DĂ©cembre 2, 2019
Par Lundi matin
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Collectif CafardnaĂŒm

« Il y a des pĂ©riodes historiques oĂč, sous l’influence de quelque grand Ă©branlement collectif, les interactions sociales deviennent beaucoup plus frĂ©quentes et plus actives. Les individus se recherchent, s’assemblent davantage. Il en rĂ©sulte une effervescence gĂ©nĂ©rale, caractĂ©ristique des Ă©poques rĂ©volutionnaires ou crĂ©atrices. Â»

Emile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le systÚme totémique en Australie (1912).

Peut-ĂȘtre que l’insurrection, c’est d’abord ça : un commutateur d’intensitĂ©s affectives, connectant des corps en Ă©moi pour les mettre en mouvement. Dans la soirĂ©e du 18 novembre, des dizaines de milliers de Hongkongais sont descendus dans la rue pour la retourner. Aux alentours de l’universitĂ© Polytechnique, de gigantesques chaĂźnes humaines s’organisent. Reprenant la geste standardisĂ©e au cours de l’étĂ©, on mime un chapeau pour rĂ©clamer des casques et on gueule « Essence ! Essence ! Â» pour les Molotov, tandis que les plus remontĂ©s dĂ©montent la chaussĂ©e pour constituer des stocks de briques. Les phyltres piĂ©gĂ©s s’échangent prĂ©cautionneusement de main en main. Alors que des centaines d’étudiant.e.s sont encerclĂ©s par la police Ă  PolyU, les Hongkongais sont Ă  leur tour rĂ©solus Ă  assiĂ©ger la police. Car qu’adviendrait-il d’un peuple qui renoncerait Ă  sauver ses enfants ?

Dos au mur

La journĂ©e avait commencĂ© avec une vilaine gueule de bois. Dans l’universitĂ© assiĂ©gĂ©e, les derniers occupants, rompus de fatigue aprĂšs une nuit d’affrontements intenses avec la police, s’étaient retrouvĂ©s le dos au mur. AprĂšs avoir renĂąclĂ© Ă  organiser des AG tout au long de l’occupation, de peur de divulguer leurs plans aux informateurs de la police, les Ă©tudiant.e.s semblaient soudain avides de palabres collectives – peut-ĂȘtre moins pour mutualiser leurs derniĂšres forces vives que pour se rassurer en feignant de s’organiser. L’horizon semblait pourtant aussi bouchĂ© que l’accĂšs dĂ©sormais murĂ© Ă  l’universitĂ©, fragile muraille de sacs de ciment au-delĂ  desquels s’étendait un paysage dĂ©vastĂ©. Des groupes d’adolescents dĂ©semparĂ©s, rhabillĂ©s en civils, erraient Ă  travers le campus Ă  la recherche d’une issue. AprĂšs avoir pĂ©niblement enjambĂ© des barricades qu’ils avaient sans doute eux-mĂȘmes Ă©rigĂ©es, ils dĂ©couvraient avec horreur que la police les attendait. Prenant un malin plaisir Ă  harceler les gamins, les flics provoquaient les fuyards au mĂ©gaphone dĂšs qu’ils les repĂ©raient, brisant nets leurs espoirs de sortie. Les derniers combattants feignaient encore d’y croire, mais leurs conseils de guerre tournaient Ă  vide. Un plan dĂ©tachĂ© de toute perspective de bataille.

Conseil de guerre. Des front-liners Ă©puisĂ©s se rĂ©unissent pour dĂ©cider de leur rĂ©ponse au siĂšge de la police. 18 novembre, vers 8 h.

Doit-on raconter les dĂ©faites, et la peur des lendemains qui dĂ©chantent ? Affermir les Ăąmes en chantant les prouesses des hĂ©ros et l’inflexibilitĂ© des martyrs ? Les protestataires hongkongais ont appris Ă  tirer les leçons de leurs Ă©checs passĂ©s, pour resurgir chaque fois avec une vitalitĂ© nouvelle. En attendant, nous voyons les guerriers redevenir des enfants – des enfants qui, finalement, ne sont plus si certains d’avoir envie de choisir entre la libertĂ© et la mort.

