J’ai cinq beaux-enfants qui travaillent dur à PSA Mulhouse, dans des petits boulots, dans des hôtels, mais aussi infirmiers, charpentiers, au chômage, souvent sans le bac. Ils sont courageux, les hasards de l’existence m’ont amené à les fréquenter depuis une quinzaine d’années, on s’aime bien. Leur monde, c’est celui de la débrouille et des astuces pour s’en sortir : garderie pas cher pour les gosses, appartements retapés en famille et avec les copains pendant cinq ans que dure le chantier.

On vit là, et ce sont des discussions interminables sur le prix des péages et des nationales à emprunter pour payer la route le moins cher possible, (bon-plan vacances chez la grand-mère qui a une petite maison). J’enseigne à la Sorbonne depuis vingt ans, mais je reviens régulièrement à Mulhouse, ça me détend de mes collègues qui pensent que la terre entière attend avec impatience leurs articles. Je passe chaque année des vacances avec leurs gosses, je loue une maison à la mer, m’occuper d’eux, ça m’enlève l’angoisse d’exister, on mange des crabes, je peins le large.

Avant, on pouvait passer une soirée entière à parler tuning, camping-car et bagnoles. La bagnole c’est important pour aller bosser. Ils y avait toujours un moment où ça basculait et inévitablement ils déversaient leur amertume sur les « étrangers », ceux qui « profitent des aides » et vivent des allocs « sans jamais travailler ». C’était impossible de leur faire comprendre que la financiarisation du monde avait ruiné les petites classes moyenne et que c’est pour ça qu’il n’y avait plus de démocratie, parce que la démocratie, c’est quand même un rêve de classes moyenne. Impossible de les ramener à la raison tellement les périodes de chômage les écrasaient mentalement. Se sentir rien, c’est de l’acide. Ils se rattrapaient en faisant de la muscu en salle et en contrôlant minutieusement les protéines qu’ils ou elles ingurgitaient pour avoir des kilos en moins ou des tablettes de chocolat. Vers 27-30 ans c’était très dur à vivre pour eux parce que ça détruisait l’estime qu’ils avaient d’eux-mêmes, les couples se disputaient sans cesse à cause d’un cheveu tombé dans la quiche ou d’un assaisonnement mal dosé.

Avant, quand je parlais de tout ça à des universitaires, ils me disaient que ce que je racontais c’était de la caricature. Alors je me taisais. Quand le mouvement a commencé, j’ai parlé dans le train avec un type en gilet jaune. La quarantaine, il travaillait dans un supermarché pour nourrir ses gosses. Il m’a dit que depuis 10 ans, il n’y avait plus de superflu. Le dernier film qu’il avait vu, c’était Superman. Arrivé dans la manif, il y avait aussi une fille qui avait écrit sur son gilet « Ma fille, ma bataille ». Une autre avait une combinaison de vigile (son copain la lui avait prêté pour la manif), une autre m’a prise pour un « casseur » parce que j’avais mon gilet jaune encore dans mon sac alors que le défilé commençait à peine. Je ne me suis pas posé longtemps la question de savoir s’il fallait être « présent physiquement auprès des gilets jaunes » comme disent certains universitaires. (Pour la plupart c’est une question absurde). En fait je me sens simplement jaune comme n’importe quel participant des manifs parce que je rencontre dans la fumée des gens qui pourraient être la marmaille agitée que je fréquente.

Ce soir, c’est samedi, il y a du monde à table : les grands-parents sont venus, mes beaux-enfants, les petits-enfants de mes beaux enfants. Il y a aussi Willy qui s’est encore fait largué par une « qui leur a encore vidé son compte en banque », il porte une veste hoodie Levi’s toute blanche, et il fait bien gaffe à ne pas la tâcher quand on trinque à la Vodka-jus de pomme. Ma belle fille a fait le beackeoffe avec du cidre, c’est mieux qu’avec le vin blanc. Ce soir on a encore parlé tuning, motorisation, becquets arrière, bonnes affaires possibles sur les jantes larges alliage qu’un type de Nîmes vend pour pas cher. Il y a les caisses achetée à bas-prix sur internet mais qui ont des pètes. Il y a aussi les arnaques possibles à l’achat. (Faites attention, on a vu des braquages de chèque de banque sur Paris ! Un conseil : gaffe aux cartes grises subtilisées à des gens partis en vacance et dont on revend la bagnole en scred !).

Mais ce soir, il y a quelque chose de changé. Vers la fin du repas la conversation glisse sur autre chose. Alors qu’on est tous un peu éparpillés autour de la table, chacun parlant dans son coin, des convives se mettent à parler d’économie. On se rapproche, le cercle se resserre, on se retrouve tous au coude à coude à un bout de la grande table. Bientôt il n’y a plus qu’une seule conversation, tout le monde s’écoute, plus personne ne crie. Comme si le mouvement avait transformé celles et ceux qui en sont.

Il faut dite que tout ce monde est sacrément bien informé de ce qui se passe le samedi à Paris et sur les ronds-points de la région, c’est une sorte de veille qui s’est organisée, même s’ils ne sont pas sur les ronds-points eux-mêmes. La violence ? Une évidente nécessité pour eux, sinon « comment ils vont faire pour nous entendre ? ». Alors on parle d’économie globale, de fiscalité, d’exil fiscal, des riches de Bruxelles et de Google qui ne paie pas ses impôts en Irlande. « Attention, c’est le Crédit mutuel qui a volé la cagnotte de Dettinger, faut pas oublier ! ». Finalement, c’est l’histoire d’un holdup électoral qui se termine en braquage à 17 milliards d’Euro. Je suis sidéré, l’ambiance avait vraiment changé. Il y a ce qu’on imagine possible… comment le monde change.

Qui leur a appris tout ça ? Parfois je me sens isolé, je leur demande si les gens nous suivent encore. Ma question leur parraît idiote. Ils ne croient pas un seul instant que le mouvement soit en rade comme rêve Macron. et personne n’envisage que quelque chose s’arrête. Ça fait partie de leur vie, comme le téléphone, l’eau courante ou l’électricité.

Olivier LONG, maître de conférence à la faculté des arts de la Sorbonne et peintre.


Article publié le 20 Mai 2019 sur Lundi.am