[Jon Solomon est Professeur des universités au département de chinois de l’Université Jean Moulin de Lyon .

Texte traduit par Sarah Mekdjian.]

Contre ceux qui voient Hong Kong sur la ligne de front d’une bataille globale menée contre l’autoritarisme, le capitalisme de surveillance ou encore la dictature digitale, ce court essai vise à montrer que Hong Kong est effectivement une « ligne de front », mais dans un tout autre sens : c’est une « ligne de front » comme le sont toutes les formes d’organisations liées aux processus de frontiérisation ou d’enclosure historiques et contemporains.

Les frontières sont généralement étudiées, depuis les contrôles et taxonomies qu’elles génèrent. Si les effets des frontières en termes de contrôles, de taxonomies, de même que leurs tracés, sont vivement remis en cause et critiqués, l’imaginaire cartographique, qui naturalise l’existence d’États-nations ou d’aires dites civilisationnelles, reste souvent intact.

Plutôt que de critiquer la frontière comme dispositif spatial, je m’intéresse ici à la frontière comme ensemble de pratiques sociales, ayant pour caractéristique le fait de produire des « objets » sociaux à travers un processus d’enclosure, qui fonde la supposée existence de ces « objets ». Ces pratiques n’ont rien à voir avec l’espace, mais concernent plutôt une forme de relation abstraite, qui se reproduit elle-même et contribue à reproduire les conditions de l’accumulation capitaliste. Il suffit ici de rappeler le truisme selon lequel le capital ne peut pas produire directement la force de travail en tant que marchandise, cette opération nécessite la médiation d’une série de mécanismes indirects. Parmi ces mécanismes, les pratiques de frontiérisation, et leur naturalisation, jouent un rôle majeur.

Pour préciser d’avantage, j’entends, par processus de frontiérisation, des processus praxéologiques (pratico-temporels et non géopolitiques) qui transforment des discontinuités en continuité. En tant que formes d’enclosure, ces processus produisent des ensembles épistémo-géographiques supposés cohérents et opposés (dans le cas étudié ici, l’Occident versus la Chine, la Chine versus Hong Kong, ou encore la Chine et l’Occident versus Hong Kong). En élaborant ces enclosures ou aires, la frontiérisation crée en fait des formes de continuité entre ces aires supposées différentes et opposées. Les différences et les oppositions ne le sont que d’apparence. Elles servent en fait un même référentiel normatif et une même production de valeur capitaliste.

Les ensembles épistémo-géographiques (principalement les Etats-Nations et les blocs civilisationnels) inventés par ces fausses oppositions, sont en fait placés à des endroits différents d’un seul et même gradient.

Les différences et oppositions supposées, qui créent les images de ces Etats-Nations, de ces aires dites civilisationnelles, effacent les discontinuités. Le terme « discontinuité » ne doit pas être confondu avec « différence ». La « différence » appartient au registre de la continuité (la continuité est la relation qui lie identité et différence ; pour qu’il y ait identité, il faut qu’il y ait différence, pour qu’il y ait différence, il faut qu’il y ait identité). Là où la différence renvoie nécessairement à l’identité et au même, la discontinuité renvoie à une indétermination commune radicale. La discontinuité est ce qui, précisément, échappe au couple fermé identité/différence. La continuité est l’infrastructure qui permet de comparer et d’établir des différences ; ce qui est censé être opposé est en fait produit depuis un même référentiel normatif. La discontinuité, quant à elle, est ce qui reste toujours incommensurable, indéterminé, avant que toutes opérations de comparaison puissent avoir lieu.

Pour reformuler cette idée en termes de traduction -qui est une pratique de frontiérisation par excellence-, la traduction est généralement pensée comme une opération de décryptage, de décodage ; or, dans le contexte des rapports sociaux capitalistes, c’est tout le contraire qui se passe. La traduction est en fait une forme de « cryptage », terme emprunté au philosophe décolonial caribéen Ricardo Sanín Restrepo. Ce cryptage s’inscrit dans un gradient différentiel qui lie des identités binaires, supposées différentes, et séparées par une frontière. La traduction fonctionne comme un système de cryptage, qui enferme les relations sociales dans un gradient différentiel, dont les éléments qui le composent sont liés par la circularité. Langue, population, enracinement dans un territoire, forment un premier cercle. Un second cercle circule entre les deux pôles que la frontière est supposée séparer. Il est donc impossible de sortir du cercle en inversant simplement les termes. C’est le principe même de la relation binaire, circulaire, continue, reliant identité et différence qui est à revoir, pour tenter de faire insister l’indétermination radicale des discontinuités, toujours déjà-là, et pourtant, niées par ces couples de fausses oppositions.

Ces considérations méthodologiques, à peine esquissées ici, ont de profondes conséquences sur la manière dont nous pouvons prétendre comprendre la géographie du monde moderne et ses relations avec les transitions capitalistes. Transformer la discontinuité en continuité et ses variations, supprimer toute discontinuité, sont les conditions et les garanties fondamentales de la production capitaliste de la force de travail (production qui échappe au pouvoir de contrôle direct que peut exercer le capital). Le gradient différentiel fonctionne en cercle fermé : ses présuppositions sont présentées et projetées dans le passé, comme résultats de l’accumulation historique. En fait, les découpages instables en aires (Etats-Nations, aires civilisationnelles) créés par cette opération ne sont jamais hérités du passé : ce sont des objets métastables qui dépendent du présent et de pratiques qui se projettent aussi dans le futur. L’ « identité » de l’appartenance nationale n’est jamais donnée, elle ne peut qu’être un objet vers lequel diriger des actions, pour leur donner la forme d’une organisation sociale. L’appartenance dépend toujours nécessairement d’un élément performatif.

Mettre à jour ces relations permet précisément de ne céder à aucune présupposition de la préexistence d’Etats-Nations, d’aires civilisationnelles définis et délimités. Se défamiliariser de cette supposée géographie est une condition nécessaire pour comprendre comment l’accumulation capitaliste et la géographie coloniale sont intimement liées de manière contemporaine, et comment leurs liens sont rejoués au sein de très nombreux conflits sociaux. Pour le dire autrement et dans le cas qui nous occupe, un tel travail est nécessaire pour dégager les enjeux à l’œuvre dans le mouvement de protestation à Hong Kong.

