FĂ©vrier 25, 2021
Par Zones Subversives
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Les Cultural Studies jettent un regard ouvertement politique sur le cinĂ©ma et la culture populaire. Cette dĂ©marche permet de questionner et de remettre en cause les diffĂ©rentes formes d’oppression. Cependant, les Cultural Studies peuvent Ă©galement dĂ©boucher vers une lecture sĂ©parĂ©e et segmentĂ©e, contre une perspective critique plus globale. 

Les studios de cinĂ©ma amĂ©ricains produisent de nombreux films historiques. Ce genre s’appuie sur un sujet considĂ©rĂ© comme lĂ©gitime par la culture dominante. Mais il semble Ă©galement populaire, avec un vĂ©ritable succĂšs public. Les spectateurs ont l’impression de se divertir et de se cultiver sur des faits passĂ©s. Le film historique Ă©voque Ă©galement la nation et la construction d’un peuple autour de valeurs communes.

Depuis les annĂ©es 2000 s’amorce un retour en force du film historique, incarnĂ© par le succĂšs de Gladiator. Au mĂȘme moment, les Cultural Studies remettent en cause le discours historique dominant centrĂ© sur la version du WASP blanc bourgeois hĂ©tĂ©rosexuel. Cette approche se diffuse dans les universitĂ©s pour faire redĂ©couvrir des personnalitĂ©s oubliĂ©es par l’histoire officielle. Ce nouveau rĂ©cit vise Ă  soutenir les luttes des minoritĂ©s dans les sociĂ©tĂ©s actuelles. David Da Silva se penche sur cette nouvelle lecture des films historiques dans le livre Cultural Studies et Hollywood : le passĂ© remaniĂ©.

                     Cultural Studies et Hollywood

 

Histoire des Cultural Studies

 

Les Cultural Studies Ă©mergent dans la sociĂ©tĂ© britannique des annĂ©es 1950. Une culture de masse se dĂ©veloppe aprĂšs la guerre. Edward Thompson, Raymond Williams et Richard Hoggart analysent la formation de la classe ouvriĂšre, les cultures populaires et les contestations culturelles. Ces chercheurs issus de milieux ouvriers relient la culture aux problĂšmes sociaux. Les cultures populaires sont revalorisĂ©es contre la domination de la culture Ă©litiste et bourgeoise. Les Cultural Studies doivent permettre d’analyser la rĂ©alitĂ© sociale pour lutter contre les diffĂ©rentes oppressions. Ces auteurs s’inscrivent dans le marxisme hĂ©tĂ©rodoxe de la New Left. Contre une vision dĂ©terministe, ils insistent sur l’importance des luttes et rĂ©sistances ouvriĂšres.

Stuart Hall remet en cause la vision marxiste d’une domination implacable de la bourgeoisie avec ses superstructures idĂ©ologiques. Au contraire, il estime que les individus ordinaires peuvent penser par eux-mĂȘmes et ne pas intĂ©grer l’idĂ©ologie de la sociĂ©tĂ© de consommation. Le cinĂ©ma hollywoodien connaĂźt du succĂšs avant tout car il s’inspire du vĂ©cu des classes populaires. Ensuite, les spectateurs ne sont pas passifs devant les Ɠuvres mais dĂ©veloppent leurs propres interprĂ©tations. La culture possĂšde sa logique propre et n’est pas un simple reflet des rapports de force Ă©conomiques qui traversent la sociĂ©tĂ©. Stuart Hall permet Ă©galement de valoriser le regard des femmes et des minoritĂ©s.

Les Cultural Studies s’imposent progressivement dans les universitĂ©s amĂ©ricaines. Les chercheurs insistent d’abord sur les grands mythes fondateurs qui forgent l’unitĂ© du peuple amĂ©ricain. Les groupes sociaux marginalisĂ©s et dominĂ©s ne sont pas pris en compte. « Pour le dire autrement, ĂȘtre amĂ©ricain serait donc simplement faire partie de la classe moyenne et pouvoir participer Ă  la sociĂ©tĂ© de consommation Â», prĂ©cise David Da Silva. Le rĂȘve amĂ©ricain, avec le mythe de la rĂ©ussite individuelle, devient fĂ©dĂ©rateur pour permettre l’intĂ©gration des immigrĂ©s.

