« Ce n’est pas parce qu’il résiste qu’un territoire constitue une puissance destituante » Marcello Tari, Il n’y a pas de révolution malheureuse

Chers amis de LundiMatin,

Qu’est-ce qui fait que nous ne pouvons pas avoir une conversation autour du « moment » Hong Kong ? Qu’est-ce qui fait que ce sont des photos pleine page, des reportages, des témoignages qui affrontent dans les éditions successives de votre journal, les éléments d’analyse et de diagnostic que j’essaie d’apporter – le tout pimenté par ces petits chapeaux rédactionnels un peu acrobatiques où il est dit en substance que tout odieux que soient mes textes sur le fond, ils sont publiés pour autant qu’ils donnent à réfléchir… ?

Je ne vais évidemment pas me plaindre du fait que vous ayez publié mes textes, avec ou sans chapeau, cela a été chaque fois pour moi une divine surprise et si vous ne les aviez pas publiés, j’aurais estimé que c’était votre bon droit dès l’instant où vous les considériez trop éloignés de votre orientation – c’est votre journal, c’est bien la moindre des choses que vous ne vous sentiez aucune obligation de publier ce qui ne vous convient pas. Le reste, c’est de la démocratie de supermarché.

La question n’est donc pas là, elle surviendrait plutôt, pour moi, là où apparaît l’impossibilité d’engager une conversation, à propos d’un événement du présent, dont nous pouvons nous accorder pour dire qu’il l’incise et qu’il convoque la réflexion. Une conversation entre amis, ce terme dont je sais qu’il occupe une place de choix dans votre lexique, et qu’il a ici un sens politique, pour le reste, nous ne nous connaissons pas ou peu. Disant cela, je ne cherche pas du tout à attirer l’attention sur ce que j’ai pu écrire ni à prendre un quelconque ascendant dans un débat qui, précisément, n’a pas lieu. Je me demande plutôt pourquoi il n’a pas lieu et s’il pourrait avoir lieu, quels qu’en soient les protagonistes.

Il est vrai que je suis un peu de la vieille école : quand je discute, ferraille et me fais écharper, j’aime bien savoir à qui j’ai affaire – or nous vivons dans un temps où, après avoir parcouru un texte argumenté en dix pages, un quidam vous règle votre compte en trois mots assassins, tapi derrière un pseudo indéchiffrable – le temps d’internet et des réseaux sociaux. Je ne demande pas aux gens d’exhiber leurs titres et leurs qualifications, à Dieu ne plaise – il n’y a pas de savoir de la politique, comme dit l’autre. Mais quelqu’un qui argumente, c’est toujours, dans ce genre de configuration, mieux qu’un sniper embusqué dans un taillis électronique. D’où la forme d’adresse de ce nouveau texte, dans l’espoir de voir surgir un contre-champ. Disant cela, je ne cherche pas du tout à discréditer ce qui se dit et se pense dans des formes autres comme celles du récit de lutte, du reportage, du journal de bord (etc.), je dis simplement que si l’on veut avoir une dispute, une « explication » à propos d’un « moment » (autre chose qu’un événement) comme celui de Hong Kong, s’impose bien ce passage à un régime argumentatif. Le problème de ce qui, de manière dominante, prévaut dans LM et ailleurs, à propos de Hong Kong, c’est que le point de vue, la position, y sont totalement immergés dans l’affect qui soutient le récit – le bon vieil enthousiasme kantien.

Le propre de l’enthousiasme, c’est de produire une contamination : vous vous enthousiasmez à la vue d’une « scène » (la Révolution française, chez Kant, la longue émeute de Hong Kong, dans le cas présent) et ça vous « déteint dessus » – voici donc que le public européen éclairé qui s’enthousiasme à lire les gazettes relatant les événements de la Révolution française y discerne un diagnostic sur le présent, un pronostic sur le futur et y trouve matière à soutenir et encourager en lui-même un désir d’affranchissement, une disposition à l’état de majorité. La question que je me pose est celle de savoir comment ceux-celles qui s’enthousiasment pour l’émeute hong kongaise peuvent éviter d’être contaminés, au delà des aspirations formulées dans les termes les plus gélatineux qui soient – liberté, démocratie – par les affects anti-communistes et prooccidentaux qui, eux, font davantage que traverser le mouvement – en imprègnent de part en part la subjectivité collective.

Si l’on partage l’idée qu’un événement, ou supposé tel, véhicule et est traversé par quelque chose de plus grand que lui, de plus longue portée que lui-même, qu’il est à la fois ce qu’il est comme particularité et, dans sa singularité même, quelque chose de plus et « fondamentalement autre chose que cela » [1], alors c’est ici le lieu de nous rappeler que l’anticommunisme a une histoire à laquelle ce mouvement se rattache, généalogiquement, bien au-delà de son hostilité viscérale au régime de Pékin, et que c’est dont là l’exemple même de ce qui, inscrit dans sa texture la plus intime, le dépasse, en constitue l’impensé tout en l’embarquant, historiquement [2].