Grosse fatigue. Un occupant de PolyU extĂ©nuĂ© s’assoupit Ă  l’entrĂ©e de la facultĂ© de design de PolyU. 18 novembre, vers 10h.

Les gamins n’ont pourtant pas dit leur dernier mot. Dans la nuit du 18 au 19 novembre, des dizaines d’entre eux parviendront Ă  dĂ©jouer la vigilance de la police au cours d’une tentative d’évasion rocambolesque, digne des films de John Woo. Depuis l’une des passerelles barricadĂ©es, un groupe de fuyards descendra en rappel vers la route, oĂč ils seront recueillis par des motards non identifiĂ©s. Les motos parviendront Ă  forcer les barrages, sous un dĂ©luge de lacrymos. L’épisode est presque trop beau pour ĂȘtre vrai. DerriĂšre la cascade de cinĂ©, on ne peut s’empĂȘcher de relever l’hommage allĂ©gorique Ă  la stratĂ©gie poĂ©tique et politique du « Be Water  Â», dans un Ă©loge au surgissement impromptu, Ă  la furtivitĂ© triomphant de l’inertie.

ChaĂźnes humaines contre cordon de police

Dans la soirĂ©e du 17 novembre, un appel Ă  « sauver PolyU Â» a commencĂ© Ă  circuler sur Telegram. Aux alentours de 20h, alors que la police multiplie les tentatives d’incursion dans l’universitĂ©, des milliers de protestataires se rassemblent dans les quartiers de Yau Ma Tei, Mong Kok et Jordan, sur la pĂ©ninsule de Kowloon, tandis que des barricades font leur apparition dans les quartiers d’affaires de l’üle de Hong Kong. Vers 22h, les flics tirent Ă  balle rĂ©elle alors qu’un vĂ©hicule tente de franchir un cordon de police sur Austin Road, Ă  quelques centaines de mĂštres de la fac assiĂ©gĂ©e. Alors que la situation se tend dans le quartier de Tsim Sha Tsui (TST), aux abords de l’universitĂ©, la police tire Ă  nouveau en l’air.

Cette stratĂ©gie d’embrasement gĂ©nĂ©ralisĂ© est destinĂ©e Ă  Ă©puiser la police pour la convaincre de lever le siĂšge de PolyU. Pendant quelques heures, cette stratĂ©gie d’attrition semble porter ses fruits, en contraignant les policiers Ă  se disperser. Sur les trois canons Ă  eau dont dispose la ville et qui constituent le fer de lance de la rĂ©ponse policiĂšre aux manifestations violentes, un seul sera mobilisĂ© Ă  PolyU durant la nuit du 17 au 18 novembre. Un autre est postĂ© en permanence devant le siĂšge de l’exĂ©cutif, tandis que le dernier est dĂ©ployĂ© pour rĂ©primer les Ă©meutiers de Nathan Road, la grande artĂšre reliant les quartiers de TST, Jordan et Mong Kok. Au petit matin, cette stratĂ©gie montre pourtant ses limites : mĂȘme avec un dispositif minimal, centrĂ© sur un camion Ă  eau escortĂ© d’un engin blindĂ©, la police a fini par Ă©puiser les derniers front-liners, tandis que dans le reste de la ville la rĂ©volte a fini par s’essouffler, sur fond d’arrestations massives.

Des foyers de rĂ©sistance se rĂ©activent pourtant au cours de la matinĂ©e, dans la plus grande improvisation. Quittant l’universitĂ© au sein d’un groupe de journalistes, trois d’entre nous dĂ©couvrent une ville en Ă©bullition. Dans le quartier de TST, des jeunes gens bloquent la circulation en empilant barriĂšres, poubelles et panneaux de signalisation au milieu de la chaussĂ©e. Le troisiĂšme Ăąge n’est pas en reste et de vieilles dames viennent leur prĂȘter main forte en balançant des briques sur la route. Vers 13h, une foule compacte s’est rassemblĂ©e sur Chatham Road et se met en position pour affronter la police. Quelques salves de lacrymo suffiront Ă  disperser les manifestants mais ces derniers ressurgiront un peu plus loin, tout aussi dĂ©terminĂ©s.

