Voir enfin ensemble médecins et paramédicaux, ceux qui d’ordinaire se mélangent si peu dans nos hôpitaux, dans un rassemblement festif où danses et fanfares universitaires animaient les cortèges. Cette manifestation était celle d’un mouvement diffus, qui prend dans beaucoup d’établissements, les plus petits comme les plus gros, et ce dans toute la France [1].

Le cortège, lui, était remarquablement grand et on pouvait y reconnaître nombre de professions : les infirmiers et infirmières ainsi que leurs collègues de bloc dans leurs casaques bleues, les aides-soignants, les ambulanciers, les médecins et les professeurs universitaires arborant leur plus belle blouse blanche ; mais aussi des gilets jaunes, des étudiants en médecine et des internes. Il faut dire notre surprise à voir ces derniers, car externes (entre la 3e et 6e année) et internes (à partir de la 7e année), sont connus pour être très peu politisés et sans culture de la contestation. Et même si leur présence tient tout de même pour beaucoup à l’aval de la hiérarchie hospitalo-universitaire, des professeurs et chefs de service ; elle constitue une véritable rupture avec la routine des matinées de stage et des semestres dociles dans des services dévastés. Une journée animée dans un « hôpital mort » donc, chaque service s’étant organisé pour libérer le plus de soignants possibles. La journée « hôpital de demain, hôpital sans humain » a été lancée à l’initiative du Collectif Inter Hôpitaux (CIH). Dans plusieurs hôpitaux, les chirurgies non urgentes ont été déprogrammées, les consultations fermées, les hôpitaux de jours reportés. Une journée sans précédent pour un hôpital qui a pris l’habitude de faire rentrer au forceps dans des plannings surchargés les consultations, les hospitalisations, les patients urgents et ceux qu’il ne faut pas laisser sur le carreau. Ce qu’il faut voir derrière ce chiffre des 20 000 manifestants, ce sont tous les grévistes assignés, restés prendre soin des patients, toutes ces réunions pour préparer la grève, toute la petite vie hospitalière qui s’est agitée pour que cette journée soit à la hauteur de la colère et du désarroi qui rongent l’hôpital depuis trop longtemps. Cette journée du 14 novembre et ces dernières semaines de lutte dans des lieux où nous passons une si grande part de notre temps, sont nouvelles à bien des égards. Elles ont donné lieu à des réunions entre hôpitaux, services, unités de soins, d’ordinaire si cloisonnés. Enfin, dans les discussions habituellement formelles se sont glissées les questions d’organisation et de politique.


« Nous appelons à la grève illimitée ! »

Depuis notre premier article il y a un mois [2], la grève administrative du codage des actes médicaux (ce qui permet de répartir l’argent des caisses d’assurance maladie dans les différents établissements) s’est étendue. Suite à la mobilisation et à l’annonce de l’exécutif, le Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale 2020 a été rejeté par le Sénat, à l’unanimité [3]. La bataille du budget hospitalier a donc bel et bien commencé. Le soir même de la manifestation s’est tenue une assemblée générale du Collectif Inter Hôpitaux à la Pitié salpêtrière. Elle a réuni les représentants de nombreux hôpitaux venant de toute la France, afin d’aborder la suite du mouvement.


Un des premiers problèmes a été celui de l’extension et du durcissement du mouvement. Car la grève du codage, qui a inauguré la mobilisation, est principalement partie des chefs de services et des médecins. Dans beaucoup de services, l’annonce de l’arrêt du codage a été faite par le corps médical sans concertation particulière. Une grande partie du personnel n’est pas concernée par le codage, et il reste à trouver des actions qui permettent à toutes les professions de s’approprier ce mouvement. La grève illimitée a été la première chose évoquée par nombre d’intervenants, parmi lesquels le Collectif Inter Urgence, qui porte et organise la grève de 250 services d’urgences depuis plus de 8 mois et sans qui ce mouvement n’aurait pas vu le jour.

Il y a évidemment un impératif, aussi bien éthique que stratégique pour un mouvement cherchant le soutien des usagers, à maintenir la continuité des soins dans un mouvement de grève. Or la plupart des services sont déjà en sous-effectif sévère et en service minimum permanent. A cette première difficulté s’est ajouté depuis la grande grève infirmière de 88, toute une série de dispositifs d’entrave et de coercition : réquisitions systématiques et souvent abusives, primes de « présentéismes » supprimée pour les grévistes, pressions de l’encadrement paramédical… La grève représente tout de même une formidable occasion de libérer du temps, ressource extrêmement rare à l’hôpital, qui pourrait être utilisée pour échanger, construire, étendre le mouvement et prendre le temps d’en parler aux patients (qui pour beaucoup sont en première ligne des cures successives d’austérité).


