En 1997, Hong Kong, ancienne colonie britannique, était rétrocédée à la République Populaire de Chine, tout en conservant un système politique et légal distinct. En février 2019, un projet de loi impopulaire a vu le jour, qui devait permettre l’extradition des « délinquants fugitifs » vers les pays avec lesquels Hong Kong ne disposait pas d’accords d’extradition préexistants – parmi lesquels la Chine continentale. Le 9 juin, plus d’un million de personnes sont descendues dans la rue en opposition à ce projet de loi ; le 12 juin, des affrontements ont eu lieu entre les manifestants et la police ; le 16 juin, 2 millions de personnes ont participé à l’une des plus grandes manifestations de l’histoire de la ville. L’entretien qui suit avec un collectif anarchiste de Hong Kong explore le contexte de ce mouvement. Nos correspondants tirent les enseignements de plus d’une décennie de mouvements sociaux pour appréhender les motivations qui animent les participants de ce mouvement, et explorer les nouvelles formes d’organisation et la subjectivation qui définissent cette nouvelle séquence de lutte.

Aux Etats-Unis, les luttes populaires les plus récentes ont pris consistance autour de la résistance à Donald Trump et à l’extrême droite. En France, le mouvement des Gilets Jaunes a fait s’affronter dans la rue anarchistes, gauchistes et nationalistes d’extrême droite, aussi bien contre le gouvernement centriste de Macron, que les uns aux autres. A Hong Kong, on trouve un mouvement social qui s’oppose à un état gouverné par la gauche autoritaire. Quelles sont les difficultés auxquelles doivent faire face les opposants au capitalisme et à l’état dans ce contexte ? Comment déborder les nationalistes, les néolibéraux et les pacifistes qui cherchent à prendre le contrôle et à exploiter nos mouvements ?

Alors que la Chine étend son emprise, en compétition avec les Etats-Unis et l’Union Européenne pour une hégémonie mondiale, il est important d’expérimenter des modèles de résistance contre le modèle politique qui accompagne cette emprise, tout en prenant soin d’empêcher les néolibéraux et les réactionnaires de tirer profit de l’opposition populaire à la gauche autoritaire. Les anarchistes hongkongais ont une position particulière dans cette situation, ce qui leur donne une perspective singulière.

La « Gauche » est institutionnalisée et impuissante à Hong Kong. Les libéraux « scholaristes » [1] et la droite citoyenniste ont la mainmise sur les discours qui apparaissent lorsqu’un mouvement de contestation prend forme, en particulier quand cela concerne la Chine continentale.

Dans la lutte contre le projet de loi d’extradition, l’escalade de radicalité des tactiques employées a-t-elle rendu compliquées la représentation et la gestion du mouvement par ces factions ? La révolte a-t-elle dépassé ou sapé leur capacité à façonner le discours ? Les luttes de ces derniers mois annoncent-elles des événements similaires à l’avenir, ou cela était-il déjà un thème sous-jacent présent dans les luttes populaires à Hong Kong ?

Nous pensons qu’il est important que tout le monde comprenne que ce qui s’est passé jusqu’à présent ne peut pas vraiment être nommé « mouvement ». Il est beaucoup trop tôt pour cela. A l’inverse du « Mouvement des parapluies », qui a assez vite échappé au contrôle de ses architectes fondateurs (les intellectuels qui ont annoncé « Occupy Central With Love and Peace » [2] un an plus tôt), tout en adhérant en grande partie aux principes citoyennistes et pacifistes qu’ils mettaient en avant, il n’y a eu ni fil conducteur reliant tous les événements qui ont eu lieu jusqu’à présent, ni crédo fondateur qui autoriserait – ou sanctifierait – certaines formes d’actions tout en en condamnant d’autres, et qui auraient pour but d’offrir une façade spectaculaire et exemplaire prête à être photographiée et diffusée dans le monde entier.

Pour faire une réponse rapide, on peut dire que jusqu’à présent, personne n’a de légitimité à parler au nom du mouvement. Tout le monde tente d’appréhender et de saisir les termes de cette subjectivité naissante qui prend forme sous nos yeux, maintenant que les leaders des tendances que tu as mentionnées ont été écrasés et marginalisés. Cela inclut la fraction « scholariste » des étudiants, désormais appelée « Demosisto », et les « nativistes » de droite, ces deux groupes ayant été disqualifiés de participer au conseil législatif après avoir été élus.

Tout au long de cet entretien, nous tenterons de décrire nos propres intuitions autour de cette forme embryonnaire de subjectivité et des conditions qui l’ont fait apparaître. Mais ce ne sont que des hypothèses. Nous pouvons dire que cela émerge d’un champ où les protagonistes visibles et reconnus des séquences précédentes, parmi lesquels les partis politiques, les corps étudiants et les groupes de droite et populistes, ont tous été vaincus et discrédités. C’est un champ peuplé d’ombres, hanté par des échos et des murmures. A l’heure qu’il est, le centre de la scène politique reste vide.

