Septembre 16, 2019
Par Lundi matin
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En 1997, Hong Kong, ancienne colonie britannique, Ă©tait rĂ©trocĂ©dĂ©e Ă  la RĂ©publique Populaire de Chine, tout en conservant un systĂšme politique et lĂ©gal distinct. En fĂ©vrier 2019, un projet de loi impopulaire a vu le jour, qui devait permettre l’extradition des « dĂ©linquants fugitifs Â» vers les pays avec lesquels Hong Kong ne disposait pas d’accords d’extradition prĂ©existants – parmi lesquels la Chine continentale. Le 9 juin, plus d’un million de personnes sont descendues dans la rue en opposition Ă  ce projet de loi ; le 12 juin, des affrontements ont eu lieu entre les manifestants et la police ; le 16 juin, 2 millions de personnes ont participĂ© Ă  l’une des plus grandes manifestations de l’histoire de la ville. L’entretien qui suit avec un collectif anarchiste de Hong Kong explore le contexte de ce mouvement. Nos correspondants tirent les enseignements de plus d’une dĂ©cennie de mouvements sociaux pour apprĂ©hender les motivations qui animent les participants de ce mouvement, et explorer les nouvelles formes d’organisation et la subjectivation qui dĂ©finissent cette nouvelle sĂ©quence de lutte.

Aux Etats-Unis, les luttes populaires les plus rĂ©centes ont pris consistance autour de la rĂ©sistance Ă  Donald Trump et Ă  l’extrĂȘme droite. En France, le mouvement des Gilets Jaunes a fait s’affronter dans la rue anarchistes, gauchistes et nationalistes d’extrĂȘme droite, aussi bien contre le gouvernement centriste de Macron, que les uns aux autres. A Hong Kong, on trouve un mouvement social qui s’oppose Ă  un Ă©tat gouvernĂ© par la gauche autoritaire. Quelles sont les difficultĂ©s auxquelles doivent faire face les opposants au capitalisme et Ă  l’état dans ce contexte ? Comment dĂ©border les nationalistes, les nĂ©olibĂ©raux et les pacifistes qui cherchent Ă  prendre le contrĂŽle et Ă  exploiter nos mouvements ?

Alors que la Chine Ă©tend son emprise, en compĂ©tition avec les Etats-Unis et l’Union EuropĂ©enne pour une hĂ©gĂ©monie mondiale, il est important d’expĂ©rimenter des modĂšles de rĂ©sistance contre le modĂšle politique qui accompagne cette emprise, tout en prenant soin d’empĂȘcher les nĂ©olibĂ©raux et les rĂ©actionnaires de tirer profit de l’opposition populaire Ă  la gauche autoritaire. Les anarchistes hongkongais ont une position particuliĂšre dans cette situation, ce qui leur donne une perspective singuliĂšre.

La « Gauche Â» est institutionnalisĂ©e et impuissante Ă  Hong Kong. Les libĂ©raux « scholaristes Â» [1] et la droite citoyenniste ont la mainmise sur les discours qui apparaissent lorsqu’un mouvement de contestation prend forme, en particulier quand cela concerne la Chine continentale.

Dans la lutte contre le projet de loi d’extradition, l’escalade de radicalitĂ© des tactiques employĂ©es a-t-elle rendu compliquĂ©es la reprĂ©sentation et la gestion du mouvement par ces factions ? La rĂ©volte a-t-elle dĂ©passĂ© ou sapĂ© leur capacitĂ© Ă  façonner le discours ? Les luttes de ces derniers mois annoncent-elles des Ă©vĂ©nements similaires Ă  l’avenir, ou cela Ă©tait-il dĂ©jĂ  un thĂšme sous-jacent prĂ©sent dans les luttes populaires Ă  Hong Kong ?

Nous pensons qu’il est important que tout le monde comprenne que ce qui s’est passĂ© jusqu’à prĂ©sent ne peut pas vraiment ĂȘtre nommĂ© « mouvement Â». Il est beaucoup trop tĂŽt pour cela. A l’inverse du « Mouvement des parapluies Â», qui a assez vite Ă©chappĂ© au contrĂŽle de ses architectes fondateurs (les intellectuels qui ont annoncĂ© « Occupy Central With Love and Peace Â» [2] un an plus tĂŽt), tout en adhĂ©rant en grande partie aux principes citoyennistes et pacifistes qu’ils mettaient en avant, il n’y a eu ni fil conducteur reliant tous les Ă©vĂ©nements qui ont eu lieu jusqu’à prĂ©sent, ni crĂ©do fondateur qui autoriserait – ou sanctifierait – certaines formes d’actions tout en en condamnant d’autres, et qui auraient pour but d’offrir une façade spectaculaire et exemplaire prĂȘte Ă  ĂȘtre photographiĂ©e et diffusĂ©e dans le monde entier.

Pour faire une rĂ©ponse rapide, on peut dire que jusqu’à prĂ©sent, personne n’a de lĂ©gitimitĂ© Ă  parler au nom du mouvement. Tout le monde tente d’apprĂ©hender et de saisir les termes de cette subjectivitĂ© naissante qui prend forme sous nos yeux, maintenant que les leaders des tendances que tu as mentionnĂ©es ont Ă©tĂ© Ă©crasĂ©s et marginalisĂ©s. Cela inclut la fraction « scholariste Â» des Ă©tudiants, dĂ©sormais appelĂ©e « Demosisto Â», et les « nativistes Â» de droite, ces deux groupes ayant Ă©tĂ© disqualifiĂ©s de participer au conseil lĂ©gislatif aprĂšs avoir Ă©tĂ© Ă©lus.

Tout au long de cet entretien, nous tenterons de dĂ©crire nos propres intuitions autour de cette forme embryonnaire de subjectivitĂ© et des conditions qui l’ont fait apparaĂźtre. Mais ce ne sont que des hypothĂšses. Nous pouvons dire que cela Ă©merge d’un champ oĂč les protagonistes visibles et reconnus des sĂ©quences prĂ©cĂ©dentes, parmi lesquels les partis politiques, les corps Ă©tudiants et les groupes de droite et populistes, ont tous Ă©tĂ© vaincus et discrĂ©ditĂ©s. C’est un champ peuplĂ© d’ombres, hantĂ© par des Ă©chos et des murmures. A l’heure qu’il est, le centre de la scĂšne politique reste vide.

