Avril 7, 2020
Par Renversé (Suisse Romande)
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Valerio et ses camarades savaient qu’ils ne pouvaient pas traiter le COVID-19 comme n’importe quelle autre lutte ou campagne d’entraide. Ils avaient participĂ© aux efforts de secours en cas d’inondation et au travail d’entraide dans les rĂ©gions du nord de l’Italie frappĂ©es par le feu, aux mouvements contre la police et pour les travailleurs, mais un virus, c’est diffĂ©rent. Il n’est pas visible. Vous ne pouvez pas l’affronter directement, comme vous le feriez avec un incendie ou la police. Valerio Ă©tait dans les rues de GĂȘnes, en 2001, pendant le mouvement anti-mondialisation, lorsque la police italienne a tuĂ© Carlo Giuliani, et blessĂ© et arrĂȘtĂ© des centaines d’autres personnes. Il avait Ă©tĂ© impliquĂ© dans des luttes autonomes pendant vingt ans, mais rien de tel. Tout devait ĂȘtre rĂ©Ă©valuĂ©.

Tout d’abord, ils se sont dit que s’ils allaient ĂȘtre dans la rue pour aider les gens, ils devaient accepter un certain entraĂźnement et une certaine discipline. Les gens ne pouvaient pas faire tout ce qu’ils voulaient, sinon ils risquaient d’aggraver les choses, de rendre tout le monde plus malade. Ils devaient suivre des procĂ©dures d’hygiĂšne appropriĂ©es, comprendre comment le virus se propageait. Ils avaient besoin d’ĂȘtre formĂ©s. La premiĂšre Ă©tape consistait Ă  trouver un mĂ©decin ou une organisation qui pourrait fournir cette structure. Ils se sont mis en relation avec une ONG, Emergency, qui avait participĂ© Ă  la lutte contre la propagation du virus Ebola en Afrique de l’Ouest, et en particulier avec un mĂ©decin qui pourrait les former aux procĂ©dures appropriĂ©es : comment mettre des gants et des masques, comment interagir avec les personnes qui pourraient ĂȘtre infectĂ©es.

L’étape suivante consistait Ă  se diviser en Ă©quipes qui pourraient se rendre sur place et livrer de la nourriture et des mĂ©dicaments aux personnes coincĂ©es dans leur maison. Ils ont mis en place un centre d’appel et ont distribuĂ© un numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone unique, afin que les gens puissent appeler Ă  l’aide. Le service d’urgence leur a permis d’utiliser le premier Ă©tage de leur bureau pour stocker des fournitures et recevoir des appels.

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Au moment oĂč Valerio a parlĂ© Ă  Commune depuis son appartement Ă  Milan oĂč il coordonne les opĂ©rations des Brigades d’urgence bĂ©nĂ©voles (Brigate Volontarie Per L’Emergenza), elles comptaient plus de 180 bĂ©nĂ©voles formĂ©s travaillant en Ă©quipe dans toute la ville, et bien d’autres encore attendaient d’ĂȘtre formĂ©s. C’était le 23 mars, et la situation dans le nord de l’Italie s’était rapidement dĂ©tĂ©riorĂ©e, m’a-t-il dit, en grande partie Ă  cause des terribles dĂ©cisions des gens au pouvoir. Alors mĂȘme que l’épidĂ©mie explosait, l’union nationale des restaurateurs a distribuĂ© une vidĂ©o, avec le hashtag #wontstop, encourageant les gens Ă  sortir, Ă  manger dans les restaurants et Ă  boire dans les bars. Confindustria, l’association des industriels, a fait pression Ă  plusieurs reprises sur le gouvernement pour que les usines et les ateliers restent ouverts, alors mĂȘme que l’armĂ©e patrouille dans les rues et que le nombre de morts augmente. Le 21 mars, le gouvernement italien a pris la mesure sans prĂ©cĂ©dent de fermer les usines, mais mĂȘme alors, Confindustria a rĂ©ussi Ă  faire pression pour qu’elles restent ouvertes quelques jours de plus.

Le travail des brigades de partisans est en grande partie non mĂ©dical. Partout Ă  Milan, des centaines de personnes sont coincĂ©es dans leurs maisons, sans nourriture, sans produits d’hygiĂšne comme les dĂ©sinfectants et les masques, et sans soins mĂ©dicaux adĂ©quats. Elles sont parfois coincĂ©es dans des situations abusives ou dangereuses, ou se dĂ©battent psychologiquement. Comme dans de nombreuses villes du monde, les hĂŽpitaux de Milan ne prennent plus en charge que les personnes les plus malades, et isolent Ă  domicile la plupart des cas confirmĂ©s et prĂ©sumĂ©s positifs, et de nombreuses personnes vulnĂ©rables ne peuvent prendre le risque de s’aventurer Ă  l’extĂ©rieur. C’est lĂ  que les brigades interviennent. Elles ont divisĂ© la ville en neuf zones, chacune portant le nom d’un cĂ©lĂšbre partisan. Leurs centres d’appels reçoivent des demandes de partout et envoient des Ă©quipes pour livrer du matĂ©riel, ou mettent les gens en contact avec des conseillers. Pour l’instant, le dĂ©fi consiste Ă  trouver plus de nourriture. Ils ont besoin de palettes de nourriture, de tonnes. Ils espĂšrent aussi recevoir une grosse cargaison d’équipements de protection individuelle, qu’ils distribueront dans les quartiers. Ils peuvent maintenant orienter les gens vers des psychologues Ă  domicile. La chose qu’ils veulent vraiment pouvoir faire est d’aider tous les enfants piĂ©gĂ©s Ă  la maison, et tous les parents sans garde d’enfants, mais c’est trĂšs compliquĂ©.

