Août 27, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Histoires de terrain vague. Extrait 1

Petite histoire du terrain vague et du Québec moderne

Maisonneuve industrielle

Ce mĂȘme lieu sur lequel s’égarent nos pas aujourd’hui a vu son Ăąge d’or industriel  dans la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle. La Canadian Steel Foundries (CSF) ouvre ses portes en 1912 sur le site maintenant en friche entre Dickson et Viau, de Notre-Dame Ă  Hochelaga, que nous appelons le Terrain Vague. À l’époque de l’ouverture de la fonderie CSF, la municipalitĂ© de Maisonneuve est encore sĂ©parĂ©e de MontrĂ©al et se veut une ville-modĂšle aux ambitions industrielles mĂ©galomanes. En tĂ©moignent l’architecture pompeuse style Beaux-Arts du marchĂ© Maisonneuve, les proportions hausmanniennes du boulevard Pie-IX ainsi que de l’avenue dĂ©bouchant sur le bain public du parc Morgan dans un tracĂ© « droit et pur ». Cette derniĂšre initiative s’inspirait d’une tendance de dĂ©velopemment urbain (beautiful cities) qui faisait de la beautĂ© et de l’harmonie du bĂąti les garants des vertues morales et civiques des populations urbaines. Au lieu d’amĂ©liorer les conditions de vie des travailleurs et travailleuses des usines qu’ils possĂ©daient, les industriels de l’époque ont prĂ©fĂ©rĂ© miser sur l’esthĂ©tique pour inspirer les vertues morales aux ouvriers. Les grĂšves qui secouent les usines de la municipalitĂ©, contre lesquelles ces mĂȘmes bourgeois lutte avec fĂ©rocitĂ©, suggĂšrent plutĂŽt que les ouvriers luttaient pour des conditions de travail et un salaire dĂ©cent.

Nous nous sommes un peu Ă©garĂ© Ă  l’ouest, revenons Ă  nos phragmites et Ă  la boue du TV. Au moment oĂč la CSF est une des plus grande fonderie en AmĂ©rique du Nord, elle constitue, avec quelques autres mĂ©ga-usines, un des lieux central de l’industrialisation du QuĂ©bec. À cette Ă©poque et depuis quelques annĂ©es dĂ©jĂ  , Ă  l’Est de MontrĂ©al, sur les bords du fleuve Saint-Laurent et connectĂ©es au chemins de fer, se concentrent de nombreuses industries lourdes qui ont fait de Maisonneuve une municipalitĂ© hautement industrialisĂ©e. Maisonneuve est alors le cinquiĂšme centre industriel du pays. Notons parmi les usines qui la constituait la biscuiterie Viau, les usines de textiles Hudon (plus tard Dominion Textile), la Canadian Vickers que nous reverrons plus loin, la Montreal Locomotive Workshop… La construction du canal du Saint-Laurent et l’agrandissement continue du Port de MontrĂ©al en est Ă  la fois la cause et la consĂ©quence. L’hĂ©ritage industriel et ouvrier du quartier est encore bien visible ne serait-ce que dans la toxicitĂ© Ă©levĂ©e des sols qui doivent ĂȘtre dĂ©contaminĂ©s Ă  grand frais.

 