Cela signifie que les modes de comprĂ©hension les plus courants « par dĂ©faut Â» sont invoquĂ©s pour remplir ce vide. Il apparaĂźt souvent que l’on rĂ©pĂšte la mĂȘme sĂ©quence qui s’est dĂ©roulĂ©e lors du Mouvement des Parapluies :

  • DĂ©ploiement de force rĂ©voltant par la police
  • Indignation publique qui prend la forme de grandes manifestations suivies par des occupations, organisĂ©es et prĂ©sentĂ©es comme des dĂ©monstrations de vertu civique moralisatrice
  • Ces occupations se sclĂ©rosent sous la forme de campements dont les occupants sont tendus, paranoĂŻaques et puritains, et dans lesquels les comportements sont contrĂŽlĂ©s pour ne pas dĂ©vier de la rĂšgle Ă©tablie
  • Le mouvement s’effondre, donnant lieu Ă  cinq ans de dĂ©senchantement parmi les jeunes, qui n’ont pas les moyens de concevoir leur Ă©chec Ă  obtenir le suffrage universel comme autre chose qu’une dĂ©faite abjecte.

Bien entendu, il ne s’agit que d’une description sommaire du Mouvement des Parapluies d’il y a cinq ans – et malgrĂ© cette sclĂ©rose, il y a eu une quantitĂ© considĂ©rable de « dĂ©bordements Â» : des pratiques et des rencontres nouvelles et Ă©mancipatrices dont le discours officiel est incapable de rendre compte. Il est nĂ©cessaire de rĂ©pertorier ces expĂ©riences, mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Ce Ă  quoi nous faisons face maintenant est un exercice de mystification, par lequel les protocoles qui se dĂ©ploient Ă  chaque fois que le tissu social entre en crise viennent barrer toutes les possibilitĂ©s qui s’ouvrent. Il serait cependant prĂ©maturĂ© de suggĂ©rer que c’est ce qui est sur le point d’arriver.

Au cours de nos lectures sommaires et souvent extrĂȘmement dĂ©plaisantes des media occidentaux d’extrĂȘme gauche, nous avons remarquĂ© que bien trop souvent, l’intelligence est victime de notre penchant Ă  faire rentrer telle ou telle lutte dans des cases familiĂšres. Une grande partie des « analyses Â» tombent dans deux catĂ©gories : soit l’acclamation enflammĂ©e de la puissance de l’intelligence prolĂ©tarienne, soit la dĂ©nonciation cynique de sa rĂ©cupĂ©ration populiste. Aucun de nous n’a la patience de suspendre notre jugement sur quelque chose que nous n’entendons pas, et nous nous prĂ©cipitons sur la moindre opinion qui formalise cette masse d’information insaisissable en une catĂ©gorie facilement comprĂ©hensible et assimilable, pour pouvoir ensuite exprimer notre soutien ou notre apprĂ©hension.

Nous n’avons pas vraiment de rĂ©ponse pour quiconque souhaiterait savoir s’ils doivent se soucier de ce qui se passe Ă  Hong Kong plutĂŽt qu’à ce qui se passe en France, en AlgĂ©rie ou au Soudan. Mais nous sommes prĂȘts Ă  discuter avec ceux qui veulent comprendre ce qui se passe et dĂ©velopper une meilleure comprĂ©hension de cette ville. Bien que nous ne partagions pas leur vision politique et que nous trouvons problĂ©matiques certains des faits qu’ils prĂ©sentent, nous sommes d’accord avec la couverture des Ă©vĂ©nements de Hong Kong faite par Ultra, Nao et Cuang depuis plusieurs annĂ©es dans le monde anglophone. L’article de Ultra sur le Mouvement des Parapluies est probablement le meilleur rĂ©cit actuellement disponible sur cet Ă©vĂ©nement.

Notre banderole dans les manifestations, gĂ©nĂ©ralement en tĂȘte de cortĂšge. On peut y lire “Il n’y pas de ‘bons citoyens’, seulement des criminels potentiels.” Cette banderole fut faite en rĂ©ponse Ă  la propagande diffusĂ©e par les groupes politiques pro-PĂ©kin Ă  Hong Kong, qui assurait aux “bons citoyens” que les mesures d’extradition ne menaçaient pas ceux qui faisaient preuve de bon sens et qui se contentaient de s’occuper de leurs affaires.

Si l’on entend « la gauche Â» comme un sujet politique qui situe les questions de lutte des classes et de travail au centre de sa politique, il n’est pas certain qu’une telle chose existe Ă  Hong Kong. Bien entendu, certain de nos amis Ă©crivent de trĂšs bon blogs, et il existe quelques petits groupes qui correspondent Ă  cette description. Évidemment, tout le monde parle des Ă©carts de richesse, de la pauvretĂ© endĂ©mique, de la classe capitaliste, et du fait que nous sommes tous des â€œæ‰“ć·„ä»”â€ (des gens qui ont des petits boulots) qui luttent pour leur survie. Mais presque partout ailleurs, la forme principale de subjectivitĂ© et d’identification Ă  laquelle tout le monde souscrit est l’idĂ©e que la citoyennetĂ© est une communautĂ© nationale. Il s’ensuit que cette appartenance imaginĂ©e se fonde sur une nĂ©gation, une exclusion, et une dĂ©marcation du continent. Vous pouvez imaginer la torture que c’est de voir ces t-shirts “Je suis Hongkongais, pas Chinois !” dans le mĂ©tro, ou d’entendre le slogan “Hong Kongers add oil !” (En gros, “Bravo Hong Kong !”) scandĂ© ad nauseam tout l’aprĂšs-midi lors des derniĂšres manifestations.