Pour ce qui est de l’orientation pro-occidentale de ce mouvement – laquelle est un affect également – elle n’a cessé de s’affirmer et s’afficher comme sa tonalité dominante, par-delà la diversité incontestable de sa composition. Au lendemain des élections locales qui ont été l’occasion d’un ras-de-marée en faveur des candidats soutenus par le mouvement, l’un des militants les plus en vue de celui-ci, Joshua Wong, qualifiait la promulgation par Trump de la loi adoptée le Sénat en soutien du mouvement à Hong Kong (une décision en faveur de laquelle il avait lui-même déployé une interminable activité de lobbying) de « remarkable achievement », en anglais dans le texte, ajoutant qu’il espérait que la Grande-Bretagne et d’autres nations occidentales ne tarderaient pas à suivre.

Ici aussi, la bataille qui se livre à l’échelle d’une métropole de quelques millions d’habitants recèle des enjeux qui portent bien au-delà de son destin propre, au vu de la situation toute particulière de cette entité, des enjeux qui, du point de vue de l’affrontement toujours plus distinct entre la puissance chinoise ascendante et le dispositif hégémonique des États-Unis en Asie orientale (en tant que dispositif occidental), sont de portée globale. Le vice-ministre chinois des Affaires étrangères qualifie la décision de Trump de « nakedly hegemonic act », une qualification à laquelle on ne trouvera pas grand chose à redire, sans pour autant être un supporter inconditionnel du régime de Pékin. En termes d’interactions régionales, les événements de Hong Kong déteignent assez directement et massivement sur la campagne électorale en cours à Taïwan pour en rendre l’issue assez prévisible (les élections auront lieu début janvier 2020).

Il faudrait donc être un bien piètre observateur de la situation à Hong Kong pour n’y voir, pour l’essentiel, que le soulèvement d’une jeunesse en colère et éprise de liberté contre un pouvoir autoritaire et violent. On remarquera à ce propos que ce n’est pas du tout un régime effectif de répression affectant l’existence de la jeunesse hong kongaise au quotidien, la baillonnant et la disciplinarisant à outrance, qui a mis le feu aux poudres – mais plutôt une projection vers un supposé avenir orwellien promis à Hong Kong, à l’occasion de la présentation d’un projet de loi controversé sur l’extradition, ceci à l’occasion non pas d’une affaire politique, mais d’un fait divers sordide… [3]

Lorsqu’ils en appellent à un soutien actif de la part de l’ « Occident », les porte-voix du mouvement situent eux-mêmes très explicitement les enjeux de leur lutte dans un contexte géopolitique déterminé. C’est bien qu’ils voient Hong Kong, tels qu’ils s’en estiment les représentants autorisés, comme une parcelle d’Occident à défendre, face à l’appétit féroce de la puissance continentale chinoise.

La question que je me pose ici est évidemment celle de savoir comment ceux de mes amis, en France, en Italie, en Europe occidentale, pour qui le signifiant communisme est et demeure, comme dit Ali Kebir [4], « le seul à nommer sans ambiguïté aucune l’utopie d’un monde radicalement autre », ou bien encore, dans les termes de Bernard Aspe [5], le terme propre à « l’affirmation d’un horizon qui correspondrait à une perception claire de ce que serait un monde désencombré du capital », peuvent, à propos du mouvement de Hong Kong, faire si insouciamment la « part des choses » en s’abandonnant à l’enthousiasme que leur inspirent le bruit et la fureur de l’émeute, son endurance, et les affects politiques qui la supportent, la destinant si manifestement à apporter de l’eau au moulin des pèlerins occidentaux de la nouvelle guerre froide [6].

En d’autres termes, encore, je me demande comment mes amis qui soutiennent ou ont soutenu le mouvement à Hong Kong pourraient ne pas être embarqués par la totalité du récit que s’en font les mouvementés hong kongais eux-mêmes : or, au cœur de ce récit, il y a cette idée toute simple que la Chine « communiste » (pas seulement son régime) c’est l’enfer et que le chemin qui conduit le rattachement définitif de Hong Kong à ce monde-là, en 2047, c’est, comme le dit l’inimitable Taipei Times, « a long dark night ». C’est cela la matrice du récit qu’ils se font de leur lutte et c’est dans cette narration du cauchemar à venir qu’ils puisent ou ont puisé l’énergie du désespoir qui les a mus tout au long de ces mois d’émeute. Or, je leur demande, à mes amis : ce récit en noir et blanc, ce récit manichéen qui fait de l’Occident, de la « démocratie occidentale » un monde aussi désirable que la Chine communiste est Hell on Earth, sont-ils prêt à l’adopter – en tant qu’il est, précisément une caricature de récit occidental, de conte de fée de cette démocratie de marché dont ils ne sont pas, à ma connaissance, les supporters les plus acharnés ?

Quant à la question de savoir jusqu’à quel point l’existence du quelconque chinois (pour peu qu’il ne soit aujourd’hui ni Ouïgour, ni immigré clandestin intérieur, ni dissident…) est d’une manière criante plus infernale que celle du quelconque états-unien ou français (je ne parle pas ici de l’Inde ou de ces belles démocraties africaines dont « nous » nous employons à maintenir au pouvoir les élites corrompues) – cette évidence absolue, donc, pour les acteurs de la transe collective de Hong Kong – je leur demande : êtes-vous aussi sûrs de son évidence même  ? Et si l’on met de côté ce que vous en dit le roman de terreur que vous racontent vos amis de Hong Kong, qu’en savez-vous au juste ? Y êtes-vous allé voir ? L’avez-vous partagée, cette existence sous le talon de fer du néo-totalitarisme chinois, avec ce quelconque supposément terrorisé ?

