasses de feu dans un éternel mouvement de vie.

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« Non, non, à présent, je me révolte ! »

Révoltes et voltes-faces, il attaque il mord ; il se repent… Il se repend et se déprend, s’évade avec le doigt d’honneur !

« Je suis caché et je ne le suis pas »…

Une chose et son contraire, une poésie qui tranche à chaque phrase sur la précédente et crée des gouffres entre. Du sens s’y génère, tente de rejoindre les distances, en vain. C’est du sens perdu. C’est farfelu. Il appelle Dieu puis –

« Un crime, vite, que je tombe au néant ! »

Une rythmique achoppée, une voix qui s’entortille, dit et dédit les édits qu’il dédie au diable quand il dit le contraire du contraire du contraire sans se rétracter, qui rajoute, qui rajoute, ra, ra, ra. Les éclairs de l’eurêka et de l’ecclésiaste sont réfutés par un râlement de paresse, puis — « Non ! Non ! À présent je me révolte contre la mort ! » puis ô regret, « l’éternité ne serait-elle pas perdue ? » Ça viraille d’un bord puis de l’autre, vire de d’ssour puis pogne le champs ! Son esprit lui-même l’interrompt et diantre, ça fait beaucoup de confusion parmi les voix !

« La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. »

Ce n’est pas lui qui parle, on le parle, puis il se reprend, il raille sa phrase précédente qui était d’une autre voix, jusqu’à ce qu’il s’emporte et réalise qu’il venait encore d’être possédé par un autre ventriloque, un conquérant brutal retour de pays exotiques qui tombe à pic, « on ne part pas », répond-t-on quelque part dans la chorale rimbaldienne. Allers-retours de délire.

Même toi – curé – tu auras ta voix ! Dans les comédies de la soif, MOI répond aux grands-parents, à l’Esprit, aux amis, qui tous ont voix en lui. Le poète est un confluent de voix. Âge d’or :

« Quelqu’une des voix

Toujours angélique

– Il s’agit de moi, –

Vertement s’explique. »

Ça parle à dieu ! Ça parle au diable ! Ça parle dans toutes les directions, une voix, la mienne, maintenant dit : « dans une âme et un corps » Manquez pas les italiques encore une fois ! C’est la fin d’Une Saison en enfer. Le poète cherche la voix qui ferait taire toutes les autres, dans une âme et un corps.

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Ce qui est à lire, c’est sa sœur qui en a eu la fureur du germe à l’éclosion. Elle entend son frère de retour de fugue, cloîtré en haut dans le grenier de la maison maternelle, et là, sa colère remonte, ses frustrations, il pleure, il sanglote, il hurle, sa chair crie le coup de feu reçu par Verlaine et sa pauvre errance. Voilà les travaux préparatoires pour l’écriture d’Une Saison en enfer ! Le coup de glotte à la genèse du Verbe ! C’est sa voix qu’on entend faire le rythme des imbroglios dans son corps, ses ambiguïtés et son ardente patience…

Quand quelqu’un marque l’esprit par son discours, bien souvent, les gens ne se souviennent que très peu ce qu’il a dit. Ce qui intéresse Barthes et les barateurs d’émotions, ce sont les mouvements des fluides. Après ça, il peut bien dire à peu près n’importe quoi… Genre… Bon, tu sais, des slogans-a-gogo…

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Besoin de kicker dans le pare-brise pour obtenir une étoile ?

Quand le sublime s’effondre dans le creux de l’ennui, un baillement avalerait le monde, le poète n’attend pas la modernité, il « attend Dieu avec gourmandise »…

Dieu, une autre de ces explosions qui éclairent son abime une fois de temps en temps. Ça ou autre chose… On peut imaginer que le Christianisme d’Une saison en enfer est un peu la voix verlainienne qui ronronne ses niaiseries. J’imagine aussi une tendance masochiste à Verlaine, à aimer être ridiculisé par son animal d’ami. Sa poésie parfois mièvre est bafouée par le bang-bang à Rimbaud. Ça me rappelle une scène du film Basquiat, où Andy Warhol (joué par David Bowie) dans une démarche anale va décoller un pochoir poche du mur et révèle une insipidité léchée ; là, Basquiat se lève et va barbouiller l’insipidité en question avec un cacanne à spay. Warhol dit : « You’re a genius ! »

