Janvier 20, 2022
Par Zones Subversives
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Les débats autour de la race sont devenus incontournables dans les universités américaines. Cependant, le racisme apparaît avant tout comme une construction idéologique qui permet de mieux justifier les inégalités sociales. La sociologie et l’histoire peuvent permettre de mieux comprendre la construction de la race. 

Aux Etats-Unis, les débats sur la question raciale restent particulièrement enflammés. En 2008, le président Obama annonce une Amérique post-raciale. Mais cette démarche, loin de remettre en cause les inégalités, continue de mettre en avant la notion de race. Le recensement continue de s’appuyer sur les catégories raciales. Des scientifiques mobilisent également la génétique pour classifier les différentes races. Les conduites sociales seraient déterminées par l’origine génétique.

Le mouvement des droits civiques n’a pas suffit pour se débarrasser de concepts racistes qui restent enracinés dans la politique et l’économie. Pourtant, les races apparaissent davantage comme le produit d’une pensée et d’un langage. Le racecraft s’apparente à la sorcellerie (witchcraft), comme un système de fantasmagories et de croyances à propos de la race. Barbara J. Fields & Karen E. Fields reviennent sur le sujet dans leur livre Racecraft ou l’esprit de l’inégalité aux Etats-Unis.

 

                

Racisme et histoire

 

La grande histoire masque l’histoire collective. Lincoln est présenté comme le président qui a abolit l’esclavage. Lyndon Johnson est décrit comme le président des droits civiques. Ce qui permet de gommer l’histoire des luttes collectives et des résistances à la domination. « Ce faisant, ce n’était pas seulement les vies des véritables soldats du mouvement qui se trouvaient falsifiées et reléguées en arrière-plan mais toute l’histoire de la nation pendant cette ère cruciale », soulignent Barbara J. Fields & Karen E. Fields. Il semble important de revenir sur les trajectoires de personnes anonymes.

Rebecca Garvin est une afro-américaine qui promène un landau. Le policier blanc la salue courtoisement lorsqu’il la croise. Mais il s’énerve lorsqu’il s’aperçoit que l’enfant dans le landau est noir. Il croyait saluer, à travers elle, l’enfant de ses maîtres. Ce qui montre les différentes strates hiérarchisées de la société des lois Jim Crow. Des inégalités opposent les noirs et les blancs, mais aussi les blancs entre eux. « Autrement dit, parmi les vies séparées qui sont divisées par la ligne de couleur, des vies qu’il faut analyser ensemble si on veut leur donner un sens, il y a celles de ces personnes blanches dont il convient d’examiner le rang qu’elles occupent les unes par rapport aux autres », précisent les sœurs Fields. Un blanc reste souvent subordonné à un autre blanc.

 

La race s’apparente à une invention des pères fondateurs des Etats-Unis. « La race n’est pas une idée mais une idéologie. Elle naît à un moment historique donné, du fait de causes historiques explicables rationnellement et est sujette aux changements pour les mêmes raisons », analyse Barbara J. Fields. Les afro-américains sont considérés comme des esclaves et la race devient alors une vérité évidente.

Pourtant, cette subordination des afro-américains à travers l’esclavage ne s’explique pas par la race, mais par l’histoire des résistances à la domination. Les anglais ont déjà participé à de nombreuses luttes et ne semblent pas faciles à soumettre. Les patrons des plantations doivent alors exploiter une nouvelle population et vont donc chercher des esclaves sur un autre continent. C’est donc pour justifier la traite et l’esclavage que vient se créer l’idéologie raciste.

La révolte des travailleurs euro-américains de 1670 en Virigine explique le développement de l’esclavage. « Ce fut une chance – pour certains du moins – de pouvoir disposer d’africains et d’afro-caribéens pour le travail dans les plantations à un moment de l’histoire où il devenait à la fois avantageux d’acheter des esclaves à vie et compliqué et dangereux de continuer à utiliser des européens », observe Barbara J. Fields. Les esclaves des plantations de tabac de Virginie viennent des Antilles, puis d’Afrique.