Ainsi, dans le cas du mouvement hongkongais, il ne s’agit pas d’analyser des rapports de complicité et/ou de conflits politiques entre des « parties en présence » (Hong Kong, Chine et Occident), séparées par des frontières. Dans l’analyse d’Alain Brossat, le mouvement hongkongais est lié à l’Occident contre la Chine ; dans l’article « Water is coming » publié plus récemment dans Lundimatin, le mouvement hongkongais s’oppose à la Chine et à l’Occident, ces deux ensembles supposés appartenir à une même unité capitaliste.

Il s’agit plutôt d’analyser ces oppositions comme étant produites par des actes de comparaison, eux-mêmes permis par une infrastructure biopolitique et des pratiques de frontiérisation, qui servent la capture capitaliste de la valeur. C’est l’acte même d’opposer, donc de distinguer et de faire exister, des ensembles tels que « la Chine », « l’Occident », « Hong Kong », sans penser que cet acte d’opposition est produit par un même et unique référentiel normatif, au service de la production de valeur capitaliste, qui est un grave problème. Opposer et créer des ensembles « différents » est une des conditions mêmes de la production de la force de travail marchandisée par le capitalisme.

Utiliser la « frontière comme méthode », selon le titre éponyme de l’ouvrage de Sandro Mezzadra et Brett Neilson récemment publié en français (traduction : Julien Guazzini), autrement dit le tournant vers une étude des processus de frontiérisation, permet de considérer à nouveaux frais ce qui pourrait sembler uniquement relever de l’histoire ou d’une critique morale, mais qui, en fait, relève du présent, projeté dans le passé. Cette analyse est utile pour comprendre comment le capitalisme gère les transitions en général : projeter dans le passé des éléments présents, nécessaires à la marchandisation de la force de travail. Dans un contexte contemporain où de multiples transitions sont partout en crise, cette analyse revêt un caractère d’urgence.

Un manque d’attention porté à ces processus de frontiérisation me semble caractériser à la fois l’article écrit par Alain Brossat et « Water is coming », tous deux parus dans Lundimatin. Dans ce dernier article, les auteur.trice.s précisent : « la Chine et les Etats-Unis forment bien deux pays mais sont réunis dans un seul système : le capitalisme, décliné aujourd’hui en néolibéralisme autoritaire ». En créant un ensemble capitaliste cohérent, qui associerait Chine et Etats-Unis supposés eux-mêmes préexistants aux relations praxéologiques qui les ont créés, les auteurs.trice.s passent à côté de l’ensemble des processus historiques et contemporains qui ont eu intérêt à constituer ces ensembles, pour les opposer et/ou les associer, en particulier les relations coloniales et impériales.

Appeler à une analyse précise des différents processus de frontiérisation qui préexistent au couple « Chine », « Etats-Unis », est passablement ironique dans mon cas : il y a dix ans, alors que j’arrivais en France et m’y installais pour la première fois, j’ai été invité à donner des conférences à l’Université de Lyon et de Clermont-Ferrand, où je défendais l’idée qu’il existait des liens structurels et fondamentaux de complicité entre les États-Unis et la République Populaire de Chine. On m’écoutait parler comme une personne très étrange, et on ne me réinvitait souvent pas une seconde fois. Comment était-il possible, semblaient demander les collègues d’alors, d’associer le dirigeant du Monde libre à un dictateur communiste de pacotille ?

Depuis, je n’ai pas changé d’avis : Chine et Etats-Unis sont tenus par des liens de complicité. Mais je me suis aussi attelé à une recherche de long cours et plus poussée, qui vise à analyser les processus de frontiérisation à l’œuvre par les actes de traduction, à la fois dans les modes de production de la souveraineté et dans les modes de production du savoir. S’intéresser aux processus de frontiérisation, prééxistants à tous les découpages et à toutes les formes de naturalisation d’aires dites civilisationnelles et d’Etats-Nations, revient à remettre en cause ce qui permet précisément aux Occidentaux d’être « véritablement » des « Occidentaux ». Dit autrement, s’intéresser aux processus de frontiérisation impose de s’atteler au défi d’une géographie décoloniale et au défi de la suppression des découpages du monde en « aires », au fondement du processus de différenciation anthropologique.

Autrement dit encore, il s’agit moins de repérer les complicités entre la Chine et les Etats-Unis, que de comprendre en quoi le fait même de comparer la Chine et les Etats-Unis, quels que soient les résultats de la comparaison, rejoue des distinctions et des oppositions, qui sont en fait les produits d’un même gradient différentiel, de mêmes référentiels normatifs au service du capitalisme.

Dans les articles mentionnés plus hauts publiés dans Lundimatin, les auteurs.trices partent d’ensembles épistémo-géographiques, sans prendre en considération le palimpseste des processus de frontiérisation qui les ont constitués et les constituent encore. Par ailleurs, ces auteur.trice.s, qui relèvent à juste titre une défaite de la gauche hongkongaise signalée par des revendications identitaires depuis ses rangs, ne détaillent pas comment la gauche hongkongaise, et plus largement la gauche à l’échelle globale, a été complice, voire responsable de ce tournant vers une revendication du retour des frontières. Je défends l’hypothèse selon laquelle la défaite de la gauche s’explique précisément par un refoulement massif de ces processus de frontiérisation historiques et contemporains, et pour lequel la gauche peut être tenu responsable. Pour la gauche, nier ces processus de frontiérisation, dont elle est aussi responsable, c’est se condamner à la défaite.

