Juin 28, 2021
Par Lundi matin
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En ce temps-lĂ , j’étais dans une phase de transformation : 17 annĂ©es enchaĂźnĂ©es comme une enfilade de pierres formant un chapelet inĂ©gal, oĂč chaque caillou invoquait un souvenir prĂ©cis.
C’était la fin des annĂ©es 1990, l’époque du post-trauma encore frais et des milles et un contes de la terrorie. L’AlgĂ©rie se rĂ©veillait Ă  peine.
La bouche pĂąteuse, le pays dĂ©bloquait sa mĂąchoire engourdie par 40 ans de bruxisme, serrant encore les dents le temps que passe la migraine, que se confonde la gueule de bois de plus de quinze ans de noyade dans le tonneau des danaĂŻdes. J’étais, comme tous ceux de ma gĂ©nĂ©ration vissĂ©s dans l’arriĂšre-pays, un inutile glaĂŻeul attendant la faucille des uns et des autres. Nous Ă©tions tous plongĂ©s dans une fournaise de glaives. Une guerre comme une autre.

J’avais dĂ©jĂ  reçu, en mĂȘme temps que ma carte d’identitĂ©, un lourd hĂ©ritage d’horreurs et d’expĂ©ditions punitives qui pour moi, comme toute pour personne ayant vĂ©cu cette pĂ©riode, avait Ă©tĂ© un premier dĂ©pucelage.

J’avais dĂ©jĂ  une propension Ă  ramer dans le souvenir, Ă  m’y rĂ©fugier ou, Ă  dĂ©faut d’en avoir, de m’en crĂ©er au besoin. Comme un animal traquĂ© cherchant un refuge, un enclos, n’importe quel repli et, faute d’en trouver, s’affaisse dans une clairiĂšre, se replie sur lui-mĂȘme, trouvant ainsi un abri dans la pĂ©trification, en utilisant son corps comme ultime habitat.

Parfois je fermais toutes les fenĂȘtres pour que le seul ĂȘtre de lumiĂšre entrant soit l’imagination

—  RĂ©flexe primitif de protection, chemin vers une mĂ©moire prĂ©natale que l’animal Ă©garĂ© retrouve quand il n’est plus possible de faire marche arriĂšre.

Si vous avez dĂ©jĂ  pistĂ© un loup dans les bois, vous savez que quand, cernĂ© de toutes parts, il ne peut plus courir, ses yeux lancent une lueur jusqu’au-boutiste qui vous laisse transi de peur et d’émotion. Ceci est l’un des seuls moments oĂč l’animal traquĂ© et le peu de lui qui survit en vous se saluent.

Peut-ĂȘtre qu’autrefois nous comprenions que le hurlement Ă©tait un bout de nous-mĂȘmes relĂ©guĂ©, ayant pris notre corps pour taniĂšre et y voyageant comme une esquille de ferraille dans le corps d’un ancien combattant.  [1]
Pour le loup qui est en nous, hurler c’est se souvenir du monde, en outre, de lui-mĂȘme. Et c’est suffisant.
Le temps que vous vous en rendiez compte et c’est dĂ©jĂ  fini. Mais demeurera cet indĂ©chiffrable souvenir qui aura voyagĂ© en vous en y remuant chaque centimĂštre : la sĂšve et la vie, dans leurs formes pures, ayant arpentĂ© votre corps, se retirent, emmenant avec elles des bouts de vous-mĂȘme afin de se souvenir de vous par alluvions.

— L’animal traquĂ© comme le nouveau nĂ© crient, car c’est ainsi qu’on vient au monde.
On vient au monde en cheminant dans des mĂ©moires Ă©garĂ©es ; en y creusant des affluents qui contrecarrent la dynamique de l’eau courante.

J’essayais parfois de retrouver le chemin vers ces sensations rien qu’en fermant les yeux, en tentant d’aller de l’autre cĂŽtĂ© de mon corps.

Imaginez donc que dans cet hypermaillage de souvenirs plus ou moins nets, à peine esquissés, une mémoire bégayante, en reliant des points de persistance, tentait de trouver sa forme.