Merguez-CGT et blouse blanche immaculée

Le point qui a suscité le plus de débat et qui a déclenché une engueulade générale dans l’assemblée a été la question du 5 décembre. La discussion portait sur les prochaines dates de mobilisations, et inévitablement les syndicalistes présents dans la salle sont venus appuyer les directives de leurs centrales. Il faut dire que beaucoup de soignants de l’amphithéâtre, où la concentration de médecins était importante, n’étaient pas vraiment favorables à l’idée de manifester le 5. Ce choix a été présenté par de nombreux intervenants comme une considération stratégique sur le devenir du mouvement, devant une volonté de faire valoir la spécificité de la lutte hospitalière.

Force est de constater qu’il y a un véritable malaise lorsqu’il s’agit de se situer par rapport au reste de notre bon vieux mouvement social français. Pour beaucoup, et notamment chez les médecins, il leur est étranger. Un mélange d’inquiétude et de gêne les traverse lorsqu’il s’agit d’envisager de partager un cortège avec des cheminots et quelques buvettes de la CGT. Même si les plus récalcitrants admettent que l’exécutif fera sans doute tout pour régler le problème de l’hôpital avant le 5 décembre, l’éventualité d’une lutte commune fait tressaillir d’angoisse nos amis médecins qui découvre les joies de la lutte.

Mais ces mêmes réformes qui agitent chaque année le pays se répercutent chaque jour sur la vie des patients. Nous sommes aux premières loge de cette dégradation généralisée, et ce qui nous a poussé dans la rue procède de la même logique. L’hôpital est un concentré de tous les problèmes de la société française, ce qui se passera le 5 décembre ne pourra pas être étranger très longtemps.


Et le professeur de médecine dit : « lève-toi et marche ! »

Mais le principal problème qui a émergé de cette AG est celui des organes de décisions à l’intérieur même du mouvement. L’opacité des prises de décisions dans le CIH a constitué une brèche dans laquelle les syndicalistes se sont engouffrés. En effet, le refus par les animateurs de mettre au vote la décision de participer au 5 décembre a éclairé l’absence de valeur décisionnaire de l’assemblée. Il aura fallu la voie de ténor de quelques cgtiste pour que la date soit mise au vote et que la proposition soit rejetée ; le tout dans une salle très clivée.

Pour beaucoup de médecins, la parole est performative, le fait même de dire les choses les fait se réaliser. Le mouvement a pris chez les médecins parce qu’ils n’avaient plus aucun pouvoir sur les restructurations en cours. Une véritable crise du verbe divin donc, dans laquelle se rejoue théâtralement un certain usage du discours médical. En aucun cas nous ne reprochons à ces médecins de vouloir s’accaparer le mouvement, et d’ailleurs nous rappelons que le CIH propose une gestion partagée entre représentants du personnel et usagers. Mais la parole de l’aide-soignant doit enfin valoir autant que celle du professeur, celle de l’étudiant autant que celle du médecin. Cette mécanique des discours ne sera pas facile à déjouer, car elle remet profondément en cause la division du travail hospitalier.

Voilà les quelques épreuves que traverse notre mouvement à l’hôpital. Pour nous, qui avons arpenté les samedis jaunes et les Manifestations de ces dernières années, retrouver le calme des marches n’a pas été facile. Alors que tout l’hôpital se réveille, nous voyons ici ce qu’il se passait il y a quelques années dans tous les autres secteurs de la société française. Ce jeudi 14 novembre, nous avons vu beaucoup de joie dans la rue. Pour des gens qui ne se seraient jamais imaginé marcher cote à cote avec leurs supérieurs hiérarchiques, des gens qui ne s’étaient pas vus depuis des années. Ils se sont découvert le même ras le bol mutuel, la même envie de se battre. Certain y ont probablement trouvé du courage, car le fait de ne plus être seul est une grande joie, un soulagement, une force. Ces mondes qui sont étanches, alors même qu’ils travaillent dans les mêmes lieux, se sont enfin rencontrés.


Quelques étudiants en médecine


Article publié le 18 Nov 2019 sur Lundi.am