Vulnérabilité économique et accès aux soins

La lutte actuelle menée par les personnels hospitaliers illustre le délabrement de l’institution du service public Santé, mais aussi la misère à laquelle est confronté le personnel. Et une nouvelle fois, ce sont les femmes qui sont les plus touchées par la politique menée par la ministre, mais déjà entamée par les précédents gouvernements Hollande et Sarkozy. Infirmières, ASH, Aides soignantes, elles représentent 70% des personnels dans les services de soins ou au ménage, cuisine, avec souvent des salaires de misère, des contrats précaires et à temps partiel imposé. Elles sont donc en première ligne lors des attaques que subit l’hôpital. Le sous effectif, les changements d’horaires soudains, les annulations de congés, de RTT, les rappels à domicile pour suppléer aux absences : autant de dégradations professionnelles qui ne sont pas sans conséquences physiques et psychiques qui conduisent parfois au burn-out ou au suicide. Autant d’agressions qui minent leur vie personnelle et familiale. Comment prendre soin de soi ou de ses proches, quand on ne sait pas comment on travaille le lendemain ? Comment concilier vie familiale et professionnelle dans ces incertitudes permanentes ? Cela n’est pas sans rappeler la forte présence de femmes précaires, aux carrières morcelées, bas salaires, dans le dénuement et l’incertitude du lendemain qui furent très actives dans le mouvement des Gilets Jaunes. Cette crise de l’Hôpital public, est celle de tous les services publics. Elle pénalise la population pauvre et précaire par des difficultés à l’accès aux soins, à la CAF, aux impôts etc.

D’après l’étude du haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, près de 9,5 millions de femmes reportent des soins ou y renoncent, notamment les soins gynéco et d’obstétriques, à cause de l’éloignement des lieux de soins et/ou du coût des consultations. Rappelons que la moitié des maternités ont fermé depuis 20 ans et la difficulté que rencontre les centre d’ IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) à exister et fonctionner.

Selon un sondage BVA publié par le Journal du Dimanche, 63% des français ont dû renoncer aux soins pour des raisons économiques ou devant la difficulté d’obtenir un rendez-vous dans des délais raisonnables. 44% des personnes interrogées invoquent des délais d’attente trop longs pour un rendez-vous. 25% renoncent à se soigner par un manque de médecin ou trop éloigné du domicile. 41% expliquent leur renoncement par un reste à charge trop important vu leur situation économique. 30% par l’impossibilité d’avancer les frais de soins. Cela concerne 74% des 25-34 ans dont nombre d’étudiants et 72% des personnes dont le revenu mensuel net est inférieur à 1500 euros. Des 63% qui ont renoncé ou reporté leurs soins, les sondés grimpent à 77% parmi la population en situation de handicap.

Notons qu’un quart des bénéficiaires de la CMU (Couverture médicale universelle) ou de l’ACS (Aide Complémentaire Santé) se sont vu refuser un rendez-vous à cause de leur statut. Autant de facteurs qui ont conduit ces deux dernières années 17% des personnes interrogées à se rendre aux urgences. Ces situations ne sont pas sans conséquences. Dans un cas sur trois, elles entraînent une aggravation de l’état de santé et conduisent 12% des cas à des complications voir des hospitalisations.

L’urgence soudaine du président.