C’est ainsi donc que je naissais ; non pas par un beau jour mais petit Ă  petit, tant bien que mal et en faisant avec, suivant cette ligne tĂ©nue qui fait se rencontrer des points de souvenance Ă©pars. Tout ceci affluait pour former la courbe de ce qui allait devenir une conscience de soi.
Comme une constellation imaginaire dont la forme serait la liaison dangereuse entre plusieurs Ă©toiles filantes. L’arriĂšre-pays algĂ©rien allait bientĂŽt ourdir la rencontre de points de silence lointains et les mettre dans un incessant mouvement : ce pays paraissait assez mĂ»r pour tomber d’un branche. Et cela se sentait Ă  l’odeur de la terre aprĂšs une averse, se voyait Ă  sa maniĂšre de perdre les eaux : la pluie dont les gouttes instables et muettes ne font de fracas qu’en touchant la terre, rencontrant les choses et le monde matĂ©riel, vous libĂ©rant de l’angoisse d’une tempĂȘte retenue.
—L’eau ne devient pluie qu’en altĂ©rant le monde. Et le souvenir n’émerge qu’en altĂ©rant le corps.

Au fur et Ă  mesure de ses balancements et de ses trajectoires, selon une succession de crises, d’intensitĂ©s et d’accidents, Ă  cette courbe viennent s’agrĂ©ger des affects et des volontĂ©s de dĂ©rive : le corps prend forme.
Littéralement et dÚs son commencement, le corps est donc consubstantiel du corps politique.
C’est-Ă -dire que toute conscience politique est prĂ©cisĂ©ment une pratique de soi.
On n’attaque la vie qu’à son corps dĂ©fendant, en ayant un rapport Ă  lui comme face au siĂšge d’une citadelle.

* * *

Je m’en suis rendu compte par un jour plus ou moins bleu.
Le ciel et le soleil Ă©taient encore dans l’intimitĂ© du rĂ©veil et des pigments rouge-orangĂ© venant coloniser grain par grain le bleu de la nuit jusqu’à en effacer toute trace mĂ©morielle, et que l’Ɠil s’y accommodant ait cessĂ© d’en distinguer les rayons. MalgrĂ© cela, restait encore du bleu rĂ©siduel, nappant la profondeur de champ par quelques prĂ©sences timides, par-ci par lĂ , comme dans des angles morts de l’espace. On ne le voit pas mais on ressent sa prĂ©sence, on en est imprĂ©gnĂ©s, on sent sa solidaritĂ© de la forme du paysage. On pouvait corporellement sentir que le bleu touchait le fond sans passer par la surface, qu’il Ă©tait dehors car d’abord dedans. On pouvait Ă©galement sentir dans le silence et les signes prĂ©maturĂ©s de fraĂźcheur que ces couleurs Ă©taient les premiers prĂ©sages de l’hiver.
L’hiver envoie toujours des Ă©missaires avant les choses sĂ©rieuses.

Le monde dormait encore. Moment hallucinogĂšne oĂč la terre, le ciel et la vie tiennent sur une pointe d’aiguille. Et l’on se sent alors, le temps de quelques battements de cƓur, entrer dans un microvoyage : interminable navigation Ă  la pĂ©riphĂ©rie de milliers d’archipels et d’étoiles en combustion qui apparaissent et disparaissent entre deux mouvements de cils.

Le bleu dont je vous parle ici est presque un intermĂšde entre deux espaces colorimĂ©triques : c’est une halte entre plusieurs jonctions de teintes ; un non-lieu oĂč la couleur, ne se mesurant plus, se repose. La lumiĂšre, par les harcĂšlements incessants du soleil sur la matiĂšre, blanchissant Ă  vue les surfaces planes, y rayonne alors dans la paix des braves.

Celui qui est attentif Ă  ce genre de micro-moments sait qu’il est des jours oĂč le monde s’enivre de quelques lumiĂšres liquoreuses et hallucine sous l’effet de sa propre histoire. Comme les anciennes maĂźtresses du feu qui, chez moi en Afrique, perpĂ©tuaient notre culture orale lors de zerdas collectives, sous opium, tambour et raisin fermentĂ© ; l’ébriĂ©tĂ© Ă©tait effectivement alors comprise et acceptĂ©e comme l’irruption triomphale de la plante en nous [2]. Un Ă©tat de conscience dont l’intensitĂ© Ă©tait rĂ©agencĂ©e par les Ă -coups de la musique, par la rythmique et la percussion.

