Août 23, 2021
Par Lundi matin
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D’une folle l’autre

Quentin Dubois

Cette intervention prend place dans ce qui a été nommé « Le jour de l’abolition des privilèges » [2] et il me faudra prendre quelque distance avec ces termes car, comme je le soutiendrai plus avant, il s’agit pour Hocquenghem d’abolir l’homosexualité. L’abolir non point pour la fondre dans le régime discursif et politique de l’hétérosexualité mais l’abolir en tant qu’identité dont la généalogie (médicale et juridique) est dressée tout au long de l’œuvre de Hocquenghem. De s’en défaire. Précision : lorsque j’emploie le terme d’homosexualité, je renvoie à l’homosexualité dite « masculine » (dans l’autre cas, je parlerai de lesbianisme) afin de ne pas penser en symétrie ces deux subjectivités, c’est-à-dire comme simples « choix d’objets » ou « orientations sexuelles » pour reprendre le vocabulaire de la modernité disciplinaire. C’est par ailleurs cette approche symétrique qui appauvrit considérablement la construction d’un discours politique et épistémologique, d’une épistémopolitique, dans les luttes actuelles. Lesbiennes et homosexuels auraient ainsi, en raison d’une symétrie du choix d’objet (le désir du même : un homme qui aime un homme, une femme qui aime une femme), une proximité d’expériences et, dès lors, une manière de conceptualiser ces expériences, à l’identique – la question de la drague, de la violence, d’un me too, bref de ce qui déborde : le désir). Il sera question ici du douloureux problème de l’homosexualité. Une homosexualité qui n’est pas très vieille, à peine plus d’un siècle, et dont les coordonnées subjectives révolutionnaires sont quasi-éteintes, demeurant – comme je l’avancerai plus avant – à titre de traces que peut encore percevoir une folle archéologue de la modernité sexuelle.

Précaution évidente mais à répéter : il faut se garder de lire les textes de Hocquenghem à partir des conceptions contemporaine d’une homosexualité intégrée  ; mais tout au contraire comme un discours qui dans un premier temps cherche à penser le révolutionnaire, et dans un second temps, de conjurer un devenir-uniforme qui est pressenti par Hocquenghem, ce qu’il nomme le ghetto homosexuel et dont il remarque alors la constitution progressive aux USA dans les années 70 – le « ghetto homosexuel », c’est à la fois des petits quartiers où l’on fait ses courses avec des homosexuels, où l’on mange homosexuel, un banquier homosexuel, des publicités avec des couples homosexuels, où l’on vend de l’homosexuel à fond –une standardisation de l’homosexuel. C’est aussi, comme aux USA au début des années 70, la réclamation par les homosexuels d’avoir des flics homosexuels assurant leur sécurité dans leur nouveau petit quartier tout lissé et débarrassé des marginalités et des immigrés.




Brièvement, qui est Guy Hocquenghem ? Né dans une famille gaulliste, perverti par le marxisme dès l’adolescence, il passe du PCF au trotskisme de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) en 66, puis, exclu en raison de son vif intérêt pour le maoïsme – qualifié de mao spontex –, il rejoindra le groupe Vive la révolution (groupe où l’on retrouve certaines féministes qui participèrent à la fondation du MLF : Françoise Picq et Nadja Ringart) pendant quelques années – il écrira ainsi de nombreux textes dans le journal Tout !– avant de s’embarquer dans l’expérience homosexuelle collective que fut le FHAR. Ce fameux FHAR., ce Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, fondé en 1971 par des lesbiennes dissidentes du M.L.F. et qui s’inscrit dans l’héritage net de mai 68, cherche à tenir ensemble homosexualité et révolution. Hocquenghem rejoint ce front quelques semaines après sa création, il en devient rapidement une des figures militantes et une des têtes pensantes, rédigeant une grande partie des textes que l’on trouve dans le manifeste du groupe : le Rapport contre la normalité (1971). Manifeste d’une autonomie qui s’ouvre par ce texte, écrit par Hocquenghem (« Adresse à ceux qui se croient « normaux » » – 1971) :

Vous ne vous sentez pas oppresseurs. Vous baisez comme tout le monde, ça n’est pas de votre faute s’il y a des malades ou des criminels. Vous n’y pouvez rien, dites-vous, si vous êtes tolérants. Votre société car si vous baisez comme tout le monde c’est bien la vôtre, nous a traités comme un fléau social pour l’Etat, l’objet de mépris pour les hommes véritables, sujet d’effroi pour les mères de famille. Les mêmes mots qui servent à nous désigner sont vos pires insultes. (…) Vous qui voulez la révolution, vous avez voulu nous imposer votre répression. Vous combattiez pour les noirs et vous traitiez les flics d’enculés, comme s’il n’existait pas de pire injure. Vous, adorateurs du prolétariat, avez encouragé de toutes vos forces, le maintien de l’image virile de l’ouvrier, vous avez dit que la révolution serait le fait d’un prolétariat mâle et bourru, à grosse voix, baraqué, et roulant des épaules. Savez-vous ce que c’est, pour un jeune ouvrier, que d’être homosexuel en cachette ? Savez-vous, vous qui croyez à la vertu formatrice de l’usine, ce que subit celui que ses copains d’atelier traitent de pédale ? Nous le savons, nous, parce que nous nous connaissons entre nous, parce que nous seuls, nous pouvons le savoir. Nous sommes avec les femmes le tapis moral avec lequel vous essuyez votre conscience. (…) Nous ne sommes pas contre les « normaux », mais contre la société « normale ». Vous demandez : « Que pouvons-nous faire pour vous ? » Vous ne pouvez rien faire pour nous tant que vous resterez chacun le représentant de la société normale, tant que vous refuserez à voir tous les désirs secrets que vous avez refoulés. Vous ne pouvez rien pour nous tant que vous ne faites rien pour vous-mêmes. [3] 