Partie des Urgences parisiennes (1) voici plusieurs mois, et alors que la ministre misait sur l’usure, la résignation des personnels et sur la période estivale propice à éteindre les incendies sociaux, force est de constater que la lutte des urgences perdure. Mieux ! Cette résistance, s’est propagée à d’autres hôpitaux ou EHPAD (2). Ainsi, jeudi 14 novembre, journée de grève nationale, à l’EHPAD de Douvres la Délivrande près de Caen, tout le personnel a débrayé pour la première fois : « Nous voulons réhumaniser la maison de retraite et être au plus proches des résidents. » Une trentaine d’infirmières, d’aide-soignantes, d’administratifs et agents d’entretien dénoncent notamment le manque de personnel et demandent une revalorisation salariale, dans ce secteur où les temps partiels et les bas salaires sont nombreux. Cette résistance s’est aussi renforcée dans d’autres secteurs hospitaliers jusque là hésitants : médecins, techniciens de labo ou de radiologie… Déterminés, les personnels en lutte ont su créer ce rapport de force qui à fait le succès de la manifestation du jeudi 14 novembre appelée par le collectif Inter-Urgences et des syndicats. Une importante participation dans toute la France, sous différentes formes selon les lieux, a donné ainsi écho au rassemblement réussi à Paris. Ils et elles revendiquent toujours : l’embauche de 10 000 personnes, une augmentation des salaires de 300 euros, la réouverture de lits en amont pour désengorger les services d’urgences. Face à ce succès, le président Macron, a été obligé de reprendre le dossier jusque là laissé à la ministre. Oublié le temps où, en réponse au mal être des personnels et devant la misère des hôpitaux, la ministre et le gouvernement faisaient la sourde oreille et ne voyaient qu’un problème d’organisation. Il faut dire que 400 chefs de service et 2300 professionnels de la Santé ont rejoint le constat des hospitaliers sur le délabrement du système de Santé national . Dans une tribune dans le Journal du Dimanche du 22 septembre, ils dénoncent et demandent « des états généraux de l’hôpital public ».

Devant le succès de cette journée appelée par l’inter-urgences et inter-hôpital, le président déclarait : « La colère et l’indignation des femmes et des hommes travaillant en hôpital public ont été entendues. Elles ne resteront pas sans réponses ».

Le dossier Santé confié à la ministre A.Buzyn est donc devenu celui du président avec un ministre de l’économie aux ordres. « Nous mettrons le paquet sur l’hôpital. Nous ne compterons pas notre effort » s’empresse de déclarer ce dernier. Il ajoute que le gouvernement est « ouvert à toute ». solution.

En attendant promesses et réponses, la lutte continue.

« Il faut faire monter la pression, montrer notre rapport de force » déclare Orianne Plumet, infirmière, porte parole du collectif inter-urgences. Le renfort des « internes » tombe à pic. Ceux-ci s’associent en effet, au nouvel appel de l’inter-urgences pour le 30 novembre et menacent également le gouvernement d’une grève illimitée, sur leur propres revendications, s’ils ne sont pas entendus. Ce vent de colère qui souffle de plus en plus fort, inquiète le président qui vient de perdre encore un point dans les sondages. Il est vrai que l’échéance municipale se rapprochant, il est primordial pour E. Macron de soigner cette partie de l’électorat qui l’a porté à l’Élysée. Après sa défaite aux européennes derrière M. Le Pen, cette étape par les urnes doit être une vitrine de l’implantation réussie de la -macronie- dans les territoires. Elle devrait ouvrir à -LREM- les portes du Sénat qui, à ce jour est aux mains de « LR » -les républicains- et des centristes. C’est cela aussi la présence du président au congrès des maires de France. Congrès qu’il avait dédaigné l’année passée.