Cela intĂ©ressera les lecteurs de l’étranger de savoir que le mot “gauche” Ă  Hong Kong a deux connotations. Évidemment, pour la gĂ©nĂ©ration de nos parents et grands-parents, “Gauche” veut dire “Communiste”. Et c’est pourquoi “Gauche” peut dĂ©signer tout aussi bien un homme d’affaires membre du parti, qu’un politicien pro-establishment et ouvertement pro-Chine. Pour les plus jeunes, le mot “Gauche” est surtout stigmatisant (souvent conjuguĂ© avec “plastique”, un mot qui ressemble Ă  “connard” en cantonais) et est associĂ© Ă  une gĂ©nĂ©ration antĂ©rieure d’activistes, qui Ă©taient impliquĂ©s dans la sĂ©quence prĂ©cĂ©dente de luttes sociales – parmi lesquelles l’opposition Ă  la dĂ©molition du Queen’s Pier dans Central (le quartier d’affaires de Hong Kong), les luttes contre la construction d’une ligne de train Ă  grande vitesse entre le nord-est de Hong Kong et la Chine, et contre la destruction de grandes Ă©tendues de terres agricoles dans les territoires du Nord-Est. Toutes ces luttes ont fini en dĂ©faites dĂ©moralisantes. Ces mouvements Ă©taient souvent menĂ©s par des porte-paroles qui parlaient bien – des artistes ou des reprĂ©sentants d’ONG qui avaient formĂ© des alliances tactiques avec les progressistes dans le mouvement pan-dĂ©mocratique. La dĂ©faite de ces mouvements, due Ă  leur rĂ©ticence Ă  soutenir l’action directe et Ă  leurs appels Ă  la patience et Ă  des nĂ©gociations avec les autoritĂ©s, est maintenant attribuĂ©e Ă  cette gĂ©nĂ©ration d’activistes. Toute la rage et la frustration de ces jeunes qui sont devenus adultes Ă  cette pĂ©riode, et qui ont suivi les injonctions de ces figures de proue qui leur ordonnaient de se disperser alors que sous leurs yeux se dĂ©roulait une Ă©niĂšme dĂ©faite, une dĂ©monstration de plus de passivitĂ© orchestrĂ©e, a progressivement effectuĂ© un virage Ă  droite. MĂȘme les organisations Ă©tudiantes du secondaire et universitaires, qui Ă©taient traditionnellement ancrĂ©es au centre-gauche et progressistes, sont devenues explicitement nationalistes.

Un principe crucial parmi cette gĂ©nĂ©ration, qui a Ă©mergĂ© d’une accumulation de dĂ©ceptions et d’échecs, est une focalisation sur l’action directe, et par consĂ©quent un refus des “discussions par petits groupes”, du “consensus” et ce genre de choses. C’est un thĂšme qui a d’abord apparu dans le mouvement des parapluies, particuliĂšrement dans le campement de Monk Kok, oĂč les possibilitĂ©s Ă©taient les plus riches, mais oĂč malheureusement la droite a Ă©galement rĂ©ussi Ă  s’implanter solidement. La mĂ©fiance envers la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente demeure rĂ©pandue. Par exemple, l’aprĂšs-midi du 12 juin, en plein milieu des affrontements entre policiers et manifestants, plusieurs membres d’un parti social-dĂ©mocrate existant depuis longtemps ont entrepris de relayer des informations par micro Ă  ceux en premiĂšre ligne, leur indiquant oĂč se replier en cas de fuite, quels trous venir boucher sur le front, et autres informations semblables. A cause de cette mĂ©fiance des partis, des politiciens, des activistes professionnels et de leurs intentions cachĂ©es, beaucoup ont ignorĂ© ces instructions et s’en sont plutĂŽt remis au bouche Ă  oreille ou aux groupes de messagerie en ligne. [3]

Il n’est pas exagĂ©rĂ© de dire que le mythe fondateur de cette ville est que des rĂ©fugiĂ©s et des dissidents ont fui la persĂ©cution communiste pour construire une oasis de richesse et de libertĂ©, une forteresse de libertĂ©s civiles protĂ©gĂ©es par l’État de droit. ConsidĂ©rant cela, d’un point de vue terre Ă  terre, on peut dire que beaucoup Ă  Hong Kong se voient dĂ©jĂ  comme Ă©tant eux-mĂȘmes en rĂ©volte, par leur façon de vivre et par les libertĂ©s dont ils jouissent – et qu’ils considĂšrent cette identitĂ©, aussi vide et tĂ©nue soit-elle, comme une propriĂ©tĂ© Ă  dĂ©fendre Ă  tout prix. Il va sans dire qu’une grande partie de la “richesse” Ă©cologique rĂ©elle qui constitue cette ville — ses quartiers les plus intĂ©ressants (et souvent les plus pauvres), tout un tas de clubs informels, de studios, d’habitations dans les bĂątiments industriels, de terres agricoles dans les territoires du Nord Est, de villages fortifiĂ©s historiques et de districts ruraux — se font piller et dĂ©truire morceau par morceau par l’état et les promoteurs privĂ©s, le tout dans l’indiffĂ©rence assourdissante de ces citoyens indignĂ©s.

En tout cas, si les libĂ©raux parviennent Ă  dĂ©ployer leur rhĂ©torique de guerre froide Ă  propos du besoin de dĂ©fendre les libertĂ©s civiles et les droits humains face Ă  la MarĂ©e Rouge, et si les appels populistes de droite Ă  dĂ©fendre l’intĂ©gritĂ© de notre identitĂ© gagnent en popularitĂ©, c’est pour ces raisons historiques aux racines profondes et plutĂŽt banales. Observons le timing de cette lutte, comment elle a explosĂ© lorsque des images de la police en train de brutaliser et d’arrĂȘter de jeunes Ă©tudiants sont devenus virales — comme une rĂ©pĂ©tition parfaite du prĂ©lude au mouvement des parapluies. Cela s’est passĂ© Ă  moins d’une semaine de la veillĂ©e aux bougies annuelle en mĂ©moire des morts du massacre de Tiananmen le 4 juin 1989, une date dont on se souvient Ă  Hong Kong comme le jour oĂč les chars ont Ă©tĂ© envoyĂ©s sur les Ă©tudiants rassemblĂ©s pacifiquement pour dĂ©fendre les libertĂ©s civiles. Il est impossible de trouver les mots pour rendre compte de la profondeur de cette blessure, de ce traumatisme, et de sa place dans la psychĂ© populaire ; ce parallĂšle a Ă©tĂ© le plus frappant quand des milliers de mĂšres se sont rassemblĂ©es, comme un miroir presque parfait des mĂšres de Tiananmen, pour faire le deuil en public de l’avenir de leurs enfants, dorĂ©navant Ă©clipsĂ© par l’ombre du monolithe communiste. Il est stupĂ©fiant de penser que la police a — pas une, mais deux fois — brisĂ© le plus grand des tabous : ouvrir le feu sur les jeunes.