Cela signifie que les modes de compréhension les plus courants « par défaut » sont invoqués pour remplir ce vide. Il apparaît souvent que l’on répète la même séquence qui s’est déroulée lors du Mouvement des Parapluies :

  • Déploiement de force révoltant par la police
  • Indignation publique qui prend la forme de grandes manifestations suivies par des occupations, organisées et présentées comme des démonstrations de vertu civique moralisatrice
  • Ces occupations se sclérosent sous la forme de campements dont les occupants sont tendus, paranoïaques et puritains, et dans lesquels les comportements sont contrôlés pour ne pas dévier de la règle établie
  • Le mouvement s’effondre, donnant lieu à cinq ans de désenchantement parmi les jeunes, qui n’ont pas les moyens de concevoir leur échec à obtenir le suffrage universel comme autre chose qu’une défaite abjecte.

Bien entendu, il ne s’agit que d’une description sommaire du Mouvement des Parapluies d’il y a cinq ans – et malgré cette sclérose, il y a eu une quantité considérable de « débordements » : des pratiques et des rencontres nouvelles et émancipatrices dont le discours officiel est incapable de rendre compte. Il est nécessaire de répertorier ces expériences, mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Ce à quoi nous faisons face maintenant est un exercice de mystification, par lequel les protocoles qui se déploient à chaque fois que le tissu social entre en crise viennent barrer toutes les possibilités qui s’ouvrent. Il serait cependant prématuré de suggérer que c’est ce qui est sur le point d’arriver.

Au cours de nos lectures sommaires et souvent extrêmement déplaisantes des media occidentaux d’extrême gauche, nous avons remarqué que bien trop souvent, l’intelligence est victime de notre penchant à faire rentrer telle ou telle lutte dans des cases familières. Une grande partie des « analyses » tombent dans deux catégories : soit l’acclamation enflammée de la puissance de l’intelligence prolétarienne, soit la dénonciation cynique de sa récupération populiste. Aucun de nous n’a la patience de suspendre notre jugement sur quelque chose que nous n’entendons pas, et nous nous précipitons sur la moindre opinion qui formalise cette masse d’information insaisissable en une catégorie facilement compréhensible et assimilable, pour pouvoir ensuite exprimer notre soutien ou notre appréhension.

Nous n’avons pas vraiment de réponse pour quiconque souhaiterait savoir s’ils doivent se soucier de ce qui se passe à Hong Kong plutôt qu’à ce qui se passe en France, en Algérie ou au Soudan. Mais nous sommes prêts à discuter avec ceux qui veulent comprendre ce qui se passe et développer une meilleure compréhension de cette ville. Bien que nous ne partagions pas leur vision politique et que nous trouvons problématiques certains des faits qu’ils présentent, nous sommes d’accord avec la couverture des événements de Hong Kong faite par Ultra, Nao et Cuang depuis plusieurs années dans le monde anglophone. L’article de Ultra sur le Mouvement des Parapluies est probablement le meilleur récit actuellement disponible sur cet événement.

Notre banderole dans les manifestations, généralement en tête de cortège. On peut y lire “Il n’y pas de ‘bons citoyens’, seulement des criminels potentiels.” Cette banderole fut faite en réponse à la propagande diffusée par les groupes politiques pro-Pékin à Hong Kong, qui assurait aux “bons citoyens” que les mesures d’extradition ne menaçaient pas ceux qui faisaient preuve de bon sens et qui se contentaient de s’occuper de leurs affaires.

Si l’on entend « la gauche » comme un sujet politique qui situe les questions de lutte des classes et de travail au centre de sa politique, il n’est pas certain qu’une telle chose existe à Hong Kong. Bien entendu, certain de nos amis écrivent de très bon blogs, et il existe quelques petits groupes qui correspondent à cette description. Évidemment, tout le monde parle des écarts de richesse, de la pauvreté endémique, de la classe capitaliste, et du fait que nous sommes tous des “打工仔” (des gens qui ont des petits boulots) qui luttent pour leur survie. Mais presque partout ailleurs, la forme principale de subjectivité et d’identification à laquelle tout le monde souscrit est l’idée que la citoyenneté est une communauté nationale. Il s’ensuit que cette appartenance imaginée se fonde sur une négation, une exclusion, et une démarcation du continent. Vous pouvez imaginer la torture que c’est de voir ces t-shirts “Je suis Hongkongais, pas Chinois !” dans le métro, ou d’entendre le slogan “Hong Kongers add oil !” (En gros, “Bravo Hong Kong !”) scandé ad nauseam tout l’après-midi lors des dernières manifestations.

