Novembre 30, 2020
Par Lundi matin
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Écouter ce texte lu par le comédien Éric Herson-Macarel.

Et partout sur la planète.

Il faudrait se barricader en son for intérieur

Pour ne pas l’entendre, le sentir ou le voir.

C’est puissant, au point que,

D’une semaine sur l’autre,

Ça vient foudroyer d’obsolescence définitive

Des analyses pourtant pertinentes

Mais qui soudain,

Ne s’en trouvent pas moins périmées.

Est-il seulement minuit moins deux, dans le siècle ?

Par-dessus toutes les lois liberticides,

Les états d’exception cyniquement prolongés,

S’empilent mois après mois, années après années,

D’autres lois, d’autres amendements, d’autres décrets

Qui viennent alourdir la main des Etats,

Et renforcer leurs pouvoirs de surveillance,

Avec pour alibi, des gesticulations anti-terroristes

Ou des consignations moyenâgeuses,

En guise de protection sanitaire.

Et limiter ainsi les libertés élémentaires.

A cela s’ajoutent des moyens électroniques,

Informatiques, algorithmiques.

C’est l’autre pandémie qui se propage,

Dont on voit bien ce qu’elle induit,

À travers les fibres, et à bas bruit :

Une zombification massive des individus,

Par centaines de millions, en Chine et ailleurs.

D’ailleurs, toutes les startups,

Toutes les entreprises sécuritaires

Piaffent d’impatience devant ce marché,

Séculaire, colossal et planétaire.

Si nous n’y prenons garde, il sera bientôt minuit moins deux, dans le siècle.

Ici même, la menace croît aussi

Pour qui veut bien la voir.

Les analystes classiques

Nous disent et nous répètent

Que des mesures liberticides,

Ou qui portent atteinte

Au niveau de vie des populations,

Réduisent la base sociale

Des pouvoirs qui les promeuvent.

Or nous ne sommes pas dans une situation classique :

Les collectifs ont été dissous,

Les bases matérielles et spirituelles

De l’existence et des liens sociaux

Ont été inexorablement rongées.

Toute contestation est durement réprimée

Quand elle n’est pas tuée dans l’œuf.

En outre, la pandémie asservit et isole

Beaucoup plus largement qu’auparavant.

C’est d’ailleurs pourquoi,

Tant que l’ordre sera maintenu,

Le patronat suivra Manu.

Dans le cas contraire,

Non seulement la voie est libre,

Mais elle aura été dûment préparée pour La Famille,

Qu’il s’agisse de la fille ou de la nièce.

En effet, depuis quatre ans,

Une Garde Nationale existe,

Composée de réservistes

Gendarmes, policiers et militaires

Qui fait appel aux volontaires

Et aux chasseurs.

Indéniablement, cela rappelle quelque chose

A celles et ceux qui ont fait

Quelqu’étude d’histoire contemporaine.

Mais nul besoin de retourner si loin :

Ici, chose inédite dans la cinquième,

Quasi tous les préfets sont remplacés ;

De même que les cabinets ministériels,

Les directions de l’administration, des parquets,

Des médias et des services publics.

Par décret durant l’été, les ministères

Ont perdu leurs fonctionnaires dans les départements,

Au profit de l’Intérieur

Qui reste seul présent dans les terroirs.

Force est d’admettre qu’il sera bientôt minuit moins deux, dans le siècle.

Tout ce qui peut,

De manière directe ou indirecte,

Servir la macronie

A subi « une opération reset »,

Comme le dit une gazette,

Ou bien a été « traité »

Comme l’assurent les militaires.

On savait de première main,

Par une répudiée majoritaire,

Que le pays était auparavant

Dirigé par quatre gouvernants.

A présent ils ne sont plus que deux,

Le Vizir du palais et son Sultan.

A cette concentration sans précédent

D’un pouvoir, qui s’exerce dorénavant

Par décrets ou par ordonnances,

S’ajoute le fait que son « conseil de défense »,

(Intérieur, polices, militaires, services divers)

Y joue un rôle quotidien, devenu prépondérant.

De tous les points de vue, l’horizon s’assombrit

Et la famille sans peine,

Que ce soit la fille ou bien la nièce,

Ne pourra bénéficier meilleur

Accueil au grand palais.

