Septembre 9, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Histoires de terrain vague. Extrait 1Histoires de terrain vague. Extrait 2

Les phragmites du terrain vague

ou
Habiter le tv entre les souvenirs et l’espĂ©rance

À la fin de l’étĂ©, les herbes hautes ont achevĂ© de recouvrir le terrain vague. À l’exception des zones oĂč la machinerie vient de passer, les roseaux se sont rĂ©pandus partout, Ă  travers les tracks de chemin de fer, la gravelle et les blocs de bĂ©ton. Au cours des derniĂšres annĂ©es, j’ai vu la mauvaise herbe reprendre le dessus au moindre ralentissement des travaux Ă  un rythme impressionnant. DĂšs que les bulldozers s’arrĂȘtent, le paysage dĂ©sertique qu’ils laissent derriĂšre eux retrouve ses allures de friche Ă  l’abandon. Le chantier se transforme en roseliĂšre, envahi par les phragmites, ce cauchemar des urbanistes et amĂ©nagistes paysager. Entre les phases de destruction, ça permet de respirer un peu. La partie n’est pas perdue, il y a encore de la vie qui essaie farouchement de s’enraciner Ă  cet endroit.

UsĂ© jusqu’à la corde par les usines du 20e siĂšcle, ce terrain contaminĂ© est tombĂ© en ruine depuis quelques dizaines d’annĂ©es. La mĂ©tropole l’a laissĂ© s’échapper, et a oubliĂ© son existence pour un temps. Le terrain est devenu vague, creusant une zone de flou dans les craques du tissu urbain.

un monde, organique encore
respecte les caprices d’une participation gracieuse
les ressources d’un hasard qui partout fait fleurir
à partir de défauts et de ruines
une vie nouvelle, pas si nouvelle

C’est dans ce flou qu’on a trouvĂ© refuge. Une indĂ©termination, qui a permis Ă  une multitude de formes de vie incompatibles avec la rĂ©gulation urbaine de foisonner et de se rĂ©pandre. Le terrain vague n’est Ă  personne, c’est un appel Ă  prĂ©server cette imprĂ©cision. Tout le monde peut le faire sien, mais personne n’en fixera l’usage. Le terrain vague restera vague.

Habiter un territoire, c’est le marquer d’histoires et de sens, qu’on peut toucher jusque dans la texture du sol. Il y a les amitiĂ©s autrefois naissantes qu’on entend conspirer dans le bruissement des roseaux, les bassins qu’on devine encore sous le terrain nivelĂ©, l’odeur du feu aux petites heures qui se mĂȘle Ă  celle des pĂątisseries. Cet arbre qui sera toujours lĂ , mĂȘme aprĂšs que tous les arbres aient Ă©tĂ© abattus. Habiter un territoire c’est en faire l’expĂ©rience sensible, jusqu’à flouter la mince ligne qui sĂ©pare les souvenirs du prĂ©sent et de l’espĂ©rance.

de l’avenir non devenu devient visible dans le passĂ©
tandis que le passé vengé et recueilli comme un héritage
médiatisé et mené à bien
devient visible dans l’avenir

Notre monde de sens se constitue toujours quelque part. À force de rĂȘver de campagnes et de forĂȘts Ă©loignĂ©es pour se sauver de la grisaille de la ville, on en vient Ă  oublier de chercher autour de nous ce qui est dĂ©jĂ  en train de la fuir. On oublie aussi que malgrĂ© nos efforts pour lui Ă©chapper, la grisaille nous traque et nous suit souvent au loin. Les pistes de sortie ne se trouveront pas dans un ailleurs, mais dans un entre-soi qu’on est dĂ©jĂ  en train de dĂ©broussailler, qu’il nous appartient d’étendre et de mettre en partage.

les chemins du monde le long desquels
l’intĂ©rieur peut devenir extĂ©rieur
et l’extĂ©rieur comme l’intĂ©rieur

Les phragmites qui tapissent le terrain vague appartiennent Ă  une espĂšce invasive venue d’Europe. Elle s’est propagĂ©e avec la construction du rĂ©seau d’autoroutes quĂ©bĂ©cois, se rĂ©pandant dans les fossĂ©s qui bordent les routes. Cette espĂšce est une catastrophe pour la biodiversitĂ©, elle se reproduit rapidement, draine les sols et s’impose sur les plantes indigĂšnes.

Et pourtant.

En divaguant au creux de la roseliĂšre, ce n’est pas l’évidente mĂ©taphore coloniale qui s’impose Ă  moi quand je contemple distraitement les phragmites qui se balancent sous les coups de vent. Ce que j’ai envie d’y voir, c’est une plante que le contrĂŽle urbain n’arrive pas Ă  soumettre. Les phragmites s’immiscent dans les fissures de la ville et se rĂ©pandent dans ses ruines. DĂšs qu’on croit en ĂȘtre venu Ă  bout, ils rĂ©apparaissent ailleurs, lĂ  oĂč on ne les attend pas, avec une vigueur renouvelĂ©e. Ils parviennent Ă  s’enraciner entre le bĂ©ton et les gratte-ciels, et profitent de chaque espace que la mĂ©tropole leur relĂąche. Aux antipodes du fantasme d’une nature intouchĂ©e, les phragmites sont la forme rĂȘche et brutale d’une vie qui s’accroche et qui arrive Ă  dĂ©fier un monde urbain, qui s’est Ă©tendu bien au-delĂ  des villes. Ils composent une rĂ©alitĂ© tangible, aussi concrĂšte qu’imparfaite, qu’il nous faut apprendre Ă  aimer et Ă  dĂ©fendre, si on veut se permettre l’audace d’en rĂȘver la suite.

Il n’en faut pas davantage.
À nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie.




Source: Contrepoints.media