Dans l’article « Water is coming », les auteur.trice.s en viennent même à défendre une idée qui se répand aujourd’hui de plus en plus : l’État chinois de surveillance biopolitique représenterait « la dystopie à venir » . Selon ce point de vue, le mouvement à Hong Kong serait le premier assaut d’une bataille mondiale contre ce futur dystopique qualifié de chinois. En Italie, un des défenseurs les plus connus de cet argumentaire est très certainement Simone Pieranni, auteur d’un livre à paraître intitulé : Red Mirror, structuré autour d’implicites racialisants. À Hong Kong, le collectif Tak Cheong Lane (dont certains écrits ont été traduits en français et publiés dans Lundimatin, avec pour nom d’auteurs : ’des camarades Hongkongais’ via Crimethinc) a développé un argumentaire similaire sur la version bêta d’un État de surveillance mondiale, dont la Chine serait l’Etat pionnier. Dans l’anglosphère, Sam Fanto, de Dialectical Delinquents, a également publié des articles à ce sujet. Sans entrer dans une analyse portant sur les complexités et les défis de la gouvernance algorithmique, du capitalisme de surveillance et des processus d’automatisation, on peut dire qu’un tel argument, qui isole la Chine du reste du monde, pour lui faire porter seule le poids d’un futur global dystopique, déjà en cours de construction, en niant les processus de frontiérisation à l’œuvre, fonctionne comme un Cheval de Troie. Il permet de projeter dans le futur une géographie impériale et coloniale composée de nations et de civilisations, autrement dit, ce que j’appelle, un dispositif en aires, au service de la différence anthropologique. En d’autres termes encore, le temps se spatialise et l’espace devient anthropologique.

Une description temporelle de ces processus de frontiérisation ne doit pas non plus échapper à la critique, comme le prouvent les débats emblématiques, qui ont eu lieu au sein de la sociologie nord-américaine de l’après-guerre et qui portaient sur le choix du meilleur terme à adopter entre « occidentalisation » (« américanisation ») et « modernisation ». Selon l’imaginaire d’une transition universelle, fondateur du fantasme de l’unité de l’Occident, la division spatiale entre l’Occident et le reste du monde a toujours été décrite en termes temporels, mesurée depuis la vitesse du « progrès ». Quelle alternative proposer à ce que Paul Virilio écrivait en 1977 : « l’histoire progresse à la vitesse du système d’armes » (Virilio 1977, 74) ? L’alternative ne peut se résumer au choix d’un prisme soit spatial, soit temporel ; il s’agit d’un déplacement bien plus radical à mettre en œuvre, à partir duquel dénaturaliser toutes opérations de comparaisons.

Dans la suite de l’article, nous tentons de montrer comment une analyse qui prend « la frontière comme méthode », c’est-à-dire qui s’intéresse aux processus de frontiérisation, peut prétendre à une certaine nouveauté et radicalité.

Quels sont donc ces processus de frontiérisation, au service de la production de valeur capitaliste, qui hantent et permettent toutes les formes de comparaison entre Hong Kong, la Chine, l’Occident ?

La majorité des commentateurs.trices qui analysent le mouvement de protestation à Hong Kong depuis « l’extérieur », selon leur terme, -cette catégorie géographique étant déjà très problématique, puisqu’il mystifie les processus de frontiérisation, en présupposant un « intérieur » et un « extérieur » clairement séparé – appellent unanimement à soutenir le mouvement, sur le mode d’un impératif moral. Les discours de soutien, censés être des facteurs d’unification de la gauche hongkongaise, s’appuient tous, de manière plus ou moins explicite, sur le motif d’une solidarité respectueuse des différences. Ce discours d’unification et de solidarité sert à relativiser d’autres motifs pourtant bien présents au sein du mouvement et des discours de gauche : la nostalgie coloniale, ou encore des éléments de discours empruntés à l’extrême droite, notamment un racisme anti-migrant, des appels à boycott sur fond ethnique. J’insiste vraiment sur le fait que mon intention n’est pas de simplement critiquer les forces « identitaires » du mouvement, mais plutôt mon effort vise à reconsidérer la question de la composition du social depuis la perspective des processus de frontiérisation. Ces thèmes associés à la droite et à l’extrême droite sont incorporés par la gauche, sous la forme d’un refoulement. Les processus de frontiérisation sont refoulés par la gauche, mais donc aussi, dans le même temps, d’autant plus agissants.

Ainsi, il est nécessaire de rappeler, là où la plupart des analyses manquent d’historicisation, que le mouvement de 2019 s’inscrit dans une séquence politique qui a débuté il y a au moins dix ans. Celle-ci se caractérise par un palimpseste de processus d’effacement du rôle des populations « locales » (en fait elles-mêmes composées dans leur grande majorité par des migrants et des réfugiés) dans le colonialisme de peuplement de Hong Kong et l’exceptionnalisme biopolitique. La période qui s’étend de 2006, avec le Mouvement de préservation du Star Ferry Pier, au Mouvement d’opposition à une ligne à grande vitesse (2009), à Occupy Central (2011), jusqu’au Mouvement des Parapluies et ses suites (2014, 2019), a été marquée par d’importants débats politiques qui ont secoué la gauche hongkongaise. En particulier, les « progressistes » ont largement hésité entre rejet et incorporation des discours de droite sur l’identité, l’auto-détermination, les migrations, la liberté, les processus de patrimonialisation historique. Cette séquence politique s’est soldée par un vaste mouvement de décrédibilisation profonde de la gauche, par la société hongkongaise dans son ensemble, comme en témoigne la popularisation du terme dépréciatif zogauu, « gauchiste », à partir de l’an 2010, et la droitisation de tous les courants majeurs de la gauche anti-Pékin, notamment le mouvement Left 21. La crédibilité regagnée par la gauche récemment, depuis le Mouvement des Parapluies, n’a pu avoir lieu qu’aux dépens d’un abandon d’une critique de gauche du retour des frontières. La gauche s’est alignée sur des revendications de retour des frontières, et des discours portant sur la nécessaire souveraineté de Hong Kong. Il faut rappeler ici, si cela était encore nécessaire, que processus de frontiérisation et revendications pour un retour des frontières sont deux choses liées, mais qui ne s’équivalent pas. Les processus de frontiérisation désignent des types de relations qui produisent, depuis un gradient différentiel continu, de fausses oppositions, au service d’un même référentiel normatif, tandis que le retour des frontières, pour le renforcement supposé de la souveraineté, est une des manifestations, parmi d’autres, des processus de frontiérisation.

Ce tournant de la gauche hongkongaise a toutes les caractéristiques d’un refoulement : nié, il opère pourtant constamment et contribue à la naturalisation des thèmes de la droite. Le fonctionnement structurel de la gauche repose sur ce refoulement destructeur. Les revendications pour un retour des frontières à Hong Kong est un des éléments les plus emblématiques de cette transformation de la gauche.

