Mai 9, 2022
Par À Contretemps
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■ En certains moments historiques oĂč la stupĂ©faction devant l’horreur d’une guerre d’agression nous lie de facto au camp de l’agressĂ©, il n’est jamais vain de chercher notre voie – celle de la nĂ©cessaire raison critique – dans nos archives de mĂ©moire. Ce texte datant de 1977 de Santiago Parane – pseudonyme de Louis Mercier (1914-1977), Ă  qui nous avions consacrĂ©, il y a vingt ans de cela, un numĂ©ro thĂ©matique d’À contretemps – nous aide, pensons-nous, Ă  rĂ©affirmer certains principes : penser avec sa propre tĂȘte contre les entreprises de dĂ©sinformation et de propagande de tout bord, mais aussi comprendre qu’ « une seule vĂ©ritĂ© est Ă©clatante : nul ne fera notre jeu si nous ne le menons nous-mĂȘmes Â».– À contretemps.

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Le mouvement anarchiste se montre particuliĂšrement discret dans ses analyses des relations et des conflits internationaux. Ses publications pĂ©riodiques ou ses livres ne traitent que rarement, ou trĂšs circonstanciellement, des problĂšmes de politique Ă©trangĂšre. Il existe certes un certain nombre de principes gĂ©nĂ©raux – contre tous les impĂ©rialismes, contre les nationalismes, contre la guerre, contre les armements –, rituellement rĂ©pĂ©tĂ©s, qui planent quelque peu au-dessus des Ă©vĂ©nements, des tensions ou des guerres lointaines. Cette rĂ©pĂ©tition Ă©conomise l’observation des faits et leur interprĂ©tation, plutĂŽt qu’elle n’y invite.

Ce silence et ces généralités, présentent un danger sérieux, celui de voir le quotidien, fait de désinformation et de propagande, modeler progressivement les réactions des militants et conduire à ce que leur comportement pratique face à des situations de fait diffÚre de leur convictions affichées, ou les contredise.

Le piĂšge du choix, identique en fin de compte Ă  celui qui fonctionne si souvent pour les questions sociales, rĂ©side dans l’exploitation des sentiments pacifistes et internationalistes Ă  des fins guerriĂšres ou impĂ©rialistes. Il n’est pas question d’appeler les libertaires Ă  s’engager dans une lutte entre rĂ©gimes d’exploitation ou entre États visant Ă  l’hĂ©gĂ©monie rĂ©gionale ou mondiale. Il est plus intelligemment, et plus utilement, fait appel aux sentiments anti-autoritaires, aux convictions antitotalitaires, aux nĂ©cessitĂ©s de la dĂ©fense de conquĂȘtes ouvriĂšres, de libertĂ©s acquises. De mĂȘme qu’au nom des valeurs dont se sert la « gauche Â», il est demandĂ© non de participer aux rĂšgles parlementaires, mais d’empĂȘcher – par le vote – le triomphe d’un candidat de « droite Â». Ou de faire bloc avec ceux qui dĂ©fendent le « progrĂšs Â» contre ceux qui s’accrochent aux privilĂšges du passĂ©.

Le procĂ©dĂ© donne des rĂ©sultats. Il faut reconnaĂźtre qu’il n’est souvent pas besoin de le mettre au point du dehors ; il surgit spontanĂ©ment, au sein mĂȘme des milieux anarchistes. Ainsi le Manifeste des Seizeen 1914.


La prise de position des Kropotkine, Grave, Malato, Mella ou Moineau n’est pas exceptionnelle, ni conditionnĂ©e par une situation unique. On la retrouvera, sous un autre langage, en d’autres conjonctures, en 1936 en Espagne et en 1939 – comme on pourrait la dĂ©tecter aujourd’hui mĂȘme.

Tout au long de la guerre civile espagnole, en effet, l’idĂ©e d’un « camp dĂ©mocratique Â» favorable Ă  la RĂ©publique a Ă©tĂ© dĂ©fendue, propagĂ©e, par les adversaires de la rĂ©volution sociale – rĂ©publicains bourgeois et staliniens –, mais elle a pĂ©nĂ©trĂ© jusque dans nos rangs. Et elle s’y est maintenue. Sans discussion. Dans l’équivoque.