A dire vrai,

Longtemps, nous nous sommes couchés

En pensant que leur heure n’était pas arrivée,

Malgré toutes les objurgations,

Malgré tous les avertissements.

C’est que l’anti-fascisme en France

A de troubles origines.

Cela vient du pacte germano-soviétique

Qui, à l’été trente-neuf, a discrédité un pcf

Alors totalement inféodé.

D’où les retards à l’allumage de la résistance française,

Presque deux ans, jusqu’à l’opération Barbarossa.

Pour donner le change après la guerre,

Il a forgé sa propre légende :

Celle d’un « parti aux cent mille fusillés »

Qui enfourchait en toutes circonstances,

La dénonciation d’un fascisme imaginaire.

Outre un vernis de radicalité spectaculaire

Cela l’inscrivait au tableau d’honneur

D’un mérite intemporel et patriotique.

Ainsi, l’analyse différenciée

Des fascismes, nazismes,

Franquismes ou salazarismes

S’est perdue en cours de route.

Tout et n’importe quoi

Est devenu cible de l’anti-fascisme.

Craignons que sa renaissance bien réelle,

Mais sous d’autres formes,

Plus banales et plus modernes,

Passe inaperçue, à force d’avoir crié au loup.

À cause aussi d’une cécité largement partagée.

Force est d’admettre aujourd’hui qu’il est minuit moins deux, dans le siècle.

Quels furent et que sont encore

Les caractères de cette peste brune ?

Voici. Les partis d’opposition

Sont partis en fumée,

Comme leurs illusions.

Les syndicats sont laminés ou collaborent.

Terminés, les contre-pouvoirs organisés

Dans quelque domaine que ce soit.

Plus non plus de séparation des pouvoirs.

Bure en est le territoire d’expérimentation :

Juges, gendarmes, préfet, services divers,

Toute une garde prétorienne

Avec de gros moyens

Discrètement mais sûrement,

Collaborent au quotidien.

Ils mettent en place une police politique

De même qu’auparavant dans les quartiers

Ils expérimentaient l’usage des LBD.

Comme tous les collectifs sont menacés,

Et les biens communs privatisés,

« Il n’y a plus de société,

Il n’y a plus que des individus »

Comme Thatcher l’avait souhaité.

Errants dans ces décombres,

Beaucoup, comme des ombres,

Sont vainement à la recherche

D’une identité perdue,

Fantasmatique ou victimaire,

Tandis que d’autres exhument

Des schèmes « boucs-émissaires »

De sinistre mémoire.

Disparus, les liens sociaux,

Au profit de liens virtuels

Qui convergent en faisceau

Vers le cloud d’Amazon

Et le hub des autres.

Naguère le discours du chef dominait.

A présent, la Silicon Valley

« Post » sa novlangue avilissante,

Anonyme, mais plus puissante

Car formatée de bout en bout

Depuis des lustres par Sir Gafam

Dans le secret de ses laboratoires.

Tout converge à son profit,

Matériel, financier, idéologique,

Surtout en temps de crise.

Et plus elle est aigüe,

Plus sa domination s’étend

Sur les individus captifs

Par milliards, sur tous les continents.

Force est d’admettre qu’à présent, il est minuit moins deux, dans le siècle.

Un autre symptôme de ces effondrements,

Qui ne fait que les étendre et les approfondir,

C’est la montée au pouvoir des clowns et des maffieux.

Ils s’accrochent tous à leurs prébendes,

Et ne reconnaissent jamais leurs défaites.

C’est ce qui est en train d’arriver aux States,

Un pays désormais en voie de tiers-mondisation.

Le problème, c’est qu’ils ne l’accepteront pas,

D’autant que la Chine leur font la nique,

Et qu’ils possèdent l’arme atomique.

Ne souriez pas, cela vient ici aussi.

Par exemple en Grèce,

Considérée comme « tout petit pays »,

Que le capitalistes allemands et français

Auront contribué à appauvrir et assécher.

Pour le plus grand profit de leurs investisseurs.

Cette pandémie révèle aussi

Des effondrements généralisés.

Mais le phénomène est plus sérieux

Qu’on le soupçonne,

Car l’esprit critique se meurt

Et la radicalité s’est fourvoyée :

Le premier qui dénonce les élites,

Ou qui se dit anti-système,

Revêt une blouse blanche

Et déclare avoir depuis longtemps

Trouvé la solution à cette grippette,

A gagné d’avance une large audience

Sur les réseaux et pour longtemps,

Toute honte bue et l’arrogance aux lèvres.