Mais la contre-culture et la contestation des annĂ©es 1960 attaquent cette civilisation amĂ©ricaine. Les minoritĂ©s luttent contre leur oppression. Les Cultural Studies dĂ©laissent les grandes Ɠuvres pour s’intĂ©resser Ă  la culture populaire. Elles Ă©voquent Ă©galement le regard des minoritĂ©s. Une nouvelle hĂ©gĂ©monie culturelle se dĂ©veloppe avec le « politiquement correct Â» qui chasse le racisme et les discriminations. Des enseignements diffusent de nouveaux rĂ©cits comme les Woman Studies, les Black Studies, les Gay et Lesbian Studies. Depuis les annĂ©es 2000, le cinĂ©ma amĂ©ricain s’adapte Ă  cette nouvelle norme. Les producteurs craignent les critiques des associations qui peuvent mener des campagnes contre un film.

Le gĂ©ographe David Harvey observe que cette Ă©volution se conforme au capitalisme nĂ©olibĂ©ral. La production dĂ©laisse le modĂšle fordiste de la standardisation. La consommation ne s’adresse plus Ă  un mode de vie uniformisĂ©. Le marchĂ© devient segmentĂ© et s’adresse Ă  des clientĂšles diverses. Ensuite, la lutte des classes disparaĂźt pour faire place au consensus libĂ©ral. Les luttes des minoritĂ©s qui demandent plus de droits et de reconnaissance s’inscrivent dans ce cadre libĂ©ral.

Les films peuvent faire l’objet d’interprĂ©tations diverses. Les mĂ©dias de gauche raillent 300 de Zack Snider, qui Ă©voque l’affrontement des Spartiates face aux Perses. Le film exalte les valeurs viriles et guerriĂšres. Il est surtout dĂ©crit comme une apologie de l’impĂ©rialisme amĂ©ricain aprĂšs la guerre en Irak. Au contraire, le philosophe Slavoj Zizek et une partie du public observent que les Spartiates apparaissent comme un peuple rustre qui rĂ©siste face Ă  une armĂ©e plus puissante. Ce qui les place donc plutĂŽt du cĂŽtĂ© de l’anti-impĂ©rialisme. Le regard du public peut donc diffĂ©rer avec les interprĂ©tations des intellectuels de gauche, et mĂȘme avec l’idĂ©ologie du rĂ©alisateur.

Ridley Scott lance un renouveau du film historique avec Gladiator (2000). Maximus est un gĂ©nĂ©ral romain trahit par l’empereur Commode et rĂ©duit en esclavage. Il devient un gladiateur populaire et tente de dĂ©fier le pouvoir impĂ©rial. Ce film Ă©voque Spartacus de Stanley Kubrick. Un gladiateur dĂ©fie Ă©galement l’empire et organise une rĂ©volte d’esclaves. La crucifixion finale et le gladiateur noir aux cĂŽtĂ©s du hĂ©ros blanc apparaissent Ă©galement comme des points communs. NĂ©anmoins, Spartacus s’inspire du roman d’Howard Fast qui reflĂšte davantage la lutte des classes avec une rĂ©volte collective. Dans Gladiator, c’est davantage un face Ă  face entre le hĂ©ros et l’empereur sur fond de vengeance personnelle.

L’élection de Donald Trump rĂ©vĂšle la faillite des Cultural Studies qui valorisent les minoritĂ©s. Le parti dĂ©mocrate et sa candidate Hillary Clinton mettent l’accent sur la dĂ©nonciation du racisme et du sexisme ainsi que sur l’écologie. La gauche amĂ©ricaine dĂ©laisse la lutte des classes et les problĂšmes sociaux pour se focaliser uniquement sur la dĂ©fense des minoritĂ©s. Le milliardaire Trump peut alors tranquillement prĂ©tendre reprĂ©senter les ouvriers blancs dont l’emploi serait menacĂ© par la dĂ©sindustrialisation et les dĂ©localisations. Les acteurs d’Hollywood et les intellectuels de gauche apparaissent alors comme le camp des vainqueurs de la mondialisation face Ă  la classe moyenne blanche paupĂ©risĂ©e et dĂ©classĂ©e. 