Je précise ici tout de suite que mon analyse ne vise pas à décrire la gauche comme une « cause perdue », ni à l’achever. Si des éléments sur la droitisation de la gauche hongkongaise avant 2019 semblent entrer en écho avec l’autopsie de la gauche dressée par Razmig Keucheyan, un élément important me distingue de son propos. L’auteur promet de dresser une nouvelle cartographie globale, utile à la gauche, mais sa cartographie reste marquée par des divisions, des découpages en aires, héritées de la modernité coloniale et impériale, et à peine transformées depuis une perspective plus « inclusive ». La cartographie que j’aimerais contribuer à penser part d’une remise en question radicale de ces processus hérités et contemporains de frontiérisation, au fondement de la naturalisation des Etats-Nations et des aires dites civilisationnelles. Ces découpages sont une des conditions de la reproduction du travail abstrait, c’est-à-dire de la survie des régimes capitalistes d’accumulation. S’attaquer aux découpages du monde en civilisations et en États-nations est une tâche à laquelle la gauche doit urgemment s’atteler.

Pour observer les pratiques de frontiérisation, le régime moderne de la traduction est particulièrement utile et signifiant : il est naturalisé, invisibilisé, et pourtant porteur et créateur de prédéterminations normatives. Le mouvement de 2019 à Hong Kong contre la loi d’extradition est un exemple à partir duquel montrer que processus de frontiérisation et traduction fonctionnent ensemble.

Un premier exemple peut être pris avec le slogan « Soutenons Hong Kong et défendons la liberté ! », « Stand with Hong Kong and Fight for Freedom ! », médiatisé et diffusé à l’échelle globale par la Société Impériale du Spectacle. Ce slogan est significatif de ce que j’appelle un « régime moderne de traduction ». La phrase chinoise qui accompagnait ce slogan, jing mei gong mang zyu kyun zoi min, apparue dès mi-août 2019 à Hong Kong, était la suivante : « Une alliance entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et Hong Kong : la souveraineté réside dans le peuple ! ». En analysant ces deux slogans destinés à des publics différents, il apparaît que la liberté et la souveraineté sont traités comme des équivalents. L’opération de traduction, invisible aux yeux de celles et ceux qui ne sont pas bilingues (en l’occurrence, les populations postimpériales pour lesquelles « blanche » veut dire « monolingue »), établit une relation d’équivalence entre liberté et souveraineté. Cette relation d’équivalence est héritée de l’idéologie coloniale, et en particulier de la notion coloniale de différence anthropologique. Dans l’idéologie coloniale, il faut par ailleurs rappeler que les liens entre liberté et souveraineté sont plus complexes, articulés à une contradiction irréductible entre histoire de la différence et essence de l’origine.


Photo : Studio Incendo (CC BY 2.0) https://www.flickr.com/photos/studiokanu/48763497172/

Le second exemple est celui du slogan gwong fuk heung gong, si doi gak ming, emprunté aux discours d’Edward Leung, figure du sécessionnisme. Là où une (mauvaise) traduction en anglais dit : « Liberate Hong Kong, Revolution of Our time » (« Libérer Hong Kong, une révolution de notre temps »), le slogan chinois ne comporte aucune mention du terme « libération », mais formule la demande d’une « restauration de la souveraineté perdue ». Si les groupes politiques qui demandent une restauration de la souveraineté britannique ou une « libération » armée de Hong Kong par des forces armées étasuniennes sont très minoritaires au sein du mouvement, la notion de « restauration » a, quant à elle, un réel succès. Une traduction plus précise serait : « Pour notre génération, révolutionner c’est restaurer la souveraineté de Hong Kong », ou dit autrement encore, non par comparaison, mais pour qu’un lectorat plus familier de l’histoire politique française puisse ressentir la complexité des affects et des émotions surdéterminés par le slogan : « Hong Kong aux Hongkongais. Le rassemblement national de notre génération ».

Ces exemples permettent de qualifier en trois points principaux la conjoncture politique du mouvement de protestation à Hong Kong : a) l’équivalence entre souveraineté et liberté, établie par des opérations de traduction, c’est-à-dire des opérations de frontiérisation, b) la défaite historique de la gauche, et c) des revendications de retour des frontières.

L’articulation de ces trois éléments est particulièrement signifiante dans cet extrait d’interview, menée par Emily Wong avec Yeung Tin Shui, jeune artiste et écrivain hongkongais, vivant à Tokyo, auteur de la traduction chinoise de l’ouvrage de Chantal Mouffe Pour un populisme de gauche, parue à Hong Kong en octobre 2019 :

La réception de la traduction [de Yeung] a été plutôt bonne. Dans les rues, elle a même été très enthousiaste, à tel point qu’il était quasiment possible de croire, à tort, que le discours de gauche était dominant à Hong Kong. Mais en y regardant de plus près, cet enthousiasme ne peut être interprété que comme le signe du désespoir dans lequel la gauche est plongée. La réalité est en effet tout autre : depuis dix ans, les discours de gauche ont été vraiment malmenés à Hong Kong… « Parler de la gauche aujourd’hui, dit Yeung, qui sait même ce que cela veut dire ? Sa définition est devenue complètement floue. Même les gens dits de gauche qui ne voulaient pas se compromettre avec les politiques identitaires, se sont mis à crier « allez les Hongkongais ! », tandis que plus personne ne s’intéresse au sort des nouveaux immigrés »… Y a-t-il vraiment besoin de plus de populisme qu’il n’y en a déjà à Hong Kong ? Pour Yeung Tin Shui, le populisme doit continuer à s’étendre à Hong Kong, sans limites. « Si vous me citez disant cela, se demande Yeung, l’air résigné, comme s’il venait de se rendre compte de quelque chose, cela ne va-t-il pas paraître trop lourd ? ». Puis, abandonnant ses réflexions, il reprend, en retrouvant un certain enthousiasme : « je soutiens ce qui se passe, quel que soit le degré de haine que les Hongkongais portent au régime ».


