30 novembre 2025
Par Divergences Revue Libertaire (source)
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La 35ème édition duFestival du film d’Histoirede Pessac s’est déroulée du 18 au 23 novembre2025. Depuis 2009, une compétition est organisée avec plusieurs sections enrichiesau fil des ans : films de fiction, documentaires d’histoire, puis documentaires d’histoire du cinéma…

La compétition films de fiction compte une dizaine de films inédits chaque année.Pour cette27èmecompétition, le jury professionnel présidé par Marie NDiaye avait à se prononcer sur une sélection de onze films. Et pour la première foisdepuissa création, trois films relatifs à la Palestine figuraient dans las élection.’Relatifs à la Palestine’ et non palestiniens : la Palestine ne disposepasvraimentdes moyens de produire des longs métrages de fiction ni financiers, ni politiques. La Palestine apparaît pourtant symboliquement dans la liste des pays producteurs pour deux d’entre eux…Ce qui lui permet d’être représentée pour les Oscars 2026 parPalestine 36réalisé par Annemarie Jacir. Quant à Ce qu’il reste de nous{}de Cherien Dabis, il y représentera la Jordanie.La Voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania, une coproduction franco-tunisienne,complète untableauqui tend vers l’exhaustivité.Car ces trois films ont choisi des périodes et des approches différentes.

En premier lieu, comme son titre l’indique,Palestine 36 {}revient sur un moment clé du conflit. Suite au démembrement de l’empire ottoman, la Palestine,sous mandat britannique, subit les conséquences de la création d’’un foyer national pour le peuple juif’ conformément à la déclaration Balfour.Déclaration validée en 1923 par la Société des Nations qui donne un mandat à la Grande Bretagnepour favoriser l’immigration juive afin de mettre en place d’un’foyer national juif’en Palestine.

Après 1933, le flux de nouveaux arrivants va s’amplifier, sans commune mesure avec les années et décennies précédentes.En 1936,contradictions et antagonismes entre colons et autochtonesprovoquent une révolte sans précédent par son ampleur comme par sa durée. La révolte qui ne s’achèveravraimentqu’en 1939 avec le début du conflit mondial,mettra à rude épreuve la tutelle britannique chargée du ’maintien de l’ordre [1].

Pour Annemarie Jacir [2] :

C’est l’un des moments les plus marquants de notre histoire en tant que Palestiniens. Il pose les bases de tout, absolument tout ce qui suivra. On ne peut comprendre laNakba,l’Intifadaou la situation actuelle sans comprendre comment le décor s’est installé à cette époque. Cette révolte est remarquable : une insurrection paysanne qui a pris le dessus face à un empire. Je voulais voir ce film, alors je me devais de le faire.’ 

Tourné en Jordanie et en Palestine, la fiction se déroule à Jérusalem et dans un village fictif, Al Basma où le premier âne que le spectateur découvre est appelé Balfour… La belle originalité du traitement de cette fiction se situe dans l’utilisation dans la fiction de nombreusesimages d’archivepour la plupart inédites. Colorisées, ces images sont montées defaçon discrèteset intégrées habilement de manière à ce que le spectateurne perçoive pas ou, à tout le moins,oublie le procédé…

En outre, Annemarie Jacira pu compter sur un casting international assurant au film une ouverture sur tous les marchés. Ainsi, Jeremy Irons incarne le Haut Commissaire,Arthur Grenfell Wauchope,Commandant en Chef des forces britanniques de Palestine et de Transjordaniedepuis 1931. Jeremy Irons rend très bien l’écoute et la prudence du Haut Commissaire qui lui vaudront d’être relevé de ses fonctions en 1938pour manque de pugnacité dans la répression de la révolte… Outre Jeremy Irons, Hiam Abbassen matriarche qui refuse de quitter sa maison avec son époux et que les Britanniques feront exploser, est comme à l’accoutumée, parfaite.Ou encore Liam Cunningham, héros deGame of Thronesou protagoniste deThe Wind That Shakes the Barleyde Ken Loach (Le vent se lève– 2006).