 

  Chiwetel Ejiofor dans le film anglo-amĂ©ricain de Steve McQueen,

Racisme et postcolonialisme

 

A partir de la fin des annĂ©es 1960, les universitĂ©s amĂ©ricaines ouvrent des dĂ©partements de Black Studies. Ce champ acadĂ©mique interdisciplinaire Ă©tudie les personnes afro-amĂ©ricaines d’un point de vue historique, culturel, mais aussi sociologique et politique. Le racisme et les stĂ©rĂ©otypes sont dĂ©construits. Le film Lincoln (2012) Ă©voque la guerre de SĂ©cession uniquement Ă  travers la question de l’esclavage et du racisme. L’historien AndrĂ© Kaspi reproche Ă  Steven Spielberg d’éluder la dimension Ă©conomique. L’esclavage reste liĂ© Ă  l’exploitation et Ă  l’exportation du coton. Le film est Ă©galement critiquĂ© pour rĂ©duire les personnages noirs Ă  la passivitĂ©. L’abolition de l’esclavage est obtenue par un bourgeois blanc, et non pas par les esclaves eux-mĂȘmes Ă  travers leurs luttes.

Le film Selma (2014), rĂ©alisĂ© par Ana DuVernay, Ă©voque la campagne de Martin Luther King pour les droits civiques en 1965. Ce rĂ©cit montre les violences policiĂšres mais reste consensuel. Il Ă©lude les aspĂ©ritĂ©s du pasteur dans sa vie privĂ©e mais aussi la dimension sociale de son discours. Martin Luther King critique le racisme mais aussi l’exploitation et les inĂ©galitĂ©s sociales. « Si les Noirs Ă©taient les dĂ©shĂ©ritĂ©s absolus, les opprimĂ©s par excellence et l’avant-garde de la rĂ©volution en marche, tous les vulnĂ©rables Ă©taient Ă  libĂ©rer : pauvres blancs, femmes sous allocations, indiens spoliĂ©s, chicanos humiliĂ©s Â», rappelle Sylvie Laurent.

Le Majordome (2013) et Les figures de l’ombre (2016) permettent de dĂ©couvrir des personnages occultĂ©s par l’histoire officielle. Mais ils s’inscrivent dans le cinĂ©ma des annĂ©es Obama, avec son antiracisme moral et consensuel qui idĂ©alise les possibilitĂ©s d’ascension sociale. 12 Years a Slave (2013), de Steve Mac Queen, s’appuie sur les mĂ©moires de Solomon Northup. NĂ© libre, il est enlevĂ© et vendu en esclavage en 1841. Le film permet de montrer l’horreur de l’esclavage. Mais il rajoute Ă©galement des scĂšnes qui ne sont pas prĂ©sentes dans le livre. Ce qui l’éloigne de la rĂ©alitĂ© historique pour proposer une vision plus caricaturale et larmoyante.

Le film Green Book (2018), de Peter Farrelly, dĂ©crit l’amitiĂ© entre un musicien, noir et bourgeois, avec son chauffeur prolĂ©taire blanc. L’artiste semble moins proche des afro-amĂ©ricains que son chauffeur qui partage leurs codes sociaux populaires. Mais le musicien n’est pas non plus acceptĂ© par le milieu bourgeois. Les Cultural Studies ont attaquĂ© ce film qui insisterait sur le mythe du « sauveur blanc Â». Pourtant, le musicien noir reste le patron et c’est lui qui a dĂ©cidĂ© de l’embaucher. Cette lecture rĂ©vĂšle que les Cultural Studies ne prennent pas en compte les rapports de classe.

The Birth of a Nation (2016), de Nate Parker, s’appuie sur les mĂ©moires de Nathaniel Turner. Le film dĂ©crit une rĂ©volte d’esclaves, sans sauveur ni politicien. Mais c’est un viol qui permet de dĂ©clencher la colĂšre dans ce film. Pourtant, le livre indique que les esclaves luttent simplement car ils ont conscience de l’injustice du systĂšme d’exploitation. Les esclaves connaissent bien leurs conditions de vie et n’ont besoin de rien d’autre pour se rĂ©volter.

Détroit (2018), de Kathryn Bigelow, montre la répression des émeutes de 1967 dans la ville de Détroit. Des femmes blanches et des noirs sont séquestrés dans un motel par des policiers racistes. Les Cultural Studies dénoncent un film réalisé par une bourgeoise blanche qui ne pourrait donc pas comprendre le racisme. Ensuite, les noirs restent figés dans une position de victimes. Le film semble également adopter une vision raciale et caricaturale qui occulte que la ville de Détroit reste dirigée par des afro-américains.