A la lumiĂšre de ces Ă©vĂ©nements, il serait naĂŻf de suggĂ©rer qu’il s’est passĂ© quoi que ce soit de significatif montrant un relĂąchement de l’emprise des libĂ©raux « scholaristes Â» et des citoyennistes de droite sur le discours. Ces deux factions sont simplement le symptĂŽme d’un problĂšme sous-jacent, les aspects d’une idĂ©ologie qui doit ĂȘtre attaquĂ©e et dĂ©mantelĂ©e en pratique. Nous devrions peut-ĂȘtre aborder ce qui se passe en ce moment avec une sorte de psychanalyse en public, qui rĂ©vĂ©lerait la psychopathie de notre ville aux yeux de tous, et voir les actions dans lesquelles nous nous engageons collectivement comme l’opportunitĂ© d’affronter les traumatismes, les manies et les complexes obsessionnels ensemble. Bien qu’il soit indubitablement malheureux que l’élan et le moral de cette lutte soit entretenu, Ă  travers tout le spectre social, par une constante invocation du peuple de “Hong Kong”, encouragĂ© Ă  protĂ©ger sa maison Ă  tout prix, et alors que cette unanimitĂ© profondĂ©ment troublante recouvre de nombreux problĂšmes [4], nous acceptons le tumulte et les calamitĂ©s de notre temps, le besoin d’intervenir dans des circonstances que nous ne choisissons jamais. Aussi sinistres que les choses peuvent sembler, cette lutte offre la possibilitĂ© de nouvelles rencontres et d’élaboration de nouvelles grammaires.

Tag vu sur l’occupation de la route à Admiralty, non loin siùges gouvernementaux. On y lit “Emmùne une bombe de peinture avec toi, c’est un remùde contre la rage canine”. A Hong Kong, on traite souvent les flics de “chiens”. Photo par WWS de Tak Cheong Lane Collective.
Qu’est-il arrivĂ© au discours civique dans l’interlude entre le mouvement des parapluies et maintenant ? S’est-il contractĂ© ou Ă©tendu ? S’est-il dĂ©sagrĂ©gĂ©, transformĂ© ?
C’est une question intĂ©ressante. Peut-ĂȘtre que l’élĂ©ment le plus significatif que nous pouvons rapporter sur la sĂ©quence en cours est que, Ă©tonnamment, quand une petite frange de manifestants a tentĂ© de faire irruption dans le conseil lĂ©gislatif le 9 juin, aprĂšs une journĂ©e de manifestations, cela n’a pas Ă©tĂ© universellement condamnĂ© comme un acte insensĂ©, ou pire, comme l’Ɠuvre de la Chine ou d’agents provocateurs. Il faut se souvenir que les 9 et 12 juin, lors des deux tentatives d’irruption dans le bĂątiment du conseil lĂ©gislatif, l’assemblĂ©e lĂ©gislative ne tenait pas sĂ©ance ; les gens tentaient de rentrer dans un bĂątiment vide.

Bien que nous ayons des doutes quant Ă  l’efficacitĂ© d’une telle action [5], cela reste extraordinaire, considĂ©rant le fait que la derniĂšre tentative, lors d’une manifestation contre les projets immobiliers dans les territoires du Nord Est peu de temps avant le mouvement des parapluies, a eu lieu pendant que les dĂ©libĂ©rations de l’assemblĂ©e Ă©taient en cours, et a Ă©tĂ© largement condamnĂ©e ou ignorĂ©e [6]. Certains pourraient suggĂ©rer que l’hĂ©ritage du mouvement Sunflower Ă  Taiwan reste une grande inspiration pour beaucoup ici ; d’autres pourraient dire que la menace d’une annexion chinoise pousse le public Ă  prendre des mesures dĂ©sespĂ©rĂ©es, qu’ils condamneraient en d’autres circonstances.

Le 12 juin aprĂšs-midi, quand des dizaines de milliers de personnes se sont soudainement retrouvĂ©es attaquĂ©es par la police anti-Ă©meute, et se bousculaient pour Ă©chapper aux barrages de balles en caoutchouc et de lacrymos, personne n’a condamnĂ© les escadrons masquĂ©s en premiĂšre ligne, qui se battaient contre les cordons de la police et Ă©teignaient les bombes lacrymogĂšnes dĂšs qu’elles touchaient le sol. Un fossĂ© visiblement insurmontable a toujours existĂ© entre les manifestants dits « pacifiques Â» (que la majoritĂ© d’entre nous qualifie pĂ©jorativement de « connards de non violents rationnels pacifiques Â») et les manifestants dits « belliqueux Â» qui croient en l’action directe. Chaque cĂŽtĂ© a tendance Ă  regarder l’autre avec mĂ©pris.

Manifestants transportant du matĂ©riel pour construire des barricades. Le tag sur le mur pourrait ĂȘtre approximativement (et librement) traduit en « On dĂ©conne pas avec les Hongkongais Â». Photo par WWS, Tak Cheong Lane Collective.

