Janvier 21, 2022
Par ACRIMED
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Dimanche 2 janvier, à la veille de la rentrée scolaire, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer annonçait le « protocole sanitaire » pour les écoles, en en donnant l’exclusivité… au Parisien. Cerise sur le gâteau du mépris, ces annonces ont dégradé plus encore les conditions de travail pour le personnel de l’éducation, et l’épisode ne fut pas tout à fait innocent dans l’appel d’une journée de grève historique dans l’Éducation nationale, le 13 janvier. Moins d’une semaine plus tard, Mediapart révèle que « Blanquer a annoncé le nouveau protocole dans les écoles depuis Ibiza ». « Ibiza est autant un non-sujet que de pauvres homards » avait tenté Xavier Gorce sur Twitter… mais l’information se retrouve vite à l’agenda d’autres médias. Et le ministre s’est trouvé d’ardents défenseurs, pour le meilleur et (surtout) pour le pire. Notre podium.

Médaille de bronze : un complot ?

« Qui selon vous veut la peau du ministre ? Est-ce qu’il paye par exemple ses engagements sur la laïcité, contre l’islamo-gauchisme, contre le wokisme ? », demandait par exemple Sonia Mabrouk à une ministre sur Europe 1 (19/01), reprenant le questionnement d’un confrère, aveuglé lui aussi par le « wokisme » (et pas complotiste pour un sou) :

Brice Couturier : Quatre jours de vacances à Ibiza, entre Noël et Jour de l’An, montés en mayonnaise par le Parti des Médias. La vraie question, c’est : qui a accroché une cible sur le dos de ce ministre-là et pourquoi ? Je peux risquer une hypothèse ? Parce qu’il défend la laïcité contre la montée en puissance des « déconstructeurs » et autres « indigénistes » au sein du ministère de l’Education nationale. Ses prédécesseurs avaient l’habitude de fermer les yeux pour avoir la paix… (Twitter, 18/01)

On retrouve le même raisonnement chez Philippe Val sur Europe 1, le 21 janvier : « La minuscule galaxie woke, Mediapart et tout ce qui barbote dans l’égout numérique des réseaux sociaux » a jugé « habile de provoquer un scandale en révélant que pendant que les enseignants attrapaient la migraine en essayant de comprendre les nouvelles mesures sanitaires, Blanquer mettait le feu à Ibiza en mixant les discours du Dalaï-lama entre deux yogis dépressifs défoncés au jus de carotte. »

Médaille d’argent : « Le gars quand même bosse non-stop depuis cinq ans »

Si Philippe Val méritait de décrocher aussi la médaille d’argent (et pour la même chronique [1] !), nous avons préféré mettre en lumière Patrice Romedenne, à l’occasion d’un édito passé inaperçu [2] sur France info (19/01). Le journaliste annonçait d’emblée la couleur :

Je voulais revenir sur le dernier procès en sorcellerie, celui qui fait la Une de tous les médias, parce qu’on lui trouve beaucoup de procureurs et, à mon humble avis, trop peu d’avocats. Je veux bien sûr parler donc de ce procès instruit contre Jean-Michel Blanquer, ci-devant ministre de l’Éducation nationale, et coupable, forcément coupable, d’avoir passé quatre jours à Ibiza, une île espagnole perdue dans la Méditerranée.

Déplorant ensuite le « brouhaha médiatique », « la médiocrité », « la bassesse » et « la mesquinerie du débat public » auxquels Romedenne Patrice jamais ne se livre [3], le journaliste regrette, opportunément, que le fond soit évacué au profit de la forme. Et Romedenne est en colère :

Ibiza, ça ne passe pas, Ibiza c’est impardonnable, Ibiza c’est mal. Et comme un leitmotiv revient donc en permanence dans le brouhaha médiatique qui préside au traitement de cette affaire cette phrase magique : « On ne reproche pas à Jean-Michel Blanquer de partir en vacances mais on lui reproche la destination ». […] « On nous reproche pas mais », c’est la formule convenable pour tuer quelqu’un, tout en niant avoir voulu le faire.