Cela intéressera les lecteurs de l’étranger de savoir que le mot “gauche” à Hong Kong a deux connotations. Évidemment, pour la génération de nos parents et grands-parents, “Gauche” veut dire “Communiste”. Et c’est pourquoi “Gauche” peut désigner tout aussi bien un homme d’affaires membre du parti, qu’un politicien pro-establishment et ouvertement pro-Chine. Pour les plus jeunes, le mot “Gauche” est surtout stigmatisant (souvent conjugué avec “plastique”, un mot qui ressemble à “connard” en cantonais) et est associé à une génération antérieure d’activistes, qui étaient impliqués dans la séquence précédente de luttes sociales – parmi lesquelles l’opposition à la démolition du Queen’s Pier dans Central (le quartier d’affaires de Hong Kong), les luttes contre la construction d’une ligne de train à grande vitesse entre le nord-est de Hong Kong et la Chine, et contre la destruction de grandes étendues de terres agricoles dans les territoires du Nord-Est. Toutes ces luttes ont fini en défaites démoralisantes. Ces mouvements étaient souvent menés par des porte-paroles qui parlaient bien – des artistes ou des représentants d’ONG qui avaient formé des alliances tactiques avec les progressistes dans le mouvement pan-démocratique. La défaite de ces mouvements, due à leur réticence à soutenir l’action directe et à leurs appels à la patience et à des négociations avec les autorités, est maintenant attribuée à cette génération d’activistes. Toute la rage et la frustration de ces jeunes qui sont devenus adultes à cette période, et qui ont suivi les injonctions de ces figures de proue qui leur ordonnaient de se disperser alors que sous leurs yeux se déroulait une énième défaite, une démonstration de plus de passivité orchestrée, a progressivement effectué un virage à droite. Même les organisations étudiantes du secondaire et universitaires, qui étaient traditionnellement ancrées au centre-gauche et progressistes, sont devenues explicitement nationalistes.

Un principe crucial parmi cette génération, qui a émergé d’une accumulation de déceptions et d’échecs, est une focalisation sur l’action directe, et par conséquent un refus des “discussions par petits groupes”, du “consensus” et ce genre de choses. C’est un thème qui a d’abord apparu dans le mouvement des parapluies, particulièrement dans le campement de Monk Kok, où les possibilités étaient les plus riches, mais où malheureusement la droite a également réussi à s’implanter solidement. La méfiance envers la génération précédente demeure répandue. Par exemple, l’après-midi du 12 juin, en plein milieu des affrontements entre policiers et manifestants, plusieurs membres d’un parti social-démocrate existant depuis longtemps ont entrepris de relayer des informations par micro à ceux en première ligne, leur indiquant où se replier en cas de fuite, quels trous venir boucher sur le front, et autres informations semblables. A cause de cette méfiance des partis, des politiciens, des activistes professionnels et de leurs intentions cachées, beaucoup ont ignoré ces instructions et s’en sont plutôt remis au bouche à oreille ou aux groupes de messagerie en ligne. [3]

Il n’est pas exagéré de dire que le mythe fondateur de cette ville est que des réfugiés et des dissidents ont fui la persécution communiste pour construire une oasis de richesse et de liberté, une forteresse de libertés civiles protégées par l’État de droit. Considérant cela, d’un point de vue terre à terre, on peut dire que beaucoup à Hong Kong se voient déjà comme étant eux-mêmes en révolte, par leur façon de vivre et par les libertés dont ils jouissent – et qu’ils considèrent cette identité, aussi vide et ténue soit-elle, comme une propriété à défendre à tout prix. Il va sans dire qu’une grande partie de la “richesse” écologique réelle qui constitue cette ville — ses quartiers les plus intéressants (et souvent les plus pauvres), tout un tas de clubs informels, de studios, d’habitations dans les bâtiments industriels, de terres agricoles dans les territoires du Nord Est, de villages fortifiés historiques et de districts ruraux — se font piller et détruire morceau par morceau par l’état et les promoteurs privés, le tout dans l’indifférence assourdissante de ces citoyens indignés.

En tout cas, si les libéraux parviennent à déployer leur rhétorique de guerre froide à propos du besoin de défendre les libertés civiles et les droits humains face à la Marée Rouge, et si les appels populistes de droite à défendre l’intégrité de notre identité gagnent en popularité, c’est pour ces raisons historiques aux racines profondes et plutôt banales. Observons le timing de cette lutte, comment elle a explosé lorsque des images de la police en train de brutaliser et d’arrêter de jeunes étudiants sont devenus virales — comme une répétition parfaite du prélude au mouvement des parapluies. Cela s’est passé à moins d’une semaine de la veillée aux bougies annuelle en mémoire des morts du massacre de Tiananmen le 4 juin 1989, une date dont on se souvient à Hong Kong comme le jour où les chars ont été envoyés sur les étudiants rassemblés pacifiquement pour défendre les libertés civiles. Il est impossible de trouver les mots pour rendre compte de la profondeur de cette blessure, de ce traumatisme, et de sa place dans la psyché populaire ; ce parallèle a été le plus frappant quand des milliers de mères se sont rassemblées, comme un miroir presque parfait des mères de Tiananmen, pour faire le deuil en public de l’avenir de leurs enfants, dorénavant éclipsé par l’ombre du monolithe communiste. Il est stupéfiant de penser que la police a — pas une, mais deux fois — brisé le plus grand des tabous : ouvrir le feu sur les jeunes.