L’idéologie raciale s’ancre dans des relations sociales et découle de l’histoire de l’esclavagisme. Mais une nouvelle idéologie raciale est produite par des universitaires américains. Les concepts de « différence » et de « diversité » remplacent les mots « esclavage », « injustice », « oppression » et « exploitation ». Ce qui contribue à effacer l’histoire des luttes contre la domination. La discrimination positive devient la mesure emblématique de cette mouvance. Cette politique réclame une meilleure redistribution du chômage, de la pauvreté et de l’injustice, plutôt que leur abolition.

C. Vann Woodward, dans le livre The Origins of the New South, replace l’histoire des afro-américains dans le contexte de l’agriculture, du développement industriel et de la lutte des classes. Il prend en compte la politique et la littérature plutôt que de reléguer les afro-américains dans une histoire séparée. « Jamais, à aucun moment donné dans les Origins, Woodward ne perd de vue l’implication pleine et entière des afro-américains dans les questions vitales du Nouveau Sud », présente Barbara J. Fields.

 

    Dans le South Side, quartier noir de Chicago (Illinois), en 1941.

Racisme et sociologie

 

Le sociologue W. E. B. Du Bois observe les hiérarchies raciales qui traversent la société américaine. « Le problème du vingtième siècle est le problème de la ligne de partage de couleurs – de la relation entre des races d’hommes plus sombres et des races d’hommes plus claires, en Asie, en Afrique, en Amérique et sur les îles océaniques », analyse W. E. B. Du Bois. Pourtant, de nombreux scientifiques ne considèrent pas la « ligne de couleur » et le racisme comme un problème. La différence des traitements selon des bases biologiques va de soi.

Les travaux du sociologue Emile Durkheim font échos aux analyses de W. E. B. Du Bois. Même si les deux pionniers des sciences sociales n’ont pas la même approche. « Bien que tous deux soient convaincus que la défense de la valeur de l’humanité en tant que telle constitue le problème central de leur époque, chacun reproche à l’autre d’avoir abordé celui-ci par le mauvais bout », observe Karen E. Fields.

Emile Durkheim, juif alsacien, connaît l’expérience de l’antisémitisme tandis que W. E. B. Du Bois subit le racisme de la société américaine. Les foules déchaînées dans le contexte de l’affaire Dreyfus en France peuvent s’apparenter aux foules américaines qui veulent lyncher un prisonnier. Les lynchages bénéficient d’une large acceptation sociale en 1900. Les deux sociologues deviennent également des militants. Emile Durkheim devient un des cofondateur de la Ligue pour la défense des droits de l’homme et du citoyen. W. E. B. Du Bois devient l’un des fondateurs de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP).

Dans son article « L’individualisme et les intellectuels », Emile Durkheim répond aux antidreyfusards qui dénoncent « l’individualisme » comme anti-patriotique. Pour eux, l’honneur de l’armée et de la nation prime sur tout le reste. Mais Durkheim refuse d’aborder frontalement la « question juive ». Au contraire, Du Bois se penche sérieusement sur la « question noire » et attaque ouvertement le racisme.

Les deux hommes apparaissent comme des universalistes convaincus. Ils connaissent bien le courant socialiste. Durkheim refuse de le rejoindre en raison d’un tempérament plutôt conservateur. Du Bois soutient davantage le mouvement socialiste mais il lui reproche de ne pas défendre les travailleurs noirs autant que les blancs. Surtout, ces pionniers de la sociologie s’opposent aux conceptions biologiques de la nouvelle discipline.

En 1899, dans son étude sur Les Noirs de Philadelphie, Du Bois critique la théorisation raciste alors répandue dans les sciences sociales de l’époque. Il insiste sur les causes sociales pour comprendre le racisme et les problèmes dans les quartiers noirs. « Il avait recours à des preuves empiriques afin de démontrer que les causes de la pathologie qu’on rencontrait dans le septième district de Philadelphie étaient de caractère sociale et ne constituaient nullement un trait inhérent à l’essence des noirs », souligne Karen E. Fields.