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Une grande partie de leur travail est possible grĂące Ă  leur volontĂ© d’utiliser les ONG et le gouvernement de la ville comme abri pour des efforts autonomes. Ils ont demandĂ© au gouvernement de pouvoir opĂ©rer dans les rues, sans harcĂšlement policier, et de mettre en place un numĂ©ro d’appel d’urgence distribuĂ© par la ville. Ils orientent les gens vers les services sociaux locaux. Le jour oĂč nous avons parlĂ©, Valerio a mentionnĂ© une personne atteinte de COVID-19 Ă  laquelle il avait parlĂ© ce matin-lĂ , une femme Ă©quatorienne, avec un diagnostic positif, qui avait Ă©tĂ© renvoyĂ©e chez elle par l’hĂŽpital, parce que son cas n’était pas si grave. Maintenant, il s’inquiĂšte qu’elle ne s’en sorte pas. Elle n’a pas de nourriture, elle ne peut pas travailler et elle vit seule avec ses trois enfants, tous atteints de COVID-19. Les brigades lui ont apportĂ© de la nourriture, dit-il, mais le lendemain, il appelait la ville pour s’assurer qu’elle lui apportent un soutien.

Leurs efforts ne sont pas seuls, bien sĂ»r. Les syndicats sont passĂ©s Ă  l’offensive dans les grandes entreprises industrielles et dans le secteur de la logistique, dĂ©clenchant une grĂšve gĂ©nĂ©rale. Les travailleurs de ces secteurs sont rassemblĂ©s en grand nombre sans Ă©quipement de protection ni procĂ©dures de sĂ©curitĂ© appropriĂ©s, alors mĂȘme que des restrictions totalitaires sont appliquĂ©es ailleurs et que tout indique qu’elles se rĂ©pandent dans les foyers et sur les lieux de travail. Et parmi les travailleurs de la santĂ©, mĂȘme s’ils ne peuvent pas faire grĂšve maintenant, le manque d’équipements et de ressources appropriĂ©s suscite une rage croissante.

Les prisonniers, eux aussi, se rĂ©voltent ouvertement contre les piĂšges mortels surpeuplĂ©s dans lesquels ils sont contraints de vivre. Des Ă©meutes et des soulĂšvements ont eu lieu dans vingt-huit prisons italiennes au dĂ©but du mois de mars, lorsque la maladie a commencĂ© Ă  se rĂ©pandre parmi les dĂ©tenus. À Bologne, aprĂšs une Ă©vasion massive, huit prisonniers ont Ă©tĂ© abattus. Treize prisonniers sont morts pendant la vague de rĂ©voltes, beaucoup d’entre eux ont Ă©tĂ© abattus, et d’autres dans des circonstances contestĂ©es.

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Valerio Ă©tait devant la prison de Milan, en train de manifester. Les prisonniers Ă©taient sur les toits, en train de crier, et ils avaient mis le feu Ă  une partie de la prison. C’est lĂ  que Valerio et d’autres camarades se sont rencontrĂ©s et ont dĂ©cidĂ© que cette lutte n’était pas comme les autres auxquelles ils avaient participĂ© et qu’elle allait nĂ©cessiter de nouvelles tactiques et de nouvelles idĂ©es. Pour l’instant, l’accent est mis sur l’aide mutuelle, sur la survie dans des conditions dĂ©sespĂ©rĂ©es, mais avec le respect que les brigades gagnent en distribuant des provisions, des mĂ©dicaments et des masques, Ă  l’avenir, beaucoup de choses pourraient devenir possibles. Il viendra un moment oĂč il sera Ă  nouveau sĂ»r d’ĂȘtre dans les rues en nombre, oĂč l’épidĂ©mie se sera calmĂ©e, et alors viendra le moment de rendre des comptes aux responsables, aux politiciens qui ont vidĂ© les systĂšmes de santĂ© et aux employeurs qui ont mis leurs travailleurs en danger. Si vous regardez les endroits oĂč l’épidĂ©mie est la plus grave, ce sont aussi ceux oĂč le capital italien est le plus concentrĂ©, oĂč les plus grandes entreprises sont basĂ©es et oĂč le plus grand nombre de travailleurs travaillent dur. Bergame, oĂč l’épidĂ©mie est la plus grave, est un centre industriel qui produit du fer, du bĂ©ton et du marbre, ainsi que des textiles et des mĂ©taux raffinĂ©s. Les crĂ©matoriums se sont effondrĂ©s et l’armĂ©e a Ă©tĂ© appelĂ©e pour enlever les corps.

Le plus important, nous dit-il, est d’agir avec Ă©thique, de faire face Ă  la situation, et de montrer que les groupes autonomes sont de meilleurs fournisseurs que le gouvernement, de meilleurs soignants que les employeurs, plus Ă  mĂȘme de rĂ©pondre aux besoins qui existent. Vous le faites en montrant que vous ĂȘtes organisĂ©s et sĂ©rieux. Une fois cette confiance et cette crĂ©dibilitĂ© Ă©tablies, les partisans peuvent montrer que ceux qui sont morts du virus Ă©taient des victimes du capitalisme et non des victimes d’un accident du destin. Une pandĂ©mie est une occasion unique, elle se propage partout parmi les gens et crĂ©e ainsi une situation commune Ă  beaucoup, partout dans le monde. Il est temps de construire les brigades.

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Source: Renverse.co