Ainsi, dĂšs le dĂ©but de la Seconde Guerre mondiale, un homme de la taille de Rudolf Rocker a pu parler du Commonwealth britannique comme d’une « communautĂ© de peuples libres Â»… Mais remarquons qu’entre les affirmations pacifistes, ce cri jetĂ© sans aucune considĂ©ration pour les donnĂ©es ou les perspectives de la rĂ©alitĂ© visible – le tract lancĂ© par Louis Lecoin « Pour une paix immĂ©diate Â» en fournit un modĂšle –, et les plaidoiries justificatrices de ceux qui se rallient Ă  un camp, il existe surtout un immense no man’s land d’ignorance et de sclĂ©rose mentale.

MalgrĂ© les nombreuses expĂ©riences, la somme de connaissances acquises et entrĂ©es dans notre mĂ©moire collective est maigre. Il y eut, pendant la guerre 14-18 des manifestations de la pensĂ©e et de l’action anarchistes qui tĂ©moignĂšrent de la luciditĂ© et du courage des compagnons. Il y eut Zimmerwald et cent exemples de la prĂ©sence libertaire. De 1939 Ă  1945, il n’y eut pas grand-chose qui ressemblĂąt Ă  cette tĂ©nacitĂ© audacieuse et prometteuse. À quelques exceptions prĂšs. L’une collective : l’équipe de War Comentary Ă  Londres. Les autres, individuelles ou Ă  partir de petits noyaux, celui de L’Adunata dei Refrattari Ă©tant le plus solide. Le reste bascula dans l’illusion sanglante, le silence ou l’accommodement.


En pleine guerre, sous les bombes, l’effort de connaissance des Ă©diteurs de War Comentary – succĂ©dant Ă  Spain and the World – ne cesse pas. Avant toute chose, il s’agit de ne pas se laisser entraĂźner par les torrents de mensonges, accompagnement naturel des haines et des combats. Un effort qui pourtant ne s’imagine pas triomphant. Tout est difficile, lent, incertain, prĂ©caire. Marie-Louise Berneri – qui, avec Vernon Richards et l’équipe de Freedom Press, anime le journal – le dit explicitement : « Nous ne pouvons bĂątir avant que la classe ouvriĂšre ne se dĂ©barrasse de ses illusions, de son acceptation des patrons et de sa foi dans les chefs. Notre politique consiste Ă  l’éduquer, Ă  stimuler ses instincts de classe et Ă  enseigner des mĂ©thodes de lutte. C’est une tĂąche dure et longue, mais Ă  ceux qui prĂ©fĂšrent des solutions plus simples, comme la guerre, nous soulignerons que la grande guerre mondiale qui devait mettre un terme Ă  la guerre et sauver la dĂ©mocratie, n’a produit que le fascisme et une nouvelle guerre ; que la guerre prĂ©sente provoquera sans nul doute d’autres guerres, tout en laissant intacts les problĂšmes fondamentaux des travailleurs. Notre façon de refuser de poursuivre la tĂąche futile de rapiĂ©cer un monde pourri, et de nous efforcer d’en construire un neuf, n’est pas seulement constructive, elle est la seule solution. [1] Â»

Il ne s’agit pas d’incantations Ă  la paix, mais de suivre l’actualitĂ© et d’en extraire chaque jour la leçon, de dĂ©noncer les bourrages de crĂąne, de rappeler par des exemples immĂ©diats et Ă©vidents que la Grande-Bretagne est un empire qui rĂšgne sur des peuples esclaves, que les États-Unis vont mettre Ă  profit leur entrĂ©e en guerre pour Ă©tendre leur aire de puissance, que la Russie soviĂ©tique est un totalitarisme qui Ă©crase prolĂ©tariat, paysannerie et peuples ; que les mots perdent tout sens quand un Tchang KaĂŻ-chek, tyran hier, devient grand dĂ©mocrate le lendemain…, que les idĂ©ologies couvrent des intĂ©rĂȘts indĂ©fendables. « Ne nions pas que… l’opinion amĂ©ricaine, et peut-ĂȘtre Roosevelt lui-mĂȘme, n’exprime pas une vĂ©ritable sympathie pour les dĂ©mocraties. L’opinion des masses – ou plutĂŽt ce que la presse leur fait croire – n’a rien de commun avec les intĂ©rĂȘts combinĂ©s des capitalistes et des impĂ©rialistes qui dĂ©terminent la conduite du pays. Mais on doit reconnaĂźtre que ces intĂ©rĂȘts ont tout Ă  gagner dans une guerre europĂ©enne. [2] Â»