A la lumière de ces événements, il serait naïf de suggérer qu’il s’est passé quoi que ce soit de significatif montrant un relâchement de l’emprise des libéraux « scholaristes » et des citoyennistes de droite sur le discours. Ces deux factions sont simplement le symptôme d’un problème sous-jacent, les aspects d’une idéologie qui doit être attaquée et démantelée en pratique. Nous devrions peut-être aborder ce qui se passe en ce moment avec une sorte de psychanalyse en public, qui révélerait la psychopathie de notre ville aux yeux de tous, et voir les actions dans lesquelles nous nous engageons collectivement comme l’opportunité d’affronter les traumatismes, les manies et les complexes obsessionnels ensemble. Bien qu’il soit indubitablement malheureux que l’élan et le moral de cette lutte soit entretenu, à travers tout le spectre social, par une constante invocation du peuple de “Hong Kong”, encouragé à protéger sa maison à tout prix, et alors que cette unanimité profondément troublante recouvre de nombreux problèmes [4], nous acceptons le tumulte et les calamités de notre temps, le besoin d’intervenir dans des circonstances que nous ne choisissons jamais. Aussi sinistres que les choses peuvent sembler, cette lutte offre la possibilité de nouvelles rencontres et d’élaboration de nouvelles grammaires.

Tag vu sur l’occupation de la route à Admiralty, non loin sièges gouvernementaux. On y lit “Emmène une bombe de peinture avec toi, c’est un remède contre la rage canine”. A Hong Kong, on traite souvent les flics de “chiens”. Photo par WWS de Tak Cheong Lane Collective.
Qu’est-il arrivé au discours civique dans l’interlude entre le mouvement des parapluies et maintenant ? S’est-il contracté ou étendu ? S’est-il désagrégé, transformé ?
C’est une question intéressante. Peut-être que l’élément le plus significatif que nous pouvons rapporter sur la séquence en cours est que, étonnamment, quand une petite frange de manifestants a tenté de faire irruption dans le conseil législatif le 9 juin, après une journée de manifestations, cela n’a pas été universellement condamné comme un acte insensé, ou pire, comme l’œuvre de la Chine ou d’agents provocateurs. Il faut se souvenir que les 9 et 12 juin, lors des deux tentatives d’irruption dans le bâtiment du conseil législatif, l’assemblée législative ne tenait pas séance ; les gens tentaient de rentrer dans un bâtiment vide.

Bien que nous ayons des doutes quant à l’efficacité d’une telle action [5], cela reste extraordinaire, considérant le fait que la dernière tentative, lors d’une manifestation contre les projets immobiliers dans les territoires du Nord Est peu de temps avant le mouvement des parapluies, a eu lieu pendant que les délibérations de l’assemblée étaient en cours, et a été largement condamnée ou ignorée [6]. Certains pourraient suggérer que l’héritage du mouvement Sunflower à Taiwan reste une grande inspiration pour beaucoup ici ; d’autres pourraient dire que la menace d’une annexion chinoise pousse le public à prendre des mesures désespérées, qu’ils condamneraient en d’autres circonstances.

Le 12 juin après-midi, quand des dizaines de milliers de personnes se sont soudainement retrouvées attaquées par la police anti-émeute, et se bousculaient pour échapper aux barrages de balles en caoutchouc et de lacrymos, personne n’a condamné les escadrons masqués en première ligne, qui se battaient contre les cordons de la police et éteignaient les bombes lacrymogènes dès qu’elles touchaient le sol. Un fossé visiblement insurmontable a toujours existé entre les manifestants dits « pacifiques » (que la majorité d’entre nous qualifie péjorativement de « connards de non violents rationnels pacifiques ») et les manifestants dits « belliqueux » qui croient en l’action directe. Chaque côté a tendance à regarder l’autre avec mépris.

Manifestants transportant du matériel pour construire des barricades. Le tag sur le mur pourrait être approximativement (et librement) traduit en « On déconne pas avec les Hongkongais ». Photo par WWS, Tak Cheong Lane Collective.

