Août 16, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Le terrain contenu entre Notre-Dame, Hochelaga, Ontario et Dickson est vague. C’est un espace flou et imprĂ©cis

Vague : se dit d’une chose qui prĂȘte Ă  diverses interprĂ©tations, qui manque de prĂ©cision, qui laisse place au doute.

Il n’y a pas de routes, de commerces, de camĂ©ras ou de bancs de parc qui viennent en fixer l’usage. Entre les boisĂ©s et les marais, on y trouve des sentiers, des dĂ©tritus, des abris de fortune, des spots Ă  feux, bref des traces de ce qui y vit et de ce qui y habite. De ceux et celle qui viennent y douter. Se rĂ©gĂ©nĂ©rant de la contamination des shops d’une autre Ă©poque, le terrain vague Ă©chappe d’une certaine maniĂšre Ă  la mĂ©tropole et Ă  sa rĂ©gulation, Ă  sa pulsion de tout devoir rationaliser et rentabiliser. Les clĂŽtures qui l’entourent sont trouĂ©es dĂšs qu’elles sont rafistolĂ©es. On s’y Ă©gare, on y fait la fĂȘte, on s’y recueille, on s’y rencontre et on y conspire.

J’ai fait mon deuil du terrain vague Ă  plusieurs reprises dĂ©jĂ . Toutes les fois oĂč on s’est dit qu’on allait s’organiser et dĂ©fendre l’endroit et qu’on l’a pas fait. Quand ils l’ont enfermĂ© dans une clĂŽture. L’aprĂšs-midi oĂč on s’est pointĂ© avec les chiens, et que tous les arbres jonchaient le sol. Les troncs ont Ă©tĂ© retirĂ©s quelques jours plus tard, laissant une vaste Ă©tendue de bouette aux airs post-apocalyptiques. Quand ils ont nivelĂ© le terrain et Ă©rigĂ© des montagnes de gravelle. À chaque fois, on a quand mĂȘme continuĂ© Ă  y aller. Entre les phases de travaux, la friche reprend rapidement le dessus et on a trouvĂ© des nouveaux spots.

Friche : terrain prĂ©cĂ©demment exploitĂ©, abandonnĂ© par l’Humain et colonisĂ© par une vĂ©gĂ©tation spontanĂ©e.

Le terrain vague est en friche. La vĂ©gĂ©tation rudĂ©rale y est en lutte contre les tentatives successives d’amĂ©nager cet espace Ă  des besoins Ă©conomiques. C’est le propre de l’impĂ©ratif gestionnaire capitaliste que de trouver une rentabilitĂ© Ă  tout espace. Sa logique ne peut voir dans ce lieu qu’un espace en attente de dĂ©veloppement. Pour qui dĂ©sire exploiter un territoire, la friche est une situation passagĂšre, ce qui s’y dĂ©roule est sans importance. Nous, au contraire, dĂ©celons dans la friche un espace oĂč il se trame des choses significatives. Depuis que j’habite Hochelaga, tellement d’initiatives ont vu le jour au terrain vague : des free partys, des jardins sauvages, des ronds de feu, des cabanes pour y vivre ou simplement s’y reclure. Des gens se le rĂ©approprient continuellement. On y devine deux relations au territoire qualitativement diffĂ©rentes : soit on l’habite, soit on l’utilise. Un promoteur industriel qui acquiert un terrain et veut en faire un centre de triage de marchandise utilise cet espace. Ceux et celles qui y installent leur tente, y vont pour promener leurs chiens ou s’y retrouver entre ami.e.s l’habitent. On constate donc qu’un conflit existe entre diffĂ©rents rapports au lieu et que ce conflit se structure autour de la notion de propriĂ©tĂ©.

Ce que nous opposons aux constitutifs « usus, abusus, fructus » qui rĂ©gissent le droit de la propriĂ©tĂ©, c’est l’ habitare (« demeurer, habiter, vivre ») qui prĂ©figure un habitus (« maniĂšre d’ĂȘtre ») au territoire radicalement diffĂ©rent. Une maniĂšre d’ĂȘtre ensemble qui se passe de la propriĂ©tĂ© privĂ©e.

Lorsqu’on va au TV, on se sent par moment en retrait de l’activitĂ© incessante de la mĂ©tropole. Cependant, les bruits du port, le dĂ©cor de cheminĂ©es et de silos nous rappellent vite qu’on ne s’extrait pas si aisĂ©ment des flux et des infrastructures qui les soutiennent. Les montagnes d’asphalte, le bĂ©ton fracassĂ© qui tend ses tentacules d’acier rouillĂ© en l’air dans une posture hideuse Ă©voque un territoire qui porte en lui des histoires qui le transcendent.

À cette mĂ©moire figĂ©e du terrain vague, nous opposons le mouvement des corps en action, celui qui entrelace les formes de vie aux territoires. Nous voulons raconter le terrain vague. Y dĂ©terrer les histoires enfouies sous les traces des chenilles de tracteurs et attraper celles qui se faufilent Ă  travers les herbes hautes. Arriver Ă  le recomposer Ă  partir de ses rĂ©cits et faire briller toutes les raisons qui font de cet endroit un territoire auquel on s’est attachĂ©, et qu’on veut dĂ©fendre.

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Source: Contrepoints.media