Ce bleu ci, est un bleu d’atmosphĂšre, comme une prĂ©sence de spores suspendus dans l’air, irisant les paysages qui se dĂ©coupent devant nos yeux.

Une voiture passe et klaxonne sans aucune raison. Et ça vous extrait d’un coup net de vous-mĂȘme, comme vous tirant par les cheveux pour sortir du marais. Le klaxon de cette Renault 25 produisait un La bĂ©mol au lieu d’un La. On pouvait donc facilement deviner que la batterie du vĂ©hicule Ă©tait presque dĂ©chargĂ©e, gavĂ©e d’eau distillĂ©e jusqu’à ne plus pouvoir rĂ©agir. À l’image de l’économie algĂ©rienne de l’époque ; inondĂ©e de liquiditĂ©s comme on gave une oie avant la casserole. Si bien qu’une brouette de billets de 100 dinars permettait tout juste d’acquĂ©rir un chauffage, une parabole ou un crĂ©dit sur le dos.
Les algĂ©rien.nes et l’AlgĂ©rie se ressemblaient beaucoup Ă  cette Ă©poque lĂ  : une mosaĂŻque qui synthĂ©tisait, en les trahissant, tous les petits Ă©lĂ©ments qui la constituent mais que, sur un plan beaucoup moins visible, la Partie ne comprenait plus du tout le Tout.

Mais encore, ceci ne tenait pas qu’à cela : je remarquais que les gens qui travaillaient dans un domaine, qui souffraient d’un mĂ©tier, ressemblaient de plus en plus au domaine exercĂ© : j’entends par lĂ  que les hommes Ă  la cimenterie d’At Ziki, par exemple, prenaient des airs de sable et que leurs yeux se dĂ©lavaient progressivement Ă  force de cĂŽtoyer la poussiĂšre. Que les mĂ©caniciens de BouzeguĂšne dĂ©veloppaient une gestuelle particuliĂšre du poignet, avaient le dos petit, presque rabotĂ© Ă  force de comprimer leurs vertĂšbres sous le poids, tourner des boulons et purger des durites. Que les femmes et les hommes qui faisaient la queue, les vendredis, devant la prison d’Azazga afin de rendre visite Ă  leurs enfants incarcĂ©rĂ©s, Ă©taient tellement pilonnĂ©s par l’attente, le soleil et l’état qu’ils prenaient des airs de pierres en concrĂ©tion, comme s’ils avaient pris l’habitude de regarder, chaque vendredi, MĂ©duse dans les yeux, que leurs corps en avaient pris le pli. Physiquement, la matiĂšre nous altĂ©rait Ă  vue d’Ɠil.

De tout temps et sous tous les cieux, le gĂ©nie le plus partagĂ© a Ă©tĂ© de s’adapter, d’épouser la contrainte et la courbure de l’échine pour trouver le moyen de continuer, de transmuer sa douleur jusqu’à l’étape de rupture.
—Il existe un devenir chez nous qui nous confĂšre des aptitudes de pierres mĂ©tamorphiques.

Ce matin lĂ , Slimane Ă©tait sorti tĂŽt. Je le connaissais bien ; habituĂ© Ă  promener sa toux dans la rue Ă  des heures prĂ©coces. Il n’arrivait pas Ă  dormir. Cancer du poumon. Dans le village, on disait que Slimane se levait avant le bon Dieu.
Je me souviens qu’il Ă©tait d’un franc-parler total, entre autres blasphĂ©mateur notoire, jusqu’à ĂȘtre fichĂ© par les premiĂšres franges du FIS. Il avait une sorte de contentieux personnel avec toute forme de transcendance, en l’occurrence Dieu, le FLN et les Maisons de Jeunes [3]. Peut-ĂȘtre une affaire d’hĂ©ritage. Va savoir…! Pour lui, il Ă©tait clair que le dieu des hommes Ă©tait tombĂ© bien trop haut. Mais force Ă©tait de constater que Dieu et Slimane avaient en commun leur dĂ©gradation : la mĂȘme sorte de chute ascensionnelle, la mĂȘme façon de dĂ©choir vers le haut.