Le programme de la révolution homosexuelle du FHAR est double : dans un premier temps, elle doit énoncer la critique des forces discursives et disciplinaires qui quadrillent les corps et les plaisirs des corps (ce sera entamé avec le travail de Hocquenghem sur l’anus en 72 dans Le désir homosexuel par la découverte du langage nouveau de Deleuze et Guattari dans l’Anti-Œdipe) ; dans un second temps, elle doit être à la source d’un nouveau modèle social-sexuel débarrassé du régime des identités de la modernité et du patriarcat. En ce sens, la révolution homosexuelle déborde d’elle-même –comme l’homosexualité, non pas une intériorité ou une complaisance du même mais l’ouverture vers l’altérité et l’extrême limite, elle concerne l’ensemble des processus d’identification sexuelle dans le capitalisme occidental. Le FHAR se dote d’un langage militant propre (les « hétéroflics » et les « homoflics », « les flickiâtres », les « phallocrates »…) qui vient ébranler, emmerder, le discours gauchiste de la révolution et de l’organisation. Du FHAR et de ses premières productions théoriques rattachées (Le désir homosexuel), il faut donc distinguer trois grands traits : le premier est le refus d’une catégorisation de la sexualité : affirmer qu’il n’y a pas de normalité sexuelle de facto. Le deuxième, refus de la catégorie unifiante d’homosexualité (produite par le dispositif disciplinaire médecine-droit) au profit de la distinction de Hocquenghem entre le désir homosexuel (expressions plurielles) et l’homosexualité (identité). Le troisième, la remise en question de la famille, de l’école et de l’institution psychiatrique : le désir homosexuel représente pour Hocquenghem un opérateur politique de contestation généralisée des formes sociales de la civilisation capitaliste dont la famille est l’un des piliers. Le « combat homosexuel » ou plutôt la « révolution homosexuelle » n’a alors pas pour objectif la conquête de droits d’une minorité, ni de se limiter à l’affirmation d’une quelconque fierté, mais d’agir sur l’ensemble du corps social. C’est là une singularité du FHAR (mais aussi en Italie avec le groupe Fuori ! fondé par Mario Mielli), singularité de taille avec les autres pays (Royaume-uni et Etats-unis) : les discours se font au sein de la gauche radicale, autour du signifiant révolutionnaire. Il faut se rappeler la dureté des staliniens qui considéraient l’homosexualité comme un vice bourgeois [4]. Dès lors, les prétentions du FHAR n’étaient pas celles de l’intégration dans la société (la fameuse « libération homosexuelle ») mais prétentions révolutionnaires. Il fallait s’opposer à l’affirmation d’une homosexualité comme contre-révolutionnaire pour au contraire la lier d’une manière singulière aux visées révolutionnaires des organisations tout en rendant saisissable la paranoïa anti-homosexuelle – terme que Hocquenghem préférait employer à celui d’homophobie – qui grevait le projet communiste :

Comme nous ne nous adressions pas à la société officielle mais plutôt à la contre-société militante, nous tendions moins à proclamer la « normalité » de l’homosexualité que son pouvoir révolutionnaire. Ailleurs ou avant, nous aurions peut-être limité nos ambitions à un groupe de libération homosexuelle. A Paris, en 1971, nous faisions un Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, en d’autres termes nous refusions de nous limiter à faire sa place à l’homosexuel dans la société existante. Dans notre signe « homosexuel » se désubstantialisait pour s’adjectiver à l’action révolutionnaire. [5]

Cette prétention révolutionnaire fit éviter des écueils politiques de taille (la reterritorialisation dans l’identité, les supplications d’être reconnus comme respectables, mais aussi de défendre l’homosexualité comme un choix d’objet ou une préférence, un amour du même, un « amour entre un homme qui aime un homme »). Il s’agissait donc de tenir ensemble économie politique et économie libidinale, et de produire une politique révolutionnaire fondée sur l’auto-affirmation d’un pouvoir d’inquiéter l’hétérosexualité prenant pour cible le cabinet psy, la famille et l’école. Toutefois, au sein du FHAR, s’est élaboré ce que Hocquenghem a nommé un credo homosexuel qui signifiait principalement cette perte du pouvoir d’inquiéter les normaux, les hétérosexuels  : le credo « nous sommes fiers d’être pédés » (homosexualité publique) qui déboucha sur la constitution d’une normalité homosexuelle, sclérose de l’action révolutionnaire. L’homosexualité révolutionnaire qui était entendue comme situation permanente de remise en question, de formulation de problèmes, s’enkyste. Et c’est à partir du refus du credo que je voudrais à présent prendre la production théorique de Hocquenghem à partir des années 74-75, au travers de la subjectivité particulière qu’est la folle ainsi que de la perception fine de Hocquenghem du ratage de l’homosexualité-en-cours-de-normalisation et des politiques contemporaines de l’identité.

Ce credo d’une homosexualité empêtrée dans un discours révolutionnaire qui tourne à vide devient le lieu à la fois d’une critique politique et d’un déplacement des coordonnées subjectives chez Hocquenghem. Critique car il s’agit de rompre le lien d’évidence (le credo) entre homosexualité et révolution, ce long travail fait par le FHAR, non point pour affirmer une intégration de l’homosexualité dans la société « normale » mais pour intensifier certains traits, ou plutôt certaines figures dissidentes à l’identité homosexuelle. Car s’il y a bien un état des lieux à faire, c’est celui de l’homosexualité qui s’est vu passer en un siècle de la première pathologie sexuelle moderne, sa refonte dans une catégorie juridico-clinique à une des premières énonciations sexo-politiques du XXe ; et enfin, son uniformisation contemporaine dans une homosexualité sans grande épaisseur, sans histoire, ou plutôt sans créativité minoritaire, une homosexualité un peu massive (ou molaire dirait Guattari). Il y a le constat d’une homosexualité qui ne parvient plus à produire de praxis révolutionnaire, ni à l’énoncer – le credo. Ce discours révolutionnaire qui tourne à vide qui fait qu’il n’y a plus de pratiques révolutionnaires, ou de constitution d’un groupe qui serait sujet, bref qui ne parvient plus à penser des pratiques collectives de résistance et qui ne parvient pas à se dresser face à l’individualisation homosexuelle et son piège de l’identité. Pour le dire sans détour : le révolutionnaire n’est déjà plus présent dans l’homosexualité. Pour sortir de cet engluement de la praxis, il faut rompre avec l’évidence du révolutionnaire [6] –le signifiant révolutionnaire n’accrochant plus aucune aspérité ni point de tension subjectifs et collectifs mais tournant à vide. Il faut, donc, se défaire de l’homosexualité.

