250 visites


Comme le dit l’adage « Seuls les actes portent à conséquence et sont révolutionnaires », et c’est bien comme cela qu’ils vont ouvrir un nouveau chapitre de la longue histoire des squats à Strasbourg. Par cette réquisition et cette expérience inédite (toujours en cours), en refusant de n’être « rien », ils sont, en quelque sorte, montés à l’assaut du ciel (1).

Un peu d’histoire…

Le 24 juillet 2019 va s’amorcer un tournant dans la lutte pour le logement avec la réquisition et l’ouverture d’un bâtiment situé au 91 route des Romains dans le quartier de Koenigshoffen par une poignée de personnes autour du créateur de l’association « La Roue Tourne Strasbourg » (LRT). L’ouverture pour loger des sans-toit s’est faite sans effraction visible, à la grande surprise des pandores qui se présentent le jour même face aux portes de l’ancien siège de la brasserie Gruber récemment racheté par la municipalité socialiste (2). Devant l’impossibilité de constater quoi que ce soit pour faire évacuer les nouveaux résidents, ils doivent rebrousser chemin. Arrivés dans la matinée sur les lieux, un noyau de militants d’extrême gauche, puis quelques libertaires viennent se positionner en soutien intéressé, dans l’idée que ce nouveau squat un peu particulier ne leur échappe pas des mains. En effet, plusieurs jours avant, ceux-ci par pusillanimité se sont désolidarisés de la personne qui est à l’origine de l’idée et de l’ouverture de cette vaste bâtisse de 1850 m² et possédant une quarantaine de pièces sur quatre étages. Une partie des militants politiques présents a dû perdre la tête en pensant se voir diriger un espace aussi important. Du fait de cette ouverture surprise les prenant de vitesse, ils ne furent pas en mesure de s’accorder sur le même violon, si ce n’est probablement celui de s’imaginer faire un gros coup à peu de frais sur le dos d’un sans-abri. L’histoire n’étant jamais écrite d’avance, ces politicards opportunistes vont tomber des nues en s’apercevant, bien tardivement, que l’initiateur du squat allait se montrer difficilement influençable ou intimidable. C’est donc un sans-abri ayant pris tous les risques pour ouvrir ce squat qui va se retrouver dans la tourmente à devoir gérer les ennuis juridiques, mais aussi les embrouilles avec le monde militant et associatif. D’ailleurs, les premiers coups tordus viendront très vite, notamment de la part de certains caciques du NPA strasbourgeois, dont un qui s’illustra particulièrement par son comportement « délateur » contre la personne ayant ouvert le squat, Edson Laffaiteur. Contrairement à ces pieds nickelés, lui a un projet à caractère associatif, mais aussi « politique » ; il souhaite mettre la pression maximale sur les pouvoirs publics, notamment la ville, en pointant l’incurie de celle-ci sur la question des logements pour les sans-toit, mais aussi ouvrir un lieu de vie géré par les premiers concernés.

Face à l’urgence, une entente instable se dessine rapidement entre les premiers occupants et soutiens. Il émerge même l’idée d’un « projet » mais chacune des forces en présence lors des premiers jours de vie du squat y verra surtout « son projet ». Un consensus va s’établir sur l’accueil d’urgence et sur l’organisation d’un lieu de vie pour les sans-abri dans ce bâtiment, renommé « l’Hôtel de la rue ». Le profil des premiers arrivants est divers : sans-abris, demandeurs d’asile, migrant-e-s, hommes seuls, familles, couples… Très rapidement alertés par les réseaux sociaux, les bénévoles affluent en nombre, notamment des travailleurs sociaux, pour aider les précaires à s’installer. Les habitant-e-s du quartier populaire de Koenigshoffen vont aussi se mobiliser pour soutenir les nouveaux arrivants : nourriture, matelas, chaises, canapés. Le hall de l’édifice est promptement transformé en un lieu d’accueil et de rencontre pour les résidents, les bénévoles et les habitants du quartier. Peu à peu, la vie va s’organiser avec l’aide des bénévoles : tri des vêtements, des jouets pour les enfants, etc. Un agenda partagé est créé pour faire venir du soutien en renfort, ainsi qu’un planning pour les tâches à faire. Dès la semaine de son ouverture, le squat affiche complet : 120 personnes y ont élu domicile (3). Le 91 route des Romains devient en quelques jours le plus grand squat pour sans-abri de (f)rance. Un collectif informel de citoyens (composé de militants politiques, d’associatifs, de syndicalistes, de bénévoles, d’habitant-e-s du squat…) émerge des discussions collectives afin de répondre d’une seule voix par une lettre ouverte à la municipalité qui est hostile à l’occupation ; celle-ci s’étant empressée de porter plainte pour effraction au lieu de se réjouir de l’ouverture d’un lieu pouvant sauver des vies. Malgré cette menace, les habitant-e-s du squat ne renoncent pas et une forme d’organisation par la base semble émerger, tout comme les premiers ennuis.