Les slogans, voués à être exportés pour séduire un regard « étranger » et « occidental » idéalisé, par exemple : « Soutenons Hong Kong et défendons la liberté ! », ont pour pendant, en chinois, des slogans jamais traduits, ni médiatisés, qui visent à alimenter un boycott ethnicisé anti-chinois particulièrement violent. Ce boycott a débuté en septembre 2019, et est inspiré de la théorie des choix publics, notamment de son volet appelé

« Yellow Economy » (basé précisément sur une politique ethnicisée de boycott anti-chinois). « Soutenir Hong Kong » dans ce contexte signifie soutenir et prendre part à des processus de frontiérisation, qui produisent un monde postcolonial divisé par les souverainetés nationales, les circuits d’échanges de marchandises, et la création de toute une série de différenciations sociales, notamment de différenciations linguistiques. Les slogans, produits pour mobiliser nos affects afin de devenir rapidement viraux, contribuent à invisibiliser le plus souvent l’ensemble de ces processus, qui non seulement ont été au fondement de l’idéologie coloniale du peuplement à Hong Kong, mais qui sont encore aujourd’hui au fondement des disciplines savantes spécialisées dans les aires dites « civilisationnelles » ou « anthropologiques », tels les départements internationaux d’études chinoises. Ces slogans poussent à choisir un camp, en créant de toute pièce des « camps » clairement identifiés (liberté/non-liberté), selon des normes dominantes. Ils poussent à endosser le rôle moral de gendarmes du monde, distribuant les bons et les mauvais points, selon des lignes normatives prédéfinies et déterminées, autant de motifs qui structurent le fantasme de l’Occident.

En référence aux écrits de Nahum Chandler, philosophe contemporain de la Black radical tradition et auteur notamment de X – the problem of the negro as a problem for thought (2013), il est important de rappeler que la souveraineté ne peut être comprise qu’en lien à l’esclavage, et non à la liberté. L’esclavage n’est pas l’opposé symétrique de la liberté. L’esclavage est inscrit dans une double contrainte : à la fois ne pas être libre et ne pas pouvoir sortir de l’esclavage depuis la normativité de la ’liberté’. La seule voie possible est un rejet total et radical de la subjectivité politique normative, structurée par un gradient entre des pôles faussement opposés. Si la notion de liberté est fondamentalement liée à la géographie racialisée du colonialisme de peuplement, une politique de gauche ne peut pas se permettre d’ignorer les pratiques de frontiérisation toujours à l’œuvre, qui rejouent des distinctions identitaires et binaires, notamment la distinction binaire entre Occident et Chine, c’est-à-dire une fausse distinction, en termes normatifs, entre « liberté » (l’Occident) et « non-liberté » (la Chine).

Le Mouvement hongkongais, autour duquel se constitue une unanime adhésion, se fonde sur un palimpseste. L’idée que Hong Kong se trouve aujourd’hui dans une position « subalterne » vis-à-vis de la Chine, subissant une seconde colonisation plus violente que la première, efface les traces du rôle de la population locale hongkongaise dans un colonialisme de peuplement transférentiel, qui a culminé dans le processus de « colonialisme vers le nord », datant des années 1990. Le « colonialisme vers le Nord » désigne un ensemble d’activités expansionnistes, de type coloniales, exercées en Chine dans les années 1990 par des capitalistes, cadres et professionnels basés à Hong Kong. L’expérience historique du colonialisme de peuplement à Hong Kong ne s’est pas limitée, il est important de le rappeler, à la population britannique blanche ; d’autres populations issues de l’Empire britannique ont contribué au peuplement de Hong Kong, notamment des populations migrantes du Sud-Asiatique dont les descendants forment encore une partie importante de la RASHK (Région Administrative Spéciale de Hong Kong), mais aussi la population « chinoise locale ». La critique majeure du « colonialisme vers le Nord » élaborée par Law Wing Sang dans son ouvrage, désormais classique, intitulé : Collaborative Colonialism : The Making of the Hong Kong Chinese (2009), trouve toute sa pertinence en lien avec l’ouvrage de Siu Keung Cheung, intitulé Controlling the New Territories : Land Tenure, Patriarchy and Sovereignty (2016), édition en langue chinoise d’un ouvrage publié sous un titre différent en anglais en 2007. Réfutant l’image lénifiante, largement diffusée dans les départements d’études chinoises, selon laquelle les Nouveaux territoires à Hong Kong (région du nord de Région Administrative Spéciale de Hong Kong) sont l’archétype d’une société chinoise traditionnelle, attachée à la terre et inchangée par le colonialisme, Cheung montre que la population dite « locale et autochtone » est une invention coloniale. Cette invention sert un intérêt épistémologique de production du savoir et un intérêt juridique : l’intériorisation de la notion juridique de frontière à Hong Kong. En effet, l’« indigénéité », c’est-à-dire l’invention de figures « indigènes » ou « locales », est une technique de gouvernement et de gestion de la population, via des frontières épistémiques et juridiques, dont les effets peuvent être la transformation de populations migrantes, réfugiées ou diasporiques, en colons. Les Chinois de Hong Kong (dont la majorité jusqu’aux années 1970 n’était pas née à Hong Kong, soit environ dix ans avant le début des négociations pour la restitution de Hong Kong à la Chine) n’ont pas seulement été les objets du colonialisme de peuplement, mais en sont aussi devenus les agents. Pas un colonialisme de collaboration, mais un colonialisme de peuplement en complicité.