 

Les Post Colonial Studies s’opposent au regard eurocentrĂ© et Ă  l’impĂ©rialisme occidental. Kingdom of Heaven (2005), de Ridley Scott, propose un nouveau regard sur les croisades au XIIsiĂšcle. Les croisĂ©s apparaissent comme des barbares impĂ©rialistes alors que les musulmans sont montrĂ©s comme des ĂȘtres civilisĂ©s. Ce sont les Templiers qui incarnent le fanatisme religieux. Mais le film montre Ă©galement des bons croisĂ©s paternalistes qui fournissent les connaissances aux musulmans pour creuser des puits. Les Post Colonial Studies Ă©pinglent cette approche paternaliste du bon colonisateur qui apporte la civilisation aux musulmans.

Argo (2012), de Ben Affleck, montre l’exfiltration de diplomates amĂ©ricains dans le contexte de la rĂ©volution iranienne de 1979. Un agent de la CIA simule un faux tournage de film pour sauver les diplomates. Pourtant, les rĂ©volutionnaires iraniens apparaissent comme des barbares sanguinaires. Comme souvent, le cinĂ©ma amĂ©ricain dĂ©nigre les prolĂ©taires qui se rĂ©voltent. Surtout lorsqu’ils sont arabes.

 

     Marie-Antoinette

 

Féminisme et diversité des oppressions

 

Les Women’s Studies s’attachent Ă  observer la place des femmes au cinĂ©ma. DĂ©sormais, les films se centrent davantage sur des personnages historiques fĂ©minins. Dans L’échange (2008), Clint Eastwood dĂ©crit le parcours d’une mĂšre cĂ©libataire Ă  partir de 1928. Son fils disparaĂźt. La police finit par retrouver un enfant, mais la mĂšre ne reconnaĂźt pas son fils. Elle conteste alors la police et les experts. Elle se retrouve enfermĂ©e en hĂŽpital psychiatrique avec d’autres femmes qui ont contestĂ© les autoritĂ©s lĂ©gitimes et masculines.

Marie-Antoinette (2006), de Sophia Coppola, Ă©voque un personnage historique fĂ©minin. La rĂ©alisatrice montre un pouvoir qui veut brimer la personnalitĂ© d’une jeune femme qui aime les plaisirs de la vie. La reine est Ă©galement soumise Ă  la pression d’avoir un enfant. Ce film montre « le destin traditionnel des femmes subordonnĂ©es Ă  l’homme, notamment par le biais du mariage. DĂšs son jeune Ăąge, on lui enseigne la maniĂšre proprement fĂ©minine de se prĂ©senter, de parler, d’agir Â», observe Julie Levasseur. Mais le film se garde bien de montrer la rĂ©volte sociale et les classes populaires. Le spectateur s’identifie mĂȘme Ă  la famille royale menacĂ©e par une horde de sauvages qui reprĂ©sentent la RĂ©volution française.

Les Queer Studies sont issues du mouvement LGBT (lesbiennes, gay, bisexuelles, trans). Elles se penchent sur les dĂ©sirs, les identitĂ©s et les sexualitĂ©s. En 2004, Oliver Stone montre l’homosexualitĂ© d’Alexandre le Grand. Harvey Milk (2008), de Gus Van Sant, se penche sur les luttes des homosexuels en 1977 et 1978 Ă  travers la figure d’un militant gay qui devient Ă©lu de Californie. NĂ©anmoins, les homosexuels apparaissent uniquement comme des hommes blancs bourgeois.

 

Les Jewish Studies se penchent sur les Juifs, notamment face au gĂ©nocide commis par les nazis. Un classique comme La liste de Schindler (1993) de Steven Spielberg revient sur l’holocauste. Mais ce film reste figĂ© dans l’iconographie de victimisation et de passivitĂ© des Juifs. Au contraire, dans Defiance (2008), Edward Zwick dĂ©crit les Juifs comme des combattants armĂ©s qui luttent pour leur survie. Il retrace l’histoire de la brigade Bielski. NĂ©anmoins, la crĂ©ation d’une communautĂ© Ă©galitaire par les rĂ©sistants semble Ă©loignĂ©e de la rĂ©alitĂ© historique. Cette sociĂ©tĂ© reste patriarcale avec une valorisation des combattants et une subordination des femmes.

