Septembre 19, 2021
Par Lundi matin
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DrĂŽle de titre, me suis-je dit tout d’abord
 pourquoi « populaire Â» ? En mĂȘme temps, comme dit l’autre, ça m’a intriguĂ©. Je ne suis pas sĂ»r que j’aurais lu une histoire de la psychanalyse sans autre qualificatif, et probablement encore moins chez un autre Ă©diteur. Mais populaire, et Ă  La fabrique, je m’y suis lancĂ©. Et je n’ai pas Ă©tĂ© déçu, au point que je suis prĂȘt Ă  la recommander chaudement aux personnes qui, comme moi, ne sont pas trĂšs fĂ©rues de la chose, qui savent plus ou moins ce qu’est la psychanalyse et d’oĂč elle vient, sans toutefois s’estimer vraiment bien informĂ©es sur la question.

Quant Ă  moi, j’ai eu l’impression Ă  cette lecture d’apprendre beaucoup de choses et aussi de dĂ©couvrir un sens, ou de donner une certaine cohĂ©rence Ă  des Ă©lĂ©ments dont j’avais jusque-lĂ  eu connaissance, mais que je n’avais pas jusqu’ici mis en perspective les uns avec les autres.

Tout d’abord, je dois remercier l’auteur de proposer ici un essai assez synthĂ©tique, concis, prĂ©cis et Ă©crit en Ă©vitant presque tout au long du texte le jargon de sa profession (il est psychanalyste et psychologue), sauf dans un ou deux dĂ©veloppements oĂč il doit aborder des questions thĂ©oriques – mais l’ensemble demeure trĂšs accessible, tout en rĂ©ussissant Ă  prĂ©senter les principaux enjeux de la discipline. Le terme « discipline Â» Ă©tant d’ailleurs mal choisi, puisque l’un de ces enjeux cruciaux porte sur prĂ©cisĂ©ment sur le fait de figer (de « rĂ©ifier Â») la thĂ©orie et la pratique psychanalytiques au sein d’une doctrine immuable – que l’auteur nomme « psychanalysme Â» – et d’institutions corporatistes tout aussi rigides ou, au contraire, de mettre ces outils au service d’une Ă©mancipation « populaire Â», pour reprendre le titre.




Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, je ne rĂ©siste pas au plaisir de rapporter ce qui peut paraĂźtre une anecdote insignifiante, mais qui donne tout de mĂȘme Ă  rĂ©flĂ©chir, me semble-t-il. Hier matin, comme trĂšs souvent, j’ai Ă©tĂ© prendre un cafĂ© dans mon bar prĂ©fĂ©rĂ©, avec le bouquin sous le bras, me disant que j’avancerais dans sa lecture une fois installĂ© en terrasse. Il y avait un habituĂ© devant le zinc, avec lequel j’ai dĂ©jĂ  Ă©changĂ© une ou deux Ă  fois Ă  propos de mes lectures (ce n’était pas la premiĂšre fois que je venais lire en terrasse autre chose que le journal local). « Alors, tu lis quoi, cette fois-ci ? Â» Je lui montre le titre, et il fait la moue en disant quelque chose genre « Houlala, ça a l’air prise de tĂȘte Â» (bon, je ne sais plus prĂ©cisĂ©ment, il a peut-ĂȘtre seulement signifiĂ© cela par une onomatopĂ©e) et puis il se ravise, prend une pose d’animateur tĂ©lĂ© de cNews ou BFM TV et me lance : « Alors ? Freud, charlatan ou pas ? Â» Texto. InterloquĂ©, je rĂ©ponds « Mais ce n’est pas possible de parler comme ça ! On peut critiquer, ceci, cela Â», etc., bref je m’embrouille, dans le souci de lui montrer que je ne suis pas d’accord avec sa question sans pour autant lui faire penser que je le prends pour un con, ce que je ne suis pourtant pas loin de penser, enfin, non, ce n’est pas vrai, disons que je pense qu’il a sorti une grosse connerie et surtout qu’il a singĂ© sans mĂȘme y penser les imbĂ©ciles qui « font l’opinion Â» en rĂ©duisant toute question un peu complexe Ă  une alternative binaire – et dĂ©bile. Et ce faisant, il est con, sans aucun doute. J’espĂšre que ce moment de connerie sera Ă©phĂ©mĂšre