Le forum en ligne Lihkg a servi de lieu central pour que les jeunes puissent s’organiser, Ă©changer des blagues politiques, et faire circuler des informations concernant la lutte. Pour la premiĂšre fois, toute une partie des fils du site a Ă©tĂ© consacrĂ©e Ă  combler ce fossĂ©, ou au moins Ă  entretenir un certain respect pour ceux qui ne font rien d’autre que de venir pour les manifestations tous les dimanches — ne serait-ce que parce que les dĂ©filĂ©s qui rassemblent des millions de personnes et qui paralysent temporairement certaines parties de la ville sont trĂšs importants, aussi ennuyeux qu’ils puissent ĂȘtre en rĂ©alitĂ©. La derniĂšre fois que les manifestations ont atteint cette ampleur, un chef de l’exĂ©cutif a dĂ©missionnĂ© et un amendement concernant la libertĂ© d’expression fut mis de cĂŽtĂ©. Toutes sortes de groupes essayent d’inventer une maniĂšre de contribuer Ă  la lutte, et la plus remarquable de toutes est celle de la congrĂ©gation des chrĂ©tiens, qui se sont rassemblĂ©s devant les lignes de police lors du conseil lĂ©gislatif, chantant le mĂȘme hymne sans rĂ©pit pendant une semaine et demie. Cet hymne est devenu un refrain qui rĂ©sonnera probablement dans des luttes futures, pour le meilleur ou pour le pire.

Est-ce qu’il y a des ouvertures claires ou des lignes de fuites dans ce mouvement permettant des interventions qui saperaient le pouvoir de la police, de la loi, du marchĂ©, sans produire un sujet militant qui peut ĂȘtre identifiĂ© et excisĂ© ?
Il est difficile de rĂ©pondre Ă  cette question. En dĂ©pit du fait que les prolĂ©taires composent la vaste majoritĂ© de la population qui porte cette lutte — prolĂ©taires dont les vies leur sont volĂ©es par des petits boulots sans Ăąme, qui sont forcĂ©s de dĂ©penser une part toujours plus grande de leurs salaires dans des loyers qui continuent de s’envoler Ă  cause des projets de gentrification globale entrepris par des reprĂ©sentants de l’état et des promoteurs immobiliers privĂ©s (qui sont souvent les mĂȘmes personnes) — nous devons nous rappeler que « le capitalisme du libre marchĂ© Â» est considĂ©rĂ© par beaucoup comme un trait caractĂ©ristique de l’identitĂ© culturelle de Hong Kong, qui le distinguent du capitalisme « rouge Â» gĂ©rĂ© par le Parti Communiste. Ce qui existe actuellement Ă  Hong Kong, pour certaines personnes, est loin d’ĂȘtre idĂ©al ; quand on dit « les riches Â», cela Ă©voque des images de monopoles contrĂŽlĂ©s par des magnats — de cartels et de flatteurs communistes ayant formĂ© un sombre pacte avec le Parti pour se nourrir du sang des pauvres.
Alors, comme le peuple souhaite ardemment un gouvernement et des institutions qu’il pourra vĂ©ritablement appeler « le sien Â» — oui, mĂȘme la police — il dĂ©sire un capitalisme qu’il pourra enfin appeler « le sien Â», un capitalisme libĂ©rĂ© de la corruption, de la chicanerie politique, et tout ce qui va avec. Il est facile d’en rire, mais comme n’importe quelle communautĂ© regroupĂ©e autour d’un mythe fondateur de pionniers fuyant la persĂ©cution et bĂątissant une terre de libertĂ© et d’abondance au prix de sacrifices et de dur labeur 
 c’est facile de comprendre pourquoi cette idĂ©e fixe a une telle emprise sur l’imagination.
C’est une ville qui dĂ©fend fĂ©rocement l’initiative entrepreneuriale, l’entreprise privĂ©e, et qui considĂšre n’importe quelle forme d’arnaque comme un mode de vie, une tactique pour des gens qui luttent bec et ongles pour leur survie. Ce sinistre sens de la vie comme survie est omniprĂ©sent dans nos discours ; lorsque l’on parle de « travailler Â», on utilise le terme « æ”食 Â», qui veut littĂ©ralement dire « chercher son prochain repas Â». Ça explique pourquoi les manifestants ont traditionnellement bien pris garde d’éviter l’aliĂ©nation des masses laborieuses par certaines actions, comme le blocage de routes empruntĂ©es par des bus ramenant des travailleurs chez eux.
Bien que nous comprenions qu’une grande part de nos vies est occupĂ©e et consumĂ©e par le travail, personne n’ose proposer le refus du travail, pour faire face Ă  l’indignitĂ© d’ĂȘtre traitĂ© comme des producteurs-consommateurs sous la domination de la marchandise. Les policiers sont fustigĂ©s pour ĂȘtre les laquais d’un empire diabolique et totalitaire, plutĂŽt que pour ĂȘtre ce qu’ils sont rĂ©ellement : les soldats du rĂ©gime de la propriĂ©tĂ©.