Sympathisantes des occupants de PolyU participant Ă  l’érection d’une barricade dans le quartier de Tsim Sha Tsui. 18 novembre, vers midi.
La rĂ©sistance s’improvise. Rassemblement en soutien aux occupants de PolyU, quelques minutes avant le dĂ©but d’affrontements avec la police. Tsim Sha Tsui, 18 novembre, vers 13h.

Alors que la nuit tombe et qu’une intervention policiĂšre dans l’universitĂ© semble imminente, les parents des Ă©tudiants pris au piĂšge se rassemblent dans une ruelle attenante Ă  l’universitĂ©, en brandissant des pancartes appelant Ă  « Sauver les enfants Â». Plus encore que les arrestations massives, tout le monde ici redoute que l’incursion de la police ne se solde par un massacre. À tort ou Ă  raison (aprĂšs tout, la police hongkongaise n’est pas l’armĂ©e chinoise), les images de la rĂ©pression de Tian’anmen sont dans tous les esprits. L’angoisse est palpable parmi ces parents durement Ă©prouvĂ©s. Comme nous le confie la mĂšre d’un occupant, ĂągĂ© de 16 ans :

« J’avais mis en garde mon fils en lui demandant de ne pas trop s’approcher de la police. Mais Ă  son Ăąge, c’est Ă  lui de dĂ©cider et d’assumer ses responsabilitĂ©s. Il Ă©tait allĂ© Ă  PolyU pour donner un coup de main Ă  la cantine. Et puis la police a assiĂ©gĂ© l’universitĂ© et les Ă©tudiants ont ripostĂ©. Maintenant, je suis trĂšs inquiĂšte pour leur sĂ©curitĂ©. J’ai peur de la police. Ils ont annoncĂ© qu’ils tireraient Ă  balles rĂ©elles si les Ă©tudiants rĂ©sistaient. Ce sont des enfants, des Ă©tudiants… Vraiment, je ne comprends pas pourquoi le gouvernement fout autant la merde. Â»

Sauver les enfants. Rassemblement de parents d’occupants de PolyU. Tsim Sha Tsui, 18 novembre vers 20h.

Tandis que les parents organisent un sit-in devant le cordon de police, quelques mĂštres plus loin des travailleurs sociaux collectent vivres et produits mĂ©dicaux pour les occupants, dans l’espoir que la police acceptera de les leur transmettre. Sur la place de l’Urban Council Garden, bordant la promenade ouvrant sur la baie Victoria, une foule compacte a commencĂ© Ă  se rassembler. Une vaste chaĂźne humaine se met en place.

M., un restaurateur d’origine sud-asiatique, offre des bouteilles d’eau et des cigarettes aux manifestants. Il a ses propres raisons d’en vouloir Ă  la police :

« Tout ce gaz lacrymogĂšne balancĂ© par la police, c’est vraiment injuste pour les citoyens. On ne peut plus respirer, on a l’impression qu’on va mourir. Et puis c’est trĂšs mauvais pour les affaires. Â»

Bad for business. Clients d’un restaurant affectĂ©s par une salve de lacrymo de la police. 18 novembre, vers 21h.

Ce soir, mĂȘme si les salves Ă©pisodiques de lacrymo contraignent parfois M. Ă  tirer le rideau, le business va pourtant bon train. Sur une table Ă  l’entrĂ©e du restaurant sont entreposĂ©es des bouteilles de biĂšre, que les passants s’arrachent. Non pas tant qu’ils soient pris d’une soif irrĂ©pressible : les bouteilles en verre serviront Ă  confectionner des Molotov, aprĂšs ĂȘtre passĂ©es par des « stations essence Â» oĂč s’activent de jeunes militants mis Ă  l’abri du regard inquisiteur des camĂ©ras de surveillance par des manifestants de tous Ăąges, brandissant leurs parapluies pour composer une canopĂ©e protectrice.

ChaĂźnes humaines approvisionnant les front-liners. Mong Kok, SoirĂ©e du 18 novembre

La main Ă  la pĂąte. Transport de briques sur un pont piĂ©ton. Tsim Sha Tsui, 18 novembre vers 23h.