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Premier prix du collège, le directeur, un voyant lui aussi, dit : « Intelligent tant qu’on voudra, il finira mal. » Il a fait exprès pour déplaire quand tout a été trop facile. « Trop de chance ! » Enfant béni, il se moque de sa propre candeur avec une ironie corrosive… Rimbaud raille la moitié du temps son propre angélisme, en permanente contradiction, aliéné par des images qu’il sait ridicule, – la religion : un infantilisme de l’âme, « l’opium du peuple ». Son enfance fut une fête, des gloires, des fils tendus entre les étoiles où faire de l’équilibrisme. Les fééries du voyant sont l’objet même de sa quête mystique mais le monde a trahi son idéal. Tak : « tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole »… « L’amour du sacrilège, et, en même temps, l’idolâtrie moderne… »

« L’idolâtrie moderne »… C’est écrit, je n’invente rien !

Rimbaldolâtres de la modernité en solde, réveillez-vous ! C’est quand même pas Star Wars qu’appelle sa poésie !

« J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographes, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs. »

Le voilà enfin sorti de son grenier où il a éjaculé la rage de sa saison en enfer. Il se balade dans Charleville. Il aime le miteux, il se rit du grotesque comme du pompeux, mais l’innocence le touche. Il est attendri par les grands-mères pieuses égrainant leur chapelet. Le culte de Marie l’enchante parmi cent fééries profanes, oui, toutes ces sottes crédulités ! Qu’on lui permette un peu de contradiction, sacrement ! Et parmi les dévotions sacrilèges avec lesquelles il jongle avant de les jeter dans le fossé, la science, « la nouvelle noblesse » ! Et la modernité, est-ce bien mieux que la science ? Ces « remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangées »… La Sainte Foi ou une autre, « ’à la science, et en avant !’ crie l’ecclésiaste moderne ».

Angelots pastels de nos vieilles églises, Rimbaud garde une pitié touchée sous sa caboche aux spikes de punk, mais c’est une ironie blasphématoire qui donne un accent altéré en italiques à ce slogan creux : Il faut être absolument moderne… – Puis la phrase d’après (je répète : la phrase juste après le slogan) ça dit : « point de cantique » Oui, cette modernité est un nouveau cantique. En voulez-vous plus ou ça overkill déjà assez ? Comment est-ce qu’on pourrait encore croire qu’il y croit ?!

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En quoi pourrait-il bien croire ? Ou bien : en quoi se permettrait-il de croire sans se moquer de lui-même ?

Quand Verlaine lui confesse sa conversion à Dieu, ça aura pris trois heures à l’iconoclaste pour faire abjurer au très-cher capricieux ses préciosités solennelles et que les pauvres diables lèvent leur verre aux pires pitreries ! À la « Vierge folle » ! Quoi faire d’autre avec un ami qui s’amuse à faire le Pierrot épouvantable se lamentant de la dernière neige en une mélancolie canonique ? Delahaye, ami d’errance de Rimbaud, écrit :

« Verlaine est arrivé l’autre jour, un chapelet aux pinces… Trois heures après on avait renié son dieu et fait saigner les 98 plais de N.S. »

Qu’est-ce qui n’échappe pas à sa raillerie ?

Bien sûr, il arrive que le rire se pète les palettes, avec des dérélictions plantées sur le chemin de son errance comme des mines anti-personnelles. Mais un volte-face et le poète circassien se remet debout. Quand son ivrogne d’ami lui tire dessus avec un revolver, Rimbaud s’en va se faire vendeur d’armes en Afrique. Pourquoi pas ? Le feu par le feu !

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« Quel mensonge dois-je tenir ? »

Raillerie, sarcasme, ironie, sous quoi se cache une gravité.

