Novembre 13, 2022
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Bien que peu connu de ce côté de l’atlantique, Juan Carlos Mechoso était l’une des figures les plus importantes de l’anarchisme organisé latino-américain. Fondateur de la Fédération anarchiste uruguayenne, responsable syndical, artisan de la lutte clandestine contre la dictature, emprisonné et torturé. Militant, jusqu’à ses derniers jours, des luttes sociales et populaires, nous tenons à lui rendre un indispensable hommage.

Juan Carlos Mechoso, el viejo comme le surnommaient affectueusement ses camarades, nous a quitté le mardi 11 octobre dernier. Bien que peu connu de ce côté de l’atlantique, c’était l’une des figures les plus importantes de l’anarchisme organisé latino-américain.

Mechoso, bien qu’il ne soit selon lui-même qu’une partie de cette expérience collective des travailleuses et des travailleurs d’Uruguay organisés au sein de la Fédération anarchiste uruguayenne (fAu), est un personnage de premier plan dans l’histoire de l’anarchisme. Né en 1935, fils d’une employée de maison et d’un ouvrier barbier, il doit abandonner l’école très tôt et commence à travailler dans un abattoir alors que l’industrie de la viande est l’une des plus importantes du pays. Partisan de l’anarchisme à peine âgé de 14 ans, militant syndical dès son adolescence, il participe à la fondation de la fAu en 1956 aux côtés entre autres de son frère, Pocho Mechoso [1].

Il fut un très jeune militant communautaire à l’Ateneo del Cerro, un centre social situé dans le quartier populaire del Cerro de Montevideo [2] , et plus tard un responsable syndical dans l’industrie de la viande puis du graphisme. Il a activement participé à la création de la Résistance ouvrière étudiante (ROE), groupe de tendance qui unissait, et unit toujours, travailleuses et travailleurs, étudiantes et étudiants dans les luttes et mobilisations de masses.

Lutte armée et reconstruction de la fAu

De 1969 à 1973 il est l’un des responsables de l’Organisation populaire révolutionnaire 33 Orientales (OPR-33), branche armée de la fAu, elle-même entrée dans la clandestinité depuis 1967, qui a mené des actions telles que des enlèvements politiques, des expropriations et des exfiltrations.

Emprisonné pendant douze ans, de 1973 à 1985, il a été brutalement torturé par les forces de la dictature militaire qui n’ont pour autant jamais pu le briser, et c’est ainsi que dès sa libération il s’attèle avec succès à la reconstruction de la fAu.

Dès lors, il a directement influé sur la propagation du spécifisme (conception de l’anarchisme basée sur la nécessité d’une organisation et sur l’insertion dans les mouvements sociaux et les luttes populaires) dans le continent sud-américain. Toute sa vie il aura défendu avec amour et humilité l’anarchisme et les luttes populaires.


La maison du vieux et de Marina, sa compagne, a toujours été ouverte à celles et ceux qui voulaient « étudier » comme il disait. À celles et ceux qui voulaient échanger, débattre, apprendre ou écouter. Des assiettes étaient toujours ajoutées à la table et la « olla » partagée. Les discussions étaient longues, parce qu’il prenait toujours le temps, à l’uruguayenne, lentement, avec un maté qui dure et passe de mains en mains au rythme des échanges. Pour beaucoup d’entre nous, connaissant l’histoire de la fAu et celle de Juan Carlos, c’était quelque chose d’impressionnant que d’aller rencontrer le vieux, mais cette sensation était vite effacée par l’humilité du personnage, à peine le pas de la porte franchie. Combien de militantes et militants, combien d’organisations, formées ou en formation, sont passées par cette petite maison du quartier del Cerro  ? Beaucoup assurément.

On n’allait pas chercher des réponses chez Mechoso, on allait discuter, exprimer nos doutes et interrogations avec quelqu’un qui prenait le temps d’y réfléchir avec vous et de vous aider à trouver les ressources pour y répondre. Il a su, au sortir de ses années de prison, non seulement remettre sur pied une organisation qui avait subi la perte d’énormément de ses militantes et militants, avec le traumatisme qui l’accompagne, mais aussi l’actualiser, lui donner la capacité de répondre aux nouvelles réalités et de ne pas rester figée dans le passé.