Steven Spielberg s’attaque Ă  un sujet sensible avec Munich (2005). Ce film dĂ©crit l’assassinat de terroristes palestiniens par le Mossad en 1972. Il montre les mĂ©thodes des services secrets. Il questionne l’efficacitĂ© de la violence brutale pour Ă©radiquer le terrorisme. Mais Steven Spielberg conserve un point de vue idĂ©aliste de dĂ©fense du droit international contre la violence. La vision nuancĂ©e de Steven Spielberg s’attire les critiques d’intellectuels israĂ©liens, mais aussi des pro-palestiniens.

 

Les Critical White Studies analysent les pratiques qui privilĂ©gient systĂ©matiquement les Blancs et reproduisent leur domination. Cette approche permet de remettre en cause le mythe du sauveur blanc, comme dans 12 Years a Slave. Les esclaves, les exploitĂ©s et les opprimĂ©s n’ont besoin de personne pour agir et se libĂ©rer. En revanche, les Studies peuvent aussi se contenter de comptabiliser le nombre de Noirs et de femmes dans n’importe quel film. Ce qui devient le critĂšre principal de jugement.

La Couleur des sentiments (2011), de Tate Taylor, s’inscrit dans le contexte de la lutte pour les droits civiques en 1963. Le film montre des femmes noires qui luttent contre le racisme des riches familles blanches pour lesquelles elles travaillent. Certes, le film adopte le point de vue d’une jeune femme blanche qui prend conscience des injustices de son pays. Mais ce n’est donc pas le point de vue des femmes noires en lutte. Pourtant, les Studies reprochent surtout au film de ne pas assez montrer la violence de l’oppression et de l’exploitation. Ce serait une vision Ă©dulcorĂ©e de la rĂ©alitĂ© historique.

Free States of Jones (2016), de Gary Ross, Ă©voque la crĂ©ation d’un État indĂ©pendant au Mississipi dans le contexte de la guerre de SĂ©cession. Cette communautĂ© comprend des Blancs pauvres, d’anciens esclaves noirs, des femmes et des enfants. Le film insiste sur la lutte des exploitĂ©s face Ă  une minoritĂ© de riches planteurs esclavagistes. Il insiste sur la solidaritĂ© de classe mais aussi sur l’égalitĂ© de genre et de race. NĂ©anmoins, le film reste centrĂ© sur un leader charismatique qui reste un homme blanc. Ce qui peut reproduire le mythe du Blanc sauveur des opprimĂ©s. Mais les militants identitaires rejettent surtout la possibilitĂ© qu’un Blanc ne soit pas un affreux esclavagiste. « L’histoire montre que ceux qui sont exploitĂ©s finissent par trouver un terrain d’entente et que, ensemble, ils corrigent les tords Â», souligne le producteur T.G. Herrington.

Gangs of New York (2003), de Martin Scorsese, Ă©voque le quartier populaire de Five Points avec le conflit qui oppose les natifs aux immigrĂ©s irlandais. Il montre une AmĂ©rique de la rue qui se construit dans la misĂšre et la violence. Mais des militants identitaires dĂ©noncent le manque de Noirs. Ils n’ont pas compris que ce n’est pas le sujet principal du film. De plus, quelques scĂšnes montrent le racisme avec des violences contre les Noirs. MĂȘme si le film ne pousse pas la nuance jusqu’à montrer que les immigrĂ©s irlandais qui subissent le racisme peuvent eux-mĂȘmes commettre des actes racistes contre les Noirs.

 0079 â™Ș La Couleur des Sentiments
 

Intersectionnalité et luttes des classes

 

David Da Silva permet de montrer la force mais aussi les limites des Cultural Studies. Il prĂ©sente ces grilles d’analyse qu’il applique ensuite Ă  de nombreux films historiques. Le grand apport des Cultural Studies consiste Ă  prendre au sĂ©rieux le cinĂ©ma. Cette approche considĂšre que les films ne se rĂ©duisent pas Ă  un simple divertissement. Ils diffusent des idĂ©es et des reprĂ©sentations de la sociĂ©tĂ©. Les Cultural Studies s’inscrivent dans une approche pluridisciplinaire. Elles s’appuient sur l’histoire et les sciences sociales pour analyser les films et l’histoire du cinĂ©ma amĂ©ricain. David Da Silva reprend pertinemment cette approche pour jeter un nouveau regard sur diffĂ©rents films et sur les dĂ©bats qu’ils ont provoquĂ©.