Cette volontĂ© de continuer Ă  voir clair, de penser avec sa propre tĂȘte, va se manifester pour dire, exposer, propager les vĂ©ritĂ©s crues. Par des publications, mais aussi par des tracts distribuĂ©s aux soldats, ce qui donnera lieu Ă  procĂšs. Par une correspondance qui devra se faufiler dans la masse Ă©paisse des censures et des contrĂŽles, avec les isolĂ©s, les rescapĂ©s, les tenaces de quatre coins du monde – et qui sont l’Internationale.

Sans doute la tradition anglaise fournissait encore, restes sans cesse grignotĂ©s du libĂ©ralisme d’expression, un terrain plus favorable Ă  cette affirmation et Ă  cette recherche anarchistes qu’en des pays entiĂšrement militarisĂ©s ou soumis Ă  un rĂ©gime de police toute-puissante. Mais ces possibilitĂ©s sont exploitĂ©es Ă  fond, et non pas escamotĂ©es en attendant des jours sans problĂšmes. Comme, ailleurs, l’illĂ©galitĂ© et la clandestinitĂ© s’adaptent et rĂ©pondent Ă  la loi et Ă  la rĂ©pression. L’argument ne tient pas, quand il est avancĂ©, que ces libertĂ©s doivent ĂȘtre dĂ©fendues en se mettant Ă  la disposition d’un pouvoir qui s’ingĂ©nie Ă  les rĂ©duire. Ce qui est Ă  noter, c’est que, dans les pays dictatoriaux, nombre d’élĂ©ments de rĂ©sistance ont agi en liaison avec des services d’État « ennemis Â» en vue de participer Ă  l’effort de guerre de l’autre camp, et non pour des objectifs propres.

C’est lĂ  que s’établit la diffĂ©rence fondamentale, pour les anarchistes, entre l’action favorisant le triomphe d’une coalition contre l’autre, et celle qui correspond Ă  des buts de libĂ©ration sociale. DiffĂ©rence qui Ă©tait sensible en Italie, en France, aussi bien que dans les pays dits « neutres Â» – comme en AmĂ©rique latine –, lĂ  oĂč les grĂšves Ă©taient soutenues, dĂ©clenchĂ©es ou condamnĂ©es non par rapport aux intĂ©rĂȘts de la classe ouvriĂšre, mais suivant le critĂšre du « bon Â» ou du « mauvais Â» bĂ©nĂ©ficiaire sur le plan international.

Il existe, en dĂ©pit des situations locales parfois trĂšs complexes, un fil conducteur : c’est la guerre sociale que nous menons, et non la guerre entre nations ou entre blocs. Les « forces de libĂ©ration Â» ne s’y tromperont pas en Italie – 1944 – quand les autoritĂ©s militaires nord-amĂ©ricaines autoriseront la parution de toutes les publications de toutes les tendances « antifascistes Â», sauf les journaux anarchistes. De mĂȘme que, dans le port de Buenos Aires, les staliniens s’opposeront aux mouvements revendicatifs dĂšs lors que la production des entreprises intĂ©ressĂ©es Ă©tait destinĂ©e au ravitaillement des alliĂ©s – ennemis la veille – de l’URSS.


Reconnaissons que nous ne possĂ©dons pas de doctrine Ă©prouvĂ©e. Nos « ancĂȘtres Â» ne nous aident guĂšre.