La chaĂźne s’étend sur plus d’un kilomĂštre. Des casques, des parapluies, des briques et des Molotov circulent de main en main. Les jeunes sont surreprĂ©sentĂ©s mais de bourges mĂšres de familles et des cadres encravatĂ©s sont aussi venus prĂȘter main forte aux front-liners qui, en plusieurs points, tentent de forcer les cordons policiers. En dĂ©pit de l’écart gĂ©nĂ©rationnel, la composition de la foule tend Ă  confirmer la place prĂ©pondĂ©rante des classes moyennes Ă©duquĂ©es au sein du mouvement anti-ELAB. Toutefois, l’on se bat aussi Ă  Mong Kok, un quartier populaire dont la plĂšbe indocile s’est taillĂ© une solide rĂ©putation contestataire, notamment depuis la « RĂ©colte des boulettes de poisson Â» de 2016.

Sur les diffĂ©rents fronts ouverts par les front-liners, des combats trĂšs durs opposent les manifestants aux policiers. Nathan Road, qui relie le quartier de TST Ă  Mong Kok, est devenue un champ de bataille qui s’étend sur plusieurs kilomĂštres. Des milliers de front-liners affrontent la police, qui arrose les manifestants au LBD tout en tenant de les repousser Ă  l’aide de grenades assourdissantes – une munition trĂšs rarement utilisĂ©e Ă  Hong Kong. Au cours de la mĂȘme soirĂ©e insurrectionnelle, au croisement de Nathan Road et Jordan Road, un policier fait Ă  nouveau feu avec son arme de service. Circulant Ă  bord d’une ambulance, il a Ă©tĂ© pris Ă  partie par un groupe de manifestants et, comme souvent, semble avoir dĂ©gainĂ© dans un accĂšs de panique.

Affrontements entre front-liners et policiers Ă  l’intersection de Nathan Road et Waterloo Road, Yau Ma Tei. 18 novembre vers 23h.].

Jungle urbaine. Barricades en bambou sur Chatham Road, Tsim Sha Tsui, 18 novembre vers 22h.
Briser le cordon. Couple de manifestants au sein d’un groupe de front-liners approchant de PolyU. Chatham Road, 18 novembre vers 22h.

Au plus fort des affrontements, les insurgĂ©s ne sont plus qu’à 500 mĂštres de l’universitĂ©, et l’un des camions Ă  eau est mis hors d’usage Ă  TST aprĂšs que l’un de ses pneus (pourtant renforcĂ©s) eut fini par rendre l’ñme Ă  l’issue de 48 heures de dĂ©placements sur une chaussĂ©e jonchĂ©e de briques, de clous et de dĂ©bris en tous genres. MalgrĂ© tout, le cordon tient. On ne peut ici rĂ©sister Ă  la tentation du raisonnement contrefactuel : que se serait-il passĂ© s’il avait rompu ? Peut-ĂȘtre les policiers auraient-ils rĂ©pliquĂ© Ă  balles rĂ©elles – une escalade qui, au cours des derniers mois, a plus souvent Ă©tĂ© le fruit de situations de panique de la part des policiers que d’une stratĂ©gie dĂ©libĂ©rĂ©e de maintien de l’ordre. En tout Ă©tat de cause, un engrenage violent se serait probablement activĂ©. Ce qui dĂ©montre, en creux, les obstacles Ă  un vĂ©ritable emballement insurrectionnel dans la ville : en dĂ©pit d’affrontements spectaculaires et d’actions disruptives de grande ampleur, l’ensemble des protagonistes reste tenu Ă  un impĂ©ratif de non-lĂ©talitĂ©. Au lendemain du dĂ©cĂšs de Chow Tsz-lok, l’embrasement de la ville (et, dans son sillage, l’occupation des universitĂ©s) a permis de mesurer les effets dĂ©vastateurs de telles transgressions des rĂšgles du jeu. Pour autant, ces rĂšgles ne semblent pas avoir Ă©tĂ© fondamentalement remises en cause par la mobilisation violente et la rĂ©pression policiĂšre qui ont accompagnĂ© le siĂšge de PolyU. L’économie de la violence autour de laquelle s’accordent tacitement la police et les manifestants – centrĂ©e sur le respect du principe de non-lĂ©talitĂ© – risque d’aboutir Ă  un enlisement du conflit, sans qu’aucune des parties ne parvienne Ă  emporter de victoire dĂ©cisive sur ses adversaires. Sans doute conscient de cette impasse et peu disposĂ© Ă  se lancer dans une vĂ©ritable aventure rĂ©volutionnaire, le camp « pro-dĂ©mocratie Â» place tous ses espoirs dans un retour au « processus politique Â», Ă  l’occasion des Ă©lections aux conseils de district. C’est sans compter un autre type d’impasse, ancrĂ©e dans les convictions libĂ©rales de cette nouvelle Ă©lite politique en formation.

