Une utopie radiophonique réalisée.

De 1981 à 2010 sur France Culture, Pascale Casanova a construit avec autant de ténacité que de ferveur une œuvre radiophonique aussi singulière qu’universelle consacrée à la littérature et à la science des œuvres littéraires. De « Panorama » à « L’Atelier littéraire » en passant par les « Jeudis littéraires » puis les « Mardis littéraires », elle a inventé une manière de parler de la littérature qui résistait courageusement aux demandes, pressions et censures du marché – pourtant fort puissantes – et qui permettait aux auteurs novateurs qu’elle invitait d’accéder à des antennes dont ils étaient ordinairement proscrits/absents. Son esprit indépendant et sa voix de vérité firent ainsi connaître à un public plus large que d’habitude des œuvres souvent exigeantes, en donnant à comprendre les enjeux auxquels elles s’affrontaient et leurs conditions de production.

Parallèlement à cet art radiophonique qu’elle pratiquait humblement et sans se mettre en scène, elle fut une chercheuse infatigable, dont les livres et les articles ont patiemment et minutieusement dévoilé la structure de l’espace littéraire et les rapports de domination qui en sont constitutifs. C’est ainsi que La République mondiale des Lettres est devenu, dès sa parution en 1999, un ouvrage indispensable à qui veut penser, défendre et promouvoir l’autonomie de la littérature.

Pascale Casanova est morte le 29 septembre à l’âge de 59 ans.

Cette disparition précoce ne peut que susciter des sentiments de tristesse, d’injustice et de colère, notamment parce que nous n’oublions pas qu’en 2010, elle avait été congédiée de France Culture par des gens sans envergure intellectuelle mais socialement dominants et destructeurs. Malgré ce licenciement brutal (dont beaucoup s’étaient alors émus), Pascale Casanova n’a jamais cessé de chercher et d’écrire, sans souci des modes intellectuelles ni compromission avec le siècle.

On peut dire de Pascale Casanova ce qu’elle a écrit à propos de Pierre Bourdieu : « [elle] s’est [dite et] écrit[e] contre la recherche d’école, contre le prêt-à-penser, contre le lisse et le brillant, contre le bien écrit, contre la célébration convenue ». Reconnaissants et admiratifs, on se souviendra de celle qui incarnait, à la radio comme dans ses livres et articles, une grande et exigeante idée de la littérature et de la critique littéraire. Sans doute trop grande pour son époque.

Source: http://www.acrimed.org/Hommage-a-Pascale-Casanova -