Dans la logique marxiste, et pour ce qui concerne la politique internationale, il existe la mĂȘme croyance dans le caractĂšre « progressif Â» de l’expansion capitaliste dans le monde – Ă©tape inĂ©vitable pour que soient rĂ©unies les conditions nĂ©cessaires Ă  la victoire du prolĂ©tariat – que pour le dĂ©veloppement Ă©conomique des nations. MiklĂłs MolnĂĄr rĂ©sume fort bien cette thĂ©orie : « Si le progrĂšs rĂ©alisĂ© par la bourgeoisie conquĂ©rante grĂące au dĂ©veloppement de ses forces productives est l’étalon universel pour mesurer les peuples, leur place au soleil et la lĂ©gitimitĂ© de leurs revendications nationales, il est tout aussi impossible de se placer aux cĂŽtĂ©s des peuples “asiatiques” qu’aux cĂŽtĂ©s des “sous-dĂ©veloppĂ©s” du Vieux Continent. Autrement dit, si Marx et Engels avaient voulu adopter un concept anticolonialiste… ils auraient dĂ» l’élaborer au sujet des peuples opprimĂ©s d’Europe Ă©galement et vice-versa. Faute de se placer sur le terrain de l’autodĂ©termination sans discrimination, ils s’enferment dans le carcan de leur vision matĂ©rialiste et, dirait-on ÂŹaujourd’hui, “productiviste“ du monde. Dans une position idĂ©ologique, donc ? Pas du tout, puisqu’il s’agit d’une idĂ©ologie fondĂ©e sur une analyse de la rĂ©alitĂ© et qui se voulait scientifique. Ce n’est pas un vƓu, un programme, un idĂ©al que Marx et Engels prĂ©tendaient exprimer par leurs thĂšses, mais bien la tendance gĂ©nĂ©rale du dĂ©veloppement historique. [3] Â»

Il y aurait quelque cruautĂ© Ă  rappeler Ă  nos bons similiÂŹ-marxistes d’aujourd’hui qui se portent au secours des colonisĂ©s ou nĂ©o-colonisĂ©s (sauf quand il s’agit de colonies soviĂ©tiques) les positions de leurs maĂźtres Ă  penser (il leur reste des maĂźtres, mais pas de pensĂ©e). MolnĂĄr le rappelle : « … le contenu moral du colonialisme, son infamie et sa stupiditĂ© n’infirment pas aux yeux de Marx sa nĂ©cessitĂ© en tant que processus historique global. Quelque dĂ©testables que soient les motifs et les mĂ©thodes de colonisation britanniques, ils accomplissent une tĂąche historique somme toute progressiste Â» [4].

CĂŽtĂ© Bakounine, le raisonnement est inverse : « La conquĂȘte faite par les nations civilisĂ©es sur les peuples barbares, voilĂ  leur principe. C’est l’application de la loi de Darwin Ă  la politique internationale. Par suite de cette loi naturelle, les nations civilisĂ©es Ă©tant ordinairement les plus fortes doivent ou bien exterminer les populations barbares ou bien les soumettre pour les exploiter, c’est-Ă -dire les civiliser. C’est ainsi qu’il est permis aux AmĂ©ricains du Nord d’exterminer peu Ă  peu les Indiens ; aux Anglais d’exploiter les Indes orientales ; aux Français de conquĂ©rir l’AlgĂ©rie ; et enfin aux Allemands de civiliser, nolens volens, les Slaves de la maniĂšre que l’on sait. [5] Â»

Mais si l’examen des relations entre Russie, Allemagne et Pologne donne l’occasion Ă  Bakounine de conclure de maniĂšre tout Ă  fait opposĂ©e aux opinions de Marx, le premier considĂ©rant l’Allemagne comme l’État le plus portĂ© Ă  l’expansion et le second estimant que la Russie tsariste est destinĂ©e Ă  s’étendre par la nature mĂȘme de son rĂ©gime retardataire et absolutiste, il n’en reste pas moins que, pour le Russe, c’est le problĂšme de l’État qui est essentiel. « L’État moderne ne fait que rĂ©aliser le vieux concept de domination […] qui aspire nĂ©cessairement, en raison de sa propre nature, Ă  conquĂ©rir, asservir, Ă©touffer tout ce qui, autour de lui, existe, vit, gravite, respire ; cet État […] a fait son temps. [6] Â»

Ici, dĂ©jĂ , le principe Ă©touffe les analyses dĂ©taillĂ©es. Il n’est pas sĂ»r qu’il soit suffisant pour dominer les entraĂźnements de la passion


