IL EST DE TOUTE PREMIÈRE IMPORTANCE… (Léo Ferré)

ÉtudiantEs de la HESociale, vous apprenez durant trois, quatre ou cinq ans, à gérer des conflits interindividuels, à assister des personnes en difficultés psychologiques, matérielles, sociales ou familiales, à épauler une population affaiblie dans ses démarches ou ses attentes auprès des institutions [1]. Vous apprenez à être actrice/acteur dans l’éducation des enfants et des adolescents, à animer des loisirs ou des activités parascolaires, à travailler en équipes pluridisciplinaires.

Si les origines du travail social sont à chercher autant dans les traditions de la charité chrétienne que dans les luttes syndicales au fil de l’industrialisation de la société, il est évident qu’il fait intégralement partie du système économique actuel. S’il ne participe plus, ou très peu de la charité, affirmons qu’il représente une sorte de service après-vente du système susmentionné, tant il est vrai que dans le grand magasin qu’est notre environnement, son rôle principal consiste à tenter de recoller les pots cassés. N’oublions pas, enfin, son utilité pacificatrice des classes sociales et des personnes les plus enclines à se rebeller. Votre rôle pourra, l’école terminée, être bénévole ou s’exercer au sein d’associations ou d’ONG, c’est-à-dire peu ou pas rétribué. Mais l’activité d’une bonne partie d’entre vous se déroulera dans le cadre d’institutions communales, cantonales, fédérales ou internationales, donc assez bien rémunérées et avec une meilleure sécurité de l’emploi.

Le “processus de Bologne” qui prétend harmoniser les pratiques et les niveaux d’études sur le plan européen surtout, s’inscrit, en fait, dans celui de la globalisation de l’économie et de tous les secteurs de la société, y compris celui de l’éducation et du social. Toutes les hautes écoles sont concernées. L’État-providence étant remplacé par le néolibéralisme, le savoir est de moins en moins transmis pour l’enrichissement des personnes et un meilleur fonctionnement du système social, mais se vend, et de plus en plus cher, aux étudiantEs, pour augmenter leurs compétences et leurs disponibilités dont les principaux acteurs économiques ont besoin ; ceci notamment à coups d’augmentations du prix des études et de formations continues rendues obligatoires pour conserver ses acquis. Dans l’enseignement, si le contenu demeure transmis et/ou accessible, le contenant se transforme en boîtes à formater. Les réformes élaborées dès l’année 2008 doivent aussi se traduire en harmonisation du formatage.

Les activités de votre profession sociale s’exercera au sein d’une palette humaine représentant toutes les générations, allant de la petite enfance à la mort par vieillesse. Parlons de l’enfance et de l’adolescence ! Il nous est donné de constater que tous les comportements qui ne sont pas dans la norme sont détectés, puis cadrés comme s’ils l’étaient ; c’est-à-dire qu’il n’est plus question, pour qui que ce soit, pour quelque raison que ce soit, de promener ses souffrances, son énergie, ses inquiétudes ou questionnements, son indolence voire sa lucidité, dans les terrains vagues de la vie ou sur les sentiers non balisés de choix alternatifs. Que les différences tendent à être gommées, que les jeunes à comportement hors normes ou hors notes, donc anormaux, volontairement ou non, occasionnellement, temporairement, par accident ou non, en somme marginaux, sont de gré ou de force réintégrés dans la page, dans un angle pas loin du radiateur mais dans la page quand même. Tu n’es plus viréE de l’école mais placéE dans des classes spéciales. Tu n’es plus larguéE mais rattrappéE. Spéciale… Rattrapage… Les deux mamelles de l’exclusion intérieure.

S’il n’est pas prouvé que qui vole un œuf volera un boeuf, il est assez probable que qui reçoit un coup de bâton recevra un coup de fouet. Ainsi, chaque entretien, chaque rapport, chaque évaluation sociale que vous ferez seront importants. Si le travail social est effectué dans la seule objectivité lâche et crasse, les coups de bâtons se transformeront en coups de fouet pour vos jeunes usagerEs. Les tentacules de l’exclusion intérieure sont multiples : successions de stages n’aboutissant à rien ou qu’à la case précédente si elle existe encore, ou, faute de motivation, tutelles, foyers, ateliers de récupération, Pro Juventute, etc…

Amuse-bouches que tout cela ! Vous allez peut-être choisir, si ce terme veut encore dire quelque chose pour vous, de bosser dans des lieux fermés, ou carrément dans les prisons. Si vous réussissez à décrocher un job dans la pénitentiaire, c’est clair qu’entre votre profession est celle de votre employeur, le deal se précisera, voudra coller à l’architecture, votre marge de manœuvre se réduira. D’autant plus que l’air du temps souffle plutôt vers le tout-sécuritaire, le risque zéro.