Ce qui est nouveau dans la situation actuelle c’est que beaucoup de gens acceptent dĂ©sormais que des actes de solidaritĂ© avec la lutte, aussi petits soient-ils [7] puissent mener Ă  une arrestation, et ils sont prĂ©parĂ©s Ă  suivre cette ligne vacillante entre lĂ©galitĂ© et illĂ©galitĂ©. Il n’est pas exagĂ©rĂ© de dire que nous sommes tĂ©moins de l’apparition d’une gĂ©nĂ©ration prĂ©parĂ©e Ă  l’emprisonnement, quelque chose qui Ă©tait formellement rĂ©servĂ© aux « activistes professionnels Â» en premiĂšre ligne des mouvements sociaux. En mĂȘme temps, il n’existe pas de discussion concernant ce qu’est la force de la loi, comment elle opĂšre, ou sur la lĂ©gitimitĂ© de la police et de la prison comme institutions. Les gens sentent simplement qu’ils ont besoin d’employer des mesures qui transgressent la loi afin de prĂ©server son caractĂšre sacrĂ©, qui a Ă©tĂ© violĂ© et dĂ©shonorĂ© par les cowboys de la corruption communiste.
Cependant, il est important de noter que c’est la premiĂšre fois que des propositions de grĂšve dans des secteurs variĂ©s et des grĂšves gĂ©nĂ©rales ont Ă©tĂ© mises en avant concernant un problĂšme qui, Ă  sa surface, est sans rapport avec le travail.
Nos amies dans le cortĂšge « Femmes au foyer contre les extraditions Â» (Housewives Against Extradition) pendant la marche du 9 juin. La photo montre un groupe de femmes au foyer et de tantes, dont beaucoup d’entre elles Ă©taient dans la rue pour la premiĂšre fois. Photo par WWS, Tak Cheong Lane Collective
Comment les barricades et les occupations comme celles d’il y a quelques jours se reproduisent dans le contexte de Hong Kong ?
Les barricades sont d’usage Ă  prĂ©sent. A chaque fois que des gens se rĂ©unissent en masse et prĂ©voient d’occuper un certain territoire pour Ă©tablir un front, des barricades sont Ă©rigĂ©es rapidement et efficacement. Il y a le sentiment insidieux que les occupations deviennent une routine futile, physiquement Ă©prouvante et finalement inefficace. Ce qui est intĂ©ressant dans cette lutte c’est que les gens passent vraiment beaucoup de temps Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  ce qui « fonctionne Â», ce qui demande le moins de dĂ©pense d’énergie et qui accomplit le maximum d’effets pour paralyser des parties de la ville ou interrompre la circulation, plutĂŽt que ce qui est le plus attrayant moralement pour un « public Â» imaginĂ© qui regarderait tout depuis la sĂ©curitĂ© de son salon — ou mĂȘme, rĂ©ciproquement ce qui « fait Â» plus militant.
Il y a eu beaucoup de propositions populaires pour des actions quotidiennes « non coopĂ©ratives Â» comme bloquer tout un wagon de mĂ©tro en coordonnant des groupes d’amis pour remplir les voitures de gens et de bagages pour toute une aprĂšs-midi, ou supprimer des comptes bancaires et retirer des Ă©conomies de comptes d’épargne pour crĂ©er de l’inflation. Certains ont diffusĂ© des idĂ©es sur comment Ă©viter de payer ses impĂŽts pour le reste de sa vie. Ça peut sembler peu, mais ce qui est intĂ©ressant c’est la circulation acharnĂ©e de suggestions venant de toutes sortes de milieux, de gens avec des types de compĂ©tences variĂ©es, Ă  propos de comment les gens peuvent agir de leur propre initiative depuis lĂ  oĂč ils vivent ou travaillent et dans leurs vies de tous les jours, plutĂŽt que d’imaginer « la lutte Â» comme quelque chose de menĂ© uniquement dans les rues par une jeunesse masquĂ©e et valide physiquement.
Quelles que soient les critiques qu’on pourrait avoir sur ce qui s’est passĂ© jusqu’ici, ce formidable exercice d’intelligence collective est vraiment incroyablement impressionnant — une action peut ĂȘtre proposĂ©e dans un groupe de messagerie ou sur un fil de forum anonyme, quelques personnes s’organisent pour le faire, et c’est fait sans chichi ou fanfare. Les formes circulent et se multiplient par les diffĂ©rents groupes qui les essayent et les modifient.
A l’Ouest, des lĂ©ninistes et des marxistes voient dans ce soulĂšvement des « opĂ©rations de guerre psychologiques de la CIA Â» ou « la rĂ©volution de couleur soutenue par l’Occident Â». Est-ce que les forces hĂ©gĂ©moniques Ă  Hong Kong ont invoquĂ© ce thĂšme de « l’agitateur venu de l’étranger Â» dans leur rĂ©cit des Ă©vĂ©nements ?
En fait, c’est la ligne officielle de la cheffe de l’exĂ©cutif, qui a rĂ©pĂ©tĂ© qu’elle voyait les Ă©vĂ©nements des derniĂšres semaines comme des comportements Ă©meutiers incitĂ©s par des intĂ©rĂȘts Ă©trangers souhaitant mener une « rĂ©volution de couleur Â» dans la ville. Il n’est pas sĂ»r qu’elle redirait cette phrase aujourd’hui maintenant qu’elle s’est excusĂ©e publiquement pour avoir « crĂ©Ă© des contradictions Â» et de la discorde avec ses dĂ©cisions, mais le rĂ©sultat est le mĂȘme — c’est hilarant que les staliniens partagent exactement la mĂȘme opinion que notre cheffe d’état.