Il avait travaillĂ© pendant plus de vingt ans dans une amianterie. ParallĂšlement, il entretenait une discipline militaire Ă  fumer ses paquets d’Algeria sans filtre. Compulsion sur compulsion, enfilant son chapelet de cigarettes comme pour empĂȘcher, en lui, quelque chose d’enfoui de se rĂ©veiller. Je me suis souvent demandĂ© si cette façon active de fumer n’était pas par peur de s’évaporer ; par consĂ©quent si ce n’était pas un stratagĂšme habile afin de reprendre la main sur une frousse de la disparition qui le transformait lui comme chacun en passivitĂ©.
Ses poumons, rien qu’au son de sa respiration, rappelaient un fluide en Ă©bullition. Un glouglou insupportable qui vous immerge dans l’omniprĂ©sente gĂšne d’avoir une Ă©norme pierre posĂ©e sur le thorax. Slimane se noyait peu Ă  peu dans le bleu de travail et celui des choses.

AprĂšs qu’on lui diagnostiquĂąt un lymphome de la taille d’une wilaya dans le poumon droit, il laissa tomber l’amiante pour se recycler dans le ciment, chez un entrepreneur local qui sous-traitait des exploitations de l’état. D’une poussiĂšre Ă  l’autre, il n’était pas allĂ© chercher trĂšs loin. Comme un Ă©lecteur qui reçoit l’injonction de choisir la peste ou le cholĂ©ra. Slimane avait votĂ© en somme : poison contre poison. Il mourrait Ă  vue d’Ɠil mais dans le cadre des convention internationales, avec un sentiment quasi rĂ©publicain et une illusion du choix.

Il avait Ă©tĂ© Ă©leveur d’ovins, quelques annĂ©es auparavant. Et pas des moindres car ses agneaux se vendaient jusqu’à Chelghoum El Aid. Jusqu’à ce que le syndicat local des Ă©leveurs, en business avec les trusts des boucheries, le mettent Ă  l’amende. Ils Ă©taient tous Ă  cette Ă©poque encartĂ©s au FLN puis, plus tard, au RND. Ce qui par ailleurs explique les files interminables des anciens maquisards chaque vendredi devant le boucher, dans un pays oĂč un kilo de rumsteak coĂ»tait la moitiĂ© d’un salaire. Slimane ne les arrangeait pas. Ils l’avaient donc mis au banc du marchĂ© de la viande. La gale avait fini le travail en dĂ©cimant son troupeau jusqu’à l’obliger Ă  achever lui-mĂȘme ses derniĂšres bĂȘtes. À la fin, son cheptel fut rĂ©duit Ă  cinq tĂȘtes, alors que celui des anciens maq grandissait annĂ©e aprĂšs annĂ©e. Slimane avait fait le compte et d’aprĂšs lui, survivait en AlgĂ©rie, vers les annĂ©es 1990-1999, plus de gens qui touchaient une pension d’ancien combattant que de population en 1954-1962. Il avait, une fois, fait la remarque Ă  El Hadj Mahfoudh. Ce dernier n’avait pas apprĂ©ciĂ© et l’avait signalĂ© au commissariat de police. Dire ça Ă  El Hadj Mahfoudh avec sa moustache, son pantalon en tergal et son Ă©minent grade de reprĂ©sentant des fils de chahid [4], c’était comme pisser dans le Saint Graal. Slimane avait failli se prendre un contrat sur le dos ; moins cinq on l’aurait dĂ©portĂ© Ă  Reggane et saignĂ© dans le dĂ©sert, comme Ă  l’époque des gros Ɠuvres de l’état : rĂ©publique algĂ©rienne dĂ©mocratique et populaire + en dix de der, une balle perdue entre les deux yeux.

À la base, il avait une formation de forgeron. Il travaillait bien d’aprĂšs ce qui se disait ; Ă  l’ancienne, avec enclume et souffleur. Il avait le sens des courbes. Il confĂ©rait au fer des formes forçant le respect. Silmane c’était Le Bernin de la ferraille. Mais son employeur le brimait et le limitait Ă  souder des jointures et autres basses besognes rĂ©servĂ©es aux bleues-bites. C’est Ă  ce moment lĂ  que naquit en lui une espĂšce de pulsion marxiste lĂ©niniste qui le fit curieusement s’encarter, certainement par incongruitĂ© et manque de sens de l’orientation, au FFS. Ellah ghaleb ya taleb, parfois, les tenants sont les fantasmes des aboutissants.
Slimane Ă©tait un brave gars, normopathe Ă©garĂ© dans le foin gĂ©nĂ©ral mais trĂšs brave gars. Il Ă©tait juste difficile Ă  dĂ©busquer comme animal : la majeure partie de son ĂȘtre Ă©tait du cĂŽtĂ© immergĂ© de l’iceberg.