Un panier de crabes : les ennemis qui se montrent et ceux qui se cachent

Un jour après l’ouverture du squat, les affreux de l’extrême droite pointent le bout de leurs nez. Dans les nuits du 25 et du 27 juillet 2019, les murs du bâtiment et ses alentours sont badigeonnés de slogans racistes et de menaces (4). Puis la situation se tasse, et les fafs ne referont surface qu’un an plus tard en juillet 2020 avec un expédition raciste qui échouera grâce à la résistance des habitant-e-s de l’Hôtel de la rue. Ils en viendront à agresser dans un guet-apens le fondateur de l’association LRT qui en réchappera de justesse. L’un des secrétaires du Rassemblement National 67 le jour suivant se félicitera sur les réseaux sociaux de ces attaques. Malheureusement, les fafs ne vont pas être les seuls charognards à tourner autour du squat. Les flics sont aussi de la partie : intimidations sur les habitant-e-s, surveillance serrée contre les membres de l’association de LRT, etc. Grâce aux soutiens d’un certain nombre de bénévoles, ces empêcheurs de tourner en rond sont écartés pour un temps. C’est d’ailleurs cette solidarité de tous les instants qui va peser sur les actions de la ville, qui n’a pas désarmé depuis l’ouverture du squat. Le 5 août 2019, une crapule de la municipalité strasbourgeoise, Dreyssé, accompagnée d’un fonctionnaire, vient faire une première visite. Elle est catégorique, la ville ne retirera pas sa plainte. Voyant que le squat bénéficie de nombreux soutiens, la ville fait machine arrière, temporise et tente d’instrumentaliser la situation politiquement. Par l’intermédiaire de ses relais politiques, elle se met à pourrir l’état des choses à l’intérieur du squat en entretenant la zizanie tout en maintenant sa requête d’expulsion auprès de la justice. C’est ainsi que certains militants politiques notamment d’extrême gauche et libertaires locaux vont servir de courroie de transmission, conscients (probablement pour monnayer un bail à leur avantage) ou inconscients, des desiderata des élus socialistes (5).