  • “La sécurité de la population doit primer sur le droit à la réinsertion des prisonniers” (dixit P. Maudet à Genève)

Mme Métraux, elle, en charge du département de justice et police dans le canton de Vaud, parle de la nouvelle prison pour mineurEs de Palézieux :

  • “Nous nous engageons à réduire à zéro les risques d’évasion et de récidive”

Et quoi de mieux que des hauts murs et l’impossibilité d’en sortir pour atteindre ces buts ? Hauts murs et grillages sont déjà construits à Palézieux. Nous pouvons craindre, en ce qui concerne la récidive ;

  1. que les jeunes ne puissent sortir de là-bas qu’à 18 ans pour intégrer une prison pour adultes.
  2. qu’elles/qu’ils soient relachéEs à leur majorité, mais lobotomiséEs par ce nouveau laboratoire pharmaco-psycho-éducatif, ou,
  3. paniquéEs, voir accabléEs par la menace d’un internement à durée indéterminée en cas de nouvelle connerie agravée par quelques troubles mentaux découverts derrière les fagots par les psys et autres professionnels de l’esprit qui sont nombreux à lutter contre leur chômage dans les taules.

Ceux-là mêmes qui découvrent que plus de 50% des mineurEs incarcéréEs souffrent de troubles mentaux. Surprenante, inquiétante ingratitude de la part de cette jeunesse issue d’une société saine de corps et surtout d’esprit.

À l’œuvre dans le monde carcéral, vous serez jetéEs d’un mur à l’autre des contradictions pénitentiaires ; tantôt porteuses/eurs d’espoir : visites, cours, formations, sortie d’isolement, amélioration de régime, permission de sortie, etc… ceci dans la limite des stocks disponibles, tantôt des règlements, toujours disponibles eux, par contre.

La brochure ci-jointe concerne également toutes les personnes, en milieu carcéral, qui subissent une détention à durée indéterminée, frappées par un des ces articles d’internement ordonné par des juges, des psychiatres et l’administration pénitentiaire OU QUI RISQUENT D’EN ÊTRE VICTIMES. Vous ne pourrez pas intervenir dans ces décisions elles-mêmes, surtout pénales, mais bien plus dans le processus d’élaboration des préavis et de ces décisions prises en cours de détention, et qui sont de plus en plus nombreuses.

En effet, si les quelques jugements condamnant à l’internement à vie des criminels sexuels font la une et le fric des médias, ils permettent de passer sous silence, voire de banaliser toutes les décisions d’internement à durée indéterminée qui frappent les autres délinquants au tribunal ou en cours de détention ; qui ne se conforment pas aux normes de soumission collective, en foyers, maisons de correction et en prison, qui se rebellent contre leur enfermement ou contre les injustices qu’ils/elles y subissent, qui ne s’adaptent pas au régime, ou même qui clament trop fort leur innocence.

Tout comme le délit tend à être considéré comme une tare mentale, l’incivilité intra-muros (c’est-à-dire les modes de survie et d’expression gênant le bon fonctionnement de l’établissement) devient comportement anormal, son/sa auteurEs inapte à une resocialisation, mais apte, pour son bien-être et celui de la collectivité, à rester enferméE une fois sa peine terminée.

À l’ombre des murs, du personnel pénitentiaire qui a choisi son camp ou de ne rien faire, de la sécurité de l’emploi et de la morale dominante, sans parler de vos appréhensions, vous serez témoins et confrontéEs : désespoirs dantesques et espoirs utopiques, pétages de plombs, crise de nerfs, actes de solidarité et de courage entre oppriméEs, délires de persécution, déprimes, dégoûts, dépressions, révoltes individuelles, tentatives de suicide, déballages, médocs, hyperactivité aux ateliers et son contraire, violence rentrée ou exprimée, déclarations d’amour et de haine et plein de choses encore, pratiquement toujours sincères.

Les institutions de surveillance tutellaire et de privation de liberté mettent sur pieds l’établissement d’un dossier sur chaque client passant entre leurs mains, qui va ensuite suivre la personnes et être étoffé au fil de son parcours de vie ou de son tourisme carcéral.

Il est donc, en conclusion, de première importance que vous, travailleuses/eurs sociales/aux en milieu pré- ou carcéral,

-* coopériez à l’élimination des inégalités sociales et développiez des solutions en conséquence,

-* mettiez à profit vos connaissances et votre potentiel pour dénoncer et réduire les injustices,

-* encouragiez et accompagniez les détenuEs vers une plus grande indépendance et responsabilisation,

-* vous engagiez pour l’introduction ou le changement de mesures visant une plus grande justice sociale (moins d’exclusion)

Et comme vous le constatez, le code de déontologie de votre profession vous en ouvre la possibilité, de contenir cette malencontreuse hystérie sécuritaire dont l’internement est l’apothéose, ceci dans vos rapports, évaluations, réunions de réseau, etc…

Jacques Fasel

Par Renversé,

Source: http://renverse.ch/Il-est-de-toute-premiere-importance-602