Je ne suis pas un compagnon de route du régime chinois, on va le voir tout de suite, mais je n’aime pas qu’on me fasse prendre des vessies pour des lanternes. Juste un détail : j’ai passé un mois sur un campus chinois l’an dernier et, à défaut de n’y avoir rencontré que des « étudiants heureux », je n’en ai rencontré aucun qui crevait de faim comme celui qui s’est immolé par le feu devant le CROUS de Lyon et qui est, selon ce qu’en relatent nos journaux, bien loin d’être une exception. Il est vrai qu’il y avait des caméras partout sur ce campus – mais à Taïwan tout autant ; chez nous moins, mais il y a Facebook, Google et les grands oreilles du renseignement états-uniens qui ne sont pas mal non plus. Pour ce qui est de la reconnaissance faciale, ils sont juste en avance sur leurs émules dans les démocraties policières occidentales, comme pour la G5 – Huawei en force !

Pour le reste et plus généralement, je n’en démords pas : la liberté que tous-toutes chérissent, elle ne vaut que l’idée que nous nous en faisons : la liberté de manifester qu’ont défendue au prix de leur intégrité physique et autres périls les Gilets jaunes, une année durant, cette liberté-là peut et doit nous être chère – car elle vaut quelque chose. Si la liberté que chérit la majorité est celle de choisir entre BFM et LCI, Facebook et la concurrence, alors, en vérité, je vous le dis, cette liberté ne vaut rien et, chiens de garde pour chiens de garde, je ne vois pas où est la différence substantielle entre les (nombreuses et en toutes sortes de langues, par contraste avec l’obstiné monolinguisme des médias français) chaînes chinoises et le paysage médiatique français.

Je me demande toujours si ceux qui se sont laissés embarquer de si bonne grâce et si complètement dans le récit que compose le soulèvement de Hong Kong ne laissent pas entrevoir à cette occasion à quel point ils sont inclus envers et contre tout et en quelque sorte à leur corps défendant dans le diagramme de la démocratie occidentale, du mode de vie libéral, de tout ce système des évidences et sensibilités qui collent à la peau de l’homo democraticus occidental et qui le portent à éprouver, plutôt qu’à penser, que tout mode de vie politique qui se constitue comme l’autre de celui-ci ou s’établit dans un écart distinct d’avec lui est insupportable. Ils vomissent, en général, le système des partis à l’occidentale, le cirque électoral et récusent le mensonge institué de la représentation, ils rejettent l’institution symbolique de la politique moderne (la démocratie selon Claude Lefort) – mais avec tout ça, ils n’éprouvent aucune réticence à mettre leurs pas dans ceux des révoltés de Hong Kong pour lesquels tout vaut mieux que le régime chinois, et même un peu plus que cela : la démocratie à l’occidentale est et demeure le plus désirable de tous les régimes possibles.

C’est donc bien qu’ils, ceux que j’appelle ici « mes amis », sont bien saisis quelque part par l’évidence selon laquelle quand même, au bout du compte, tout bien pesé et en définitive il ferait meilleur vivre, quand on n’est ni migrant ni sdf, en démocratie libérale qu’en « tyrannie » communiste ou post-communiste ou néo-totalitaire à la chinoise… Ce qui n’est jamais qu’une façon de monter un peu furtivement dans le wagon de queue du récit occidental en forme d’apologie de la démocratie quand même, moindre des maux à défaut d’être à tous égards désirable ; un récit qui, au temps de la nouvelle guerre froide, tend à reprendre du muscle et des couleurs à la faveur de la remise en selle de la pensée du politique en mode binaire – démocratie contre totalitarisme.

Or, c’est ici précisément qu’est le verrou de toute intelligibilité politique de l’époque – cette idée, revendiquée ou subreptice, selon laquelle il n’est plus désormais qu’un régime (politeia) qui soit acceptable, conforme aux normes de la civilisation – la démocratie libérale. Si l’on veut émanciper la pensée du présent (de l’actualité), de l’emprise de cette figure de l’Un qui s’est progressivement imposée dans le sillage de la chute du régime soviétique comme l’évidence superlative et l’horizon indépassable de notre temps, alors il ne suffit pas de critiquer le régime démocratique, d’en épingler les maux et les dysfonctionnements, de faire rouler les tambours de la « démocratisation de la démocratie », il faut restaurer les droits de la pluralité et de la relativité des régimes de la politique et des formes d’institution, symbolique ou pas, de celle-ci. Il faut faire revenir le régime de la différence (et du multiple) dans l’approche de la politique et des formes du gouvernement des vivants.

En d’autres termes, il ne s’agirait pas de dire, comme le faisaient les communistes occidentaux et les sympathisants de l’URSS au XXe siècle que le régime soviétique, comme dictature du prolétariat, régime de l’État socialiste, socialisme réel ou démocratie populaire est plus désirable, pour les masses, les gens, les peuples (et pas seulement les ouvriers) que le régime capitaliste habillé en démocratie ; il s’agirait de dire, plus modiquement, qu’il est vital de changer les termes de la conversation à propos de régimes comme le régime chinois (mais aussi bien, le Vietnam, la Corée du Nord, Cuba) en gelant l’a priori forgé dans le creuset de la victoire de l’Occident (la disparition de la superpuissance soviétique), a priori selon lequel la démocratie libérale est et demeure, en dépit de tous ses travers, le seul régime conforme aux normes d’une existence civilisée aujourd’hui, le seul régime susceptible de proposer, en dépit de tout, une existence vivable à la majorité des gens (j’évite ici sciemment de mobiliser le lexique citoyenniste qui vise à établir immédiatement et subrepticement la supériorité de la démocratie libérale sur ses concurrents).