Palestine 36constitue un rappel historique fort opportun : le conflit israélo-palestinien a commencé avec la mise en œuvre de la déclaration Balfour et, les Britanniques portent une responsabilité historique majeure.Suite aux troubles de 1936, le gouvernement britannique met en place uneCommission royale pour la Palestine chargéede déterminer les causes de la révolte et de proposer des solutions.Dirigée parLord William Peel,la commission vapréconiser la création de deux Etats : un État arabe et un État juif…

Ce qu’il reste de nous

Ce qu’il reste de nousest une coproductionincluant l’Allemagne, Chypre,la Palestine, lesÉmirats Arabes Unis, la Jordanie et les USA.Et il fallait beaucoup de moyens pour réaliser cette fresque ambitieuse qui couvre l’histoire de la Palestine sur trois générations de la 1948 à nos jours soit de laNakbaà 2022, juste avant le pogrom perpétré par le Hamas et la nouvelle guerre qui s’en suivit.


Sa réalisatrice,Cherien Dabisestnée aux Etats-Unis d’un père palestinien et d’une mère jordanienne :

Lorsque les gens me demandent d’où je viens, cela reste encore aujourd’hui une question perturbante. J’ai hérité de mon père palestinien la douleur de ne pas avoir de nation donc d’identité, ni assez américaine, ni assez arabe.’ [3]

Pour retracer l’histoire de la Palestine sur huit décennies, Cherien Dabis a nourri son récit de son histoire familiale. Ainsi, elle a choisi de dessiner une fresque historique à travers le parcours singulier d’une famille aisée [4]de Jaffa chassée de sa terre lors de la Nakba en 1948. Jusqu’à sa disparition, le patriarche, Sharif (MohammadBakri [5]) incarnera la mémoire douloureuse de cette terre perdue où il cultivait des oranges. Son fils dans la fiction(comme dans la vie), Salim, un enseignant dans les camps de réfugiés,est interprété par Saleh Bakri, sûrement un des plus célèbres acteurs palestiniens que les cinéphiles ont découvert,avec grand plaisir,dans La Visite de la Fanfare(Eran Kolirin- 2007), un film mémorable [6].Saleh Bakri, un Palestinien mais né à Jaffa en 1977 soit en Israël… Enfin, il interprète un des rôles principaux dePalestine 36.Pour boucler, c’est à son frère Adam que revient le rôle de Sharif jeune.Quant à Cherien Dabis, elle incarne Hanan, l’épouse de Salim et la mère de Noor, lerôlecentral. Central car, digne et discrète, elle est le véritable pilier de la famille.Une incarnation très contemporaine : à la fois féministe etculs-bénits-compatible.

Interrogée sur la possibilité d’une paix durable,Cherien Dabispose comme préalable la prise en compte des souffrances palestiniennes car’Il n’y a pas de paix sans justice’dit-elle.Ce qu’il reste de nous{}contribuera assurément à faire connaître l’histoire douloureuse des Palestiniens. En ce sens, son film fait œuvre de paix.

Ce qu’il reste de nous{}bénéficie en outre de la notoriété de deux producteurs exécutifs :Javier BardemetMark Ruffaloqui interviennent dans les médias pour assurer la promotion du film et, en même temps, dénoncer la situation intolérable de la population civile à Gaza.Ils figurent en haut de l’affiche anglo-saxonne (Cf. plus haut !).

Cet appui est sans commune mesure avec les soutiens dont bénéficieLa Voix de Hind RajabdeKaouther Ben Hania.Brad Pitt, Joaquin Phoenix, Rooney Mara(sa compagne, prix d’interprétation féminine pour le filmCarollors du Festival de Cannes 2015), Alfonso Cuarón, Jonathan Glazer, Dede Gardner et Jeremy Kleiner sont crédités au génériqueen tant que producteurs délégués.Ils se sont principalement employés à faire connaître le film bien au-delà du cercle des militants.’Grâce à eux, le film a, par exemple, été projeté à Venise [7].