On ne peut mieux rĂ©sumer une certaine mentalitĂ© qui rĂ©gnait dans les rangs de l’émigration cĂ©nĂ©tiste en France qu’en citant la rĂ©ponse faite en novembre 1944 Ă  l’Union nationale espagnole (UNE) – fabrication du PC espagnol –, qui, lors d’un congrĂšs tenu Ă  Toulouse, avait dĂ©cidĂ© d’éviter de nouvelles effusions de sang en Espagne : « Magnifique dĂ©claration avec laquelle nous sommes totalement d’accord. Mais pourquoi dit-on aux Anglais une chose et une autre totalement diffĂ©rente aux Français et aux Espagnols rĂ©fugiĂ©s en France ? Pourquoi les porte-parole de l’UNE appellent lĂąches les exilĂ©s espagnols qui se refusent d’entrer dans les rangs de leurs guĂ©rillas qui prĂ©tendent reconquĂ©rir l’Espagne l’arme au poing ? C’est nous qui portons le drapeau de l’unitĂ© de tous les Espagnols amants de la libertĂ© et de la RĂ©publique. C’est nous qui, dans un Front populaire, avons dĂ©fendu la RĂ©publique, une RĂ©publique que l’UNE considĂšre morte. C’est nous qui disons aux Anglais, aux AmĂ©ricains, aux Russes et Ă  tous les peuples dĂ©mocratiques du monde – et trĂšs particuliĂšrement aux Espagnols exilĂ©s en France – que l’on doit tenter de libĂ©rer l’Espagne en Ă©vitant une nouvelle tuerie cruelle entre Espagnols. [7] Â»

Que d’illusions, que de vaines et gloriolantes espĂ©rances, quel manque de connaissance des motivations qui dĂ©terminaient la politique des États « dĂ©mocratiques Â». Le livre de JosĂ© Borras dont nous avons extrait cette citation abonde en enfantillages de ce type et en guimauve littĂ©raire, en lieu et place d’une difficile mais indispensable analyse des conjonctures politiques internationales. La garde est baissĂ©e devant la froide dĂ©termination des États, Ă©goĂŻstes par nature. AprĂšs les dĂ©sillusions, inĂ©vitables, viendront les aventures lancĂ©es Ă  coups de jeunes, Ă  coups de morts et d’arrestations, un prix aussi mal calculĂ© que l’était la croyance en des gouvernements bourgeois dĂ©mocratiques animĂ©s
 des meilleures intentions.

Car le mouvement libertaire espagnol, du moins dans ce qu’il dĂ©clare officiellement, n’a rien appris de ce que vaut « l’antifascisme Â» national ou international : « Une des constantes qui ont nettement marquĂ© le comportement politique des partis et organisations exilĂ©s a Ă©tĂ© de croire – et de faire croire – que si les antifascistes espagnols perdirent la guerre civile et s’ils ne sont pas encore parvenus Ă  abattre la dictature franquiste, la faute en est aux puissances Ă©trangĂšres. [8] Â»

S’agit-il d’une interprĂ©tation particuliĂšre, marquĂ©e par les circonstances propres au conflit ibĂ©rique ? Il ne le semble pas, car nous retrouvons ce raisonnement, non plus Ă  chaud, mais comme expression naturelle d’un courant de pensĂ©e, chez nombre de militants, et Ă  propos d’autres guerres. Ainsi, sous la plume d’un excellent militant asturien, RamĂłn Álvarez, quand il parle d’Eleuterio Quintanilla, organisateur et propagandiste anarchiste du premier tiers du XXe siĂšcle : « Tant que la guerre ne se manifesta pas par le choc brutal des armĂ©es sur les champs de bataille transformĂ©es en tombes gigantesques, de jeunes gens qui avaient rĂȘvĂ© d’une “belle Ă©poque” prolongĂ©e, Quintanilla se dĂ©chaĂźna contre la guerre. Il n’ignorait pas que les tueries collectives ont toujours assurĂ© le salut du capitalisme, coĂŻncidant chronologiquement avec les cycles de crises Ă©conomiques, rĂ©sultats des inĂ©vitables contradictions d’un systĂšme social basĂ© sur l’exploitation et le profit. Une fois mortes les illusions reposant sur un internationalisme trop jeune pour ĂȘtre enracinĂ© dans la conscience civique – bien qu’il doive constituer la premiĂšre aspiration d’un idĂ©aliste sincĂšre –, Quintanilla dĂ©cida rapidement de dĂ©fendre le camp occidental, car il reprĂ©sentait une plus grande somme de libertĂ©s, oĂč Ă©tait possible l’ensemencement rĂ©volutionnaire. Alors que la victoire du kaiserisme aurait signifiĂ© un recul sensible, dont les consĂ©quences seraient retombĂ©es de prĂ©fĂ©rence sur les couches les plus pauvres de chaque nation. [9] Â»