Or, cette idée du « seul régime viable », à défaut d’autre chose, elle n’est jamais aujourd’hui qu’une idée de l’hégémonie, une production du dispositif hégémonique occidentalo-centré. En d’autres termes, aucun discours politique fondé sur le présupposé, explicite ou implicite, de la supériorité intrinsèque des formes de vie, du mode de vie et du mode d’organisation politique prévalant en Occident sur tous les autres en général et sur ceux qui prévalent en Chine n’est recevable, dans la mesure même où il ne repose pas, dans l’immense majorité des cas, sur l’expérience, mais sur des jugements et des évaluations biaisés par la position de l’énonciateur abonné au mode de vie et aux formes politiques occidentaux. Lorsqu’un tel jugement émane de sujets ayant vécu en Chine et s’étant exilé en Occident et donc en mesure de « comparer », il n’est pas davantage universalisable – ils ne sont ni Noirs embastillés ni Mexicains sans papiers aux États-Unis.

D’autre part, refuser la rhétorique de l’absolument pire et du moins pire quand même, c’est affirmer que « les gens » qui vivent en Chine ne sont pas des esclaves terrorisés et prosternés, ce qui ne revient pas à nier que certains d’entre eux sont traités par l’État de façon inhumaine et inique, tout comme le sont, aussi bien, aux États-Unis ceux qui tombent aux griffes du « capitalisme carcéral » [7]. D’une façon générale, il semblerait que les Chinois aient, en général, plutôt meilleure opinion de leurs gouvernants que nous, en Occident – mais on sait bien que, sous toutes les latitudes et sous tous les régimes, la production de ladite opinion est exposée à toutes les contestations.

Une chose est sûre en tout cas : prendre comme grille d’interprétation les deux dystopies d’Orwell pour comprendre la relation entre gouvernants et gouvernés en Chine, ce n’est pas seulement de la paresse intellectuelle, c’est de la sottise pure [8]. Or ce degré zéro de la réflexion sur la Chine, c’est aujourd’hui la grille dominante des projections occidentales sur celle-ci. A la limite, il suffirait de remarquer au passage que cela fait belle lurette que 1984 se trouve dans toutes les bonnes librairies en Chine, et dans plusieurs traductions de surcroît, comme j’ai pu le constater il y a trois-quatre ans déjà, lors d’un séjour à Shanghaï… Chose totalement impensable dans l’URSS, je ne dis pas de Staline, mais de ses successeurs.

Il suffit de marcher dans les rues des villes chinoises, de parler un tant soit peu avec des gens de toutes catégories sociales pour s’assurer que leur subjectivité n’est en rien orwellienne – ils connaissent les règles et les lignes rouges, ce qui est une tout autre chose, et qui ne nous est pas du tout épargnés, à nous sujets démocratisés – quand j’écris sur Israël et que j’emploie des mots aussi terribles que « sionisme » ou « antisionisme », je pèse mes mots ; quand j’écris sur Metoo et le reste, je fais gaffe… Ce dont il s’agit en fin de compte d’organiser le déni obstiné, en prenant le contrôle de la machine discursive à son propos, c’est tout simplement ceci : la question de la Chine aujourd’hui, c’est une affaire terriblement compliquée et qui ne se laisse pas réduire aux conditions d’un mauvais roman [9], ni à celle d’une « émotion » juvénile dans une ancienne colonie britannique sous pression.

Et le pire, c’est que le marronnier orwellien, quand ces gens-là (qui sont nos ennemis, je vous le rappelle en passant, chers amis) parlent de la Chine, ce n’est même pas ça. Le pire, c’est ce genre de chose qui se relève un peu partout dans la presse conservatrice et hégémoniste d’expression anglaise, dans le monde entier. Je le laisse dans le texte original, afin que la saveur ne s’en perde pas : « There is no doubt that China is a remarkable high-performing totalitarian state. By comparison [je souligne, A. B.] Nazi Germany, Fascist Italy, Imperial Japan and the Soviet Union made modest achievements in their respective quests for power. So far, in the absence of a countervaling [compensatoire] American-led stratégic effort, China strategy has worked. The US and its allies, like Taïwan, are now ill-prepared for the common threats they face ».

Le type qui écrit ça, un certain Ian Easton, se prévaut d’un titre universitaire, « research fellow », au Project 2049 Institute dont on imagine aisément qu’il n’est pas financé par le Pape ou les Amis de la Terre… [10] Que ce type de rhétorique belliciste puisse se prévaloir d’un statut universitaire et qu’en effet elle prospère dans les milieux académiques du néo- « monde libre » est une raison suffisante pour établir un solide principe de précaution, une clause de défiance préalable, à l’égard de tout discours académique occidental contemporain qui commente la Chine. Ici même, à Taïwan où les universitaires ont accès aux sources premières en langue chinoise, où leur connaissance de l’histoire de la culture est de première main, même si elle est passée par le prisme de l’école aux normes de l’idéologie du Kuomintang, j’en ai vu plus d’un relayer sans précaution les rumeurs les plus incontrôlées, jamais vérifiées, jamais confirmées par la presse internationale, à propos de disparitions et viols en série tout au long des événements de Hong Kong, bref, se faire colporteurs zélés de fake news sur les réseaux sociaux, épouser sans hésiter ni, surtout, réfléchir, la rhétorique empoisonnée du Nazichina, se bercer d’oxymores débiles du genre « soft exterminations » pour parler de la répression néo-coloniale contre les Ouïgours – comme s’il ignoraient ce que les mots veulent dire : terminare – détruire, tuer, ex – jusqu’au bout, rien de « soft », donc, en aucune circonstance. Ce que ne sauraient ignorer des gens qui ont passé de nombreuses années aux États-Unis, à préparer leur thèse.