Dans la recherche d’une défaite de l’homosexualité, Hocquenghem écrit l’histoire d’une figure rare et dont l’existence insiste dans les villes : la folle. Je voudrais ici insister sur un point qui déplaît souvent à mes camarades homosexuels : celui de l’abandon d’une recherche du révolutionnaire (du moins dans les coordonnées freudo-marxistes des années 70) de l’homosexualité par Hocquenghem. Il est clair que l’homosexualité, en tant qu’identité, apparaît chez lui comme évidée de toute possibilité révolutionnaire et prend part, aux côtés du féminisme français, à un nouveau code sexuel tenant d’une part à la normalisation (entendue comme neutralisation du potentiel disruptif) de l’homosexualité et à l’enrichissement de l’appareil répressif de l’Etat d’autre part. Les mouvements homosexuels, leur américanisation et leur quête de respectabilité aux yeux de l’Etat, ont liquidé toute dangerosité spécifique à l’homosexualité : obsédée par l’affirmation d’une nouvelle citoyenneté respectable – obsession qualifiée d’humanisme sexuel par Hocquenghem –, l’homosexualité perd contact avec le monde de la ville, ses branchements libres et désirants dans les parcs, les ruelles… La libération américaine a produit et exporté une « homosexualité after-shave » –en ce sens, la libération a neutralisé l’homosexualité – qui la rationalise et l’aplatit en une réalité sexuelle. A la réalité sexuelle (identité), Hocquenghem oppose la conception homosexuelle du monde (subjectivation).




Cet abandon de l’homosexualité révolutionnaire ne se fait pas, insistons encore, en vue d’affirmer une nouvelle subjectivation politique révolutionnaire qui serait folle – entendue comme une subjectivité-à-venir et relançant le révolutionnaire. Hocquenghem est dans l’écriture de ce que fut la marginalité qui résistait à l’identité médicale et, encore au début des années 70, à l’homosexualité « anglo-saxonisée ». Il procède à une archéologie de la folle proche de l’ars erotica de Foucault face à la scientia sexualis. Il s’agit de rendre compte, pour la première fois, d’une subjectivité déstabilisante qui a produit, dans les villes, une éthique bien particulière et qui s’entendit comme création de nouvelles allures de vie, de nouvelles possibilités d’existence, d’actualisation de valeurs autres. Cette conception d’un homosexuel-folle comme s’effectuant dans un certain rapport à la clandestinité ou plutôt avec une libido se branchant à d’autres subjectivités des villes des années 70 (le travailleur immigré, le voyou,…), déplace les coordonnées des réflexions entre ville et homosexualité. La lecture sociologisante fait du fameux « départ pour la ville », de la fuite vers la ville des homosexuels, un moment nécessaire pour pouvoir « assumer » son homosexualité comme une sorte de tabula rasa d’un mensonge que l’homosexuel dans son village aurait répété jusqu’à sa majorité. Avec Hocquenghem, on pourrait davantage se poser la question de comment l’homosexualité s’effectue dans les villes, et des modalités de cette effectivité dans son rapport libidinal très particulier avec la ville et ses figures dissidentes, criminelles.

Il y a une sorte de basculement intéressant qui s’opère chez Hocquenghem, quelques années après la publication du Désir homosexuel (1972) et que l’on peut souligner comme le premier discours cherchant le décollement des deux termes d’homosexualité et de révolution : c’est à partir de deux textes publiés dans l’ouvrage co-écrit avec Jean-Louis Bory en 1977 (Comment nous appelez-vous déjà ? Ces hommes que l’on dit homosexuels) : soit la postface (« Les noms de la chose ») et la nouvelle de Hocquenghem (« Oiseau de la nuit ») que je vais isoler les traits saillants d’une analyse de l’homosexualité qui n’est plus révolutionnaire mais en voie d’uniformisation et d’homogénéisation ; et pourtant un trait révolutionnaire ou du moins historial qui survit à titre de trace : la folle. A titre de trace, et j’y reviendrai car je pense que le vitalisme peut redonner une puissance créatrice à ce qui est devenu moindre, ne se fait plus qu’à peine sentir (si ce n’est qu’à titre de trace), en tout cas à ce qui n’atteint plus de pic d’intensité dans l’actuel.

Dans sa nouvelle « Oiseau de la nuit », reprenant la forme dialoguée du Neveu de Rameau, Hocquenghem fait se rencontrer le narrateur, un homme marié, et une folle qui l’initie à travers une longue balade nocturne dans Paris, à l’univers trouble de la drague homosexuelle. Cette folle fustige alors « le nivellement progressiste » des homosexuels, « leur enivrement stupide devant le petit bout de normalité toute neuve qu’on leur concède », « leur enthousiasme égoïste à l’idée d’abandonner leurs compagnons traditionnels de fange » (entendre ici à la Genet : les voyous et les travailleurs immigrés) ou encore « les formes acceptées de faire l’amour » et « les phantasmes confortables ». Ce n’est pas neuf, un an avant, il écrivait déjà dans Libération contre ce qu’il appelait la « neutralisation de l’homosexualité » (et j’insiste sur ce mot de neutralisation car il s’entend en stricte opposition à la trace, à l’intensité de la folle). C’est le geste similaire que produira, dix ans plus tard, Monique Wittig dans Paris La Politique, en opposant les débuts des mouvements féministes et lesbiens à ce qu’ils sont devenus.