En fait, mon anecdote n’est pas complĂštement hors-sujet. En effet, si les disciples de Freud ne se sont jamais posĂ© la question, je pense, de savoir s’il Ă©tait un charlatan ou pas, par contre, ils se sont parfois aussi laissĂ© piĂ©ger dans des alternatives guĂšre plus intelligentes, et qui ont jouĂ© un rĂŽle trĂšs important dans l’histoire de la psychanalyse. Florent Gabarron-Garcia explique ainsi qu’il n’y a pas une pensĂ©e freudienne immuable, mais que celle-ci a Ă©voluĂ© au cours de la vie du maĂźtre viennois, et qu’elle fut bien Ă©videmment influencĂ©e par le contexte social et politique de son Ă©poque. Cette Ă©volution se retrouve aussi bien dans les textes de Freud que dans ses prises de position politiques. Or la doxa ou, si l’on prĂ©fĂšre, le courant mainstream de la psychanalyse, n’a retenu que le terme de cette Ă©volution, telle qu’elle s’exprime dans un de ses derniers ouvrages, Malaise dans la culture, qui date de 1930. « [Freud y] condamne sans Ă©quivoque le communisme ; reprenant la maxime hobbesienne selon laquelle “l’homme est un loup pour l’homme”, il y prĂ©sente la rĂ©pression de la culture comme un mal nĂ©cessaire et inĂ©vitable pour maĂźtriser les forces pulsionnelles de l’individu Â». « Forts de cette rĂ©fĂ©rence, poursuit Gabarron-Garcia, certains analystes vont jusqu’à prĂ©tendre que la voie est sans issue : le “Mal” serait dans l’Homme. Â» Ce qui rend Ă©videmment caduc tout engagement politique et social. Sans aller jusqu’à cette formulation caricaturale, de nombreux psychanalystes en reprennent cependant les consĂ©quences : leur pratique devrait s’en tenir, selon eux, Ă  la cure individuelle sans tenir compte des dimensions sociales, historiques et politiques des souffrances psychiques. Malheureusement, cette position fut celle de l’hĂ©ritier prĂ©somptif de Freud, Ernest Jones, qui fut son biographe (ou plutĂŽt hagiographe, dit Gabarron-Garcia) et aussi le prĂ©sident de l’association psychanalytique internationale (IPA), et dont les choix politiques (soutenus par Freud, semble-t-il) entraĂźnĂšrent de trĂšs graves consĂ©quences pour les psychanalystes dans l’Allemagne nazie. Selon ce courant majoritaire, « le psychanalyste est tenu d’adopter une attitude de neutralitĂ© politique Â» (c’est l’auteur qui souligne). Or nous savons bien oĂč conduit la « neutralitĂ© politique Â» dans un contexte de domination : bien Ă©videmment Ă  renforcer le parti dominant (ou tout simplement l’État). C’est ainsi que, sous prĂ©texte de « sauver Â» la psychanalyse et son association nationale, les partisans de la « neutralitĂ© Â» se pliĂšrent, en Allemagne, au diktat nazi : exclusion des praticiens juifs et/ou soupçonnĂ©s de sympathies communistes ou sociales-dĂ©mocrates et interdiction de soigner des patients affectĂ©s des mĂȘmes tares
 C’était un calcul de Gribouille : la SociĂ©tĂ© psychanalytique allemande, pourtant Judenrein (purgĂ©e de ses juifs), fut d’abord intĂ©grĂ©e Ă  l’Institut allemand de science des Ăąmes et de psychothĂ©rapie, dirigĂ© par un certain Göring – mais pas le marĂ©chal, hein, un cousin Ă  lui –, lequel Institut, par le bais de cette intĂ©gration, devint membre de l’IPA jusqu’en 1938 sans que Jones ni personne, apparemment, n’y trouve Ă  redire ! Finalement, la SociĂ©tĂ© allemande fut carrĂ©ment dissoute, ce qui entraĂźna la fin de l’adhĂ©sion de l’Institut Göring Ă  l’IPA (mais toujours sans aucune discussion). La stratĂ©gie de sauvetage de la psychanalyse allemande par sa « neutralitĂ© Â» (antisĂ©mite et anticommuniste) avait fini par son autodestruction.

