Septembre 19, 2021
Par Paris Luttes
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Au procès de Maurice Papon, en octobre 1997, six ans après la parution de son livre LA BATAILLE DE PARIS – 17 octobre 1961, Jean-Luc Einaudi témoigne longuement et donne à entendre une autre version. Il démontre que la police française a commis un véritable « massacre au faciès ». Si l’on est encore loin d’une reconnaissance officielle, trente-six ans après, le silence est définitivement rompu.

Militant maoïste à partir de 1968, Jean-Luc Einaudi a appris le métier de journaliste et attrapé le virus de l’enquête par son expérience à L’Humanité rouge, dont il a été le rédacteur en chef de 1972 à 1982. Devenu éducateur, il consacre tout son temps libre à ses recherches et publie un premier livre en 1986, consacré à Fernand Iveton.

Longtemps, la mémoire de cette journée s’était « comme fossilisée » chez les immigrés qui ne s’exprimaient guère et parmi les militants d’extrême gauche manquant de relais. Fabrice Riceputi recense la plupart des mentions de ces événements dans la presse de l’époque et dans quelques ouvrages. Celui de Maurice Papon, Les Chevaux du pouvoir, paru en 1988, est analysé, les mensonges, sur les « intentions émeutières » et la répression quasi humanitaire, pointés du doigt, sa version mise à mal. « L’usage d’un vocabulaire fleurant bon le racisme anti-arabe et l’islamophobie et celui, répété, du mot “troupe“ pour désigner les manifestants tiennent lieu de démonstration de la dangerosité de la manifestation. » À partir de 1986, Jean-Luc Einaudi, quant à lui, collectera récits et témoignages, notamment ceux contenus dans les archives du FLN que Georges Mattéi lui confie. Publié en 1991 par les éditions du Seuil, LA BATAILLE DE PARIS – 17 octobre 1961, froid procès verbal, presque minute par minute, de cette journée, « ruine méthodiquement la version de Papon ». Il montre comment celui-ci a progressivement importé à Paris les méthodes de répression coloniale qu’il avait lui-même mises en oeuvre dans l’Est algérien : rafles, tortures, déportations, « disparitions » et dissimulation de ces exactions.

La rupture des digues mémorielles et historiographiques, conséquence de la déposition d’Einaudi au procès Papon, aurait pu accélérer l’ouverture des archives. Cependant, le ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, charge la commission d’enquête Mandelkern d’en faire l’inventaire. Celle-ci délivrera une version « médiane » du bilan humain, qu’elle établit à trente-deux morts possibles, sur la base d’un examen rapide des seules archives de la préfecture de police, « nouvelle vérité d’État ». Le nom de Papon n’apparaît même pas dans les cinquante pages de son rapport.

Dans la perspective du réexamen de sa condamnation, Papon porte plainte contre Einaudi pour diffamation, dans l’espoir de discréditer son témoignage. En effet, celui qui se retrouve maintenant accusé ne pourra pas prouver les faits qu’il avance, puisque ceux-ci sont couverts par l’amnistie : il ne pourra prouver la culpabilité de crimes dont la réalité ne peut être prouvée. Profitant de cette tribune, de nombreux témoins, dont des victimes, sont cependant pour la première fois entendus par la Justice française. Brigitte Lainé, conservatrice en chef aux Archives de France, anéantit définitivement la version de Papon, en révélant l’existence d’archives prouvant l’existence de dizaines de morts. Son collègue Philippe Grand témoignera par écrit dans le même sens. Le président déboutera Papon et relaxera Einaudi au bénéfice de la bonne foi.