Ce n’est un secret pour personne que des ONG, partis, thinktanks pro-dĂ©mocratie reçoivent des fonds amĂ©ricains. Ce n’est pas une sorte de thĂ©orie conspirationniste occulte en laquelle seuls les staliniens croient. Mais ces types-lĂ  suggĂšrent que la plateforme qui coordonne les manifestations — une vaste alliance de partis politiques, ONG et affiliĂ©s — est aussi le fer de lance idĂ©ologique et l’architecte du « mouvement Â», ce qui est simplement un malentendu colossal. Cette plateforme a Ă©tĂ© largement dĂ©noncĂ©e, discrĂ©ditĂ©e, et moquĂ©e par les tendances « action directe Â» qui se forment tout autour de nous, et ce n’est que rĂ©cemment, comme nous l’avons dit plus haut, qu’il existe des fils sur Internet leur offrant lĂ©gĂšrement Ă  contrecƓur une louange indirecte pour leur capacitĂ© Ă  coordonner des manifestations qui arrivent Ă  accomplir quelque chose. Si seulement les staliniens arrĂȘtaient de traiter tout le monde comme des moutons nĂ©ocoloniaux dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©s agissant secrĂštement pour le compte des services de renseignements de l’impĂ©rialisme occidental.

Cela Ă©tant dit, nous serions malhonnĂȘtes si nous omettions de mentionner que, avec les fils des forums discutant des bienfaits des tactiques d’action directe Ă  l’étranger, il y a aussi des fils de discussion qui alertent tout le monde sur le fait que des voix Ă  la Maison Blanche auraient exprimĂ© leur dĂ©sapprobation de la loi. Certains ont mĂȘme fĂȘtĂ© ça. Aussi, il existe une pĂ©tition vraiment farfelue qui circule sur Facebook qui demande Ă  ce que des gens interpellent la Maison Blanche pour une intervention Ă©trangĂšre. Je suis sĂ»r qu’on peut trouver ce genre de choses dans n’importe quelle lutte de cette Ă©chelle dans une ville non-occidentale. Il n’y a pas de preuve irrĂ©futable qui confirmerait une manipulation impĂ©rialiste ; il y a des phĂ©nomĂšnes de marge qui ne sont pas la force motrice des Ă©vĂ©nements jusqu’à prĂ©sent.

Est-ce qu’il y a des slogans, des nĂ©ologismes, un nouveau jargon, des sujets de conversations populaires ou des phrases rigolotes qui ont Ă©mergĂ©s et qui sont particuliers Ă  la situation ?
Oui, des tas, bien que nous ne sommes pas sĂ»rs de la maniĂšre dont on pourrait les traduire. Mais la force qui gĂ©nĂšre ces memes, qui a inspirĂ© tous ces stickers Whatsapp et Telegram et ces slogans, ce sont les forces de l’ordre.

Entre tirer dans les yeux des gens avec des balles en plastique, agiter leurs matraques dans tous les sens, et indistinctement balancer des bombes lacrymogĂšnes Ă  la tĂȘte ou l’entrejambe des gens, ils ont aussi trouvĂ© le temps de prononcer quelques perles cultes qui ont fait leur chemin jusque sur nos tee-shirts. Un de ces « bons mots Â» c’est le plutĂŽt malheureux et politiquement incorrect « salope libĂ©rale Â». Dans le feu d’une escarmouche entre police et manifestants, un policier a appelĂ© quelqu’un par ce qualificatif. Toutes nos insultes en cantonais tournent autour des organes gĂ©nitaux masculins et fĂ©minins, malheureusement ; on a pas mal de mots pour les parties intimes. En cantonais, cette formulation ne sonne pas aussi sensĂ©e qu’en anglais. Dits ensemble en cantonnais, « salope Â» et « libĂ©rale Â» sont vraiment drĂŽles.

Est-ce que ce soulĂšvement a des liens avec la rĂ©volution des boulettes de poissons [8] ou celles pour l’autonomie de Hong Kong datant d’il y a quelques annĂ©es ?
La rĂ©volution des boulettes de poisson a Ă©tĂ© une leçon Ă  plusieurs Ă©gards, surtout pour les gens comme nous, qui nous retrouvions ĂȘtre des spectateurs Ă  l’écart des gens impliquĂ©s. Ça a Ă©tĂ© une explosion paroxystique de rage envers la police, un contrecoup complĂštement inattendu aprĂšs l’effondrement du mouvement des parapluies. Un parti entier, les anciens chĂ©ris de la jeune droite de partout, « Hong Kong Indigenous Â», doit l’intĂ©gralitĂ© de sa carriĂšre Ă  ce soulĂšvement. Il se sont assurĂ© que tout le monde sache qu’ils venaient, dĂ©barquant en uniforme et agitant leurs drapeaux bleu roi sur les lieux. Ils ont Ă©tĂ© Ă©lus, disqualifiĂ©s, et emprisonnĂ©s — un des membres centraux cherche dĂ©sormais l’asile en Allemagne, oĂč ses vues sur l’indĂ©pendance de Hong Kong se sont apparemment considĂ©rablement adoucies au contact des Ă©colos allemands. C’est tout frais dans la mĂ©moire de gens, qui savent dĂ©sormais que l’invisibilitĂ© est cruciale.
Quel effet a eu la libĂ©ration de Joshua Wong ?
Nous ne sommes pas sĂ»rs Ă  quel point les lecteurs d’outremer seront surpris de dĂ©couvrir, aprĂšs avoir peut-ĂȘtre regardĂ© cet horrible documentaire Netflix sur Joshua Wong, que sa libĂ©ration a Ă©tĂ© accueillie sans fanfare. Le parti Demosisto fait maintenant partie de la « gauche plastique Â» pour les nouvelles promotions des Ă©tudiants du secondaire.
Est-ce que les factions populistes fonctionnent comme une rĂ©elle force de rĂ©cupĂ©ration ?
Tout ce que nous avons Ă©crit plus haut illustre comment, alors que la lutte continue d’échapper Ă  l’emprise de tout groupe Ă©tabli, parti ou organisation, son contenu est populiste par dĂ©faut. La lutte a atteint une grande Ă©chelle de diffusion et attirĂ© un large panel d’acteurs ; et en ce moment mĂȘme, elle continue de s’étendre. Mais on pense trĂšs peu au fait que beaucoup de ceux qui sont le plus Ă©videmment et immĂ©diatement affectĂ©s par la loi seront les gens dont le travail est de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre — comme travailler avec, ou fournir de l’aide aux travailleurs de Shenzhen, par exemple.

Personne n’est entiĂšrement sĂ»r des rĂ©elles implications de la loi. MĂȘme les comptes rendus Ă©crits par des avocats professionnels varient assez largement, et cela donne aux organes de presse qui se qualifient eux-mĂȘmes de ” voix du peuple “ [9] suffisamment d’espace pour centrer l’ensemble de la question sur le simple problĂšme de la mise en danger de l’autonomie constitutionnelle de Hong Kong, avec une ville entiĂšre en rĂ©volte contre l’imposition d’un Ă©tat de surveillance globale.

En parcourant les forums et en conversant avec les gens sur le complexe gouvernemental, on pourrait penser que l’introduction de cette loi signifierait que l’expression de dissension en ligne ou l’envoi de messages rĂ©prĂ©hensibles Ă  des amis en Chine continentale pourrait mener Ă  une extradition. C’est loin d’ĂȘtre le cas, en tout cas selon la lettre de la loi. Mais les Ă©vĂ©nements des derniĂšres annĂ©es, durant lesquelles des libraires de Hong Kong ont disparu pour avoir vendu des publications interdites sur le continent, et oĂč des activistes de Hong Kong ont Ă©tĂ© retenus et interdits de communiquer lors de leur passage de la frontiĂšre, offrent peu d’espoir en un parti qui est dĂ©jĂ  bien connu pour inventer des accusations et contrevenir Ă  la lettre de la loi quand ça l’arrange. Qui sait ce qu’il pourra faire une fois qu’il aura une autorisation officielle.