David Da Silva tente Ă©galement de prendre en compte la rĂ©ception du public. Le site IMDb permet de recueillir les critiques de spectateurs anonymes. Ce qui peut donner une idĂ©e de la rĂ©ception des films. Un dĂ©calage s’observe avec le milieu des universitaires et des cinĂ©philes. Les interprĂ©tations trop intellectualistes et d’un point de vue trĂšs spĂ©cialisĂ©s s’éloigne de la rĂ©ception du public qui regarde le film dans son ensemble. NĂ©anmoins, les spectateurs peuvent davantage se focaliser sur les Ă©motions et le divertissement plutĂŽt que sur les reprĂ©sentations sociales et politiques du cinĂ©ma. Le problĂšme de la rĂ©ception du public reste dĂ©licat. Elle Ă©chappe aux discours mĂ©diatiques, et mĂȘme souvent Ă  la volontĂ© des cinĂ©astes.

 

David Da Silva Ă©voque Ă©galement les limites des Cultural Studies. Il montre le dĂ©coupage de ce champ d’étude en diffĂ©rentes spĂ©cialitĂ©s qui analysent les films uniquement Ă  travers leur petit bout de la lorgnette. Ce qui peut dĂ©boucher vers des interprĂ©tations contradictoires, partiales et surtout partielles. Pire, les Cultural Studies peuvent alimenter des conflits entre diverses communautĂ©s. Les Noirs peuvent s’opposer aux Juifs et les homosexuels risquent de dĂ©noncer les musulmans. Le regard communautaire remplace progressivement l’analyse globale d’un film. Il est portĂ© par des associations spĂ©cifiques qui n’hĂ©sitent pas Ă  porter plainte pour un aspect qui Ă©chappe mĂȘme Ă  la majoritĂ© du public.

L’approche intersectionnelle vise Ă  concilier ces diverses visions communautaires pour dĂ©noncer Ă  la fois les oppressions de race et de genre. Mais les universitaires intersectionnels proposent au final une hiĂ©rarchie entre les diverses oppressions selon leur sensibilitĂ© antisexiste ou antiraciste. L’addition de domaines acadĂ©miques spĂ©cialisĂ©s ne dĂ©bouche vers aucune lecture globale. Ensuite, l’exploitation et les rapports de classe apparaissent comme l’angle mort des Cultural Studies et de l’intersectionnalitĂ©. En clair, une patronne noire est considĂ©rĂ©e comme plus opprimĂ©e qu’un ouvrier blanc. Ce qui occulte les conditions de vie et de travail. Il est vrai que les universitaires ne se prĂ©occupent pas de ces contingences bassement matĂ©rielles. Les belles Ăąmes de la gauche prĂ©fĂšrent dĂ©noncer le fascisme transcendantal et glorifier les droits de l’Homme, plutĂŽt que de regarder le contenu de la gamelle. 

Matewan (1987), de John Sayles, montre la violence de la lutte des classes et le syndicalisme amĂ©ricain. En Virginie, des mineurs grĂ©vistes s’opposent Ă  des milices patronales. Le rĂ©alisateur se penche sur les IWW qui s’inscrivent dans le syndicalisme rĂ©volutionnaire et luttent pour l’abolition du salariat. Cette organisation regroupe Ă©galement des travailleurs noirs et s’oppose au racisme qui divise la classe ouvriĂšre. Il semble important de souligner que les syndicats amĂ©ricains les plus importants reposent sur le racisme. Les ouvriers noirs en sont exclus. Une stratification raciale traverse la classe des exploitĂ©s. La lutte sociale doit donc combattre le racisme des patrons, mais aussi des syndicats. Une perspective de lutte globale contre toutes les formes d’oppression et de hiĂ©rarchies semble plus pertinente qu’une addition de luttes sectorielles et corporatistes.

 

Ensuite, David Da Silva critique pertinemment l’approche victimaire des Cultural Studies. C’est la course Ă  la communautĂ© qui sera la plus opprimĂ©e. Au-delĂ  d’une concurrence des victimes, les Cultural Studies n’encouragent pas Ă  la lutte. Les esclaves noirs doivent apparaĂźtre sanguinolents Ă  force de coups de fouet. Ils doivent subir les violences les plus atroces montrĂ©es Ă  l’écran pour qu’un film ne soit pas accusĂ© de complaisance envers l’esclavagisme et la sĂ©grĂ©gation. Certes, il semble important de montrer les violences que provoquent le racisme et les diverses formes d’oppression. MĂȘme si le risque de la caricature et du voyeurisme n’est pas loin.

