Des urgences victimes de l’austérité budgétaire

On compte 21,4 millions passages aux urgences en 2017. La hausse moyenne est de 3,5% par an depuis 1997. Une affluence qui de saisonnière est devenue permanente. Un rapport sénatorial notait en 2017 : « Ces services sont désormais placés sous forte tension pendant sept mois, contre deux les années précédentes ». Cette grève est une légitime défense contre la dégradation généralisée des conditions de travail des personnels (épuisés, en sous effectifs et ne pouvant plus assurer leur mission), et pour l’accès aux soins des populations.

La liste des témoignages est longue mais retenons-en quelques-uns. A l’hôpital de Vannes, zone touristique plus fréquentée en période estivale, pas moyen de lâcher la pression pour les personnels. Une cadre de service des urgences en grève recense : « 210 entrées par jour avec des pics en juillet de 260 entrées et en août 256 entrées. On est loin de la moyenne hivernale des 150 entrées par jour ».

A Libourne : « La salle d’accueil était déjà saturée dès 6 heures du matin. Des gens ont attendu parfois 12 heures, bloqués sur des brancards serrés les uns près des autres parce qu’on avait plus de lits. Les départs en vacances et arrêts de maladie des personnels n’ont pas été remplacés. Mais aussi 80 lits de fermés cet été à l’hôpital » témoigne une infirmière en grève réquisitionnée.

Même si Buzyn ne les voit pas…

En effet même si la ministre et le gouvernement ne les voient pas, obligées d’être présents au travail car réquisitionnées, les blouses blanches en grève sont toujours là et aussi déterminées.

Au mois de mars, après une énième agression, les soignants et soignantes des urgences de l’hôpital Saint Antoine à Paris démarraient une grève illimitée. Peu après, les salariés de l’hôpital Lariboisière, suite au décès d’une patiente dans la salle d’attente, faute d’une prise en charge rapide s’engageaient à leur tour dans la lutte. Puis d’autres encore. Ainsi, infirmier-e-s et aides soignant-e-s lors d’une assemblée générale du 25 mai constituèrent le « Collectif inter urgence » regroupant les personnels, très souvent non syndiqués des urgences. La cohabitation de ce collectif-national de lutte, a-syndical et autonome, s’affirmera tant bien que mal à côté des organisations syndicales CGT, SUD, FO selon les lieux de lutte, malgré une méfiance légitime et réciproque (voir encart 1).

Gagner du temps !

Alors que, A Buzyn misait sur l’octroi de 70 millions d’euros -soit 0,08% du budget hospitalier global- pour calmer les grévistes, puis, espérait gagner du temps en attendant que les vacances proches, enterrent le mouvement de lutte, il n’en fut rien bien au contraire ! Figée dans ses certitudes, la ministre a dû se rendre à l’évidence. Les soignants ont tenu bon et loin de s’enliser, leur mouvement s’est amplifié et a reçu le renfort de nouvelles catégories professionnelles. Leurs revendications via le collectif inter urgences restent inchangées : embauche de 10 000 personnels pour assurer une qualité de soins dans de meilleurs conditions de travail ; réouverture des lits fermés pour sortir de « ces brancards » qui encombrent les urgences faute de place dans les services. En 15 ans, les différents plans d’austérité imposés à l’hôpital public ont permis la fermeture de 70 000 lits. Enfin les grévistes demandent une revalorisation de leurs salaires de 300 euros net et non les 100 euros de miettes octroyés par la ministre lors de sa rallonge en juin.