En quoi croire, nous, lecteurs, quand il dit le contraire de ce qu’il pense ? Quelle voix est la bonne ? Faudrait peut-être chercher une « modernité absolue » de ce côté-là : la duplicité, et, visionnaire sur le plan politique, le début d’une ère de mensonge de masse ? Et est-ce le traficotage des émotions qui l’éloigna de la littérature, jamais contemporaine du sentiment brut ? L’art poétique maniéré verlainien qu’il a accompli et über-accompli dans les Vers Nouveaux, il n’aurait pas pu le répéter sans se foutre de lui-même… Singe de soi-même…

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Pas de théories svp. Il ne croyait pas devoir l’écrire en préface de son livre. Ça lui semblait évident, Après avoir autant déliré, répudié sa théorie du voyant et démenti le poulet extatique, croyait-il vraiment nécessaire de dire qu’il ne fallait rien prendre au sérieux ? Un mouvement atavique de wannabe littérateur l’a poussé à auto-publier Une Saison en enfer, puis un second mouvement à tout abandonner. Un adorateur de la Poésie lui dit devant l’Éternité avec une voix chevrotante : « Dis, Arthur, avec ton talent, tu aurais pu conquérir le monde… » Et le révolté de répondre : « M’en fiche. » Papa dit : « Arthur, je t’ordonne de tondre le gazon aujourd’hui. » Et le p’tit con de distinguer la maison parentale semblable aux mille autres identiques sur la rue de banlieue en traçant le A-cerclé de l’anarchie avec la tondeuse dans le gazon. Pas de théorie svp. Il n’a rien à contrecrisser des théories sur l’anarchie. Il veut péter les murs de l’autorité autour de lui, c’est tout. Puis enfin décapiter l’ultime autorité : il fera de la religion une science pour démentir Dieu et ne plus réserver le terme qu’aux bulletins sportifs et leurs « dieux du stade ».

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C’était un futé du collège. Assez pour sous-entendre le troisième degré du quatrième sens d’une modernité qui suroit à elle-même dans sa réitération perpétuelle – ! – mais est-ce une préoccupation immédiate pour lui ? La poésie, c’est parce qu’elle est large qu’on la lit, pas parce qu’elle pose un propos cohérent. Et s’il y a pensé, au troisième degré du quatrième sens d’une modernité qui sursoit à elle-même dans sa réitération perpétuelle (« absolument »), ce serait peut-être la raison pour laquelle il aurait finalement décidé de tout abandonner. Allait-il écouler sa camelote sur le dos large d’une poésie très large ?… Ne suis-je pas moi-même en train d’utiliser un livre de Rimbaud pour mettre le feu à l’université ?!

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À Paul Bélanger, le poète du plus qu’Incertain

et à Maro Maro, enfant bâtard d’un fantôme

et d’un coup de vent, un genre Rimbaud

auto-saboté avant de le devenir,

« Parmi l’énumération nombreuse des droits de l’homme que la sagesse du XIXe siècle recommence si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s’en aller. »

– Charles Baudelaire

Une lecture n’épuise pas le poème, mais avec les décennies qui passent, ça peut quand même le fatiguer un petit peu…

Meschonnic a supposé que Rimbaud en arrive à une « acceptation, amère, du monde moderne », car – vrai ! il est las, l’exil africain approche – la fin d’Une Saison en enfer est écœurée…

Mot déjà vieillissant… Moderne… Pour être moderne – absolument – il faut rejeter le moderne d’hier… L’absolu ! – qui se cherche au-delà de lui-même… On pourrait dire ça, en effet, mais ce serait encore jouer le jeu de la rationalité, quand, au fond, Rimbaud s’en fiche…

« Acceptation » ? Bah… Il n’accepte pas tant que ça ; il est las et s’en fiche.