Le forum en ligne Lihkg a servi de lieu central pour que les jeunes puissent s’organiser, échanger des blagues politiques, et faire circuler des informations concernant la lutte. Pour la première fois, toute une partie des fils du site a été consacrée à combler ce fossé, ou au moins à entretenir un certain respect pour ceux qui ne font rien d’autre que de venir pour les manifestations tous les dimanches — ne serait-ce que parce que les défilés qui rassemblent des millions de personnes et qui paralysent temporairement certaines parties de la ville sont très importants, aussi ennuyeux qu’ils puissent être en réalité. La dernière fois que les manifestations ont atteint cette ampleur, un chef de l’exécutif a démissionné et un amendement concernant la liberté d’expression fut mis de côté. Toutes sortes de groupes essayent d’inventer une manière de contribuer à la lutte, et la plus remarquable de toutes est celle de la congrégation des chrétiens, qui se sont rassemblés devant les lignes de police lors du conseil législatif, chantant le même hymne sans répit pendant une semaine et demie. Cet hymne est devenu un refrain qui résonnera probablement dans des luttes futures, pour le meilleur ou pour le pire.

Est-ce qu’il y a des ouvertures claires ou des lignes de fuites dans ce mouvement permettant des interventions qui saperaient le pouvoir de la police, de la loi, du marché, sans produire un sujet militant qui peut être identifié et excisé ?
Il est difficile de répondre à cette question. En dépit du fait que les prolétaires composent la vaste majorité de la population qui porte cette lutte — prolétaires dont les vies leur sont volées par des petits boulots sans âme, qui sont forcés de dépenser une part toujours plus grande de leurs salaires dans des loyers qui continuent de s’envoler à cause des projets de gentrification globale entrepris par des représentants de l’état et des promoteurs immobiliers privés (qui sont souvent les mêmes personnes) — nous devons nous rappeler que « le capitalisme du libre marché » est considéré par beaucoup comme un trait caractéristique de l’identité culturelle de Hong Kong, qui le distinguent du capitalisme « rouge » géré par le Parti Communiste. Ce qui existe actuellement à Hong Kong, pour certaines personnes, est loin d’être idéal ; quand on dit « les riches », cela évoque des images de monopoles contrôlés par des magnats — de cartels et de flatteurs communistes ayant formé un sombre pacte avec le Parti pour se nourrir du sang des pauvres.
Alors, comme le peuple souhaite ardemment un gouvernement et des institutions qu’il pourra véritablement appeler « le sien » — oui, même la police — il désire un capitalisme qu’il pourra enfin appeler « le sien », un capitalisme libéré de la corruption, de la chicanerie politique, et tout ce qui va avec. Il est facile d’en rire, mais comme n’importe quelle communauté regroupée autour d’un mythe fondateur de pionniers fuyant la persécution et bâtissant une terre de liberté et d’abondance au prix de sacrifices et de dur labeur … c’est facile de comprendre pourquoi cette idée fixe a une telle emprise sur l’imagination.
C’est une ville qui défend férocement l’initiative entrepreneuriale, l’entreprise privée, et qui considère n’importe quelle forme d’arnaque comme un mode de vie, une tactique pour des gens qui luttent bec et ongles pour leur survie. Ce sinistre sens de la vie comme survie est omniprésent dans nos discours ; lorsque l’on parle de « travailler », on utilise le terme « 搵食 », qui veut littéralement dire « chercher son prochain repas ». Ça explique pourquoi les manifestants ont traditionnellement bien pris garde d’éviter l’aliénation des masses laborieuses par certaines actions, comme le blocage de routes empruntées par des bus ramenant des travailleurs chez eux.
Bien que nous comprenions qu’une grande part de nos vies est occupée et consumée par le travail, personne n’ose proposer le refus du travail, pour faire face à l’indignité d’être traité comme des producteurs-consommateurs sous la domination de la marchandise. Les policiers sont fustigés pour être les laquais d’un empire diabolique et totalitaire, plutôt que pour être ce qu’ils sont réellement : les soldats du régime de la propriété.