Les Ă©lections, tombeau de l’imagination ?

Le 24 novembre, les Hongkongais se rendent aux urnes pour renouveler les conseils de district – des instances reprĂ©sentatives aux compĂ©tences limitĂ©es Ă  des questions d’amĂ©nagement urbain mais dont l’influence dĂ©passe de trĂšs loin ces fonctions officielles puisque leurs Ă©lus disposent d’une reprĂ©sentation au Conseil lĂ©gislatif et composent une fraction non nĂ©gligeable du collĂšge Ă©lectoral choisissant le chef du gouvernement local. La participation est massive : dĂšs les premiĂšres heures du scrutin, de longues files d’attente s’étendent autour des bureaux de vote. À plus de 70 %, le taux de participation dĂ©passe de trĂšs loin celui des scrutins prĂ©cĂ©dents. Et alors que la plupart des observateurs s’attendaient Ă  des rĂ©sultats serrĂ©s, le camp « pro-dĂ©mocratie Â» enregistre une victoire sans appel, en emportant 17 des 18 conseils de district et prĂšs de 80 % des siĂšges, triplant ainsi son score par rapport au scrutin de 2015. Pour le gouvernement de Carrie Lam et ses soutiens Ă  PĂ©kin, c’est un camouflet. La « majoritĂ© silencieuse Â» dont le camp pro-chinois annonçait le sursaut s’est rĂ©vĂ©lĂ©e une chimĂšre. La majoritĂ© des Hongkongais, toutes classes sociales confondues, a bruyamment marquĂ© son soutien au mouvement anti-ELAB et ses cinq demandes : le retrait dĂ©finitif du projet de loi d’extradition vers la Chine, l’amnistie des protestataires interpellĂ©s depuis le mois de juin, la suspension de la qualification des protestataires comme « Ă©meutiers Â», l’ouverture d’une enquĂȘte indĂ©pendante sur les violences policiĂšres et l’instauration du suffrage universel.

Retour au « processus politique Â». Affiches Ă©lectorales, Hong Kong Central, 24 novembre.

ConformĂ©ment Ă  la culture du consensus qui prĂ©vaut au sein du mouvement anti-ELAB et qui interdit aux plus « modĂ©rĂ©s Â» de critiquer ouvertement les actions violentes de ceux que les mĂ©dias pro-chinois se plaisent Ă  qualifier de « radicaux Â», aucun des nouveaux Ă©lus n’entend se dĂ©solidariser des protestataires et dĂ©noncer leurs prĂ©tendus excĂšs. Bien au contraire : le premier geste public de ces Ă©lus consiste Ă  converger vers PolyU pour tenter, Ă  leur tour, de faire pression sur la police et la convaincre de lever le siĂšge. Dans la soirĂ©e du 25 novembre, plusieurs centaines de personnes se rassemblent pacifiquement devant l’universitĂ© pour exiger la fin du blocus.

