Dans Tribulations d’un précaire, Iain Levison raconte sa lutte contre la clochardisation et sa quarantaine de (durs) boulots en dix ans. Avec Un petit boulot, il signe un sombre polar social.

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C’est une lecture éprouvante. Cocasse. Donquichottesque. Un road-movie sans autre horizon qu’une survie quotidienne faite de coups fourrés, d’exploitation, d’usure, de mensonges. L’Amérique des années 1990 finit de dézinguer sa classe moyenne : « Les Américains ont perdu leur richesse goutte à goutte pendant qu’une succession de décisions inconsidérées permettaient aux millionnaires de se tailler une part de plus en plus grosse. » La clochardisation colle aux basques de Iain Levison. Efficace pour chasser les mouches, sa licence de lettres s’avère dérisoire pour l’aider à survivre dans la jungle du corvéable et jetable à merci.

Tribulations d’un précaire [1] est le chant du cygne d’un working class zero ballotté au gré des petites annonces et des boîtes d’intérim. En l’espace de dix ans, Levison enchaîne une quarantaine de boulots dans six États différents. Poissonnier, barman, déménageur, ouvrier dans une pêcherie, câbleur, etc. L’homme est costaud et n’hésite pas à soumettre son corps à des cadences infernales. Ses semaines de taf explosent souvent les quatre-vingts heures, ses heures de sommeil se comptent sur les doigts d’une seule main. À Dutch Harbor, en Alaska, il arrache les pattes des crabes des dizaines d’heures devant un tapis roulant. On s’épuise, on se gèle. La plupart craquent ou virent barge. Plus tard, Levison croira trouver l’aubaine en se faisant recruter par un installateur de câble informatique : « C’est un métier rude. Beaucoup de concurrence. Il faut foncer. Travailler dur. Il faut se tuer à survivre. » Stakhanov tombe son masque de masochiste. Épuisé par des journées de travail délirantes, le boss frôlera la mort en chutant d’une échelle. Levison en fera un bouquin.

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Il en fera un autre dans la foulée. Un polar social, bien serré et caustique : Un petit boulot [2]. La plume de Levison a pris une épaisseur plus politique et sociale. Faut imaginer une ville dévastée par la désindustrialisation et les délocalisations où les anciens prolos errent comme des spectres. Jake Skowman a passé douze ans dans une usine de pièces de tracteur. Chômeur, plaqué par sa nana, ses biens gagés au mont-de-piété, il doit 4 000 $ au bookmaker Ken Gardoki. Le mafieux lui propose d’éponger sa dette. En échange, Skowman doit tuer sa femme aux mœurs trop volages.

« Je sors du bureau et remonte dans ma voiture, pas le cœur lourd comme quelqu’un qui vient d’accepter de renoncer à toutes ses valeurs, mais euphorique comme un type qui vient de décrocher un boulot. » Le ton est donné. Qui hésite entre cynisme désenchanté et amoralisme pragmatique. Skowman considère son flingue, nouvel outil de travail avec lequel il doit abattre miss Gardoki. « Elle va mourir parce que j’ai été licencié d’une usine rentable en plein milieu de ma carrière. Elle va mourir parce que ma copine m’a quitté, parce que je ne supporte pas la vie de chômeur. Corine Gardoki est une femme morte parce qu’un malin de Wall Street a décidé que notre usine ferait de plus gros bénéfices si elle se trouvait au Mexique. Je t’aurai, Corinne. Un problème moral ? Pas vraiment. » Skowman fait un constat : l’économie est une machine de guerre qui frappe en masse de façon aléatoire. À cet aléa, il opposera le sien : celui de cibles à éliminer faisant l’objet d’un contrat.

La lutte collective contre l’injustice sociale est devenue un impensé. L’avenir appartient au sniper prêt à verrouiller la culasse pour quelques milliers de dollars. Levison nous brode un scénar du pire. Le défi reste de taille : construire une réalité capable de dépasser cette fiction de balistique.

Sébastien Navarro

[1] Tribulations d’un précaire, Iain Levison, Éditions Liana Levi, 2007.

[2] Un petit boulot, Iain Levison, Éditions Liana Levi, 2003.

Source: http://cqfd-journal.org/Iain-Levison-du-precaire-au-sniper -