Ce qui nous reconduit une nouvelle fois à ce constat autodestituant [11] : il n’y a pas de savoir pré-constitué de la politique, et surtout pas de savoir académique de la politique.

Ce sur quoi nous pouvons statuer en position d’extériorité, dans notre époque, ce n’est d’aucune manière sur la question de savoir si, pour le commun, l’homme ou la femme ordinaire, la vie est plus vivable aux conditions de l’ultra-libéralisme états-unien ou de la société de surveillance en version pékinoise ; c’est sur ce que Foucault appelait l’intolérable – et c’est une chose bien différente. Pas besoin de vivre ou d’avoir vécu aux États-Unis pour savoir que la politique anti-migrants de Trump, c’est l’intolérable, pas besoin d’avoir vécu en Israël pour savoir que l’occupation de la Cisjordanie par les colons israéliens, c’est l’intolérable, pas besoin d’avoir vécu en Chine pour savoir que la politique néo-coloniale et suprémaciste han mise en œuvre par l’actuelle direction chinoise au Xinjiang, c’est l’intolérable. Mais dire cela, c’est bien autre chose que pratiquer ce troc abject qui, dans nos sociétés, consiste à ignorer une figure de l’intolérable pour mieux en stigmatiser une autre, à nier l’existence des camps soviétiques au nom de la fidélité aux victimes des exterminations nazies, ou, inversement, à trouver toutes les vertus à tel dictateur porté à bout de bras par les États-Unis, au temps de la guerre froide, au nom de la défense du « monde libre ».

Les mouvementés de Hong Kong de plus en plus impatients de se mettre à couvert derrière Trump sont en train de réinventer l’eau chaude, c’est-à-dire une nouvelle version de cette pensée de camp, qui est, en tant que denrée mentale, un produit hautement toxique. La question, encore une fois, est de savoir comment l’on peut s’engager à fond dans le soutien à ce mouvement sans se tacher les doigts avec cette sorte de cambouis.

S’il devait s’avérer que le ras-de-marée des adversaires du gouvernement de Carrie Lam aux élections locales qui viennent d’avoir lieu à Hong Kong aura été ce tournant à la faveur duquel le mouvement, à défaut de s’évaporer, aura cessé d’être insurrectionnel, il y aurait matière à procéder à un examen dégrisé de ce qu’est, aura été, et du coup est appelé à devenir ce mouvement, en vérité. On ne voit guère en effet selon quelle logique un mouvement qui n’a cessé de monter en puissance en se déployant comme une émeute sans fin, infatigable, se découvrant sans cesse de nouvelles ressources et inventant de nouvelles tactiques, de nouveaux dispositifs, qui n’a cessé de proclamer que son adversaire ne comprenait que le langage de la force et que seule la rue était en mesure de le faire plier, comment donc un tel mouvement en viendrait, réflexion faite, à déposer sa violence à la faveur d’une victoire électorale dont l’horizon est à peu près aussi dégagé que celui d’une cantonale partielle dans l’Hexagone…

S’il devait se confirmer que le cycle des manifestations violentes est venu s’échouer en douceur dans une mer étale de bulletins de vote – ce qu’il est bien sûr trop tôt pour considérer comme acquis -, la tentation serait grande de se dégager des lectures du mouvement collées aux dispositions et aux discours de ceux qui en forment le corps collectif pour aller vers d’autres grilles, d’autres rapprochements. Ce qui mettrait la puce à l’oreille, ce serait cette image d’un mouvement hyperactif, hypertonique, d’une agitation incoercible, d’un « déchaînement » ou d’une décharge des passions et du déploiement d’une puissance pour ainsi dire irrésistibles et qui, brusquement, retombent, à défaut de s’éteindre tout à fait. On pense bien sûr à la célèbre expérience séminale de la puissance de la masse que fit Elias Canetti à Vienne, en 1927, et qu’il relate dans son autobiographie (Le flambeau dans l’oreille). L’absence de leaders à proprement parler (au sens de la Psychologie des foules de Le Bon) dans ce mouvement va dans le sens de la description et de l’analyse que propose Canetti du saccage du Palais de Justice de Vienne. De même, l’étincelle qui met le feu aux poudres (un jugement inique dans un cas, un projet de loi malencontreux et inquiétant dans l’autre) est un fait d’actualité qui, dans un autre contexte, aurait pu passer inaperçu… C’est une piste que l’on pourrait suivre si l’on s’attachait vraiment à comprendre ce qui est en jeu dans ce mouvement plutôt que se contenter d’entonner des incantations à sa gloire… Mais bien sûr, la limite du rapprochement est évidente : Canetti parle d’une émeute qui dure quelques heures, à Hong Kong, l’émeute perdure pendant des semaines et des mois.