Au cours des jours prĂ©cĂ©dents, plus d’un millier d’occupants ont Ă©tĂ© interpellĂ©s, tandis que 300 mineurs Ă©taient autorisĂ©s Ă  rentrer chez eux aprĂšs s’ĂȘtre « enregistrĂ©s Â» auprĂšs de la police. Alors que le siĂšge de l’universitĂ© entre dans sa neuviĂšme journĂ©e, il ne resterait plus que quelques dizaines d’étudiants retranchĂ©s sur le campus, dans un Ă©tat de grande souffrance psychologique. Des camarades hongkongais prĂ©sents sur place nous informent que leur situation est dramatique : certains refusent de s’alimenter et ne parviennent plus Ă  articuler une phrase. La coordinatrice d’une organisation humanitaire organisant des opĂ©rations de secours depuis le matin du 18 nous le confirme. AprĂšs avoir dĂ©ployĂ© sur place des Ă©quipes de premiers secours, cette organisation a optĂ© pour une rĂ©ponse plus adaptĂ©e. Si l’on recense quelques fractures et Ă©gratignures, les blessures les plus sĂ©rieuses sont psychologiques. Dans un Ă©tat de panique avancĂ©e, souvent terrĂ©s dans leurs cachettes, les derniers occupants sont en train de se laisser dĂ©pĂ©rir. L’ONG en question dĂ©pĂȘche sur place un psychologue clinique, non sans s’ĂȘtre assurĂ© de sa propre stabilitĂ© mentale : lors du siĂšge de l’universitĂ© CUHK quelques semaines plus tĂŽt, le psychologue pressenti pour une mission similaire avait fondu en larmes en se mettant en route, bouleversĂ© par le sort qui guettait les Ă©tudiants alors que la police resserrait son Ă©tau autour de l’universitĂ©.

Prisonniers de guerre. Un groupe d’occupants de PolyU se rendant Ă  la police, sous la protection – provisoire – de MĂ©decins sans frontiĂšres. 19 novembre.

Le 29 novembre, aprĂšs avoir procĂ©dĂ© Ă  une fouille approfondie de l’universitĂ© – officiellement pour repĂ©rer les « produits dangereux Â» et dĂ©samorcer les engins explosifs encore prĂ©sents en abondance sur le campus –, la police finit par lever le siĂšge. Et contre toute attente, alors que la police et les responsables de l’universitĂ© avaient procĂ©dĂ© Ă  des fouilles trĂšs approfondies au cours des jours prĂ©cĂ©dents, une poignĂ©e d’occupants Ă©mergent de leur cachette pour prendre la poudre d’escampette. L’un d’entre nous, retournĂ© Ă  PolyU dans la matinĂ©e du 29, assiste ainsi mĂ©dusĂ© Ă  la sortie d’un jeune couple quittant l’universitĂ© main dans la main.

La pression des nouveaux Ă©lus, la tĂ©nacitĂ© des derniers occupants et les informations erronĂ©es de la police, selon lesquelles le campus aurait progressivement Ă©tĂ© vidĂ© de ses occupants, se sont cumulĂ©es pour aboutir Ă  cette issue heureuse. Ceux qui sont parvenus Ă  Ă©chapper aux griffes de la police sont sortis la tĂȘte haute. Pour le camp « pro-dĂ©mocratie Â», PolyU Ă©tait devenu le symbole de leur lutte, voire son « dernier bastion Â», comme nous l’expliquait un membre de l’équipe Ă©lectorale d’un candidat d’opposition Ă  Hong Kong Central, quelques heures avant l’annonce des rĂ©sultats du scrutin du 24 novembre :

« MĂȘme si au fil des jours [du siĂšge], les gens ont commencĂ© Ă  les oublier, parce que ce qui les prĂ©occupe vraiment c’est de faire de l’argent, les Ă©tudiants de PolyU sont devenus des icĂŽnes derriĂšre lesquelles tout le monde a pu se rallier et au nom desquelles il fallait riposter face au gouvernement. Nous nous battons pour les cinq demandes. Pour nous, ils sont le dernier bastion, la derniĂšre citadelle, face la Chine et au gouvernement de Hong Kong. Â»

En se solidarisant de cette occupation et des cinq demandes formalisĂ©es au mois de juillet, les candidats « pro-dĂ©mocratie Â» ont fait entrer le mouvement anti-ELAB dans une nouvelle phase. ConformĂ©ment Ă  leur orientation libĂ©rale, ces activistes croient Ă  la vertu d’un « processus politique Â» enracinĂ© dans les institutions de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative. La « dĂ©mocratie Â» est le mantra de ces jeunes gens dynamiques et, Ă  n’en point douter, courageux. Cette romance acritique avec le langage libĂ©ral des droits et de la dĂ©mocratie est peut-ĂȘtre aussi ce qui les empĂȘche de lĂącher la bride Ă  leur imagination (du) politique, entravĂ©e par une opposition viscĂ©rale aux « sales communistes Â» que certaines affiches du mouvement rĂȘvent de voir littĂ©ralement atomisĂ©s.