Dans la plupart des cas, le choix d’un camp est dĂ©terminĂ© par le sentiment d’impuissance chez le militant. Demeurer en dehors de l’affrontement public majeur lui semble l’exclure de toute action, de toute existence. Or, il ne s’agit pas d’ĂȘtre neutre, mais de refuser les rĂšgles d’un jeu qui n’est pas le sien. C’est le choix d’un camp qui fait disparaĂźtre sa personnalitĂ© propre. Son engagement signifie son suicide en tant que militant anarchiste.

Que les circonstances l’obligent Ă  se trouver insĂ©rĂ©, en uniforme ou en civil, dans les appareils de l’une des parties belligĂ©rantes, ne l’engage pas. Ce serait sa justification de ce qu’il n’a pas le pouvoir d’éviter qui le mettrait hors du combat social. C’est Ă  partir de cette – de sa – situation de fait, non choisie, qu’il peut commercer – ou continuer – d’agir. Pour agir, il doit travailler Ă  suivre et Ă  comprendre les Ă©vĂ©nements, tĂąche peu aisĂ©e mais possible. De mĂȘme qu’il doit connaĂźtre le milieu oĂč il se trouve placĂ©, pour en saisir la diversitĂ© et les contradictions. Tous Ă©lĂ©ments de connaissance qui lui serviront, dans l’immĂ©diat ou dans le temps. Les aspects sociaux d’un conflit, d’une tension, d’une guerre ne sont jamais absents longtemps. Non plus que les rĂ©actions individuelles. LĂ  est son terrain.

Quant Ă  la sempiternelle considĂ©ration que tout acte, tout sentiment exprimĂ©, toute attitude font le jeu de l’un ou l’autre antagoniste, elle est sans nul doute exacte. Le tout est de savoir s’il faut disparaĂźtre, se taire, devenir objet, pour la seule raison que notre existence peut favoriser le triomphe de l’un sur l’autre. Alors qu’une seule vĂ©ritĂ© est Ă©clatante : nul ne fera notre jeu si nous ne le menons nous-mĂȘmes.


Ne pas vouloir participer aux opĂ©rations de politique internationale, dans l’un des camps en lutte, ne signifie pas qu’il faille se dĂ©sintĂ©resser de la rĂ©alitĂ© de ces opĂ©rations, de ces formes de guerre permanente prenant les aspects les plus variĂ©s – commerciales, politiques, militaires –, de ces stratĂ©gies. Oublier que les États-Unis, par vocation et volontĂ© de puissance, sont partout prĂ©sents dans le monde, veulent assurer la dĂ©fense et la garantie de leur mĂ©tropole qui dĂ©pend d’un ravitaillement de nature intercontinentale ; oublier les tendances Ă  l’hĂ©gĂ©monie mondiale de l’Union soviĂ©tique ; oublier la capacitĂ© expansionniste de la Chine ; oublier que les poussĂ©es d’indĂ©pendance qui secouent l’Afrique, l’Asie et l’AmĂ©rique latine sont Ă  la fois volontĂ©s populaires, surgissements de nouvelles classes dirigeantes et pions des rivalitĂ©s entre grandes puissances, c’est se condamner Ă  donner dans tous les panneaux. C’est au contraire par le tri continu des Ă©lĂ©ments dĂ©cisifs entre manƓuvres de type nationaliste ou impĂ©rialiste et courants de libĂ©ration authentiques que la critique libertaire peut et doit s’exercer si elle veut ĂȘtre instrument de connaissance et de combat.