L’histoire du colonialisme de peuplement à Hong Kong est essentielle pour comprendre ce que signifie politiquement l’abandon par la gauche contemporaine d’une critique des frontières. D’un point de vue idéologique, le retour du refoulé des processus de frontiérisation a fonctionné à la manière d’un fantasme d’« encerclement », selon les écrits de Fred Moten et Stefano Harney. L’ « encerclement » désigne un fantasme nourri par des colons d’être « encerclés », « colonisés » (selon un effet d’inversion) par des « indigènes », justifiant d’autant plus un déploiement de violence contre eux. Ce fantasme d’encerclement s’est lu à Hong Kong au moment du Mouvement de préservation du Star Ferry Pier (2006), mais aussi au moment du traumatisme subi par la bourgeoisie autour des pénuries de lait maternisé et des empoisonnements, associés au commerce parallèle transfrontalier de lait avec le reste de la Chine (2010), ou encore la popularisation d’un discours raciste sur une invasion de « sauterelles » chinoises, emblématisée par la publication d’une pleine page de publicité antiacridienne dans les principaux journaux de Hong Kong en 2012. En tant que technologie subjective du colonialisme de peuplement, « l’encerclement » est un fantasme dont les effets sont néanmoins bien réels. Basé sur une forme d’inversion dans laquelle le colon est représenté comme étant entouré par une horde d’indigènes non-civilisés menaçant d’abattre les murs de la civilisation, l’imaginaire politique de l’encerclement fait passer l’agression pour de la légitime défense. Incapable d’expliquer comment l’institution de la frontière est profondément liée à la reproduction des rapports sociaux capitalistes, la gauche de Hong Kong, comme la gauche au sein de nombreux pays européens, a succombé à la tentation d’un retour des frontières, comme condition de l’action politique.

Rien n’est plus emblématique de cette complicité que la manifestation organisée à Hong Kong le jour de Thanksgiving 2019 pour « remercier », être reconnaissant à l’égard des deux projets de loi relatifs à Hong Kong signés par Donald Trump. A cette date symbolique de la fondation des Etats-Unis d’Amérique par un colonialisme de peuplement blanc, des dizaines de milliers de personnes à Hong Kong, également colonie de peuplement, se sont rassemblées pour manifester à Edinburgh Place, Central Hong Kong : les drapeaux américains et les affiches figurant un Trump masculiniste hyper-musclé, étaient quasiment aussi nombreux qu’à un meeting de la campagne de Trump aux Etats-Unis. Cette complicité ne peut pas être gommée par des statistiques et des moyennes portant sur le mouvement et les différents courants qui s’y expriment. A moins que cette complicité puisse être effacée, comme l’est le rôle de médiation de l’esclavage dans la relation entre souveraineté et liberté, via un régime soigneusement élaboré de traduction.

De même, l’idée selon laquelle le mouvement anti-loi d’extradition de 2019 représente une libération des « catégories ossifiées de la souveraineté de l’Etat-nation », utilisées par les « nouveaux maîtres coloniaux » de Hong Kong, relève d’un palimpseste. Ainsi, il est souvent dit que la Déclaration conjointe sino-britannique de 1984 et la Loi Fondamentale promulguée en 1997 ont été conçues pour garantir l’autonomie institutionnelle de Hong Kong. Or, cette affirmation nie que ces deux textes relatifs au statut postcolonial de Hong Kong sont nés dans un contexte politique de rétrocession, consécutif à une longue histoire de traumatisme colonial, accompagnée d’un pouvoir croissant de la militarisation des frontières, des finances et de la diaspora. Rappeler de tels « détails » ne vise pas naturaliser la normativité supposée de la souveraineté nationale chinoise, mais plutôt vise à attirer l’attention sur des palimpsestes de pratiques d’identification, qui repose sur la présupposition d’une souveraineté normative de l’Occident. Cette présupposition est inacceptable. Le 25 août 2019, Wilfred Chan, journaliste de la diaspora de Hong Kong vivant à New York, publiait un tweet adressé aux abonné.e.s de son compte : « Détruisez le mythe selon lequel la Chine ne devrait être qu’un état ethnique han unifié, où on ne parle que le mandarin ». Ma réponse pourrait être la suivante : « le mythe d’un État chinois ethnique han » que Wilfried Chan et d’autres Hongkongais veulent « détruire » n’est pas le produit d’une création isolée, c’est, au contraire, une création intégralement liée au fantasme de l’unité de l’Occident. Cette création du mythe d’un État ethnique chinois est une « cause immanente dans ses effets », pour reprendre la formulation d’Althusser, et constitue ainsi la condition pour que le fantasme de l’unité de l’Occident puisse se constituer. Mes propos ne sont pas du côté d’un universalisme critique de l’ethnocentrisme. Il s’agit de montrer une nouvelle fois que les « aires civilisationnelles » de la modernité coloniale et impériale sont mutuellement créées et performées depuis des pratiques de frontiérisation telles que la traduction. Chercher à « détruire » l’Etat ethnique chinois sans « détruire » dans le même temps -ou même avant- l’unité fantasmée de l’Occident ne peut qu’aboutir à une consolidation du fantasme de l’Occident, rendant les pratiques de frontiérisation invisibles, de part et d’autre de la frontière.

Est-il nécessaire de rappeler que l’Occident, paradigme d’une souveraineté définie depuis la notion de frontière, est tout sauf une région géographique fixe ou une entité géoculturelle déterminée, tant ses « frontières » se sont radicalement déplacées au cours du siècle dernier ? C’est précisément parce que l’Occident est une abstraction et un fantasme, qu’il a toutes les capacités de se déplacer et de s’associer aux populations et/ou aux « aires civilisationnelles » jugées « supérieures » selon un gradient de différence anthropologique.

Alors que notre époque contemporaine est caractérisée par la militarisation des frontières et des personnes migrantes qui les traversent, il est urgent d’élaborer une critique politique des processus de frontiérisation qui créent et reproduisent de manière performative les ensembles que la frontière est censée diviser, mais qu’elle tient en fait dans une forme de continuité capitaliste. Si le mouvement de protestation à Hong Kong « reflète des changements structurels massifs », ces changements ne peuvent être réduits à des enjeux de realpolitik et de compétition entre grandes puissances, ni à l’appel à « une expansion de la liberté humaine ». Notre époque est hantée par la nécessité urgente de transitions majeures de toutes sortes, pas simplement géopolitiques. Le télescopage de ces transitions multiples en une seule transition démocratique qui les représente toutes de façon métonymique est typique des discours politiques sur la transitologie postcoloniale et post-soviétique, au service d’une dissimulation des transitions capitalistes à l’œuvre. À une époque où même l’écologie est susceptible de devenir la meilleure alliée d’une survie du capitalisme, il est très important de se donner les moyens de réfléchir avec attention à ce qui est en jeu dans l’appel aux transitions.