Cette histoire-lĂ  mĂ©riterait d’ĂȘtre mieux connue, me semble-t-il, car, loin de s’arrĂȘter avec la fin du TroisiĂšme Reich, elle se poursuivit aprĂšs-guerre. En Allemagne d’abord, dont on sait dĂ©sormais que la dĂ©nazification y fut plus que superficielle, dans les hĂŽpitaux psychiatriques comme ailleurs. C’est ce que montre le dernier chapitre du livre de Gabarron-Garcia, consacrĂ© au SPK, le « Collectif socialiste de patients de Heidelberg Â» crĂ©Ă© Ă  la fin des annĂ©es soixante et qui dĂ©veloppa une critique radicale du systĂšme mĂ©dical en mobilisant les acquis thĂ©oriques de Wilhelm Reich, Frantz Fanon ou FĂ©lix Guattari afin de revisiter la notion marxiste d’aliĂ©nation, tout en mettant en Ɠuvre une pratique de soin Ă©galitaire entre « patients Â» et « soignants Â». Cette tentative, qui connut de premiers succĂšs fulgurants, fut traitĂ©e tel un groupe terroriste par l’État allemand. Le local du SPK fut investi par trois cents flics lourdement armĂ©s et, malgrĂ© les pressions internationales, le docteur Huber, Ă  l’origine du groupe, et un de ses proches, furent condamnĂ©s Ă  quatre ans et demi de prison pour participation Ă  une organisation criminelle.

Je n’ai donnĂ© ici qu’un aperçu de ce livre, particuliĂšrement de son cĂŽtĂ© « enragĂ© Â», Ă  juste titre, contre le psychanalysme et son histoire officielle, telle qu’elle sĂ©vit encore aujourd’hui. Mais il serait profondĂ©ment injuste de s’en tenir lĂ . En effet, Florent Gabarron-Garcia parle aussi (et mĂȘme, peut-ĂȘtre, surtout) de l’autre versant du mouvement psychanalytique : ça commence avec Freud lui-mĂȘme, qui a « regardĂ© vers l’est Â» au moment de la rĂ©volution soviĂ©tique, durant la brĂšve pĂ©riode oĂč tout Ă©tait encore possible avant la glaciation stalinienne, avec une vĂ©ritable libĂ©ration sexuelle, des avancĂ©es Ă©normes des droits des femmes (Ă©mancipation, divorce, avortement, etc.) et des expĂ©riences trĂšs avancĂ©es de homes d’enfants ; puis ça passe par Wilhelm Reich et son action Ă  Vienne et ensuite en Allemagne, oĂč il organisa un mouvement de masse autour des aspirations Ă  la rĂ©volution sexuelle avant d’ĂȘtre contraint Ă  l’exil par les nazis (qui bĂ©nĂ©ficiĂšrent de la fameuse « neutralitĂ© Â» Ă©voquĂ©e plus haut) ; on suit ensuite l’engagement de Marie Langer en Argentine, puis l’histoire de François Tosquelles entre la rĂ©volution espagnole et la clinique de Saint-Alban en LozĂšre, oĂč passĂšrent, entre autres, Frantz Fanon et Jean Oury, plus tard fondateur de la cĂ©lĂšbre clinique de La Borde, assidĂ»ment frĂ©quentĂ©e par FĂ©lix Guattari
 C’est ainsi que je comprends, finalement, le « populaire Â» du titre. On pourrait aussi parler de l’histoire « en mouvement(s) Â» de la psychanalyse.

Quoi qu’il en soit, c’est un livre absolument passionnant : on y apprend plein de choses et il est tonique – ce qui est une grande qualitĂ© par les temps qui se traĂźnent
 À lire d’urgence !

franz himmelbauer depuis Antiopées.




Source: Lundi.am