La fAu a fêtée ses 65 ans l’an dernier. Forte de toute son histoire, elle continue d’accompagner les luttes sociales de celles et ceux d’en bas en Uruguay. L’Ateneo del cerro continue d’exister et d’accompagner les habitantes et habitants dans leurs combats. Le PIT-CNT, unique confédération syndicale du pays, que Mechoso et nombre de ses camarades ont contribué à créer et à faire vivre, compte plus de 300 000 membres dans un pays d’environ 3,5 millions d’habitantes et habitants, et les camarades de la fAu continuent d’y avoir une forte influence. Ce ne sont là que de petits exemples de la portée de son œuvre et de celle de tous les camarades de cette période, comme sa compagne Marina, militante historique de la ROE.

On ne saurait oublier l’engagement de toutes celles et ceux qui ne sont plus là, disparu·es ou assassiné·es dans la violence des années du plan Condor [3]. Ils et elles ont continué et continueront d’accompagner toutes nos luttes et d’influencer notre courant politique par l’histoire dont nous héritons. On parle ici du feu de la révolution. Ce feu, Mechoso a su le garder précieusement, l’alimenter et surtout le transmettre, le diffuser et l’attiser encore et toujours. Tu nous manques déjà camarade.

Un héritage révolutionnaire

Je terminerai en lui laissant la parole, avec une citation extraite de la conclusion La stratégie du spécifisme [4] : « Par ici, il y a un vieux dicton : “L’anarchisme est une manière de vivre”. C’est ce que nous disaient les vieux camarades qui militaient au début du siècle, dans les années 1905, 1910, 1920 et ainsi de suite. Aux débuts de la fAu, ce dicton, qui tant de fois avait été prononcé par ces camarades sobres, modestes et pleins d’abnégation, devint un élément idéologique et éthique de premier ordre. C’est quelque-chose de très simple, mais qui eut tellement d’importance. Combien cela fut important  ! Vraiment rien d’orgueilleux ou d’élitiste. Nous cherchions à synthétiser en une phrase quelque-chose comme l’engagement complet pour la cause, la sentir et la pratiquer tous les jours, être conséquent, résister à la complicité avec le système au moyen de pratiques.

Ces anciennes et anciens militants voulaient nous dire qu’il y a quelque chose pour lequel il vaut la peine de risquer, voire de donner sa vie : la rencontre et la recherche d’une société juste, libre et solidaire. Ils et elles voulaient dire qu’il était impossible de voir tant d’infamies et d’atrocités et de demeurer indifférents et indifférentes ou préoccupé·es seulement par des questions personnelles, en voyant le reste comme quelque-chose de secondaire. Mais nous n’allons pas nous fourvoyer en disant que ceci impliquait l’isolement ou le mépris d’habitudes différentes. Non. Ces militantes et militants se trouvaient au milieu du peuple, ils et elles organisaient des fêtes fraternelles, des clubs de football, des groupes de carnaval, des théâtres, des pique-niques et avaient un contact humain complètement normal dans leurs communautés tout comme dans leur vie de famille, qui étaient comme celle de n’importe quel·le autre voisin ou voisine. Pour elles et eux, il était nécessaire de corriger de façon permanente les défauts enracinés et de dédier tout le temps possible à la lutte et à la propagation de l’idéal, à la préparation de la révolution.

Nous pensons que l’engagement envers la cause doit être profond, comme celui envers l’organisation politique qui possède un projet social de transformation, et surtout l’organisation anarchiste qui prétend tout réorganiser de manière différente. De façon que le collectif n’annule pas mais améliore l’individu. Par rapport à la question sur l’anarchisme ou le socialisme libertaire, je les considère comme synonymes. Cependant, je dois dire que je préfère le terme “anarchisme”. C’est une question sentimentale, qui implique des émotions et des souvenirs. Je reviens maintenant au temps présent et je conclus notre conversation.

Pour le mot de fin sur l’engagement envers la cause, je laisserai parler toutes et tous les camarades de la fAu qui ont été torturé·es, assassiné·es, les “disparu·es”, les fusillé·es, comme tant d’autres dans notre chère histoire. Elles et ils désiraient, du plus profond de leur “âme” ce lendemain de socialisme et de liberté, et n’eurent aucun doute à se consacrer complètement à lui. Ce sont elles et eux qui continuent à nous dire : “Arriba las y los que luchan”  ! (Allons-y  ! Allons-y  ! Parce que cette cause mérite tout  !)  »


Juan Carlos Mechoso, presente  ! Ahora y siempre  ! (Juan Carlos Mechoso, toujours présent  ! Aujourd’hui et pour toujours  !)

Bast (UCL Lyon)




Source: Unioncommunistelibertaire.org