Mais ce que redoute à court terme le président est que ce mouvement hospitalier, auto-organisé, devenu une force de résistance, ne rejoigne l’appel et fortifie, la mobilisation du 5 décembre. Jour, où, les centrales syndicales appellent à une grève interprofessionnelle contre la réforme des retraites. Les fédérations syndicales Santé, ignorant la réalité des luttes, s’alignent sans aucune concertation, en interne, sur l’agenda fixé un mois à l’avance par leurs centrales. Mais, nous promettent ces fédérations Santé : « Le 5 décembre serait la première journée de grève -potentiellement reconductible- ». Au contraire de l’inter-urgences qui décide en Assemblée Générale de la suite du mouvement et de ses modes d’action, Tous les syndicats rappellent et constatent que la réforme du gouvernement contre les retraites est inacceptable et injuste. On ne peut qu’être d’accord et se mobiliser ce 5 décembre pour descendre dans la rue avec encore plus de colère. Non pour suivre derrière les Centrales mais pour décider en -assemblées générales comment nous organiser, décider quelles sont nos revendications et nos modes d’action, et comment défendre nos intérêts de classe face à toutes ces attaques du patronat. La réforme des hôpitaux et la casse de la Santé est celle de tous les services publics ! ce qui devrait être tout aussi inacceptable ! Tout comme devrait être inacceptable l’offensive contre l’assurance chômage, contre les migrants(3), et bien d’autres attaques contre les travailleurs, retraités et populations précarisées. Bref autant de coups portés sans que les directions syndicales ne mobilisent, n’appellent à combattre, à nous défendre tous ensemble car là est notre force de classe. Avec la réforme des retraites, le gouvernement attaque le pré carré syndical, l’ électorat de boutique. Mais, agents de la RATP et cheminots ont donné un avertissement de leur détermination contre cette réforme. Aussi, les centrales prennent-elles les devants. Prévenir tout débordement des travailleurs du rail, de la base, qui pour bon nombre ont -l’aigreur- du sabotage de leur dernière grève. Face aux coups portés, les confédérations négocient, capitulent, s’alignent sur la CSE -Confédération des Syndicats Européens-. Contre l’attaque au sabre, généralisée, de la bourgeoisie, les bureaucraties répondent à fleuret moucheté : mouvements partiels et ripostes isolées. Malgré les apparences et le battage médiatique, la journée de grève du 5 décembre risque d’être une journée de plus sans lendemain si la combativité ouvrière n’est pas au rendez-vous. On peut comprendre alors la crainte du gouvernement et du président de voir « ses supplétifs » syndicaux débordés par un mouvement social qui leur échapperait.

Sans doute est-ce là la précipitation du président à trouver une issue rapide au conflit hospitalier et éviter une convergence des mécontentements dans la rue.

Sur les traces des Gilets Jaunes

Le mouvement des Gilets Jaunes a laissé des traces et secoué une conscience de classe endormie que beaucoup avaient enterré. Auto-organisés hors des partis et syndicats qui n’ont pas hésité à les dénigrer, les Gilets Jaunes, malgré la féroce répression et quoiqu’en disent leurs détracteurs, ont ébranlé le gouvernement et son président les obligeant à cracher quelques 17 milliards d’euros. Depuis l’irruption de ce mouvement, quelle surprise d’apprendre ce débrayage massif à la RATP le 13 septembre ! Alors que les salaires des agents restent gelés depuis des années, la PDG s’octroie une augmentation salariale de 12,5%. Déterminés, ils projettent une grève illimité après le 5 décembre. Quel plaisir aussi que ce coup de force, avec ce « droit de retrait » exercé par des cheminot-e-s, suite à l’accident en champagne-Ardennes et qui a été suivi par des centaines d’autres, en solidarité partout en France. Et que dire, récemment encore, des 200 cheminot-e-s qui ont réussi par une grève sauvage auto-organisée au technicentre -Atlantique- de Chatillion, à se faire bien plus entendre et craindre que par des journées d’inaction syndicales. Avec colère et détermination, ils et elles ont défié la direction de la SNCF et le gouvernement hors cadre syndical.

C’est dans cette joyeuse ambiance de classe que « tous ensemble » devons aborder la journée du 5 Décembre et non derrière la morosité mortifère des bureaucraties.

Diviser pour régner

« Des décisions fortes » avait promis le président. Ce mercredi 20 novembre, son premier Ministre au nom du gouvernement a dévoilé son plan d’urgence censé calmer le mouvement de colère qui agite le monde hospitalier depuis mars dernier.

Parmi les mesures annoncées :

• L’augmentation du budget pour « l’hôpital » public de 1,5 milliards d’euros. Cette augmentation se fera sur 3 ans dont 300 millions dès 2020. 500 millions par an ! On est loin du compte. 1,5 milliard c’est le budget de fonctionnement du seul CHU de Lille. Dans sa générosité, l’État redonnerait 1,5 milliards d’euros aux hôpitaux sur 3 ans alors que les coupes opérées contre ces mêmes établissements s’élèvent à quelques 12 milliards d’euros.

