Lorsque la révolution d’octobre 1917 éclata en Russie, le parti bolchévique somma les anarchistes de cesser leur activité d’à côté, d’arrêter leurs critiques et leur opposition, car, disaient-ils, “l’heure n’était plus de se livrer à des spéculations, ni de s’arrêter aux vétilles”. Et les bolchéviks exigèrent que les anarchistes abandonnent leurs positions de principe, qu’ils renoncent à leur opposition, qu’ils soutiennent le nouveau gouvernement “ouvrier et paysan”, qu’ils y participent efficacement pour écraser les blancs et sauver la révolution, etc , etc… Une partie des anarchistes s’y prêta, collabora au gouvernement et adhéra, tôt ou tard, au bolchévisme. Ceux qui ne cédèrent pas furent décimés : arrêtés, emprisonnés, exilés, fusillés. Le mouvement anarchiste (et anarcho-syndicaliste) fut écrasé. La lutte héroïque des “makhnovistes” en Ukraine contre l’imposture bolchévique a été l’un des derniers épisodes de la tragédie russe.

Lorsque, maintenant, la révolution éclate en Espagne, et la situation devient sérieuse, grave, une solution pareille est soumise aux anarchistes et anarcho-syndicalistes espagnols : “L’heure n’étant point de se livrer à des spéculations, ni de s’arrêter aux vétilles”, ceux-ci sont invités à renoncer à certains principes, à collaborer étroitement avec les partis politiques, à entrer au sein du gouvernement.

Eh bien ! A tous les anarchistes qui, chaque fois, s’y prêtent, une conclusion définitive, irréfutable s’impose. La voici :

Chaque fois que le problème devient concret et sérieux, chaque fois que la vie exige une solution vraie, réelle, exacte, chaque fois que les révolutionnaires en général, et les anarchistes en particulier, sont obligés de se prononcer nettement, de prendre position et d’agir en conséquence, nous sommes obligés de remettre nos idées aux archives et de participer à l’application des idées que nous supposions fausses. Or, est fausse justement et incontestablement toute idée qui, au moment sérieux, au moment précis où il faut l’appliquer, s’avère chaque fois non valable, stérile et inapplicable. Il faut la rejeter définitivement. Car, une idée qui est impraticable au moment même où il faut la pratiquer, ne vaut pas un sou.

Les anarchistes qui acceptent un gouvernement et y participent, doivent avoir le courage de proclamer cette conclusion irréfutable en toute franchise, avec toute la netteté indispensable. Car cette conclusion s’impose à eux implacablement.

Et quant à ceux des anarchistes qui ne s’y prêtent pas, qui résistent, qui ne marchent pas, leur situation est réglée d’avance : il faut les “travailler”, il faut chercher à les persuader, il faut les intimider, les menacer et, finalement, faute de succès, il faut les arrêter, les emprisonner, les exiler, les fusiller…

C’est la logique des choses. Il n’y a pas d’autres solutions possibles. Et il faut avoir le courage de le constater. A moins… à moins que l’abdication d’une partie des anarchistes soit due à une grave erreur du début ?… Mais alors, il faut l’avouer en toute franchise et chercher, d’un commun effort, à la réparer. Sinon, la conclusion reste valable. Car, toute idée qui n’arrive pas à se réaliser, au moment précis où il le faut, grâce à une simple erreur, ne vaut pas grand’chose non plus. L’aveu franc de l’erreur et l’effort nécessaire de tous pour la réparer prouvent seuls la vigueur et la vérité de l’idée.


Article publié le 17 Oct 2020 sur Archivesautonomies.org