Un mouvement qui s’enracine et s’étend

Loin d’être désabusés malgré les réquisitions et le surcroît de travail, les collectifs inter urgences ont tenu durant la saison estivale. Sans doute étaient-ils inspirés par l’exemple des enseignants, qui jusqu’au bout se sont opposés à la réforme Blanquer le ministre de l’éducation nationale ou encore dans le sillage du mouvement des gilets jaunes qui, malgré la féroce répression, ont fait descendre le président Jupiter Macron de son « Olympe » et ont fait reculé son gouvernement. Si les Gilets Jaunes chantaient : « …même si Macron ne le veut pas nous on est là… », les personnels des urgences auraient pu entonner : « Même si Buzyn ne le voit pas nous ont est là »… C’est ce qu’elle découvrira le 12 juillet lors de sa visite à l’hôpital Saint Louis à la Rochelle-Rochefort. Attendue par les personnels en grève, la visite a été tendue et fortement chahutée par les grévistes en colère au point que la ministre a du être exfiltrée et sortir par une porte dérobée. Le mouvement loin de s’essouffler, a su « traverser l’été » et prendre de l’ampleur. Alors que la ministre compte moins de 200 services en grève et estime : « pour nous la situation reste stable », la réalité est autre. Plus de 186 services d’urgences étaient grévistes en juillet et 233 en septembre. Le collectif inter urgences prévoit 250 services en lutte soit plus de la moitié des services existants.

Quand la ministre joue au bonneteau.

Voyant le danger, A. Buzyn, s’est précipitée pour éteindre l’incendie, qui menaçait en cette rentrée, de s’étendre à tout l’hôpital public.

En déplacement au CHU de Poitiers, la ministre a annoncé une batterie de mesures : « qui fonctionnent, qui sont consensuelles et remontées du terrain ». Une semaine après, le 9 septembre, lors de la rencontre avec les organisations syndicales, les représentants du collectif et les médecins libéraux, la ministre prévoit douze mesures accompagnées de 750 millions d’euros d’ici à 2022.

Ce n’est pas un hasard si c’est à la veille de l’assemblée générale des collectifs inter urgences qu’elle fait ces annonces pour : « la refondation des services d’urgences ».

750 millions ! Ces millions seraient bienvenus si ils n’étaient prélevés sur le budget de la Santé ou du social. Cet argent attribué aux urgences sera pris sur la psychiatrie, la gérontologie… ou compensé par des privatisations de postes et services : logistique, techniques- ou encore par des fermetures de petits hôpitaux ou maternités. Ce tour de passe-passe est inacceptable car les sommes allouées aux urgences manquent déjà dans d’autres services ou hôpitaux où les personnels subissent les dégradations des conditions de travail par manques de moyens et d’effectifs. Par ailleurs si la ministre s’étale sur la somme allouée aux urgences, elle n’a pas répondu aux autres revendications des personnels de l’inter-urgences à savoir : l’embauche de 10 000 soignants, l’ouverture de lits dans les services et la revalorisation de 300 euros pour les personnels. Pensait-elle en agitant ces millions semer la division chez les soignants en grève qui se réunissaient le lendemain à Saint Denis ?

La lutte continue.

Hélas pour la ministre, ses annonces de la veille n’ont pas réussi à fissurer l’unité du mouvement. L’ensemble des représentants à l’assemblée générale des collectifs inter urgences s’est prononcé pour la poursuite de la lutte. Même si des avancées techniques étaient notées dans les propositions ministérielles, les principales revendications n’ont pas été abordées. Comme le commente un des présents à Saint Denis : « Le plan peut paraître ambitieux, il est surtout hasardeux ».

« Notre mouvement est plus que nécessaire, mais il est impossible de déconnecter la situation des urgences de celle de l’hôpital. Il va falloir un mouvement plus global ». souligne un militant SUD santé. Un appel est donc lancé par l’Assemblée Générale vers les autres salarié(e)s de l’hôpital (soignants, administratifs, techniques) et vers d’autres secteurs sinistrés par la politique d’austérité du gouvernement : la psychiatrie, les Ehpads (2), etc. « Si nous ne fédérons pas autour de nous, nous n’obtiendrons pas satisfaction », abonde un autre soignant. Et tous et toutes de revendiquer encore et toujours les 300 euros d’augmentation, la réouverture des lits et l’augmentation des effectifs avec la titularisation des précaires.

Un appel pour une journée d’action nationale en département ainsi qu’à Paris est actée pour le 26 septembre.

Les personnels des urgences doivent être entendu en ce mois de septembre où les organisations syndicales balancent des journées de grève sans perspectives de lutte. A l’exemple de la CGT qui a lancé une journée de grève nationale dans la Santé le lendemain de l’assemblée inter urgence de Saint Denis, sans motivations ni perspectives, même pour ses propres militants et adhérents.