Ce qui est nouveau dans la situation actuelle c’est que beaucoup de gens acceptent désormais que des actes de solidarité avec la lutte, aussi petits soient-ils [7] puissent mener à une arrestation, et ils sont préparés à suivre cette ligne vacillante entre légalité et illégalité. Il n’est pas exagéré de dire que nous sommes témoins de l’apparition d’une génération préparée à l’emprisonnement, quelque chose qui était formellement réservé aux « activistes professionnels » en première ligne des mouvements sociaux. En même temps, il n’existe pas de discussion concernant ce qu’est la force de la loi, comment elle opère, ou sur la légitimité de la police et de la prison comme institutions. Les gens sentent simplement qu’ils ont besoin d’employer des mesures qui transgressent la loi afin de préserver son caractère sacré, qui a été violé et déshonoré par les cowboys de la corruption communiste.
Cependant, il est important de noter que c’est la première fois que des propositions de grève dans des secteurs variés et des grèves générales ont été mises en avant concernant un problème qui, à sa surface, est sans rapport avec le travail.
Nos amies dans le cortège « Femmes au foyer contre les extraditions » (Housewives Against Extradition) pendant la marche du 9 juin. La photo montre un groupe de femmes au foyer et de tantes, dont beaucoup d’entre elles étaient dans la rue pour la première fois. Photo par WWS, Tak Cheong Lane Collective
Comment les barricades et les occupations comme celles d’il y a quelques jours se reproduisent dans le contexte de Hong Kong ?
Les barricades sont d’usage à présent. A chaque fois que des gens se réunissent en masse et prévoient d’occuper un certain territoire pour établir un front, des barricades sont érigées rapidement et efficacement. Il y a le sentiment insidieux que les occupations deviennent une routine futile, physiquement éprouvante et finalement inefficace. Ce qui est intéressant dans cette lutte c’est que les gens passent vraiment beaucoup de temps à réfléchir à ce qui « fonctionne », ce qui demande le moins de dépense d’énergie et qui accomplit le maximum d’effets pour paralyser des parties de la ville ou interrompre la circulation, plutôt que ce qui est le plus attrayant moralement pour un « public » imaginé qui regarderait tout depuis la sécurité de son salon — ou même, réciproquement ce qui « fait » plus militant.
Il y a eu beaucoup de propositions populaires pour des actions quotidiennes « non coopératives » comme bloquer tout un wagon de métro en coordonnant des groupes d’amis pour remplir les voitures de gens et de bagages pour toute une après-midi, ou supprimer des comptes bancaires et retirer des économies de comptes d’épargne pour créer de l’inflation. Certains ont diffusé des idées sur comment éviter de payer ses impôts pour le reste de sa vie. Ça peut sembler peu, mais ce qui est intéressant c’est la circulation acharnée de suggestions venant de toutes sortes de milieux, de gens avec des types de compétences variées, à propos de comment les gens peuvent agir de leur propre initiative depuis là où ils vivent ou travaillent et dans leurs vies de tous les jours, plutôt que d’imaginer « la lutte » comme quelque chose de mené uniquement dans les rues par une jeunesse masquée et valide physiquement.
Quelles que soient les critiques qu’on pourrait avoir sur ce qui s’est passé jusqu’ici, ce formidable exercice d’intelligence collective est vraiment incroyablement impressionnant — une action peut être proposée dans un groupe de messagerie ou sur un fil de forum anonyme, quelques personnes s’organisent pour le faire, et c’est fait sans chichi ou fanfare. Les formes circulent et se multiplient par les différents groupes qui les essayent et les modifient.
A l’Ouest, des léninistes et des marxistes voient dans ce soulèvement des « opérations de guerre psychologiques de la CIA » ou « la révolution de couleur soutenue par l’Occident ». Est-ce que les forces hégémoniques à Hong Kong ont invoqué ce thème de « l’agitateur venu de l’étranger » dans leur récit des événements ?
En fait, c’est la ligne officielle de la cheffe de l’exécutif, qui a répété qu’elle voyait les événements des dernières semaines comme des comportements émeutiers incités par des intérêts étrangers souhaitant mener une « révolution de couleur » dans la ville. Il n’est pas sûr qu’elle redirait cette phrase aujourd’hui maintenant qu’elle s’est excusée publiquement pour avoir « créé des contradictions » et de la discorde avec ses décisions, mais le résultat est le même — c’est hilarant que les staliniens partagent exactement la même opinion que notre cheffe d’état.