Fabrice Riceputi consacre un chapitre fort instructif à « la bataille des archives ». Créées en 1794 pour garantir au peuple le droit de savoir ce qui est fait en son nom, les Archives nationales n’ont cependant cessé de voir leur accès être restreint au nom de la raison d’État. La découverte d’archives non répertoriées du service des questions juives de Bordeaux, transmises au Canard enchaîné, sont à l’origine de la première plainte contre Papon. Les délais d’accès aux périodes « sensibles » avaient pourtant été soigneusement prolongés, les dérogations rigoureusement contrôlés. La préfecture de police de Paris dispose du privilège de gérer elle-même ses dossiers, sans avoir à les verser aux archives de Paris. Ce système discrétionnaire a notamment permis au mythe « résistancialiste » de perdurer pendant des décennies. L’auteur revient sur les carrières de Brigitte Lainé et Philippe Grand, les conservateurs coupables d’avoir témoigné, sur les querelles qui les opposent à leur supérieur François Gasnault, en particulier à propos de son usage intensif du pilon, sur les lourdes sanctions et la mise au ban de la profession jusqu’à leur retraite, coupables d’avoir « trahi le contrat de confiance avec l’État ».

L’auteur revient ensuite sur la longue lutte pour la reconnaissance par l’État de ce crime colonial. Les rares plaques commémoratives, pourtant extrêmement prudentes dans le choix des termes utilisés, déclenchent des levées de boucliers, en pleine contre-offensive idéologique et politique visant à imposer une vision civilisatrice de la colonisation et entretenant soigneusement l’amalgame entre immigration et terrorisme islamique. La reconnaissance officielle par François Hollande en 2011, aura été soigneusement passée au tamis du consensus républicain.

Puis, dans un ultime chapitre, Fabrice Riceputi relie cet épisode dramatique à la persistance, la résurgence ou la reformulation « d’un imaginaire raciste colonial dans le traitement policier des minorités non blanches ». « Durant des siècles, l’idéologie raciste coloniale célébrant les bienfaits de “l’œuvre civilisatrice“ française pour les “indigènes“a été un élément constitutif majeur de l’identité française, y compris sous la République. Jusqu’à ce jour, cette idéologie n’a jamais été déconstruite officiellement. » Si le candidat Macron promit des « gestes forts » sur la question coloniale, il se rangea très vite, une fois élu, « à la tête des tenants du déni », accusant, tout comme ses ministres, le camp antiraciste décolonial de séparatisme. En 2020, il effectua un « spectaculaire virage réactionnaire (…) chassant désormais sur les terres idéologiques de l’extrême droite et de la droite nationaliste, y compris sur le plan mémoriel ».

L’auteur dénonce également une tradition française : « la police au faciès ». « Aucune institution de la République ne témoigne sans doute mieux dans ses pratiques d’une colonialité héritée que la Police nationale. (…) Créée en 1941 par le régime de Vichy comme instrument centralisé de répression raciale et politique, elle est, depuis lors, restée inchangée dans son organisation. » Aujourd’hui, « le mouvement antiraciste décolonial fait face en France à une spectaculaire radicalisation des tenants de l’ordre et des supporters de l’existant. Ceux-ci ont naturalisé un vocabulaire politique infamant et codé, qui rappelle celui des années 1930 : communautarisme, islamo-gauchisme, séparatisme, des mots nouveaux pour rhabiller une très vieille habitude de remettre à leur place subalterne les minorités non blanches et de tenter de les réduire au silence, y compris par la loi. »

L’impressionnant et rigoureux travail d’enquête de Fabrice Riceputi rend hommage à celui, acharné et obstiné, de Jean-Luc Einaudi. Il met aussi et surtout en évidence l’origine colonial d’une tradition brutale et racisée du maintien de l’ordre à la française, ainsi que sa continuité, tout comme celle des pratiques du déni et du mensonge d’État.

Ernest London

Le bibliothécaire-armurier

ICI ON NOYA LES ALGÉRIENS

La bataille de Jean-Luc Einaudi pour la reconnaissance du massacre policier et raciste du 17 octobre 1961

Précédé de Une passion décoloniale, par Edwy Plenel

Préface de Gilles Manceron

Fabrice Riceputi

290 pages




Source: Paris-luttes.info