Or, Ă  chaque fois que le militant prend position, avec l’espoir d’occuper une place dans la « marche de l’histoire Â», ou qu’il refuse de manifester son soutien Ă  une poussĂ©e sociale par souci de ne pas favoriser une autoritĂ© gouvernementale, il erre ou perd toute existence. Il faut se rappeler Ă  ce propos l’attitude d’intellectuels libertaires italiens estimant « progressiste Â» la liquidation de la fĂ©odalitĂ© tibĂ©taine par l’ArmĂ©e rouge chinoise (Ă  quoi il Ă©tait possible – aussi absurdement – de mettre en parallĂšle le rĂŽle moderniste de la conquĂȘte mussolinienne de l’Abyssinie). Ou encore les rĂ©ticences de milieux anarchistes français lors de l’insurrection hongroise de 1956, dans laquelle ils voyaient la main de la propagande nord-amĂ©ricaine. Plus tard, la critique des mĂ©thodes dictatoriales castristes fut assimilĂ©e Ă  la dĂ©fense de l’impĂ©rialisme yankee. Et plus rĂ©cemment nous avons pu lire dans un journal anarcho-syndicaliste norvĂ©gien une dĂ©fense inconditionnelle du MPLA d’Angola.

Ce sont exemples non de clairvoyance, mais de soumission aux artifices des propagandes, d’absence d’information directe ou de travail d’analyse. Exemples de l’inutilitĂ© des principes si ceux-ci ne sont pas constamment nourris et vĂ©rifiĂ©s par l’effort de connaissance.

Par contre, lĂ  oĂč nous trouvons des alliĂ©s naturels, lĂ  oĂč surgissent des forces sur le plan social qui brisent le faux dilemme des blocs bons ou mauvais, nous ne sommes ni assez vigilants ni assez solidaires. Du moins en tant que mouvement, car fort heureusement, individus, noyaux et initiatives agiles n’ont jamais manquĂ©. Il va sans dire que nos alliĂ©s naturels ne sont pas, dans les pays de l’Est, les services nord-amĂ©ricains, ni, en AmĂ©rique, les hommes du KGB. Mais rĂ©duire la comprĂ©hension des situations nationales et la complexitĂ© des rapports internationaux Ă  ces cirques – comme il est aisĂ© et courant de le faire – serait lamentable pour des militants rĂ©tifs par principe aux sortilĂšges manipulĂ©s desmass media.

Si nos alliĂ©s naturels se trouvent parmi ceux d’en bas qui, sous des formes infiniment variĂ©es luttent ou se dĂ©fendent dans les entreprises ou dans les quartiers populaires des villes ou des burgs bulgares, cubains ou sud-africains, russes ou chinois, argentins ou nord-amĂ©ricains, ou Ă  Hong Kong ou au Japon, nos ennemis non moins naturels sont les systĂšmes et les rĂ©gimes qui les dominent, les exploitent ou les rĂ©priment. De mĂȘme que nos prĂ©occupations portent sur l’évaluation des rĂ©sultats des mille formes de rĂ©sistance aux conflits – non pas thĂ©oriques, mais rĂ©els –, c’est-Ă -dire sur la façon de savoir, par exemple, si les dizaines de milliers de dĂ©serteurs ou de rĂ©fractaires nord-amĂ©ricains ont accĂ©lĂ©rĂ© la liquidation de la guerre au Vietnam – ce qui ne nous place nullement Ă  la traĂźne ni aux ordres du gouvernement de HanoĂŻ.

À regarder de prĂšs, nous ne sommes pas absents du combat si nous menons le nĂŽtre tout en connaissant et en dĂ©voilant celui des autres. Nous dirions mĂȘme que notre combat dĂ©pend Ă©troitement de la connaissance de celui des autres. Les chausse-trapes se prĂ©parent Ă©videmment bien Ă  l’avance. Pour ne pas y tomber, nos gĂ©nĂ©ralitĂ©s prĂ©ventives ne sont pas suffisantes. Il nous faut dĂšs maintenant apprendre Ă  dĂ©tailler : antagonisme-collaboration entre États-Unis et URSS, eurocommunisme, libĂ©rations du type angolais, Ă©thiopien ou cambodgien, dĂ©mocratie Ă  la japonaise, etc. Des dĂ©tails qui nous renforceront dans notre hors-jeu international et notre possible action internationaliste.

Santiago PARANE

Interrogations, n° 11, juillet 1977, pp. 3-13.




Source: Acontretemps.org