La déraison commence à lui frire le cervelet, oui pompom, ça peut arriver quand « le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », comme il l’écrit à Demeny, quand la déraison organise le raisonné dérèglement…

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Il appelle le moderne. C’est sûr, ça s’écrit devant lui… Un voyant lit le futur… Un peu, oui… Sans y croire, mais il doit bien ressentir un appel… Alors ? L’ambiguïté ! Doutes, double-sens, carrefours de labyrinthe… L’ambiguïté ! Un moteur de fascination. L’ambiguïté ! Là où ça fait du nœud, quand ça se décide pas… L’ambiguïté ! Qui met les contraire en intelligence (intelligence ?! Mot mort, comme morte est la sensibilité qu’on enterre généralement sous ce mot.) L’ai-je dit ? : L’ambiguïté ! Vérité absolue martyrisée, fragmentée, des vérités entretiennent entre elles des relations, des complétudes parfois, souvent des tensions, faisceaux, croisements, collisions, oh que c’est intéressant ! « Je réservais la traduction. » Le sens n’est pas originel, mais vient après, ça dépend juste du mouvement de la main et le vent que ça fait en écrivant.

Encore : l’ambiguïté !

Confus ? Il donne à lire les contraires, c’est le Farfeluïsme le plus complet. Ô chaman de l’absurde réorganisé en intelligence, quand tu fais tes galipettes avec le cristal multiface, – fraîche cavalcade d’idées drôles qui brûlent, cheminées ronflantes, – j’ai du bon tabac tu n’en auras pas ! – je me sens comme si j’avais fumé de la drogue.

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Voilà un biscuit chinois pour toi, Arthur Rimbaud :

« Tu aurais pu devenir prix Nobel si tu t’étais botté le cul ! »

Faut, faudrait, y aurait fallu… Il faut être moderne, mais il s’en est foutu, ou, en tout cas, il n’a pas transigé lorsqu’il aurait fallu être sage.

Le « moderne » à la fin du XIXe, c’est le capitalisme le plus exécrable avec le remords enseveli dans les mines à charbon, l’exploitation des exploités. Non, pas des employés, ni des salariés, ni des associés : des exploités. En face, c’est la réponse communiste ou anarchiste, la révolte des travailleurs… La fougue de Rimbaud va naturellement du côté des travailleurs… « Je serai travailleur [mais…] Travailler maintenant ? Jamais, jamais, je suis en grève »

Encore une inconséquence de cet harangueur de cirque… Aussi bien chômer la Saint-Lundi puis les autres jours aussi ! Alors ni l’un ni l’autre.

Pourtant, cette vérité en guise de drapeau hissé à la fin d’Une saison avec une « réalité rugueuse à étreindre » le pousse à prendre son existence en main comme une auto-flagellation. Il a donc été « débardeur dans les ports, soldat hollandais, chef de chantiers dans les fournaises du Proche-Orient, acheteur de cafés, marchand de colliers en verroterie, de miroirs d’un sous pour les négresses, de joujoux, d’ombrelles, de cotonnades et de fusils pour des majestés dérisoires, explorateur, chef de caravanes »… (Fumet)

Néanmoins, pour nous, le voilà de nouveau en face du désœuvrement, pour sortir de l’œuvre… L’exil.

René Char :

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud.

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À la recherche du lieu et de la formule, j’errais d’ombre en ombre dans la Ville-Lumière. Dans ce recoin de petites rues entortillées du 5e arrondissement, entre la fontaine Saint-Michel et l’appartement de Théodor de Banville que le poète de dix-huit ans squattait, j’ai trouvé, à un prix surprenant, alléchant, hululant, une magnifique édition classique de la Pléiade des œuvres complètes d’Arthur Rimbaud. Là, un doute, j’ai demandé au libraire ce que penserait Arthur de se voir académisé dans son dos… Il n’a pas compris c’est quoi le problème. J’ai donc discuté avec mon instinct et je ne l’ai pas acheté ; plutôt continuer à travailler dans mon petit livre scrap d’une édition boboche avec des fôtes, des couilles et des Q… Un petit livre léger pour partir loin en voyage… On peut en arracher une page pour l’offrir à quelqu’un dans un train.

∞ |[I∏I]| ∞FIN

p.s. Pour une bibliographie, écoutez là… Ben… Bof…

p.p.s. Je m’en fous de la note finale.

p.p.p.s. Pour de plus amples farfeluïsmes :

https://maelstrom.my-free.website/




Source: Lundi.am