Et qu’importe que tout un pan des critiques ne se soit pas focalisé sur la destination… Grand amoureux de la nuance et du débat de fond, c’est la casquette de « journaliste d’investigation » que coiffe donc le pamphlétaire :

Mais revenons à Ibiza : c’est quoi le problème avec Ibiza ? Ibiza serait connotée, Ibiza serait bling-bling. Alors voyons voir, je suis allé faire un tour sur les sites de ventes immobilières, j’y ai vu de très belles maisons en bord de mer à 5 000 euros le mètre carré, des appartements fort confortables à 3 000 euros le mètre et en tout cas, des lieux de villégiature qui coûtent bien moins cher qu’en France dès lors qu’on se rapproche du littoral. Mais qu’importe, au prétexte qu’on y trouve de belles maisons, au prétexte que David Guetta y fait danser les foules aux beaux jours, eh bien Blanquer n’aurait pas le droit de mettre les pieds à Ibiza.

* Rires *. Et ce n’est pas terminé. L’animateur Djamel Mazi lui tend à nouveau la perche (« Vous pensez qu’on cède à la tentation de “dis-moi où tu vas, je te dirai qui tu es” ? »), que saisit immédiatement Romedenne pour prendre de la hauteur contre la médiocrité… :

Oui, je vais à Biarritz donc je suis fan de surf. Tu aimes la Bretagne tu es donc catho intégriste. Il aime les îles grecques il est donc homosexuel. Nous aimons l’île de Ré nous sommes donc des bobos à marinière. Vous adorez le Cap d’Agde vous passez donc votre temps à vous balader cul nu, et ils partent au ski ils détestent forcément la planète, et ainsi de suite, à cette aune-là, on peut dérouler à l’infini. Ce sont les mêmes qui vous disent détester les clichés et qui les manient dès lors que ça les arrange et œuvrent malheureusement à la construction d’une société où les croyances l’emportent sur la réalité. Les symboles priment sur la lucidité, et l’indignation se professionnalise, orchestrée par Mediapart, dont les méthodes sont désormais connues, c’est-à-dire qu’on cible une personne censée appartenir à l’élite, on lui colle subtilement, sans vraiment le dire, une étiquette et on attend que tout le monde embraye derrière.

De là à penser que Patrice Romedenne – qui fut un invité des fameux repas organisés par François de Rugy – ait quelque rancœur toujours pas digérée, il n’y a qu’un pas ! Bouclant la boucle, le journaliste adresse un dernier message de courage au soldat Blanquer :

Moyennant quoi à l’arrivée, eh bien on se trouve avec un ministre obligé d’aller à Canossa, autrement dit d’aller au journal de 20 heures, pour dire qu’il regrette non pas d’avoir pris quatre jours – encore heureux, parce que le gars quand même bosse non-stop depuis cinq ans – mais de s’être trompé de destination. C’est tout juste si Blanquer n’a pas dû prouver qu’il n’était pas cocaïnomane, parce que oui Djamel vous ne le savez peut-être pas mais il paraît qu’à Ibiza la cocaïne circule.

Rideau !

Médaille d’or : petit débat en famille

Mais la palme revient sans doute à i24News : le 18 janvier, le débat consacré à Jean-Michel Blanquer était animé par Anna Cabana… épouse de Blanquer Jean-Michel, et présente avec lui à Ibiza ! Sans un mot de tout ceci à l’antenne. Les téléspectateurs auront plutôt droit à David Revault d’Allonnes, expliquant que « c’est pas non plus l’île Maurice ou les Seychelles », ou à l’écrivaine Abnousse Shalmani : « Tout à Ibiza ne se passe pas dans des boîtes de nuit, il y a des maisons, il y a la campagne à Ibiza. Il y a aussi des lieux de spiritualité à Ibiza. J’ai une amie qui me dit viens, et elle vit avec ses chèvres dans une espèce de gîte depuis cinquante ans ». « Quand un ministre télétravaille, ça devient un scandale » osera même le communicant Stéphane Fouks [4].

***

Des journalistes peuvent-ils présenter des arguments en faveur de l’action d’un ministre ? Sans aucun doute. Peuvent-ils préférer que soit évoqué le fond des questions ? Évidemment. Mais lorsqu’ils se permettent de faire feu de tout bois pour le défendre, sont-ils autre chose… que des militants ?

Maxime Friot, avec Pauline Perrenot

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Source: Acrimed.org