La paranoĂŻa se met invariablement en place dĂšs que le sujet de la Chine fait surface. Le soir du 12 juin, quand les nuages de lacrymogĂšnes ont commencĂ© Ă  se dissiper, le fondateur d’un groupe Telegram de plus de 10 000 membres activistes fut arrĂȘtĂ© par la police, qui lui a ordonnĂ© de dĂ©verrouiller son tĂ©lĂ©phone. Son tĂ©moignage explique qu’il lui a Ă©tĂ© dit que mĂȘme s’il refusait, ils hackeraient son tĂ©lĂ©phone. Plus tard, les JT ont rĂ©vĂ©lĂ© qu’il utilisait un tĂ©lĂ©phone Xiaomi au moment des faits. Cette info est devenue virale, avec beaucoup de gens qui commentaient son choix de tĂ©lĂ©phone comme Ă©tant Ă  la fois osĂ© et idiot, depuis qu’une lĂ©gende urbaine raconte que les tĂ©lĂ©phones Xiaomi sont non seulement dotĂ©s d’une « backdoor Â» qui permet Ă  Xiaomi d’accĂ©der aux informations de n’importe lequel de ses tĂ©lĂ©phones et de contrĂŽler ces informations, mais Ă©galement que Xiaomi — en vertu de ses serveurs localisĂ©s en Chine — tĂ©lĂ©charge toutes les information stockĂ©es sur son cloud vers les bases de donnĂ©es des chefs de partis. Il est futile d’essayer de suggĂ©rer que les utilisateurs qui sont inquiets Ă  propos de ce genre de choses peuvent prendre des mesures afin de sceller ces « backdoors Â», ou que la fuite d’informations en arriĂšre-plan peut ĂȘtre dĂ©tectĂ©e par une simple vĂ©rification de l’usage des donnĂ©es de son tĂ©lĂ©phone. Xiaomi est de fait considĂ©rĂ© comme un outil de traçage communiste savamment conçu, et les arguments Ă  ce propos ne sont plus techniques mais idĂ©ologiques, jusqu’à la superstition.

La dimension « post-vĂ©ritĂ© Â» de cette lutte, amplifiĂ©e par tous les facteurs psychopathologiques que nous avons Ă©numĂ©rĂ©s plus haut, rend tout ce qui se passe d’autant plus dĂ©concertant, et d’autant plus submergeant. Depuis si longtemps, le fantasme a Ă©tĂ© le moteur de la lutte sociale dans cette ville — le fantasme d’une communautĂ© nationale, urbaine, libre-pensante, civilisĂ©e et partageant les libertĂ©s nĂ©gatives fournies par la loi, le fantasme d’une dĂ©mocratie Ă©lectorale 
 À chaque fois que ces fantasmes affirmatifs sont mis en pĂ©ril, ils sont dĂ©fendus et mis en scĂšne publiquement, en masse, et les ventes de « Je suis hongkongais Â» crĂšvent le plafond.

C’est ce qui donne Ă  tout ce qui se passe une teinte incontestablement conservatrice et rĂ©actionnaire, malgrĂ© la radicalitĂ© et la dĂ©centralisation des nouvelles formes d’action. Tout ce que nous pouvons faire en tant que collectif, c’est chercher des façons de subvertir ce fantasme, d’exposer et dĂ©montrer sa vacuitĂ© dans la forme et le fond.

À l’heure actuelle, ça semble surrĂ©aliste que tout le monde autour de nous soit si certain, si au clair sur ce qu’il a besoin de faire — s’opposer Ă  cette loi par tous les moyens disponibles — alors que les raisons pour le faire restent dĂ©sespĂ©rĂ©ment obscures. Peut-ĂȘtre doit on se contenter de cette opacitĂ© suffocante pour l’instant, dans cette phase qui repose sur plus d’action, moins de bavardages, sur le besoin incessant de se tenir au courant et d’agir sur le flux d’information qui accĂ©lĂšre constamment autour de nous.

De bien des façons, ce que nous voyons arriver autour de nous est un accomplissement de ce dont nous avons rĂȘvĂ© pendant des annĂ©es. Certains regrettent le « manque de direction politique Â», qu’ils voient comme une habitude nocive dĂ©veloppĂ©e au fil d’annĂ©es de mouvements ratĂ©s, mais la vĂ©ritĂ© c’est que ceux qui sont habituĂ©s Ă  ĂȘtre des protagonistes des luttes, et nous nous incluons dedans en tant que collectif, ont Ă©tĂ© dĂ©passĂ©s par les Ă©vĂ©nements. Il n’est plus question d’une petite scĂšne d’activistes concoctant un ensemble de tactiques et de programmes et essayant de les vendre au grand public. Le « public Â» agit tout autour de nous, Ă©change des techniques sur des forums, Ă©labore des maniĂšres d’échapper Ă  la surveillance, d’éviter d’ĂȘtre arrĂȘtĂ© Ă  tout prix. Il est maintenant possible d’en apprendre plus sur l’affrontement avec la police en une aprĂšs-midi que ce que nous avons appris en plusieurs annĂ©es.

Au milieu de cette accĂ©lĂ©ration effrĂ©nĂ©e, est-il possible d’imprimer un autre rythme, dans lequel nous pouvons engager une rĂ©flexion collective sur ce que nous sommes devenus, ce que nous devenons alors que nous nous prĂ©cipitons tĂȘte baissĂ©e dans le tumulte ?

Comme toujours, on reste là, combattant aux cÎtés de nos voisins, cherchant ardemment des amis.

Déclarations écrites à la main par des manifestants, usées par la météo aprÚs une aprÚs-midi de grosse pluie. Photo par WWS, Tak Cheong Lane Collective



Source: Lundi.am