Hochelag’ militaire

La CSF ouvre ses portes deux ans avant l’assassinat de l’archiduc d’Autriche Ă  Sarajevo en 1914. Les consĂ©quences de cet Ă©vĂšnement marqueront le monde et ses effets se feront sentir jusqu’à Maisonneuve, Ă  prĂšs de 7000 km de distance de la Serbie. Le Canada, en tant que Dominion du Commonwealth, est mobilisĂ© dĂšs que le Royaume-Uni dĂ©clare la guerre aux puissances de la Triple Alliance. La Canadian Vickers, chantier naval d’envergure, est fondĂ©e un an avant la CSF au sud de Notre-Dame et de la rue Viau. De ses cales sĂšches, pendant le premier conflit mondial, sortiront une dizaine de sous-marins qui auront pour mission d’imposer le blocus maritime afin d’affamer les populations allemandes et austro-hongroises. Des usines de matĂ©riel militaire lĂ©ger auront Ă©galement pignons sur rue dans la zone industrielle autour du terrain vague et plus Ă  l’est. L’histoire militaire de Maisonneuve, est encore visible par la prĂ©sence de la base militaire (Garnison Longue-Pointe), les rangĂ©es de maisons des vĂ©tĂ©rans sur les rues Saint-ClĂ©ment et Viau, mais aussi dans les choix toponymiques des artĂšres de l’arrondissement. En tĂ©moignent entres autres les rues Haig et Joffre, militaires lors de la Grande Guerre. Parmis eux, le GĂ©nĂ©ral Haig est connu pour son peu de considĂ©ration pour ses soldats qu’il envoie volontiers Ă  la boucherie, il est le chef d’orchestre de la Bataille de la Somme oĂč pĂ©riront 273 000 soldats de son camp dont 25 000 canadiens (Ă  cela s’ajoute le dĂ©cĂšs de 170 000 allemands). Joffre, militaire français de carriĂšre, participe quant Ă  lui aux campagnes militaires coloniales de la France Ă  la fin du XIXe et sera Ă  la tĂȘte de la rĂ©pression militaire de la grĂšve des boutonniers de l’Oise en 1909, oĂč la violence rĂ©pressive de l’ArmĂ©e fut particuliĂšrement efficace pour mater la mobilisation ouvriĂšre. Pour revenir Ă  Maisonneuve, certains scandales politico-financiers, un chĂŽmage massif et une dette qui explose mĂšneront en 1918 Ă  l’annexion de la municipalitĂ© Ă  la Ville de MontrĂ©al. L’entre deux guerres est une pĂ©riode de trouble sociaux avec de nombreuses grĂšves, une crise du logement, puis plus tard la grande dĂ©pression. Le mĂȘme chantier naval (Canadian Vickers) est Ă©galement actif lors du deuxiĂšme conflit mondial mais produit, cette fois, des destroyeurs et dragueurs de mines.

 

Hochelag’ paumĂ©

Dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, la fin de la deuxiĂšme guerre mondiale verra le retour des soldats dans une ville en plein changement. Les dĂ©cennies suivantes seront le thĂ©Ăątre d’un long processus de dĂ©sindustrialisation du quartier et de paupĂ©risation pour sa population. Cette «dĂ©chĂ©ance» culminera dans les annĂ©es 1980 durant lesquelles le quartier une rĂ©putation peu reluisante. LaissĂ©e pour compte par l’élite Ă©conomique (??), sa population devra s’organiser par elle-mĂȘme. Elle dĂ©pendra de plus en plus de l’économie souterraine (crime organisĂ©, travail du sexe, etc.), mais construira Ă©galement des rĂ©seaux communautaires de solidaritĂ©.

Le quartier fait face Ă  une nouvelle transformation dans les annĂ©es 1990, qui sera encore plus visible dans les annĂ©es 2000. Les administrations publiques reconnaissent qu’elles doivent redorer le blason de l’arrondissement afin de le rendre plus attractif pour les investisseurs. La rĂ©novation de la place Simon-Valois et la construction du complexe de condos qui la ceinture en est le fer de lance. Le processus de gentrification se met ainsi en branle dans Hochelaga-Maisonneuve et continue d’ĂȘtre bien visible de nos jours. Dans ce contexte, il n’est pas Ă©tonnant de voir en 2005, deux ans Ă  peine aprĂšs la fermeture dĂ©finitive de la CSF, un promoteur proposer la construction d’un mĂ©ga-centre commercial inspirĂ© par le succĂšs du Dix-30 de Brossard. À l’époque, le MinistĂšre des Transports du QuĂ©bec (MTQ) veut Ă©largir la rue Notre-Dame afin qu’elle devienne un « boulevard urbain » de huits voies de large, ce qui aurait augmentĂ© la circulation routiĂšre et grandement bĂ©nĂ©ficiĂ© aux commerçants de ce centre d’achat fantasmĂ©. Heureusement, aucun de ces projets n’a jamais vu le jour. Toutefois, une entreprise (Ray-Mont Logistiques) acquiert en 2016 la partie sud du terrain vague dans le but, toujours d’actualitĂ©, d’y transfĂ©rer un centre de tri de marchandise qu’elle opĂšre dĂ©jĂ  dans le Sud-Ouest. Le MTQ, qui dĂ©tient la partie nord du terrain vague (boisĂ© Steinberg), a Ă©galement comme projet de prolonger l’avenue Assomption. C’est d’ailleurs Ă  la demande du MTQ que les campeurs du campement Hochelaga ont Ă©tĂ© expulsĂ© manu militari en mai 2021. C’était Ă©galement sur un terrain appartenant Ă  la MTQ que s’était Ă©tabli le campement Notre-Dame, dĂ©mantelĂ© en dĂ©cembre 2020.

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Source: Contrepoints.media