Le racisme des cavernes, incarné par les lynchages, semble perdurer à travers les violences policières. Mais le racisme ordinaire semble même s’accentuer. Le taux de pauvreté des enfants noirs se rapproche de 50 %. Le taux de chômage des afro-américains reste deux fois plus élevé que la moyenne nationale, y compris pour les diplômés. L’inégalité pénale reste également majeure. Les afro-américains subissent davantage la répression et la prison, dès le plus jeune âge. Une ségrégation résidentielle peut également s’observer. Les quartiers discriminés disposent de moins de services publics (transports, nettoyage, bureaux de postes, banques, éclairage dans les rues…). Le racisme et la race permettent avant tout de camoufler de véritables inégalités sociales.

 

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Racisme et inégalités sociales

 

Xavier Crépin, traducteur du livre, revient sur les enjeux soulevés par les sœurs Fields. La question de la race fait l’objet de débats virulents en France. La comparaison avec les Etats-Unis et l’évocation de certains de leurs universitaires sont devenues banales. Barbara Fields insiste sur la « construction de la race ». Loin des différenciations ethno-biologiques, l’historienne observe que le racisme apparaît comme un produit de l’histoire et de la société. La race semble alors se confondre avec la classe.

Cependant, la race relève des représentations et de l’idéologie tandis que la classe renvoie à la réalité matérielle. Pourtant, la recherche universitaire se focalise sur la représentation de la race plutôt que d’analyser le racisme avec ses inégalités réelles. « Ce que les sœurs Fields nous montrent, au contraire, c’est que, une fois qu’on a dit que la société produisait quelque chose, il s’agit précisément de commencer le travail en étudiant l’histoire de cette société et la manière dont elle produit cette chose », souligne Xavier Crépin.

 

Le livre des sœurs prend une forme originale et parfois déroutante. D’abord, cet assemblage d’articles reprend les contributions de deux chercheuses différentes, dans deux disciplines distinctes. Ensuite, les sœurs Fields se plaisent à introduire des anecdotes puisées dans leurs expériences personnelles pour illustrer leur propos théorique. Ce qui permet de rendre vivant et incarné les écrits des deux universitaires.

La sociologue Karen Fields forge le concept de « racellerie », inspirée de ces recherches sur la sorcellerie. Certains de ces écrits reprennent la posture sociologique du discours sur le discours. Même si les descriptions anthropologiques permettent d’attaquer toutes les théories ethno-biologiques longtemps considérées comme scientifiques. Ce qui permet également de remettre en cause toutes les formes d’essentialisme qui attribuent aux populations noires ou « racisé.e.s » des caractéristiques intrinsèques. La race apparaît avant tout comme une construction sociale.

Un article de Karen Fields permet de faire dialoguer les deux figures de la sociologie que sont Émile Durkheim et W. E. B. Du Bois. Ce texte permet une comparaison stimulante entre l’antisémitisme français et le racisme américain. En France, ce rapprochement reste toujours tabou dans les milieux universitaires et militants. La critique de l’antisémitisme reste considérée comme une défense de l’Etat d’Israël. Comme quoi les approches essentialistes et ethno-biologiques semblent perdurer. Pourtant, l’antisémitisme qui s’attaque à une religion pour stigmatiser une « race » a durablement marqué la société française, jusqu’à aujourd’hui.

Surtout, Karen Fields permet de faire découvrir la figure de W. E. B. Du Bois. Ce sociologue propose une approche empirique. Il observe les quartiers noirs de Philadelphie pour comprendre le racisme et la misère. Tandis que les sociologues actuels privilégient une posture intersectionnelle très conceptuelle et déconnectée du réel, il semble important de valoriser la démarche de l’observation de terrain.