Ce n’est un secret pour personne que des ONG, partis, thinktanks pro-démocratie reçoivent des fonds américains. Ce n’est pas une sorte de théorie conspirationniste occulte en laquelle seuls les staliniens croient. Mais ces types-là suggèrent que la plateforme qui coordonne les manifestations — une vaste alliance de partis politiques, ONG et affiliés — est aussi le fer de lance idéologique et l’architecte du « mouvement », ce qui est simplement un malentendu colossal. Cette plateforme a été largement dénoncée, discréditée, et moquée par les tendances « action directe » qui se forment tout autour de nous, et ce n’est que récemment, comme nous l’avons dit plus haut, qu’il existe des fils sur Internet leur offrant légèrement à contrecœur une louange indirecte pour leur capacité à coordonner des manifestations qui arrivent à accomplir quelque chose. Si seulement les staliniens arrêtaient de traiter tout le monde comme des moutons néocoloniaux décérébrés agissant secrètement pour le compte des services de renseignements de l’impérialisme occidental.

Cela étant dit, nous serions malhonnêtes si nous omettions de mentionner que, avec les fils des forums discutant des bienfaits des tactiques d’action directe à l’étranger, il y a aussi des fils de discussion qui alertent tout le monde sur le fait que des voix à la Maison Blanche auraient exprimé leur désapprobation de la loi. Certains ont même fêté ça. Aussi, il existe une pétition vraiment farfelue qui circule sur Facebook qui demande à ce que des gens interpellent la Maison Blanche pour une intervention étrangère. Je suis sûr qu’on peut trouver ce genre de choses dans n’importe quelle lutte de cette échelle dans une ville non-occidentale. Il n’y a pas de preuve irréfutable qui confirmerait une manipulation impérialiste ; il y a des phénomènes de marge qui ne sont pas la force motrice des événements jusqu’à présent.

Est-ce qu’il y a des slogans, des néologismes, un nouveau jargon, des sujets de conversations populaires ou des phrases rigolotes qui ont émergés et qui sont particuliers à la situation ?
Oui, des tas, bien que nous ne sommes pas sûrs de la manière dont on pourrait les traduire. Mais la force qui génère ces memes, qui a inspiré tous ces stickers Whatsapp et Telegram et ces slogans, ce sont les forces de l’ordre.

Entre tirer dans les yeux des gens avec des balles en plastique, agiter leurs matraques dans tous les sens, et indistinctement balancer des bombes lacrymogènes à la tête ou l’entrejambe des gens, ils ont aussi trouvé le temps de prononcer quelques perles cultes qui ont fait leur chemin jusque sur nos tee-shirts. Un de ces « bons mots » c’est le plutôt malheureux et politiquement incorrect « salope libérale ». Dans le feu d’une escarmouche entre police et manifestants, un policier a appelé quelqu’un par ce qualificatif. Toutes nos insultes en cantonais tournent autour des organes génitaux masculins et féminins, malheureusement ; on a pas mal de mots pour les parties intimes. En cantonais, cette formulation ne sonne pas aussi sensée qu’en anglais. Dits ensemble en cantonnais, « salope » et « libérale » sont vraiment drôles.

Est-ce que ce soulèvement a des liens avec la révolution des boulettes de poissons [8] ou celles pour l’autonomie de Hong Kong datant d’il y a quelques années ?
La révolution des boulettes de poisson a été une leçon à plusieurs égards, surtout pour les gens comme nous, qui nous retrouvions être des spectateurs à l’écart des gens impliqués. Ça a été une explosion paroxystique de rage envers la police, un contrecoup complètement inattendu après l’effondrement du mouvement des parapluies. Un parti entier, les anciens chéris de la jeune droite de partout, « Hong Kong Indigenous », doit l’intégralité de sa carrière à ce soulèvement. Il se sont assuré que tout le monde sache qu’ils venaient, débarquant en uniforme et agitant leurs drapeaux bleu roi sur les lieux. Ils ont été élus, disqualifiés, et emprisonnés — un des membres centraux cherche désormais l’asile en Allemagne, où ses vues sur l’indépendance de Hong Kong se sont apparemment considérablement adoucies au contact des écolos allemands. C’est tout frais dans la mémoire de gens, qui savent désormais que l’invisibilité est cruciale.
Quel effet a eu la libération de Joshua Wong ?
Nous ne sommes pas sûrs à quel point les lecteurs d’outremer seront surpris de découvrir, après avoir peut-être regardé cet horrible documentaire Netflix sur Joshua Wong, que sa libération a été accueillie sans fanfare. Le parti Demosisto fait maintenant partie de la « gauche plastique » pour les nouvelles promotions des étudiants du secondaire.
Est-ce que les factions populistes fonctionnent comme une réelle force de récupération ?
Tout ce que nous avons écrit plus haut illustre comment, alors que la lutte continue d’échapper à l’emprise de tout groupe établi, parti ou organisation, son contenu est populiste par défaut. La lutte a atteint une grande échelle de diffusion et attiré un large panel d’acteurs ; et en ce moment même, elle continue de s’étendre. Mais on pense très peu au fait que beaucoup de ceux qui sont le plus évidemment et immédiatement affectés par la loi seront les gens dont le travail est de l’autre côté de la frontière — comme travailler avec, ou fournir de l’aide aux travailleurs de Shenzhen, par exemple.

Personne n’est entièrement sûr des réelles implications de la loi. Même les comptes rendus écrits par des avocats professionnels varient assez largement, et cela donne aux organes de presse qui se qualifient eux-mêmes de  » voix du peuple «  [9] suffisamment d’espace pour centrer l’ensemble de la question sur le simple problème de la mise en danger de l’autonomie constitutionnelle de Hong Kong, avec une ville entière en révolte contre l’imposition d’un état de surveillance globale.

En parcourant les forums et en conversant avec les gens sur le complexe gouvernemental, on pourrait penser que l’introduction de cette loi signifierait que l’expression de dissension en ligne ou l’envoi de messages répréhensibles à des amis en Chine continentale pourrait mener à une extradition. C’est loin d’être le cas, en tout cas selon la lettre de la loi. Mais les événements des dernières années, durant lesquelles des libraires de Hong Kong ont disparu pour avoir vendu des publications interdites sur le continent, et où des activistes de Hong Kong ont été retenus et interdits de communiquer lors de leur passage de la frontière, offrent peu d’espoir en un parti qui est déjà bien connu pour inventer des accusations et contrevenir à la lettre de la loi quand ça l’arrange. Qui sait ce qu’il pourra faire une fois qu’il aura une autorisation officielle.