Le potentiel mystificateur de ces pratiques pourrait avoir d’importantes implications futures. Face à l’effondrement de la biosphère dans le Colonialisme 2.0 et à l’émergence de ce que Franco Berardi a récemment appelé un « automate » qui réduit « le futur à une réplication forcée du présent » , il est nécessaire de se demander si les batailles de frontièrisation ne constituent un des moyens principaux par lesquels la cartographie impériale et coloniale du présent se prolonge à l’infini dans le futur ? Qu’avons-nous à gagner ou à perdre dans un retour à l’esthétique romantique de la liberté humaine et à l’angoisse frontalière du colonialisme de peuplement ? Pouvons-nous nous permettre d’oublier ce qui a caractérisé le Colonialisme 1.0 : une dialectique entre le Péril Jaune du XIXe siècle, avec la figure d’un peuple Chinois instable, informe, impénétrable, motivé par une insatiable volonté de pouvoir et le fantasme d’une unité géoculturelle de l’Occident, qui serait le lieu par excellence de la réalisation de l’humanité bien formée ? Pouvons-nous nous permettre, en d’autres termes, d’oublier que l’opposition dialectique entre la typification anthropologique et la liberté du sujet humain, caractéristique de l’idéologie esthétique moderne, se fonde, comme l’explique Simon Gikandi dans Slavery and the Culture of Taste (2011), sur le registre de l’esclavage ? Un renouveau de cette idéologie esthétique n’est-il pas décelable dans les discours transfrontaliers contemporains qui appellent à un combat contre « la complicité du capitalisme mondial », avec une contradiction entre, d’une part, l’accent exclusif mis sur le capitalisme et le rapport capital-travail pour expliquer les formations subjectives, et, d’autre part, le maintien d’un imaginaire géoculturel fondé sur un dispositif d’aires et sur la différence anthropologique ?

Si le mouvement de protestation à Hong Kong est important à l’échelle globale, ce n’est pas parce qu’il permet de réactiver l’idéologie esthétique moderne, ni de renouveler une foi dans « le combat pour la liberté », au nom duquel le colonialisme de peuplement blanc s’est toujours justifié. Ce qui se passe à Hong Kong est fondamental parce que fondamentalement problématique, en lien avec les processus de frontiérisation contemporains. Prendre position pour la liberté sans comprendre à quoi s’agence cette position, revient à souhaiter un retour des frontières, voire leur prolifération. Désirer le retour des frontières ne peut conduire qu’à un avenir dialectiquement lié, en raison de la recherche d’une « liberté » marquée par la différence anthropologique, à un asservissement sans précédent à l’espèce nouvelle qui se profile à l’horizon—à savoir, un automate technologique, de plus en plus militarisé. La tâche politique la plus urgente aujourd’hui, pour tou.te.s, partout et dans tous les domaines (pas seulement dans les mouvements sociaux et les travaux intellectuels), est d’apprendre à concevoir des relations et des organisations sociales, des mouvements sociaux, des modes sociaux de production et de circulation de connaissances, en tant que pratiques sociales de traduction. C’est-à-dire essayer de ne pas supprimer la discontinuité, en tant d’indétermination toujours déjà-là, de ne pas l’enfermer dans une différence binaire, dont le fonctionnement participe du processus capitaliste de capture de la valeur, et de montrer comment la traduction ne procède jamais selon des règles. Si les modes d’appartenance associés à la langue, au territoire et à l’identité sont les moyens par lesquels les transitions capitalistes trouvent les ressources pour accomplir leurs objectifs, il est impératif d’élaborer de nouvelles formes de subjectivités, pour d’autres transitions, qui soit radicalement étrangères aux transitions programmées par le dispositif des aires civilisationnelles et des Etats-Nations, ainsi que la différence anthropologique.

La meilleure manière d’illustrer l’ensemble de cette analyse tient dans une anecdote. Au moment où les revendications pour un retour des frontières devenaient de plus en plus importantes à Hong Kong, une équipe de trois architectes, travaillant à Hong Kong et aux États-Unis, ont publié en 2012, dans une maison d’édition britannique, un guide de la ville de Hong Kong intitulé Hong Kong : Cities Without Ground, Hong Kong : la ville sans sol. Travaillant depuis une perspective architecturale et l’hypothèse d’une absence de relations entre bâtiments et sol à Hong Kong, les auteurs attirent notre attention sur les multiples plans (et non pas la référence à un sol unique) qui structurent la ville. Le « sans-sol », ici, n’est pas l’équivalent du « hors-sol » caractéristique de l’urbanisme de dalle ou des bâtiments sur pilotis de Le Corbusier. Cela désigne une absence de référence au sol dans la construction des bâtiments et de la ville. Hong Kong en serait un exemple. Or, si Hong Kong est une ville qui échappe à la relation binaire bâtiment/sol, les lignes transversales et les perspectives diagonales qui la composent ne forment pas non plus des « lignes de fuite » libératrices, telles qu’imaginées par Gilles Deleuze et Félix Guattari. Il faut plutôt voir dans l’absence de sol architectural de la ville une manifestation de la déterritorialisation liée au monde urbain hyper-financiarisé de Hong Kong, dans le rôle d’une ville-frontière entre Chine et Occident. De manière emblématique, nombre d’espaces « sans sol » décrits par les auteurs sont d’immenses centres commerciaux. On peut rappeler qu’en 2019 de nombreux affrontements très violents opposant des manifestants Blackblocks à la police de Hong Kong ont eu lieu dans ces centres commerciaux. Contre la déterritorialisation de la haute finance globalisée à Hong Kong, défendue par la violence d’Etat, occuper les centres commerciaux pour y mener bataille a beaucoup de sens. Là où le problème commence tient dans le fait que les manifestant.e.s tiennent des discours sur la nécessité de refonder un ancrage territorial identitaire. Cette revendication identitaire est produite depuis un processus de frontiérisation circulaire, qui tient ensemble et en continuité Hong Kong, la Chine, l’Occident, chacun de ses ensembles fantasmés ayant besoin des autres, et donc de frontières entre eux censées les opposer, pour se reproduire. La frontière censée les séparer et pour laquelle le mouvement semble se battre, est en fait un ruban de Moebius, un gradient différentiel où intérieur et extérieur ne s’opposent pas, mais se renforcent. En appelant un retour des frontières entre « Chine », « Hong Kong » et « Occident », contre la déterritorialisation financière globalisée et pour la liberté, en niant les liens de continuité qui préexistent à la construction de ces ensembles, le mouvement renforce encore la continuité de ce gradient. L’impasse est alors suivante : défendre des frontières, entre Hong Kong et la Chine, ou encore entre Hong Kong, la Chine et l’Occident revient à renforcer chacun de ses ensembles, depuis un gradient différentiel déterminé par un même référentiel normatif où souveraineté équivaut à liberté. Défendre la suppression des frontières revient à renforcer la déterritorialisation déjà à l’œuvre de la haute finance globalisée. La question qui se pose n’est donc pas, en simplifiant, « pour ou contre les frontières ?, mais « quelles frontières ? », qui permettraient de faire insister le commun indéterminé, les discontinuités libératrices, par ailleurs toujours déjà-là ?