De gauche à droite,Joaquin Phoenix, Rooney Mara, la réalisatrice, Kaouther Ben Hania, Motaz Malhees et Clara Khoury, avec un portrait de la jeune Palestinienne Hind Rajab pour la projection du film, lors de la 82ᵉ Mostra de Venise,

Et effectivement, présenté en avant-première mondiale dans la compétition principale de la 82eMostra de Venise le 3 septembre 2025,La Voix de Hind Rajab{}est salué par unestanding ovationde 24 minuteset au palmarès final, il ne reçoit’que’leLion d’argent,’déception’compensée par leprix ARCA CinemaGiovani [8].Depuis,La Voix de Hind Rajab{}passe de festival en festival et accroît sa moisson de prix :Prix du public au Festival de Saint-Sébastien, Grand prix au Festival de Gand, prix du jury au Festival de Chicago, prix du public au Festival de La Roche-sur-Yon et, dernier en date,prix du jury professionnel au Festival du Film d’Histoire de Pessac…La liste n’est pas close car la carrière du film dans les festivals n’est pas encore achevée.

Cetteréception unanime est à la mesure du sentiment d’impuissance généré par les images et les informations qui parviennent, presque quotidiennement, depuis la bande de Gaza aux téléspectateurs du monde entier.Et disons le d’emblée, ce sentiment bloque toute velléité de critique :

Juste et profondément humaniste,La Voix de Hind Rajabclôt tout débat sur la justification de la guerre, en fixant à jamais dans nos cœurs la petite voix de Hind, et ses appels au secours restés sans réponse, métaphore d’un peuple tout entier abandonné à son sort.’ [9]

Retour au film !

Après l’accueil critique et le succès public de son dernier opus,Les Filles d’Olfa,Kaouther Ben Hanias’empare d’un fait tragique : la mort d’Hind, une enfant palestinienne qui a marqué les consciences. En effet, le 29 janvier 2024, le Croissant-Rouge palestinien à Ramallah, en Cisjordanie occupée,reçoit un appel d’une petite fille coincée dans une voiture qui a essuyé les tirs de l’armée israélienne tuant tous les membres de sa famille.Hind Rajabappelle à l’aide. Avant d’intervenir, le Croissant-Rouge doit négocier, via la Croix-Rouge, la sécurisation de son ambulancequi ne se trouve qu’à 8 minutes de la station service d’oùappelleHind. Pendant les heures qui suivent, lesemployésprésents à Ramallah vont se démener pour tenter se sauver l’enfant. Et nous le savons : en vain !

Kaouther Ben Haniaconstruit tout son film autour de l’enregistrement des appels de Hind Rajab sans quitter les locaux (reconstitués évidemment) du Croissant-Rouge. Elle alterne ainsi la reconstitution fictionnelle de cette journée terrible avec les véritables enregistrements de la victime.Àla fin du film,Kaouther Ben Haniainsère également des enregistrements vidéo effectués avec les téléphones des membres du Croissant-Rouge. Après un moment de flottement, le spectateur peut alors mesurer le degré de ressemblance entre les acteurs et les vrais protagonistes.La fiction obtient un supplément d’authenticité.

C’est probablement un des plus beaux films que l’on puisse voir qui parle du principe d’humanité. Cette enfant est véritablement la voix de toutes les victimes dans les conflits armés. [10]

Par le dispositif mis en place,Kaouther Ben Haniaassigne aux spectateurs une position d’impuissance redoublée : ils assistent confortablement installés dans leur fauteuil à l’incapacité des employés du Croissant-Rouge à porter secours à une enfant qui appelle à l’aide. En ce sens, le film est à la limite du supportable et, en même temps, il rappelle à tous les spectateurs leur renoncement à agir contre cette guerre et partant leur complicité avec les crimes commis, a-minima, par non-assistanceà enfant en danger de mort.

Dès lors, le spectateur qui ne supporte pas cette situation a toujours la possibilité de fermer les yeux et de se boucher les oreilles ou, plus radicalement, de quitter la salle.Ouencore,il peut rompre avec le procès d’identification et opter pourune distance protectrice(pas forcément consciemment !). C’est ce que faitEtienne Sorin, critique cinéma pourLe Figaroqui intitule son article :’Les trémolos de Kaouther Ben Hania’qu’il débute par ’Et le pathos l’emporteet le conclue par’la martyrologie tire larmes que Kaouther Ben Hania déroule, imperturbable [11].Il est bien seul : les autres médiasontrejoint le cœur des laudateurs.


Mato-Topé






Source: Divergences.be