L’utilisation du terme de « folle » marque ce détachement saillant chez Hocquenghem de la catégorie homosexuelle, « ce vice privilégié », ou encore « ce mot qu’on a trop entendu invoquer, affirmer, assener ». Au contraire la folle est toute entière tournée vers l’extérieur et témoigne d’intensités, à la différence de l’homosexualité comme détermination de genres sexuels. La folle décrit un rapport non-identitaire au monde, ou du moins un sujet non-unifié. Dans l’affirmation des années 80 d’une nouvelle citoyenneté par les mouvements gais et lesbiens (en mobilisant la catégorie d’identité et en réaffirmant une différence sexuelle et une fixité des catégories et du désir), le mouvement pédé « perd le contact avec ce patchwork de rue, d’art, de préciosité et de vulgarité qui formait le tissu complexe d’un mode d’appréhension du monde sans fadeur ni bon sens : la folle ». Toute la lecture que je ne peux qu’ici ébaucher de Hocquenghem est celle d’une recherche-exaltation de la « folie pédé » dans la littérature (chez Copi, Cressole et Genet) et dans la rue, loin des réalités sexuelles et du vérisme psychosexologique et des réductions psychanalysantes :

L’homosexuel renvoie à une science sexuelle du comportement, une folle à un art de la conversation, à un arbitraire souvent insupportable. Précisons qu’une folle ne signifie pas l’effémination, pas plus qu’une femme la féminité. J’emploie ce mot uniquement pour décrire une forme d’acuité phénoménologique, une façon d’être au monde entreteneuse de quiproquo qui peut aussi jouer des virilités et des races. On me dira que d’homosexuel à folle, la promotion n’est guère sensible, et la distinction bien subtile. Je répondrai que du nom dépendent bien des choses : sous le premier, je distingue l’effet d’une causalité sexuelle spécifiée par la tautologie, ceux qui choisissent le même sexe qu’eux. Avec l’étiologie, d’où ça vient papa-maman, limitation de champs-garçon à garçonnet et pédagogie de l’aveu (la capacité à s’identifier et à s’avouer ses penchants. Eh oui, tout ça en un seul mot, et rien que ça. (…) Folle au moins, c’est vague, tourbillonnant. Cela ne délimite pas une fixité, mais au contraire un papillonnement, une passion fouriériste de la collection d’amants. Une folle n’a jamais à avouer son ressort caché – elle n’avoue que de nouveaux mensonges, de nouvelles fables. Là s’invente une situation fausse sous forme de destin perturbateur. Le délire folle n’est pas un rideau d’illusions masquant une vérité homo-sexologique. Des folles j’en ai rencontré partout – chez les immigrés portugais comme chez les agents d’assurances. Chacune exécute un récital quotidien, une auto ou anti œuvre d’art, sujette aux opinions de goût, mais jamais offerte aux certitudes de savoir. 

Avant de briser là, je souhaiterais esquisser un vitalisme ou ce que je nommerais plus modestement une proposition vitaliste qui devrait venir saisir ce que j’ai appelé plus tôt une trace folle, la persistance d’une figure historiale qui ne peut servir de modèle. Un vitalisme qui doit intensifier cette trace pour la faire fonctionner comme un attracteur de conduites, de styles de vie, d’affects existentiels. Clore cette intervention par la tentative de penser à partir de Hocquenghem les micropolitiques contemporaines, c’est aussi s’extraire de la simple critique pourtant nécessaire pour s’engager dans la voie de l’agir : le critère de l’honnêteté disait Tronti, non plus pour « continuer d’espérer mais recommencer à faire ». Le vitalisme, c’est une lutte contre l’identification et le processus de neutralisation, soit processus mortifère, des subjectivités mineures. Une lutte contre la mort, contre la disparition de l’histoire. C’est à partir de cette proposition vitaliste que peut s’envisager la production d’une praxis transformationnelle, affirmative, qui déroute les identités sclérosées du Moi – comme ouverture vers l’extérieur, l’hétérogénéité comme la folle nous y invite. Loin de chercher à fonder l’éthique sur la vision du sujet unitaire et stable, c’est bien la subjectivité folle dont Hocquenghem nous disait qu’elle était « tout dans l’événement » qui doit nous intéresser : pas ce gros Moi, pris dans la représentation et la recherche paranoïaque de fixité du Même, qui empêche et de dériver et de se défaire. En convoquant la figure de la folle, il ne s’agit pas de répondre à la complexité de notre temps par une nostalgie ou un appel au retour d’une figure quasi disparue – la folle ne peut servir de modèle, écrivait Hocquenghem. Un tel appel ne peut se faire qu’en rapport à une identité figée et mythifiée alors que la folle dérive sans cesse d’elle-même. Une manière de relancer la création de nouvelles figures sans céder à l’appel mélancolique du deuil des identités révolutionnaires.