NĂ©anmoins, il semble plus important de montrer des opprimĂ©s et des exploitĂ©s qui veulent s’arracher Ă  leurs conditions de vie et de travail. Il semble indispensable de montrer la capacitĂ© de lutte et d’auto-organisation. Un film peut transmettre des Ă©motions Ă  travers des actions de lutte et de rĂ©volte. Ce qui tranche avec la banale posture victimaire. DĂ©noncer l’esclavage des Noirs, c’est bien. Mais c’est mieux de montrer les luttes qui ont permis de sortir de cette condition. Ce qui peut Ă©galement attiser l’esprit de rĂ©volte. Bien plus qu’une dĂ©nonciation victimaire qui ne fait que renforcer la rĂ©signation et les pleurnicheries citoyennistes.

Si David Da Silva attaque bien tous ces travers des Cultural Studies, il a tendance Ă  tordre le bĂąton dans l’autre sens. Il se rĂ©fĂšre Ă  Thomas Frank, mais aussi Ă  Christopher Lasch et Christophe Guilluy. Ces auteurs mettent en concurrence les luttes des minoritĂ©s avec les luttes sociales qui seraient l’apanage des ouvriers blancs. Insister sur la lutte des classes ne doit pas nier les stratifications qui traversent le camp des exploitĂ©s. Les diverses formes de hiĂ©rarchies et oppressions qui existent au sein de la classe ouvriĂšre doivent ĂȘtre combattues.

David Da Silva privilĂ©gie une approche populisme qui homogĂ©nĂ©ise un peuple supposĂ© vertueux face Ă  des Ă©lites mĂ©chantes. Mais le peuple comprend diverses classes sociales et reste traversĂ© par des rapports d’exploitation. Ensuite, la lutte rĂ©volutionnaire doit remettre en cause toutes les formes de hiĂ©rarchies plutĂŽt que de se contenter d’amĂ©nager l’exploitation. NĂ©anmoins, David Da Silva montre que les films, mĂȘme grand public, permettent d’ouvrir de nombreux dĂ©bats.

 

Source : David Da Silva, Cultural Studies et Hollywood : le passĂ© remaniĂ©, LettMotif, 2020

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Pour aller plus loin :

VidĂ©o : Biblio(cinĂ©)thĂšque #7 – Cultural studies et Hollywood, le passĂ© revisitĂ© – David Da Silva, mise en ligne sur le site Ecran et toile le 24 juillet 2020

Radio : Saison 12 Episode 2 special Cultural Studies avec David Da Silva, Ă©mission Culture ProhibĂ©e mise en ligne le 8 septembre 2020 

Radio : Ă©missions avec David Da Silva diffusĂ©es sur France Culture

Radio : Séries, cinéma, idéologies et luttes des classes. Autour du cinéma populaire, des blockbusters, des séries et du cinéma dit militant et politique, émission de Radio Vosstanie du 6 décembre 2014

Pierre Murat, L’enfer pavĂ© de bonnes intentions des “Cultural Studies”, publiĂ© sur le site du magazine TĂ©lĂ©rama le 29 fĂ©vrier 2020 

Boris Szames, « Cultural Studies et Hollywood, le passé remanié » par David Da Silva, publié sur le site Gone Hollywood en mars 2020

Entretien: David Da Silva “Quand le politiquement correct rĂ©Ă©crit l’histoire”, publiĂ© sur le site de la revue L’inactuelle le 20 fĂ©vrier 2020

Jonathan Fanara, Que retenir de « Cultural Studies et Hollywood, le passĂ© remaniĂ© » ?, publiĂ© sur le site Le Mag du CinĂ© le 9 mars 2020 

Dr Orlof, Histoire et idéologie, publié sur le site le journal cinéma du Dr Orlof le 27 février 2020

Jacques Demange, Livre / Cultural Studies et Hollywood – le passĂ© remaniĂ© : critique, publiĂ© sur le site CinĂ© Chronicle le le 22 fĂ©vrier 2020 

Articles de David Da Silva publiĂ©s sur le site du magazine Ecran large




Source: Zones-subversives.com