La paranoïa se met invariablement en place dès que le sujet de la Chine fait surface. Le soir du 12 juin, quand les nuages de lacrymogènes ont commencé à se dissiper, le fondateur d’un groupe Telegram de plus de 10 000 membres activistes fut arrêté par la police, qui lui a ordonné de déverrouiller son téléphone. Son témoignage explique qu’il lui a été dit que même s’il refusait, ils hackeraient son téléphone. Plus tard, les JT ont révélé qu’il utilisait un téléphone Xiaomi au moment des faits. Cette info est devenue virale, avec beaucoup de gens qui commentaient son choix de téléphone comme étant à la fois osé et idiot, depuis qu’une légende urbaine raconte que les téléphones Xiaomi sont non seulement dotés d’une « backdoor » qui permet à Xiaomi d’accéder aux informations de n’importe lequel de ses téléphones et de contrôler ces informations, mais également que Xiaomi — en vertu de ses serveurs localisés en Chine — télécharge toutes les information stockées sur son cloud vers les bases de données des chefs de partis. Il est futile d’essayer de suggérer que les utilisateurs qui sont inquiets à propos de ce genre de choses peuvent prendre des mesures afin de sceller ces « backdoors », ou que la fuite d’informations en arrière-plan peut être détectée par une simple vérification de l’usage des données de son téléphone. Xiaomi est de fait considéré comme un outil de traçage communiste savamment conçu, et les arguments à ce propos ne sont plus techniques mais idéologiques, jusqu’à la superstition.

La dimension « post-vérité » de cette lutte, amplifiée par tous les facteurs psychopathologiques que nous avons énumérés plus haut, rend tout ce qui se passe d’autant plus déconcertant, et d’autant plus submergeant. Depuis si longtemps, le fantasme a été le moteur de la lutte sociale dans cette ville — le fantasme d’une communauté nationale, urbaine, libre-pensante, civilisée et partageant les libertés négatives fournies par la loi, le fantasme d’une démocratie électorale … À chaque fois que ces fantasmes affirmatifs sont mis en péril, ils sont défendus et mis en scène publiquement, en masse, et les ventes de « Je suis hongkongais » crèvent le plafond.

C’est ce qui donne à tout ce qui se passe une teinte incontestablement conservatrice et réactionnaire, malgré la radicalité et la décentralisation des nouvelles formes d’action. Tout ce que nous pouvons faire en tant que collectif, c’est chercher des façons de subvertir ce fantasme, d’exposer et démontrer sa vacuité dans la forme et le fond.

À l’heure actuelle, ça semble surréaliste que tout le monde autour de nous soit si certain, si au clair sur ce qu’il a besoin de faire — s’opposer à cette loi par tous les moyens disponibles — alors que les raisons pour le faire restent désespérément obscures. Peut-être doit on se contenter de cette opacité suffocante pour l’instant, dans cette phase qui repose sur plus d’action, moins de bavardages, sur le besoin incessant de se tenir au courant et d’agir sur le flux d’information qui accélère constamment autour de nous.

De bien des façons, ce que nous voyons arriver autour de nous est un accomplissement de ce dont nous avons rêvé pendant des années. Certains regrettent le « manque de direction politique », qu’ils voient comme une habitude nocive développée au fil d’années de mouvements ratés, mais la vérité c’est que ceux qui sont habitués à être des protagonistes des luttes, et nous nous incluons dedans en tant que collectif, ont été dépassés par les événements. Il n’est plus question d’une petite scène d’activistes concoctant un ensemble de tactiques et de programmes et essayant de les vendre au grand public. Le « public » agit tout autour de nous, échange des techniques sur des forums, élabore des manières d’échapper à la surveillance, d’éviter d’être arrêté à tout prix. Il est maintenant possible d’en apprendre plus sur l’affrontement avec la police en une après-midi que ce que nous avons appris en plusieurs années.

Au milieu de cette accélération effrénée, est-il possible d’imprimer un autre rythme, dans lequel nous pouvons engager une réflexion collective sur ce que nous sommes devenus, ce que nous devenons alors que nous nous précipitons tête baissée dans le tumulte ?

Comme toujours, on reste là, combattant aux côtés de nos voisins, cherchant ardemment des amis.

Déclarations écrites à la main par des manifestants, usées par la météo après une après-midi de grosse pluie. Photo par WWS, Tak Cheong Lane Collective

Article publié le 16 Sep 2019 sur Lundi.am