L’existence à l’Hôtel de la rue aurait pu suivre un cours apaisé, mais c’était oublier trop vite les premières tensions qui sont apparues dès l’ouverture de celui-ci et qui vont exploser deux semaines plus tard (6). C’est durant l’AG du 5 août 2019 au Wagon-souk avec tous les habitant-e-s et les bénévoles que la situation va s’envenimer, notamment sur la question de l’avenir du squat. En effet, si un certain nombre de militants politiques de « gauche » présents parmi les bénévoles s’y sont investis, ce n’était clairement pas pour déclarer le « salut commun ». Floués du « pouvoir de direction » et d’une forme de légitimité par le fondateur de La Roue Tourne Strasbourg, ils et elles décident de monter une coterie afin de tenter de virer cette association du squat. Un des arguments invoqués par ces conjurés fut de jouer sur l’aspect juridique : LRT n’étant encore domiciliée nulle part, elle ne pouvait pas exister et prétendre à administrer quoi que ce soit, ni proposer un projet pour l’avenir du squat, c’est une fausse association et Edson Laffaiteur est un fou… Ces militants politiques pour tenter de reprendre la main essayèrent de mettre en avant le collectif informel de citoyens et le fonctionnement en AG. L’idée peut sembler démocratique, car cela incluait tout le monde, dont les habitant-e-s, en réalité, c’était pensé comme un moyen de faire rentrer des personnes (ne vivant pas sur place) dans les AG du squat pour contrôler celui-ci par le nombre et par des méthodes bureaucratiques. Le problème majeur auquel ces arrivistes vont se heurter est d’ordre pratique : aucun d’eux n’a de compétence réelle liée au social ni de compétence technique. Faute de mieux et face à cette avant-garde de papier qui aime s’entendre parler, les sans-abri vont préférer se tourner vers la solidarité de la rue, les associations et notamment les sans-abri qui animent LRT. Ainsi, de cette AG et des suivantes, il ne sortit pas grand-chose, d’autant que l’arrivée de deux huissiers diligentés par la ville va changer entièrement le rapport de force dans le squat. Venus constater l’occupation illégale, c’est le fondateur de LRT qui se retrouve obligé de signer pour éviter que le bâtiment soit déclaré vide (7). On proposa bien à la petite coterie de militants politiques présents depuis le début dans chacune des réunions et AG de donner leur nom pour négocier avec la ville et le juge, ceux-ci refusèrent. Ce refus de solidarité et cette lâcheté introduisirent le doute sur les motivations qui animaient ces militants, d’autant que ceux-ci n’étaient souvent présents qu’au moment des décisions collectives. Ne pouvant plus virer légalement Edson Laffaiteur et son association (elle sera créée le 24/10/2019), ni n’ayant de crédit moral pour le faire ouvertement eux-mêmes, ils tentèrent de monter les résidents de l’Hôtel de la Rue et les autres bénévoles contre lui en le faisant passer pour un tyran (et un profiteur). L’idée étant que si celui-ci était viré du squat par les habitant-e-s, au pire les conséquences du procès retomberaient sur Edson, au mieux c’est cette clique qui aurait signé une convention d’occupation avec la ville. Le souci pour ces types, c’est que par ces méthodes, ils s’aliénèrent la majorité des sans-abri vivant dans le squat, une partie des bénévoles, des militants associatifs et quelques militants libertaires et des syndicalistes restés fidèles à leurs idées d’émancipation. Ne pouvant plus rien espérer, ils finirent par tenter de faire un putsch brutal en faisant sortir les habitants de l’Hôtel de la rue une nuit, afin que ceux-ci virent les membres de l’association. Cette méthode digne des chemises brunes se retourna contre eux et les résidents sans-abri appelèrent la police à leur surprise et chassèrent une partie de cette bande. Finalement, on indiqua aux derniers de ces tristes personnages encore présents dans le squat un autre lieu qu’il était possible d’occuper, afin que ceux-ci laissent définitivement les sans-toit de l’Hôtel de la rue tranquille. Signalons que dans cet autre squat, le Bugatti ouvert le 11 septembre 2019 et expulsé le 21 octobre 2020 (8), cette petite bande affinitaire incapable de gérer quoi que ce soit, débordée par la situation, laissa les habitants de ce nouveau lieu de vie à leur sort. Ils et elles cherchaient à avoir le pouvoir sur un lieu et sur des gens. Il n’y avait rien de communiste ou d’anarchiste là-dedans.

La roue tourne dans le bon sens

En dix mois, 800 personnes d’horizons multiples et de diverses nationalités vont transiter par l’Hôtel de la rue qui va devenir « La maison des peuples », malgré les embûches causées par les uns ou les autres. Au grand soulagement des occupants du squat, les audiences au TGI concernant l’expulsion sont reportées plusieurs fois et ce délai va jouer contre la ville. En outre, l’année 2020 est marquée par deux événements imprévus, la grève des avocats et le confinement, qui viennent bousculer le calendrier judiciaire et électoral, avec pour conséquence d’ajourner une possible expulsion. Ce retard imprévisible va amener la question du logement à devenir un axe important au cœur de la campagne des municipales strasbourgeoise au grand dam des socialistes locaux, déjà plombés par leur politique concernant le GCO. Le résultat est un camouflet, non seulement les socialistes sont écrasés par les verts, mais en plus, ironie du sort, le dauphin LREM du maire sortant Roland Ries est jeté dans les poubelles de l’histoire. À la surprise générale, la Mairie changeant de couleur politique, les cartes concernant l’Hôtel de la Rue semblent se retrouver rebattues pour un temps. Les verts ayant bâti une partie de leur programme sur le « droit au logement », il n’est pas possible pour eux de commencer leur mandature par des expulsions. La nouvelle municipalité abandonne donc les poursuites contre la Maison Gruber à Koenigshoffen au mois de juillet 2020. Elle parle même de la signature d’une convention d’occupation, mais en novembre de cette année celle-ci n’est toujours pas signée (9). Ajoutons que mauvaise perdante, la police et la préfecture qui voient ce changement de situation d’un mauvais œil, en profiteront pour saboter le 17 octobre une marche contre la précarité organisée par l’association LRT, les habitant-e-s du squat et la CGT (10).