« God damn commies Â». Affiche anti-communiste Ă  PolyU occupĂ©e. 16 novembre.

ObnubilĂ©s par la dĂ©fense des « valeurs fondamentales Â» de Hong Kong, Ă©conomiquement et politiquement libĂ©rales, ces jeunes gens ne montrent guĂšre d’empressement Ă  engager une rĂ©flexion structurelle sur les inĂ©galitĂ©s sociales, la crise du logement et la sauvagerie d’un capitalisme mondialisĂ© qui ont pourtant fait le lit de la contestation, notamment chez les Ă©tudiants et dans les milieux populaires. Dans le cadre d’un affrontement prenant parfois des accents millĂ©naristes (comme en tĂ©moignent ces affiches promettant le PCC au chĂątiment divin), la justice sociale est aux abonnĂ©s absents, tandis que la dĂ©fense des « core values Â» libĂ©rales tend Ă  s’ethniciser, en singularisant le peuple hongkongais face Ă  un ennemi diabolique (« Chinazi Â»), dont les visĂ©es hĂ©gĂ©moniques se dĂ©ploient sur le terrain politique autant qu’identitaire – Ă  travers une politique de promotion du mandarin aux dĂ©pens du cantonais mais aussi Ă  travers une atteinte aux institutions dĂ©mocratiques de Hong Kong qui menacerait ses spĂ©cificitĂ©s culturelles.

Manger les riches. EmployĂ©e de maison philippine devant un graffiti Ă  Hong Kong Central. 24 novembre.

Alors que ce processus d’ethnicisation de la « dĂ©mocratie Â» risque d’attiser les tensions Ă  l’encontre des Chinois continentaux, la dĂ©fense incantatoire des valeurs et des institutions dĂ©mocratiques menace de tourner au projet rĂ©actionnaire – dĂ©fendre des acquis institutionnels pour Ă©chapper Ă  l’annihilation promise Ă  l’échĂ©ance de 2047 (date de pĂ©remption du principe d’« un pays, deux systĂšmes Â» autour duquel s’est organisĂ©e la rĂ©trocession de Hong Kong Ă  la Chine en 1997). L’avenir semble d’autant plus bouchĂ© que l’exĂ©cutif hongkongais et ses parrains chinois sont rĂ©solus Ă  opposer une fin de non-recevoir Ă  tout projet d’avancĂ©e dĂ©mocratique, par crainte d’un effet domino en Chine continentale. Sans pour autant converger sur ce point avec les analyses dĂ©veloppĂ©es par Alain Brossat ici-mĂȘme [1] – ne serait-ce que parce qu’aucun mouvement social n’est jamais prisonnier de sa sociologie, de son idĂ©ologie et de sa stratĂ©gie originelle –, l’admirable crĂ©ativitĂ© du soulĂšvement hongkongais semble (provisoirement ?) avoir atteint ses limites. Tandis que les rĂ©cents succĂšs Ă©lectoraux du camp « pro-dĂ©mocratie Â» ont suscitĂ© des attentes dĂ©mesurĂ©es, son Ă©chec prĂ©visible Ă  faire aboutir ses « cinq demandes Â», face Ă  l’inflexibilitĂ© de PĂ©kin et de ses relais locaux, risque de relancer la contestation violente. Or, comme l’a montrĂ© la mobilisation autour de PolyU, celle-ci montre Ă  son tour des signes de fatigue – non pas tant au sens d’un essoufflement des protestataires que d’une fermeture de l’horizon des changements possibles dans la configuration conflictuelle actuelle. En attendant que les imaginations se libĂšrent, la « normalitĂ© de l’anormal Â» [2] a ici de beaux jours devant elle.

CrĂ©dits :

Photos : Laurent Gayer

VidĂ©os : Jules / VĂ©cu (https://www.facebook.com/Vecu.lemedia/)

Le lien vers l’entretient sur FFP3, une radio d’entretiens politiques en podcasts, dont le premier numĂ©ro est consacrĂ© Ă  Hong Kong : c’est par ici.




Source: Lundi.am