On n’avait sûrement pas voulu voir,

Dans le bureau du magister,

Cet imposant tableau,

En camaïeux de bleus,

Représentant Jupiter qui menace

Tout contrevenant de sa foudre céleste.

Que son clone lui ait rendu visite

Qui cela étonnera-t-il ?

Ces tristes reculades

Ne s’arrêtent pas à la recherche

D’un chef providentiel

En temps de désespoir

Sanitaire, médicinal ou politique.

La dénégation de toute réalité

Lorsqu’elle est dérangeante

Est devenue monnaie courante,

Et pas seulement place Tienanmen,

Ou à la Maison Blanche.

Le confort de l’entre-soi depuis des lustres,

Fait des ravages dans une pensée

Qui tourne autour d’elle-même,

Comme les Derviches

Autour d’un mausolée.

Avant début décembre, on a parfois honni

Des gilets jaunes, bannis sur leurs non-lieux :

Le mépris descendant des CPIS,

Comme dirait Todd.

Mais la répression brutale

A réveillé les belles consciences.

Pauvre « plus petit commun dénominateur »

De l’absence d’analyse…

Heureusement, il y eût D. D.

Qui comptabilisait chaque jour au téléphone

« Allô, la place Beauvau ? »

Les blessés, les amputés,

Les éborgnés à coups de LBD.

Tristes tropiques où tout repose

Sur les épaules d’une seule personne,

Signe des temps, là aussi,

D’une profonde dissolution.

Force est de constater aujourd’hui qu’il est minuit moins deux, dans le siècle.

Et partout la vacuité s’affiche.

Voyez cet honorable économiste,

Intelligent et respectable,

Heureux de faire la passe chez Taddeï.

Il note à juste titre, un décalage

De la pensée et des pratiques

Des pouvoirs institués

Devant un phénomène nouveau,

Mondial et dramatique.

Il note aussi une suite de disruptions

Cognitives et en avalanche

Qui tiennent leurs origines,

Comme phénomènes écologiques,

D’une suite d’effets en cascades,

Lesquels entraînent à leur tour

Ruptures et catastrophes, inouïes,

Jamais imaginées.

Alors,

Rappelant les limites de toute analogie,

Il pointe les nouveautés

De cette situation économique ;

Rappelle de manière docte

Que nous ne sommes pas

En récession classique,

Tout en faisant l’impasse

Sur le fait que nous serons, d’ici deux ans

Dans une situation comparable

À celle des années trente :

Un triple état d’exception,

Et de dérélictions économiques,

Politiques et idéologiques.

Hélas, force est d’admettre aujourd’hui qu’il est minuit moins deux, dans le siècle.

Malgré les temps de crise pendant lesquelles

Les vieilles recettes font encore leurs preuves,

« La gouvernance et le management » des foules

Ont dirigé les mutants vers leurs mutations.

Je ne parle pas « Pour dans dix siècles »

Comme disait le vieux Ferré.

Accoupler l’informatique à d’autres tectoniques,

Numériser l’écrit, l’image et le son,

Étendre le domaine des algorithmes

Et celui des réseaux sociaux :

Dans quelles intentions ?

Cette fulgurance technologique

A peu à peu constitué

Des dispositifs de capture,

D’addiction et d’aliénation,

Les plus puissants, les plus invasifs

Que l’Humanité ait jamais inventés.

Et il n’y aura jamais plus de Luddites

Pour briser ces machines,

Je vous laisse imaginer pourquoi…

Force est d’admettre aujourd’hui qu’il est minuit moins une, dans le siècle.

Une des difficultés qui guettent,

Consiste à reconnaître

Les heures sombres qui nous attendent.

Il est profondément humain

De les mettre à distance,

De les regarder de loin.

Mais entre cette prise de distance,

Par le biais de l’action ou de la réflexion,

Et la dénégation, il y a une marge

Dans laquelle se nichent confort et cynisme.

C’est avec ceux qui résistent également

Que nous trouverons liberté, autonomie,

Et renouvèlerons des liens sociaux

Qui nous permettront de supporter tout ça,

Et peut-être même d’en sortir plus humains,

A condition de tout changer.




Source: Lundi.am