La mobilisation des personnels des urgences fait reculer le gouvernement et sa ministre. Leur appel doit être soutenu.

Ce n’est que par nos mobilisations que le gouvernement arrêtera la privatisation des services publics, la mise à mal du système de retraites, la baisse des allocations chômage et autre joyeuseté qu’il nous promet.

Alors ni Macron ni son monde.

Caen 12 09 2019.

1- voir : Urgence aux urgences, C.A n°292, Été 2019.

2- Établissement d’Hébergement Personne Âgée Dépendante.

Encart 1

CGT, quand la grève paye ou l’art d’enterrer la lutte.

« La grève a payé » titrait un tract de la CGT de l’hôpital Cochin. Après deux semaines de grève, la CGT annonçait que les revendications portées par elle étaient satisfaites. Elle se targuait de présenter une liste concrète d’acquis validés par l’administration. Elle appelait donc les salariés du SAU -des urgences- à reprendre le travail. Elle occultait sciemment que le mouvement des urgences (117 services en grève alors) s’étendait nationalement. Le forcing cégétiste allait jusqu’à affirmer que la direction ne céderait plus rien. Hélas pour elle le problème était maintenant traité au niveau du ministère ou siégeait des représentant des collectifs et d’autres structures syndicales. Bref, toutes les soit disant avancées gagnées par la CGT Cochin étaient des mesures déjà en place. Ce que ne manquera pas de souligner le collectif inter urgences dans un tract « réponse au communiqué de la CGT Cochin du 14/06 ». Pour une véritable concertation, un vote impartial est organisé. Un listing est apposé durant une semaine dans le service. Le résultat fut sans appel : 14% pour l’arrêt de la grève, 86% pour la poursuite de la grève. « Que peut on attendre de la direction de la CGT Cochin qui décide d’exclure de ses rangs un agent du SAU lorsqu’il exprime publiquement une opinion différente de la sienne en mettant en place le vote sur la poursuite de la grève ? Cette méthode, est indigne d’un syndicat qui se doit de représenter tous ses agents. Les agents du SAU Cochin scandalisés demandent la démission du bureau de la CGT Cochin » souligne encore le Collectif inter-urgences.

encart 2

Hôpital de Flers, rien à voir, rien à dire…

Le 17 juillet plus de 150 personnes manifestaient devant l’hôpital de Flers dans l’Orne, pour dénoncer les conditions de travail des personnels. « On est toujours au minimum, la baisse des moyens c’est forcement une baisse de qualité des soins. J’ai l’impression qu’on nous presse comme des citrons et qu’on va nous presser jusqu’à la mort (…) il va y avoir un drame » dixit une cadre de santé.

Le 22 août un cadre en psychiatrie de l’hôpital à mis fin à ses jours dans l’enceinte de établissement. Un hôpital en crise comme tant d’autres ! Le plus endetté de France, nous dit-on ! La famille, les collègues dénoncent les conditions de travail, le harcèlement et la maltraitance institutionnelle qui ont provoqué le décès de ce cadre qui travaillait dans l’établissement depuis une vingtaine d’années. En 2018, arrêté plusieurs semaines pour burn-out et ne supportant plus ses conditions de travail, il avait demandé une affectation dans un autre établissement.

« Il y a une chose qui est certaine, c’est qu’il n’y a vraisemblablement pas de lien entre l’acte et le contexte actuel de l’hôpital » déclarera le directeur de l’hôpital.

Le 5 septembre, 450 personnes étaient présentes, pour une marche blanche, autour de l’hôpital, en solidarité et mémoire auprès de la famille.

Le directeur adressera un message aux syndicats de l’établissement leur signifiant : « Qu’il n’avait pas autorisé cette marche silencieuse ». No comment.

Cette tragédie ajoutée à d’autres est une accusation de plus contre la politique d’austérité et de rentabilité imposée aux salariés et patients des hôpitaux.

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Article publié le 22 Oct 2019 sur Oclibertaire.lautre.net