La question folle dépasse bien cette clôture de l’identité sexuelle : impertinence au sein de l’institution, au sein des groupes militants paranoïaques, ou volte-face aux identités névrosées toujours plus coupables, s’immobilisant dans quelque nouvelle oppression – le nec plus ultra de la subjectivité politique contemporaine, c’est d’être tout entière vulnérable. Dans les termes de l’éthique, il y a exigence d’un mode dialogique (rupture de la circularité du Moi) qui ne répète pas la bêtise du relativisme, mais la nécessité de négocier chaque passage, chaque perspective. Ne pas dénier les traumatismes qui ont suscité des corps vulnérables, mais les transformer en des possibilités actives pour le présent. Se détacher du credo révolutionnaire pour se demander comment la trace-folle peut participer à une micropolitique de résistance qui doit être appréhendée comme un réseau de pratiques d’émancipation. Il n’y a plus rien à attendre de l’homosexualité actuelle, tant elle a été évidée de ses contenus propres, de sa singularité, et de son potentiel de discorde et de menace. La recherche qui est la nôtre est alors dérive, tentative « de rejoindre l’océan de l’informulé ». Ainsi l’écrivait Hocquenghem en 77 :

Les homosexuels devront payer leur « reconnaissance » toute neuve du sacrifice de leurs propres marges et de leurs propres irrationalités. Le postlude tente dans cet esprit de faire le point sur l’évolution législative en France. Nommée il y a un siècle par la Psychiatrie, avouée-revendiquée il y a dix ans aux USA puis en Europe, l’homosexualité est peut-être à la veille de s’achever aux deux sens du terme dans une société sexuellement organisée où elle ne serait plus ni ferment de désordre ni court-circuit. Mais les révoltes qu’elle véhiculait se sont disséminées autour d’elle, formant comme ces « ronds de sorcières » que connaissent les ramasseurs de champignons, s’écartant en cercles concentriques par un invincible mouvement vers les bords, jusqu’à ce que les accidents de terrain les fragmentent, et les dispersent, liés seulement entre eux par l’inextricable réseau du mycélium. Et les rides que forme sur l’eau le caillou qu’on a jeté, n’en finissant pas de se dilater, de résonner et de se recouper, se brouillant l’une l’autre, fragmentent le reflet d’un personnage homosexuel lassé de se contempler. [7]

Hocquenghem, écrivain

Vivian Petit

Je ne reviendrai pas en détails sur l’histoire du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR), que Quentin vient d’évoquer. Mon intervention portera sur ce qui est relativement peu évoqué, à savoir Guy Hocquenghem en tant qu’écrivain. Hocquenghem est aujourd’hui essentiellement connu comme militant et théoricien, ses livres les plus fameux étant son essai Le désir homosexuel, son histoire de l’homosexualité intitulée Race d’Ep, et, bien sûr la Lettre à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, pamphlet publié en 1986 ciblant les reniements de ses anciens camarades de lutte.

Je voudrais évoquer Guy Hocquenghem en tant que romancier, et analyser son rapport à la littérature, qui s’approfondira après 74 et la fin du FHAR. La littérature permettra de creuser et de mieux comprendre ce qui est au cœur de l’œuvre de Hocquenghem, à savoir la volonté de rendre l’expérience homosexuelle partageable, et de brouiller les catégories. La littérature de Hocquenghem est liée à une subjectivité homosexuelle, au sens d’une perception homosexuelle du monde. Et dans le même temps, cette subjectivité n’est pas une identité, elle ne se conforme pas à ce qui est dit sur elle (ce n’est par exemple pas l’homosexualité se conformant ou se justifiant face aux psychiatres, aux psychanalystes ou au législateur), elle n’est pas figée et ne vise pas à rassembler des êtres identiques les uns aux autres.

Pour parler du rapport de Hocquenghem à la littérature, je veux d’abord évoquer un de ses livres, paru en 1974, à savoir L’après-mai des faunes. 1974, c’est aussi l’année de la fin du FHAR. A ce moment, Hocquenghem a déjà publié Le désir homosexuel, son premier livre, et participé à plusieurs publications du FHAR, notamment le Rapport contre la normalité et Trois milliards de pervers ou encore le numéro du journal Tout ! consacré à l’homosexualité. L’après-mai des faunes est en quelque sorte un ouvrage de transition. Il s’agit d’un recueil, regroupant des textes anciens, mais dont la présentation marque différentes ruptures. On peut bien sûr mentionner la rupture avec le maoïsme, Hocquenghem écrivant que, si un certain maoïsme a permis en France de penser des questions relatives au désir ou aux luttes minoritaires, lui et ses camarades étaient « mal informés » à propos de la révolution culturelle en Chine.

Au cours de la lecture de L’après-mai des faunes on peut aussi, à de multiples reprises, constater une prise de distance avec l’étiquette « homosexuel », Hocquenghem préférant insister sur la perception homosexuelle qui va avec le brouillage des catégories, à commencer par les catégories de sexe. Si quelques années plus tard, l’histoire de l’homosexualité qui sera faite par Hocquenghem dans Race d’Ep insistera sur le fait que l’homosexualité a notamment été définie par le corps médical, on sent déjà dans ce livre, L’après-mai des faunes, un refus de l’identification à soi. Tout cela est remarqué par Deleuze dans sa préface.

C’est un gai livre. Il aurait pu s’appeler : Comment des doutes naquirent sur l’existence de l’homosexualité  ; ou bien, Personne ne peut dire « Je suis homosexuel ». Signé Hocquenghem. Comment en est-il venu là ? Évolution personnelle, marquée dans la succession et le ton divers des textes de ce livre ?

Révolution collective liée à un travail de groupe, à un devenir du Fhar ? Évidemment ce n’est pas en changeant, en devenant hétérosexuel par exemple, qu’Hocquenghem a des doutes sur la validité des notions et des déclarations. C’est en demeurant homosexuel for ever, en le restant en l’étant de plus en plus ou de mieux en mieux, qu’on peut dire « mais après tout personne ne l’est ». Ce qui vaut mille fois mieux que la plate et fade sentence d’après laquelle tout le monde l’est, tout le monde le serait, pédé inconscient latent.