Conçu à l’origine comme un guide touristique écrit par une équipe « locaux » et de personnes « globalisées », Hong Kong : Cities Without Ground se veut incarner un regard social fondé sur l’intersubjectivité. Comme pour la plupart des guides aujourd’hui, il est impossible de discerner si le lectorat visé est, selon une structure binaire, « local » ou « global ». En fait, « local » et « global » sont indiscernables, tant ils sont pris dans une relation circulaire, et appartiennent à un même gradient normatif. Plus qu’un guide urbain, cet ouvrage participe d’une formation subjective essentielle aux relations sociales capitalistes, via un processus de frontiérisation par l’anglais globalisé. Le passage d’une logique d’absence de sol à celle d’un nécessaire ancrage, est en termes linguistiques, le passage entre l’anglais globalisé et le dialecte local cantonnais : ces deux éléments ne s’opposent pas l’un à l’autre, ils appartiennent à un même gradient différentiel, organisé par un même et unique référentiel normatif. Comme on pouvait s’y attendre, alors que les manifestant.e.s à Hong Kong entament leur septième mois de mobilisation, avec un impact nécessairement négatif sur l’industrie du tourisme, une nouvelle forme de tourisme émerge : celui des activistes politiques. Outre les auteurs de « Water is coming », beaucoup d’autres activistes de divers horizons politiques se sont rendus à Hong Kong, y compris des membres de la Brigade Azov, groupe paramilitaire fasciste en Ukraine. Si, comme précisé plus haut à partir de plusieurs exemples de slogans, la traduction est une forme de cryptage qui enferme les relations sociales dans des gradients différentiels, où chaque terme du gradient fonctionne en vase clos avec les autres, alors le tourisme politique de 2019 est une prolongation et une exacerbation de ce mécanisme de cryptage. Nous citons ici deux passages problématiques de l’article « Water is coming », illustrant ce cryptage à l’œuvre :

1) « le mouvement contre la loi d’extradition donne aussi de quoi lutter, ici et maintenant, contre le pouvoir sous ses formes contemporaines et universelles (les infrastructures, les réseaux, la police) » ;

2) « Nous préférons exposer ce qui nous a interpellé là-bas et qui doit être partagé au-delà des frontières ».

L’utilisation du terme « universel » et l’utilisation de l’expression « au-delà des frontières » en lien avec « là-bas », par les auteur.trice.s posent au moins ces deux problèmes :

  • l’universel fonctionne en binôme avec l’idée de particularisme et de local, et est produit depuis un gradient normatif unique issu de la modernité et de la production de valeur capitaliste ;
  • « là-bas », c’est-à-dire Hong Kong, distingué de « au-delà des frontières », rejoue le couple « local »-« universel », avec un « au-delà des frontières » qui renforce la fluidité déterritorialisée du capitalisme contemporain, tout en particularisant Hong Kong.

Les options de libération possibles ne sont donc ni :

  • d’opposer le particulier à l’universel, qui sont les deux faces d’une même pièce,
  • de proposer le retour des frontières contre la déterritorialisation capitaliste de la haute finance globalisée, car la souveraineté n’a jamais été un équivalent de libération,
  • de proposer la suppression des frontières, qui renforce cette même déterritorialisation capitaliste de la haute finance.

Alors comment sortir de ces cercles infernaux ?

Tout ce système de cryptage se maintient justement dans ces fausses oppositions. La seule manière de sortir de ces circularités infernales serait que les deux parties ou pôles du cercle, du gradient différentiel (universel/particulier, pour/contre les frontières, Occident/Chine, Occident/Hong Kong, Chine/Hong Kong…) décident simultanément d’abandonner le lien qui les unit. Une telle simultanéité est dépendante de la capacité du travail à communiquer au-delà de ces fausses différences, de ces fausses oppositions cryptées qui prolifèrent dans le contexte du capitalisme.

Le problème est que la communication, le langage lui-même, sont accaparés par la machine de cryptage du capital. Que ce soit l’anglais global qui sert de valeur d’échange et de machine de traduction universelle, ou les revendications d’idiomes nationalisés, érigés en différence absolue, le processus de cryptage est à l’œuvre partout. Face à ce contexte, qui semble sans issue, et désormais exacerbé et multiplié par les algorithmes, nous avons encore le choix de reconnaître que notre condition commune tient précisément dans le fait de partager une frontière « commune ». Cette condition commune, qui ne parle pas, et ne peut qu’être traduite, préexiste à toutes les formes d’enclosure et de créations d’ensembles délimités, d’apparence opposés. A partir de là, nous pouvons tenter une reformulation radicale des célèbres questions posées en janvier 1789 par Emmanuel Sieyès dans son pamphlet révolutionnaire Qu’est-ce que le tiers-état ? : « Qu’est-ce que le tiers état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? Rien. Que demande-t-il ? À devenir quelque chose ». A ces questions, nous pouvons tenter de répondre aujourd’hui : Qu’est-ce que le tiers état ? Le commun de n’importe qui. Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? Un bord de la frontière. Que demande-t-il à devenir ? Des traducteurs.trices.


Article publié le 12 Jan 2020 sur Lundi.am