Quelles leçons politiques tirer ?

Bien que l’histoire de ce lieu de vie n’a pas donné naissance à une expérience collective se revendiquant ouvertement de l’anarchisme ou du communisme, elle n’en reste pas moins hautement politique, subversive et solidaire. D’abord parce la « social-démocratie » et la bourgeoisie municipale locale se retrouvent face à des sans-toit qui lui sont hostiles, qu’ils et elles s’organisent et qu’ils et elles tiennent dans le temps face aux obstacles dressés devant elles et eux. Finalement, c’est bien qu’il y a là quelque chose de l’ordre de la lutte des classes quand des personnes que l’on considère comme des « riens » réussissent à travers une expérience collective à damer le pion à d’autres qui se considèrent au-dessus d’eux. Soulignons qu’il existe une limite à cette expérience, car on n’est pas ici dans le cadre d’un « squat politique » autonome (comme le KTS) ou à vocation explicitement révolutionnaire. Pourquoi ? Et bien parce que les actes de certains militants ont discrédité la possibilité d’élever le débat, de faire évoluer la démocratie dans le squat, voire de déborder certaines lignes. Ajoutons que la démocratie directe n’émerge pas spontanément, mais dépend des rapports de force, de la volonté des acteurs, de sa mise en place, des circonstances…

Vincent de l’OCL-Strasbourg

(1) L’article a été rédigé en s’appuyant sur l’expérience de l’auteur dans cette lutte, par les témoignages des habitant-es, notamment celui du fondateur de LRT, des articles de presse et des discussions avec divers bénévoles.

(2) Article de Rue89 du 24/07/2019 : Avec ce squat, nous voulons offrir un toit aux personnes en détresse

(3) Reportage franceinfo du 25/08/2019 : Strasbourg Koenigshoffen : un mois après son ouverture, l’hôtel de la rue accueille 157 sans-abri dont 54 enfants

(4) Radio parleur 05/08/2019 À Strasbourg, le squat « l’Hôtel de la rue » héberge les sans-abris. (En complément : Le 18 juillet 2020, les membres de Génération Nation Bas-Rhin, des jeunes de l’AFD (Alternative für Deutschland) et les débris du groupe vent d’est (ex bastion social Strasbourg) montent une expédition raciste contre l’Hôtel de la rue).

(5) Article de Rue89 24/07/2019 : La Ville de Strasbourg demande la « libération immédiate » du squat Gruber

(6) Article de Rue89 06/08/2019 : Deux semaines après, les bénévoles du squat Gruber se découvrent différents (en complément : le Wagon Souk est un espace associatif installé dans une cave de l’ancienne brasserie Gruber qui s’est ouvert le 13/05/2019. Il regroupe quelques activités sociales et culturelles sous le pilotage de l’association Sauver Le Monde créée le 23/07/2019. Cette association est dirigée par un artiste très proche des élus municipaux à Strasbourg qui a cherché à satelliser les habitant-e-s de l’Hôtel de la rue)

(7) Article de Rue89 06/08/2019 : Deux huissiers mandatés par la Ville de Strasbourg au squat Gruber.

(8) France bleu 21/10/2020 : Le squat Bugatti évacué dans l’Eurométropole de Strasbourg

(9) Article de Rue89 du 08/07/2020 : La municipalité abandonne les poursuites contre l’Hôtel de la Rue et du 11/11/2020 : L’Hôtel de la rue attend toujours sa convention d’occupation

(10) Article du DNA 19/10/2020 : Strasbourg : une marche pour dire non à la misère




Source: Oclibertaire.lautre.net