Vu à la fois la situation spatio-temporelle toute particulière de Hong Kong aujourd’hui (un isolat où se trouve concentrée une population de sept millions d’habitants sur un espace fort réduit et un moment où une partie de cette population éprouve, pour des raisons liées aux tensions internationales accrues, le sentiment que quelque chose comme un « piège » se referme sur elle), il ne me semble pas du tout déplacé, ni d’aucune manière péjoratif, d’envisager la séquence en cours dans une perspective anthropologique plutôt que politologique. Ce qui a pour prémisse que l’on rapproche cette séquence d’autres, disséminées dans un passé plus ou moins proche ou lointain, et qui n’ont pas, en premier lieu du moins, un caractère politique. On pourrait dire, juste pour ouvrir des pistes : une typique réaction de stress collective, et dont les raisons sautent aux yeux. Ou bien, en associant librement, dans le domaine des références historiques : plutôt qu’à une révolution, dans le sens courant du terme, une convulsion collective qui s’amplifie, se consolide en mouvement. Quelque chose qui rappellerait le mouvement convulsionnaire situé au cœur de l’histoire du jansénisme et qui dure un bon siècle et demi [12] et qui se situe au carrefour d’enjeux religieux et politiques. Ou alors, pour forcer un peu le trait et sans voir aucunement dans le mouvement de Hong Kong la main du diable (!), une affaire de possession collective, comme celles qui défraient la chronique dans la France du XVIIe siècle, et dont la plus connue est celle de Loudun [13].

Dire cela, cela ne serait pas du tout chercher à dépolitiser l’analyse du mouvement (j’ai suffisamment dit plus haut ce que je pensais de son impasse anticommuniste pour que l’on ne puisse agiter ce soupçon), mais tenter d’en expliquer la forme éruptive, la puissance convulsive par d’autres facteurs que ceux que les acteurs du mouvement mettent en mots et en phrases et qui agiraient, en quelque sorte « dans leur dos ». Ou plutôt, l’idée selon laquelle les acteurs d’un moment historique « ne savent pas ce qu’ils font » (la vérité de l’événement ne se dévoilant que dans l’après-coup) étant une assez grosse banalité d’usage courant, il s’agirait de tenter de comprendre comment les mouvementés se trouvent inscrits dans le diagramme d’une situation qui leur assigne les formes dans lesquelles ils entrent dans une transe, une « crise », un état second – lesquels, précisément, se doivent d’être référés au sentiment collectif d’enfermement, d’absence d’issue à la situation, de complète hétéronomie. Ce n’est évidemment pas pour rien que ceux que traversent ces flux affectifs de la manière la plus intense soient les jeunes – ceux qui aimeraient pouvoir s’imaginer un avenir et éprouvent une difficulté grandissante à le faire sur ce territoire pris dans les lacis d’une Histoire à laquelle rien ne les a jamais incités à l’intéresser – ce n’est pas dans les malls ni devant les écrans que l’on devient sensible à l’historicité de sa propre condition [14].

Les convulsions collectives sont toujours le fait de groupes qui ont un problème avec le pouvoir, qui éprouvent qu’une violente injustice leur est faite, un tort auquels il n’ont pas la possibilité de donner une expression publique autorisée qui se sentent comprimés à l’intérieur d’un espace clos ou d’une institution totale (etc.) et qui, pour cette raison même implosent ou explosent, se dé-chaînent littéralement, se transforment en ardents, comme sous l’effet d’une possession. Mais l’énergie que dégagent de tels mouvements, la fièvre qui s’empare des corps qui sont entraînés dans la danse de Saint-Guy de l’émeute n’indiquent en rien que celle-ci ait un pacte avec l’émancipation. La virulence du phénomène et sa puissance adversative, lorsque les émeutiers affrontent la police et s’en prennent aux emblèmes du pouvoir, la beauté de l’émeute, l’inventivité que manifestent ses acteurs en matière de guérilla urbaine – tout ceci n’est doté d’aucune qualité politique ou valeur axiologique. En elle-même, la violence de l’émeute est neutre, elle n’a de valeur ni diagnostique, ni pronostique. En particulier, son inventivité en matière de techniques et technologies de combat de rue, le parfum de guerre civile, de guerre des rues, les tentations « militaro » qu’ont bien connues les papys de la lutte des classes qui s’activaient, dans la splendeur de leur jeunesse, parmi les groupes gauchistes des années 1970 – tout ceci ne fait signe, comme tel, en rien, en direction de l’émancipation [15]. L’invocation lancinante des signifiants caoutchouteux « démocratie-liberté » n’indique rigoureusement rien quant à cette direction – l’horizon peut en être aussi bien le désir d’être moins gouverné que celui de s’abriter sous le parapluie de Trump – ce qui n’est pas du tout la même chose.

Dire cela, ce n’est pas juger le soulèvement en tant que tel, mais opiner qu’il vaudrait ne pas le prendre pour ce qu’il n’est pas. C’est à propos du soulèvement iranien que Foucault répondait à ceux qui lui reprochaient le ton empathique de ses reportages d’idées sur le soulèvement iranien de 1978-79 : on se soulève, c’est un fait dont il faut prendre acte avant d’entreprendre de le juger. Mais cela signifie-t-il que nous en soyons réduits à nous prosterner devant tout mouvement dès lors qu’il y a mouvement, à en célébrer la vivacité et le panache de ceux qui l’animent ?