Barbara Fields montre l’importance de l’histoire pour comprendre la construction du racisme. Elle insiste sur l’importance de replacer l’esclavage et la ségrégation dans leurs contextes historiques. Ce racisme s’explique par les évolutions du capitalisme, mais aussi par les luttes contre la domination. Le racisme n’est donc pas une simple idéologie mais aussi le produit d’une conflictualité sociale et de la lutte des classes. Là encore, l’analyse des causes historiques et sociales du racisme permet de faire voler en éclats le racialisme biologique qui serait présent depuis toujours. Ce qui permet également d’ouvrir des perspectives nouvelles. Si le racisme a été construit, il peut aussi être détruit.

Les sœurs Fields proposent des outils théoriques et méthodologiques pour analyser et comprendre le racisme. Néanmoins, il reste dommage de ne pas se pencher sur les luttes afro-américaines de l’esclavage jusqu’à Black Lives Matter. Ces différents mouvements restent traversés par des débats qui semblent toujours actuels.L’intégration dans la société capitaliste et la demande de droits s’oppose à la perspective de rupture révolutionnaire. La lutte contre le racisme s’inscrit alors dans une remise en cause de l’ensemble des hiérarchies imposées par le capitalisme.

 

Source : Barbara J. Fields & Karen E. Fields, Racecraft ou l’esprit de l’inégalité aux Etats-Unis, traduit par Xavier Crépin, Agone, 2021

Articles liés :

Sociologie de la question raciale

Black Lives Matter et la révolte noire américaine

Les luttes afro-américaines

Charles Denby, ouvrier afro-américain

Pour aller plus loin :

Vidéo : Nicolas Duvoux, Rendre justice aux Noirs de Philadelphie. Entretien avec Nicolas Martin-Breteau, mis en ligne sur le site La Vie des Idées le 8 novembre 2019

Radio : émissions sur W.E.B. Du Bois diffusées sur France Culture

Radio : Tirthankar Chanda, W.E.B. Du Bois, chroniqueur et analyste de l’Amérique ségrégationniste, mis en ligne sur RFI le 26 décembre 2020

Barbara J. Fields et Karen E. Fields, Etats-Unis. Est-ce sa couleur de peau qui a tué Philando Castile ? Ou comment ne pas parler de racisme, publié sur le site A l’encontre le 14 juillet 2016

Galaad Wilgos, “On n’utilise pas une fiction, la race, pour combattre un fait, le racisme”, publié sur le site du magazine Marianne le 25 novembre 2021

C. G., “Racecraft ou l’esprit de l’inégalité aux États-Unis” ~ par Barbara J. Fields & Karen E. Fields (traduction de Xavier Crépin), publié sur le site Lignes de force le  le 27 novembre 2021

Barbara Foley, Intersectionnalité: une critique marxiste – Quel est le lien entre le sexe, la race et la classe ?, publié sur le site Anti-K le 26 septembre 2018

Pour Thomas Chatterton Williams, les États-Unis doivent sortir du carcan de la race, publié sur le site du magazine Courrier international le 11 avril 2021

Richard Seymour, L’hégémonie de la race : de Gramsci à Lacan, publié dans la revue en ligne Période le 3 mai 2017

Pierre Tenne, W.E.B. Du Bois, le sociologue occulté, publié dans la revue en ligne En attendant Nadeau le 8 octobre 2019

Sonya Faure, Du Bois, l’œuvre au noir, publié sur le site du journal Libération le 20 novembre 2019

Benjamin Caraco, Les Noirs de Philadelphie de W. E. B. Du Bois, publié sur le site de la revue Esprit de juin 2020

Anthony Guyon, Le « problème noir » à Philadelphie à la fin du XIXe siècle, publié sur le site Non fiction le 17 octobre 2019

Nicolas Michel, « La ligne de couleur de W.E.B. Du Bois » : retour sur l’oeuvre oubliée d’un sociologue africain-américain, publié sur le site du magazine Jeune Afrique le 24 février 2020




Source: Zones-subversives.com