A partir de là, Deleuze identifie quatre volutions. Une volution n’est pas une révolution ni une évolution, mais une spirale très mobile. A l’inverse de l’évolution ou de la révolution, la volution ne renvoie pas à une démarche téléologique, ne réduit pas l’action à l’objectif visé, mais relève d’une insistance sur l’existence et le désir présents. Voici donc les quatre volutions identifiées par Deleuze dans les écrits de Hocquenghem :

La première de ces volutions est la prise de parti contre la psychanalyse, liée au refus de s’appesantir sur son passé, au désir de vivre pleinement et au présent. Cette démarche est bien sûr à mettre en lien avec le fait que dès 1972 et son premier ouvrage, Le désir homosexuel, Hocquenghem semble s’être donné pour objectif de penser le désir positivement, au présent, sans le pathologiser, sans le penser par rapport à la norme, et sans se questionner particulièrement sur ses causes ou ses origines.

La seconde volution consiste à insister sur l’homosexualité comme production de désirs et production d’énoncés. Comme l’écrit Deleuze :

S’il s’agissait de dire « tous les hommes sont des pédés », aucun intérêt, proposition nulle qui n’amuse que les débiles. Mais la position marginale de l’homosexuel rend possible et nécessaire qu’il ait quelque chose à dire sur ce qui n’est pas l’homosexualité.

Troisième volution, la méfiance vis-à-vis des catégories et de l’identification à soi, le refus de la réduction de sa subjectivité à un mot, « homosexualité », forgé par la médecine. Cette méfiance vis-à-vis des catégories concerne aussi la marge, puisque se situer dans la marge consiste encore à se penser en fonction du centre. Pour cela, dans sa préface à L’après-mai des faunes, Deleuze met en avant une citation de Hocquenghem :

Mais voilà ce qui se passe de bizarre : moins l’homosexualité est un état de chose, plus l’homosexualité est un mot, plus il faut la prendre au mot, assumer sa position comme spécifique, ses énoncés comme irréductibles, et faire comme si… Par défi.

De ces trois volutions découle la quatrième, l’invention de nouveaux rapports à partir de l’homosexualité, les jeux sur le pouvoir (par exemple via le sado-masochisme), ou le brouillage des genres (notamment par le travestissement). Aussi, dès lors que l’on cesse de penser le monde comme hétérosexuel, il semble possible de requalifier les rapports entre hommes et femmes. Nous verrons que des rapports entre hommes et femmes s’élaborant à distance d’un certain nombre de normes ont par la suite été mis en scène par Hocquenghem dans ses romans, précisément grâce à la perception homosexuelle du monde.

Ces nouveaux styles et ces nouveaux récits élaborés par Hocquenghem seront présentés l’année suivante, en 1975, dans Fin de section, son premier recueil de nouvelles.

L’originalité de ce recueil, et des nouvelles qui seront ultérieurement publiées par Hocquenghem, réside notamment dans l’alternance des styles, ainsi que dans la diversité des personnages à qui la parole est donnée. Les voix des narrateurs sont multiples, et la parole est souvent celle de personnes d’ordinaire rarement écoutées, ou à qui le statut de narrateur est rarement octroyé dans la littérature dite légitime : un adolescent, un enfant, une personne qui maîtrise mal le français, et même un « terroriste ». Et quand c’est au contraire un style châtier qui est adopté, celui d’un narrateur externe, c’est souvent pour y faire entrer une autre subjectivité, y introduire un décalage, soit par le lien avec d’autres subjectivités minoritaires, soit par le fait, à la manière d’un Jean Genet ou d’un Kateb Yacine, d’affronter ou d’insulter les dominants dans leur propre langue.

Les nouvelles de Hocquenghem décrivent les expériences minoritaires, le lien entre différentes minorités, et renvoient à une vision anticonformiste et anti intégrationniste de l’homosexualité. Parfois, les liens entre les subjectivités minoritaires peuvent conduire à la violence, celle du désir comme des relations, qui parfois tournent mal. Le narrateur d’une des nouvelles insiste notamment sur le fait que la compréhension de ces liens entre différentes minorités, dans les bars malfamés et les interstices de la société, incite à se tenir à distance de la partition simpliste et binaire opérée par la justice entre agresseurs et victimes.

Plus tard, Hocquenghem assumera face à la critique de lecteurs homosexuels son rapprochement entre homosexualité et criminalité. Ses propos seront réitérés en 1981 dans une interview dans la revue Masques (revue homosexuelle et littéraire, fondée par d’anciens trotskistes). Il s’agit de ne pas voir l’homosexualité reprise en main par la médecine et la norme. A propos de l’association de la subjectivité homosexuelle à la criminalité, il déclare que « La seule bonne littérature homosexuelle dérive de cela. » Là encore, on pense à Genet, et Pasolini.

Dans les nouvelles de Hocquenghem, cet entremêlement de différentes subjectivités minoritaires ne relève ni d’une totale convergence des opprimés, ni d’une étanchéité totale des expériences les unes aux autres. On trouve là, dans la fiction, un approfondissement de ce qui était déjà développé dans le Rapport contre la normalité du FHAR, publié en 1971, à propos des relations entretenues par des homosexuels avec des ouvriers arabes, des liens avec des prisonniers, ou des rapports entre des adolescents homosexuels en rupture familiale, et des homosexuels plus âgés qui ont souvent expérimenté une situation similaire auparavant.

A propos de ces liens complexes et multiples, dans la revue Masques déjà précédemment mentionnée, Hocquenghem écrit en 1985 : « Si un militantisme homosexuel a encore un sens, c’est celui qui permet de déjouer les catégories. »

Dans cet article, Hocquenghem lie cette affirmation à sa démarche littéraire. Il ironise sur la littérature considérée comme activité de reconversion pour militants, utopistes fatigués. « Je voudrais éviter cela. » écrit-il, et ce d’autant plus qu’il estime, avec son premier livre, avoir participé à ce qu’il désigne péjorativement comme « littérature homo ». Hocquenghem considère qu’il écrit depuis contre l’homosexualité, contre l’enfermement et contre l’identification à soi. Et il conclut :

Et si on s’étonne que, dans le même texte, à quelques lignes d’intervalle à la fois je m’affirme homosexuel, et m’en abstrais, me mettant hors du nombre, je répondrai que c’est bien le moins, de ne pas se satisfaire de n’être que soi.