Le soulèvement iranien pour lequel le Foucault des « reportages d’idées » ne cachait pas sa fascination était un mouvement distinctement et passionnément anti-impérialisme, anti-états-unien, anti-occidental, un trait inséparable de sa forme éruptive, de son endurance, de sa massivité, comme Foucault est le premier à le relever. Ces traits qui définissent la place d’un mouvement particulier dans la configuration générale de la « guerre civile mondiale » sont-ils devenus inconsistants, out of time dans l’époque que nous vivons ? Est-il indifférent que le mouvement de Hong Kong soit aussi résolumment et passionnément pro-occidental que le mouvement iranien tirait dans l’autre sens ? Toutes les vaches de la politique mondiale sont-elles devenues à ce point grises ou noires qu’il importe désormais plus que la Pax Americana (avec l’hégémonie impériale qui va avec) se perpétue jusqu’à la fin des temps, avec des clowns infiniment moins captivants que Joker à sa tête ?

La nouvelle guerre froide est le visage dans le présent de la « guerre civile mondiale ». Ce qui caractérise celle-ci comme stasis globale, c’est que, comme celle de la Cité grecque, elle nous somme de prendre position (Nicole Loraux). Impossible de demeurer à l’écart. Mais plus précisément, ce que cet embarquement signifie est assez distinct, pour peu que l’on se donne la peine d’y réfléchir un peu : il ne s’agit pas tant de choisir un camp contre un autre que de dire résolument, catégoriquement, contre qui et contre quoi nous sommes, ce à quoi nous ne nous rallieront jamais, ce avec quoi nous ne ferons jamais d’alliances ni ne passerons de compromis – on peut aussi appeler ça une politique de l’ennemi en rappelant que les gens qui n’en ont pas, qui sont incapables de dire où est leur ennemi et davantage encore de faire des déclaration d’inimitié (politique), ces gens-là ne font pas ou plutôt n’ont pas de politique. Ils sont tombés tout petits dans la police et ils y finiront leurs jours. Et ce à quoi nous ne nous rallierons jamais, ce avec quoi nous ne pactiserons jamais cela a, en premier lieu, aujourd’hui le visage du « America first » de Trump, de son retrait de l’accord sur le nucléaire iranien et de l’accord sur le climat, de sa politique de reconnaissance de l’occupation israélienne en Palestine [16].

Ce point est crucial, car l’histoire a tendance à se répéter : au temps de la première guerre froide, innombrables sont les gens de gauche (incluant notoirement d’anciens révolutionnaires, trotskystes, notamment) qui, en Europe occidentale et en Amérique du Nord, ont basculé de l’aversion au stalinisme et à ses crimes dans l’anticommunisme. Or, ce faisant, ils n’ont pas fait que changer de « camp », ils ont changé de monde en ralliant le parti des « vainqueurs de l’histoire » (Benjamin, « Sur le concept d’histoire », Thèse VII). Dans la mesure même où tout « mouvement », où qu’il se déroule, est aujourd’hui un microcosme ou un éclat de la « guerre civile mondiale », il est essentiel de comprendre comment et où il se situe dans ce champ général. Rien de plus facile que de se retrouver, à l’occasion du mouvement de Hong Kong, à ramer dans la même direction que Trump et sur la même galère, « à l’insu de son plein gré ». C’est ce qui est arrivé en France, dans un autre temps, à David Rousset, qui était à bien des égards un homme admirable, ou bien, aux États-Unis à des intellectuels révolutionnaires de haute volée comme James Burnham et Max Shachtman.

La situation tout à fait particulière de Hong Kong en fait un lieu idéal de projections utopiques, mais à plus d’un titre aussi un espace hétérotopique [17]. Pendant les six mois de la Longue Émeute (comme on parle de la Longue Marche de Mao), a donc pris corps une utopie ou, indifféremment, une dystopie, celle de la métropole rebelle résistant jusqu’à son dernier souffle, son dernier sursaut d’énergie, sa dernière goutte de sang presque, à une répression aveugle – celle des corps de police hong kongais suréquipés, surarmés, meute sauvage lâchée sur des manifestants généralement jeunes, des adolescents souvent, presque des enfants, armés de leur seule détermination, de pierres et de briques et de débris de mobilier humain. Or, ce que cette épopée masque est une réalité ou une configuration infiniment plus triviale : si l’émeute a pu se prolonger aussi longtemps, si elle a pu prendre des formes aussi éruptives, si les manifestants n’ont pas craint de s’en prendre directement aux policiers ni de transformer des campus en camps retranchés, c’est précisément que ceux qui en formaient le corps et le cœur palpitant ont compris très vite qu’une main invisible les protégeait d’une répression sanglante (laquelle n’aurait pas été longue à rétablir l’ordre dans la cité), une main invisible dont le nom fut, tout au long du mouvement dans toutes les bouches – Tien An Men, ou plutôt son fantôme.