• Une prime de 800 euros, réservée aux aides soignant-e-s et infirmier-e-s d’Île de France gagnant moins de 1900 euros par mois soit 66 euros net mensuel pour 40 000 personnes. Mais vivre à Marseille, Lyon, Bordeaux… n’entraîne t-il pas les mêmes difficultés pour le logement, le transport, la vie chère etc. Et qu’en est-il des « oubliée-e-s » : agents de service et autres salarié-e-s qui ne touchent même pas ces 1900 euros ? En catégorie C, ils flirtent avec le salaire minimun.

• Une prime d’engagement jusque là réservée aux médecins exerçant à l’hôpital public sera étendue aux métiers sous tension : infirmiers spécialisés, manipulateurs de radiologie etc.

• Une enveloppe de 200 millions allouée aux hôpitaux pour récompenser « le bon personnel ». Une Prime au mérite dont on ne sait qui l’attribuera et quels en seront les critères. Une prime qui dans un même service divisera les salariées entre elles.

• 10 milliards de dette repris par l’État. La dette de l’hôpital public s’élève à 30 milliards d’euros. Sur quels critères sera attribuée cette reprise de dette gérée hôpital par hôpital ? Mais nous pouvons déjà imaginer les contreparties demandés aux directeurs et managers qui se paieront sur les personnels en variable d’ajustement.

En plus de ces mesures, l’État s’engage à augmenter le budget de l’assurance maladie de 1,5 milliards d’euros, soit 2,45% d’augmentation. Rappelons que pour fonctionner sérieusement le budget des hôpitaux devrait augmenter de 4% annuel. Ces mesures satisferont sans doute la FHF(4) et les médecins qui se voient réintégrés dans les sphères de décisions hospitalières d’où ils avaient été écartés, mais peu les salarié-e-s.

Ce « traitement de choc » comme le rappelle la presse « flatteuse » sera t-il suffisant pour faire baisser la fièvre des personnels ? Rien n’est sûr tant l’insatisfaction et la déception sont grandes.

Les mesures gouvernementales divisent : Paris-Île de France/régions. Médecins/personnels soignants. Personnels soignants entre eux ou contre d’autres catégories gagnant moins des 1900 euros mensuels… « Il n’y a rien en terme d’effectifs, d’ouvertures de lits. Finalement il n’y a pas de réponse aux revendications telles qu’on les portent depuis des mois. Même si on reconnaît qu’il y a de véritables efforts du gouvernement » souligne O. Plumet du collectif Inter-Urgences qui maintient son appel à manifester les 30 novembre et 17 décembre. Qu’en est-il pour le 5 décembre… ?

Dans le rapport de force engagé, la mobilisation du 30 novembre annoncée par l’inter-urgence et inter-hôpital sera le test qui traduira si les mesures gouvernementales auront réussi à diviser et à défaut de calmer, faire baisser la fièvre.

MZ Caen le 20 11 2019.

Notes.

1 Voir C.A d’octobre N° 293 : Hôpital pas de trêve estivale.

2 EHPAD : Établissement Hébergement Personnes Âgées Dépendantes.

3 En concurrence contre le Rassemblement National, sous prétexte d’abus, de fraude et de tourisme médical, le gouvernement s’en prend encore aux migrants et demandeurs d’asile. Dans le viseur : l’Aide Médicale d’État. Voir l’appel :

lejdd.fr/Societe/Sante/tout-le-monde-a-le-droit-detre-soigne-lappel-de-805-medecins-en-faveur-de-laide-medicale-detat-3921097

4 FHF : Fédération Hospitalière de France. Regroupe les directeurs d’hôpitaux ou d’EHPAD.


Article publié le 18 Déc 2019 sur Oclibertaire.lautre.net