Le brouillage est en effet au cœur de l’œuvre de Hocquenghem, et a notamment été théorisé dans un essai publié en 1986, L’Âme atomique : pour une esthétique d’ère nucléaire, écrit avec René Schérer, philosophe fouriériste qui fut son professeur, son compagnon puis son ami. Cet ouvrage théorise une réplique au positivisme et au désenchantement du monde par l’esthétique et la réflexion sur l’utopie. Hocquenghem et Schérer défendent, en s’appuyant sur Kant, le flou, plus à même que le prosaïsme de comprendre la complexité du monde. Aussi, leur refus d’un sens transcendantal (en s’appuyant là sur leur lecture de Walter Benjamin) est évidemment à relier à l’attention aux subjectivités mineures.




Dans L’Amphithéâtre des morts, les mémoires de Guy Hocquenghem, inachevés et publiés à titre posthume, prolongés par un texte de René Schérer, ce dernier fait remarquer que dans les romans de Hocquenghem, dans L’amour en relief comme dans La colère de l’agneau, Eve ou Frère Angelo, se trouve toujours un trouble dans les identités ou les repères chronologiques.

Je souhaiterais donc brièvement développer à propos des quatre romans dont je viens de citer le titre, pour vous montrer comment ce brouillage et cette subversion des identités sont mis en place. Pour qu’on comprenne mon développement sur les romans de Hocquenghem, je veux spécifier qu’ils sont à saisir à l’aune d’un de ses leitmotiv, la volonté de rendre partageable l’expérience homosexuelle.

Rendre partageable l’expérience homosexuelle est en effet l’un des objectifs de Hocquenghem, et notamment ce qu’il exprime lorsque, sur le plateau de France 2, le présentateur lui demande si le film Race d’Ep est uniquement à destination des homosexuels. Mais pour rendre l’expérience partageable, il faut en partie déjouer les catégories, et défendre une esthétique en rapport avec cela. Venons-en donc aux quatre romans cités par Schérer dans sa postface aux mémoires de Hocquenghem.

Dans le premier des romans de Hocquenghem, L’amour en relief, publié en 1982, le lecteur ou la lectrice se trouve successivement, au fil des chapitres, en compagnie de deux narrateurs, Amar, un jeune Tunisien, et Andréa, une jeune française. Le roman est construit alternativement selon les points de vue des deux protagonistes. En plus de cette originalité, mentionnons-en une plus importante : un des deux narrateurs est aveugle, et c’est à travers sa subjectivité singulière qu’on accède au monde. Selon Antoine Idier, chercheur spécialiste de l’œuvre de Hocquenghem et notamment auteur d’une biographie, le roman insiste sur le « rapport au monde de celui qui ne voit pas, dont l’appréhension se fait par d’autres modalités et d’autres sens que le voyant ». Ce narrateur, qui habite par ailleurs à la même adresse que Hocquenghem, rue de Plaisance, entretient une relation avec une femme, tout en étant majoritairement homosexuel.

Ce roman constitue une réflexion sur la façon dont l’homosexualité peut reconfigurer les rapports hommes-femmes, mais aussi une critique des institutions et de l’enfermement. De la même manière que Schérer et Hocquenghem avaient critiqué l’institution, la protection ou l’enfermement de l’enfance dans Co-ire, digression autour des élaborations relatives à l’enfance dans la littérature, une réflexion sur l’absence d’écoute d’êtres qu’on suppose irresponsables est développée par le narrateur de L’amour en relief.

Dans L’amour en relief, Amar travaille dans un cirque et entretient un rapport particulier aux dauphins. Il doit cependant cesser cette activité car les associations de protection des animaux, ainsi que des représentants autoproclamés des aveugles, considèrent que la manière dont le narrateur utilise son corps et son « handicap » constituent une atteinte à la dignité. Le rejet du statut de victime est omniprésent dans ce roman. Assumant un statut minoritaire. le narrateur préfère élaborer un discours différentialiste, en affirmant par exemple que la traduction des livres en braille est autant une avancée qu’elle enferme les aveugles, dans la mesure où seuls les livres sélectionnés par les voyants leur sont accessibles.

Second roman mentionné par René Schérer comme exemple du brouillage des identités et des espaces temporels au cœur de l’œuvre de Guy Hocquenghem, moins connu, plus surprenant, La Colère de l’Agneau, publié en 1985, est … une vie de Saint Jean.

Là encore, le lecteur ou la lectrice se trouve aux prises avec une alternance de points de vue et fait face à des changements de narrateur. Le double, la confusion, la difficulté à identifier, sont au cœur du récit. Le narrateur est un chrétien, qui se nomme Prokhore de son nom grec, Yohanan de son nom chrétien, c’est-à-dire le même prénom que Jean lui-même, avec qui il est souvent confondu. Yohanan/Prokhore donne donc à voir le récit de la vie de son homonyme, premier disciple de Jésus, lors de la fondation de l’Église.

Le regard de Prokhore est particulièrement porté sur les transgressions de la norme, le récit insistant sur le fait que Jésus fréquente des malades, des femmes, des marginaux, oscille entre la bonté et la colère. Aussi, le corps comme la révolte sont omniprésents dans ce roman, et nous comprenons que la communauté est en partie fondée sur la relation qui unit Jésus à Marie Madeleine, comme sur la proximité homo-érotique entre les apôtres.