Dès l’instant où ils ont su que cette clause tacite était établie (et les raisons politiques, tant de politique intérieure chinoise que de politique internationale qui l’établissaient n’étaient pas bien difficiles à discerner, à aucun instant les chancelleries occidentales n’ont pensé que le risque d’un Tien An Men bis était à prendre en considération), toutes les soupapes ont été ouvertes – une sorte de règle du jeu implicite était établie – l’armée chinoise ne prendrait pas la relève de la police de Hong Kong, on ne tirerait pas dans le tas, les tanks ne sillonneraient pas les avenues de la cité, il n’y aurait pas de bain de sang. Et cela devint un grand jeu vidéo, avec ses règles et son acharnement…

Comme dans tout soulèvement, une « scène » prit forme, où chacun se trouva convié à jouer son rôle et à le prendre à cœur, à le jouer jusqu’au bout. Il importait donc, pour que la pièce soit bonne, que les occupants de la PolyU résistent « jusqu’au bout », qu’ils débordent d’imagination dans l’invention de formes d’autodéfense, qu’ils se disent aussi, bien sûr, prêts à mourir pour la cause – c’est la règle dans ce genre de drame. Mais toute la différence avec les autres mouvements qui, dans le même temps secouaient des pays sur à peu près tous les continents, c’est que les mouvementés de Hong Kong, eux, avaient toutes les raisons de tirer des traites sur leur (relative, bien sûr, ils ont bel et bien pris des coups) immunité – pas de snipers embusqués, pas de mitrailleuses, pas de véhicules blindés dans les rues, pas de tortures à la chaîne et de morts suspectes dans les commissariats, pas de disparitions. Et pendant ce temps, 420 morts en Irak, plusieurs dizaines au Chili, et des morts aussi en Bolivie, en Colombie, à peine les mouvements amorcés… Et craignons le pire pour ce qui s’annonce en Algérie.

Il faut toujours en prendre et en laisser dans la façon dont les soulèvements, les révolutions se racontent à eux-mêmes et dans l’histoire qu’ils racontent au monde. On retrouve dans la séquence Hong Kong l’effet des mêmes puissances imaginaires que dans le soulèvement étudiant de Mai 68 – le même type de récit d’un déchaînement de la violence de l’Etat (« CRS-SS ! »), alors même qu’historiquement, Mai 68, c’est surtout, dans l’histoire française post-révolutionnaire, l’interruption du cycle des soulèvements s’achevant sur des bains de sang et, socialement, une répression très différenciée – la quasi totalité des victimes de la répression policière sont tuées aux portes des usines et pas sur les barricades, au Quartier latin.

Dans le même sens, ceux qui s’indignent de la violence indiscriminée du pouvoir chinois en mettant bout à bout la répression des manifestations à à Hong Kong, celle que subissent les Ouïgours, Falong Gong et le reste feraient bien de s’arrêter un instant, précisément, sur la différence si flagrante entre le sort réservé aux premiers et aux seconds : aucune commune mesure entre l’absurde programme d’éradication des tentations séparatistes, la lutte contre l’Islam entreprise sur un mode distinctement néo-colonial, le tout dopé par des préjugés ethniques, tel qu’il a été mise en place au Xinjiang, incluant les internements massifs dans de pseudo-camps de « rééducation », et le traitement policier en dépit de tout retenu de l’émeute à Hong Kong. Cette différence correspond tout à fait à celle qui nous est familière, entre la manière dont se comporte la police dans les quartiers où habite une population racisée et ceux, blancs, des centres-ville. Envers et contre tout, les émeutiers de Hong Kong demeurent immunisés par le statut de leur métropole, qui fait d’eux une espèce protégée.

Dans la séquence présente, le discours des droits de l’homme et de la promotion de la démocratie contre les nouveaux totalitaires, contre l’hydre du terrorisme et les États décrétés voyous (Iran, Corée du Nord…), discours amplement capté par l’administration états-unienne, tend de plus en plus distinctement à fonctionner comme un discours de réarmement de l’Occident contre tout ce qui met en péril son hégémonie. Hong Kong est, à cet égard, un cas d’école. Ceci n’exclut pas que, dans d’autres configurations particulières, d’autres topographies, le motif des droits de l’homme, voire de la défense des institutions et droits démocratiques puisse continuer d’armer les résistances à la violence du pouvoir et du capital, mais les choses n’en sont pas moins distinctes : dans l’état présent du monde, ce discours est hégémonisé comme jamais par les défenseurs de l’Occident et, plus précisément, par la contre-révolution trumpienne. Il faut avoir exploré jusqu’au bout cette incongruité, cette obscénité, pour saisir ce qui est en jeu dans la séquence Hong Kong.

On pourra toujours dire qu’avec tout ça, cette Histoire qui, au présent, renvoie la jeunesse soulevée de Hong Kong à l’impasse de son mouvement a la main un peu lourde. Assurément, mais on a vu pire tout au long du XXe siècle. Et prendre en compte les éléments de réalité dont est faite la configuration dans laquelle se situe cette séquence et statuer que ce mouvement n’a pas de pacte avec l’émancipation, c’est tout autre chose que dire, comme le faisaient ceux qu’inspirait (ils furent nombreux, et certains de fort bonne réputation), la philosophie stalinienne de l’Histoire : on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs. Ce n’est pas ce genre d’apologie de l’Histoire terroriste qui inspire la position que je soutiens ici mais, plus simplement, le désir de ne pas perdre le fil de l’émancipation, fût-ce dans une situation embrouillée où tout porte à la désorientation.


Article publié le 09 Déc 2019 sur Lundi.am