Le mur à abattre ne date pas d’hier. Il nous faut une vision historique, un plan large du combat. Ce qui est le plus dangereux donc le plus important. Parti d’une taxe qui ne passe pas, le soulèvement fluo a pris le large, rien ne vient l’arrêter. Visiblement, le sous-marin jaune n’a pas la marche arrière. Refuser une taxe n’est pas rien. De toujours, ce qu’on appelle le pouvoir peut être ramené à l’extorsion : on prélève des biens (en nature, en argent), on prélève de l’énergie (force de travail, temps de cerveau disponible), à des humains placés sous différents statuts (captifs, prisonniers de guerre, esclaves, colonisés, femmes, travailleurs, consommateurs, élèves, etc). Quand on résiste sérieusement à une forme d’extorsion, tant que dure le combat, on a une chance de découvrir que toutes les formes d’imposition d’une dette sont fondamentalement intolérables. Car la Colère est infinie.

Avec sa douzaine d’actes, le soulèvement est en âge de s’affronter à ce qui anime, à ce qui travaille l’époque en profondeur, et qui se formule ainsi : l’économie est un compte à rebours pour l’extinction.

Du côté du pouvoir, on avance une solution brillante et logique : instaurer des taxes sur la fin du monde. En rajoutant de l’économie à l’économie, les experts s’attendent à retarder le retardement. Certainement, tout comme nous, ils savent bien que le mieux serait de désamorcer la Bombe – mais le mieux est l’ennemi de leur bien. Ils savent bien que la vraie réponse est une mutation du mode de vie, une mutation historique, énorme, le genre de mutation qui entraînera l’enfouissement de leur petit pouvoir néfaste dans une couche de détritus sédimentaires. Ayant des difficultés à se projeter, là maintenant, dans les poubelles de l’histoire, ils préfèrent s’enfoncer dans le rôle de crétin brutal.

Après tout, il y a derrière eux une longue tradition républicaine.

Vous allez voir : ce n’est pas ceux qui gouvernent qui vont nous apprendre la transition écologique, c’est nous qui allons enseigner l’écologie sans transition. La condition est qu’on apprenne, pas après pas, à bien se passer d’eux. C’est ainsi que les pauvres font la guerre aux riches : en défaisant le monde qui produit des pauvres et des riches – la planète-argent. Sur la planète-argent, on est certainement des inadaptés. Tant mieux, car le moment est venu de s’adapter à une autre planète.

Il est temps que l’extinction frappe Homo economicus ! Il est le nom de notre domestication, de notre infantilisation. C’est en se soulevant contre elles que le petit Sapiens se relèvera. Pendant dix mille ans, on a désappris à aimer ces formes de vie étranges qu’on a classées par « espèces ». On a partout laissé gagner l’instinct d’appropriation et de colonisation, on a usiné le réel. Comme pour s’épargner l’usage des facultés d’adaptation, on s’est mis à produire son milieu.

On s’est détaché du monde dès qu’on s’est attaché à le produire. On a inventé une infinité de conditions objectives, imbriquées les unes dans les autres. La société est ce maillage complexe : une prison. Par dégoût de ce qu’on ne comprend pas, on a voulu se désanimaliser jusqu’à l’absurde, et tous les raffinements contemporains se ramènent au bocal du poisson rouge, avec personne pour changer l’eau.

Notre espérance de vie a doublé par rapport à l’homme du Paléolithique, comme double celle du loup placé en captivité. Fatalement, on en devient pénible à regarder. Plus on est intégré, plus on est dépressif. Les productions sociales culminent dans l’isolement de masse. L’oeuvre de pacification, le processus de civilisation, c’est la guerre contre le monde. Cela étant, on ne s’en sortira pas en s’enfermant dans la condition la plus infernale : celle du coupable. Sans compter qu’ il n’y a pas égalité devant la faute. L’écologie punitive se fonde sur un mensonge et une injustice si massifs qu’ils peuvent toujours éclipser le scandale climatique. Où « Rien à battre » semble encore la réaction la plus sensée. Il faut plutôt se mettre dans le crâne que l’on ne défait la trame civilisée qu’en tramant autre chose.

Le sentiment d’appartenance est la plus belle chose du monde – c’est pourquoi il faut sans cesse batailler pour le sortir de la confusion. L’impératif de mutation organise autrement les existences. À l’intersection du commun et de la solitude, il nous rend toujours plus exigeants, plus sensibles et plus solides. La guerre révolutionnaire donne des destins bien trempés. Elle engage une certaine idée de la détermination, amie de l’imprévisible et ennemie du préfabriqué. La vie n’est belle que parce qu’on la connaît comme un combat, comme le juste combat : celui qui s’impose et se précise chaque jour, et que rien ni personne ne peut venir confisquer.

La décision historique se détache sur l’horizon. Soit on est civilisé jusqu’au stade terminal, jusqu’à fonctionner absolument, jusqu’à l’âge du robot. Soit on est « guerre-civilisé », combattant des nouveaux mondes.

GJ, Acte 12.


Horizon