Le christianisme, à la fois secte juive en rupture avec le judaïsme et ébauche d’une nouvelle civilisation, est en outre développé en opposition aux romains et aux Grecs. Jean, personnage mystique et engagé, s’oppose à Paul le politicien, en défendant la circoncision. La rupture avec l’ordre ancien et l’émergence d’une nouvelle civilisation passent par les corps, l’invention de nouveaux rapports et la création d’une communauté.

Troisième roman cité par René Schérer dans sa postface à L’amphithéâtre des morts, Eve, publié en 1987, fait partie de ce qu’il est coutume de désigner, d’une façon peut-être malheureuse, comme la littérature du sida. Le texte se présente à la fois comme un roman écrit à la troisième personne et comme un témoignage à la première personne.

Achevé par Hocquenghem l’année précédant sa mort, Eve raconte, entre autres, la fin de vie. Les thèmes sont caractéristiques d’un livre écrit à l’article de la mort : recherche des origines, réflexions sur la filiation, désir d’un dernier voyage, description de la déchéance physique, insistance sur l’importance des relations qui donnent du sens à l’existence et bien sûr, brouillage des repères temporels. L’ouvrage est dédié par Hocquenghem à son médecin, Willy Rozenbaum (codécouvreur du VIH), ainsi qu’à son équipe. Si le VIH n’est pas nommé, cette absence est spécifiée et inscrite dès le début du roman.

Cette absence, comme de nombreux passages du roman, renvoient au rapport ambigu entretenu par Hocquenghem à la médecine. La catégorie « homosexuel », catégorie médicale, est reprise faute de mieux mais avec distance. La lutte contre le SIDA s’effectue en lien avec des médecins, tout en rejetant la stigmatisation, l’hygiénisme, la moralisation de la sexualité, et en refusant l’aveu de son statut sérologique (comme Foucault, Hocquenghem n’a en effet jamais dit publiquement qu’il était atteint du VIH).

Adam, le narrateur du roman Eve, est semblable à Hocquenghem. Il est en effet né la même année, est homosexuel, a entretenu à l’adolescence des relations avec des hommes plus âgés que lui, est romancier, habite à la même adresse que l’auteur (et qu’Amar, le personnage de l’Amour en relief …), sa description physique ressemble en tout point à celle de Hocquenghem, il est proche du féminisme tout en étant en conflit avec certaines militantes (notamment du fait d’un rapport différencié au statut de victime et à la justice pénale), et il est agacé par les psychanalystes.

Adam est un homosexuel qui tombe amoureux d’une personne du sexe opposée, à savoir Eve, qui est alors lycéenne. De cette jeune fille, dont leurs amis constatent qu’elle lui ressemble beaucoup, il apprend plus tard qu’il s’agit possiblement de sa nièce, sans en être absolument certain. Au fur et à mesure du roman, le lecteur ou la lectrice est poussé(e) à se demander si le narrateur et son amie ne sont pas des faux jumeaux, des jumeaux séparés cultivant la ressemblance, ou simplement des étrangers se persuadant qu’ils se ressemblent …

En parallèle de ces réflexions sur l’identité, la ressemblance et le dédoublement, nous trouvons des considérations sur le pouvoir médical sur les corps, sur la congélation et le transferts d’embryons. Des interrogations sur la possibilité qu’il existe des jumeaux d’âges différents parsèment le roman, avec pour fil conducteur l’interrogation sur ce qui fait qu’on est réellement soi, ou sur la possibilité d’être autre ou plus que soi.

Au fur et à mesure de l’alternance entre la première et la troisième personne du narrateur, cette interrogation sur l’identité et sur la ressemblance rejoint les préoccupations de Hocquenghem à propos de l’identité ou de l’identification à soi. La question du double, de la possibilité d’être autre que soi, omniprésente d’un roman à l’autre, passe ici par le fait de jouer avec le discours et le pouvoir médical, et entretient un rapport à peine voilé avec la critique maintes fois formulée par Hocquenghem vis-à-vis de ceux qu’il appelle péjorativement les « homos » et à qui il reproche de se conformer aux discours tenus sur eux (notamment par les psychiatres).

Enfin, dernier roman cité par René Schérer, et dernier roman publié par Hocquenghem, Les Voyages et aventures extraordinaires du frère Angelo, situé au seizième siècle, est rédigé à la hâte par un Hocquenghem proche de la mort, qui semble encore se demander ce qui fait une civilisation.

Tout en mettant en scène les débats théologiques entre catholiques, protestants, et hérétiques, le narrateur donne à voir de nouvelles subjectivités minoritaires. Ce sont là celles des Gnostiques, des colonisés amérindiens, et d’un moine critique de l’évangélisation forcée en Amérique du sud. L’Inquisition espagnole y est décrite, et l’insistance est faite sur les résistances à l’aveu.

Cette question de la mort et du refus de l’aveu sont, pour des raisons évidentes, au cœur des deux derniers romans de Hocquenghem. L’auteur a en effet toujours tenu à être maître de son discours, à jouer avec le pouvoir qui pousse à tenir un discours sur soi.

Et pour refuser d’être tout à fait soi, d’avouer ou de se justifier, rien de tel que le brouillage des repères, qui sera d’ailleurs aussi présent dans L’Amphithéâtre des morts. En effet, dans les mémoires de Hocquenghem, le narrateur, qui est aussi l’auteur, peut à la fois annoncer sa mort prochaine, s’imaginer avoir vieilli, écrire en 1988, et se situer en 2018 lorsqu’il s’agit de revenir sur mai 68. Et pour conclure, insistons sur le fait que ces chapitres sur 68, sur le développement de sa subjectivité, et le rapprochement de cela avec l’œuvre romanesque de Hocquenghem par l’entremise de la postface de Schérer, sont à la fois la dernière production de l’œuvre de Hocquenghem (qui meurt en 1988), et ce qui a contribué à lui donner sens.




Source: Lundi.am