Il Ă©tait pĂšre de sept enfants tous aussi dĂ©glinguĂ©s les uns que les autres. Ils chassaient les chats dans le village et leur injectaient Ă  la seringue des eaux usĂ©es dans l’Ɠil droit. Slimane avait certainement dĂ» leur transmettre une conception de la gauche avec deux mains droites… Tabassage, punition Ă  la cire de bougie, martinet en dent de scie et beaucoup de produits de quincaillerie servaient d’outils Ă  son Ă©ducation socialiste. Ça avait formĂ© une horde de sept gremlins en roue libre, rĂ©putĂ©s dans toute la commune pour des affaires frĂŽlant les sacrifices rituels. Leurs conneries Ă©taient dignes des sectes du fin fond des United States de Maricane : le village c’était Jonstown et eux la Rainbow Family. Comme quoi, l’occident entrait aussi par cet Ă©tier lĂ  ; celui de l’horreur. Il n’y avait pas que le Plan Marshall qui nous avait Ă©tĂ© transmis de France comme la chtouille aprĂšs un viol.

ParenthÚse nécessaire
( Slimane Ă©tait mariĂ©, depuis ses 19 ans, Ă  Ghenima, admirable femme se dĂ©merdant quotidiennement pour mettre du beurre dans les Ă©pinards, pendant que son (presque dĂ©funt) mari fumait du pneu avec les membres du bureau communal du FFS [5]. Que pouvait-il faire de mieux ? Il fallait s’entourer pour faire face aux temps durs, et il ne pouvait pas aller du cĂŽtĂ© du PT [6], du PAGS [7] ou du PST [8] car Slimane Ă©tait un paysan, et il savait que les structures de ces partis Ă©taient connus pour mĂ©priser la paysannerie. Les parties intimes de l’état de type RND, FLN & compagnie [9] Ă©taient bien-sĂ»r du mĂȘme acabit. À droite comme Ă  gauche du grand capital, c’était la mĂȘme musique : il Ă©tait essentiellement question de centre.
Cela doit ĂȘtre une forme de complexe stalinien ; un syndrome Djougachvili pas encore explorĂ© et qui tient toute pĂ©riphĂ©rie pour ennemie de l’état. Et c’est tout-Ă -fait vrai d’ailleurs. Slimane avait toujours considĂ©rĂ© les partis d’opposition comme les gardes-chiourme de l’état algĂ©rien. J’entends encore sa voix dans les cafettes, entre deux coups de dominos : « Pour eux, un paysan c’est le marche-pied de l â€™Ă©litocratie Â», « Ă€ bas le mĂ©rite ! Â», « OĂč est passĂ© l’argent ? Â», des bribes de jargon politicien qu’il avait accumulĂ© en braquant la langue du milieu militant. Tous les dĂ©mocrates notoires lui disaient qu’il exagĂ©rait. Il exagĂ©rait peut-ĂȘtre, il remĂąchait du vieil Ă©lĂ©ment de langage, mais avant de se faire recruter par un parti social-dĂ©mocrate, Slimane avait par instinct dĂ©signĂ© l’ennemi. Il se trompa d’équipe, c’est tout, car un marxisant chez les socios c’est comme danser avec des palmes : gros soucis de rythme.

D’oĂč tenait-il ce discours et cet engouement Ă  ne rien foutre de bien porteur ? Personne ne le savait, bien que son pĂšre, ancien exilĂ©, mort dans les mines de charbon de NĂźmes, ait Ă©tĂ© trĂšs proche des pablistes et des oumamistes marocains alors encore prĂ©sents en Camargue. C’est-Ă -dire que son pĂšre lui avait certainement lĂ©guĂ© des nĂ©vroses : primautĂ© du sentiment national sur le sentiment d’ĂȘtre constituĂ© d’atomes et de 70 pour cent d’eau. TrĂšs tĂŽt, c’était dĂ©jĂ  fini pour lui. Il Ă©tait dĂ©jĂ  fusillĂ© et musĂ©ifiĂ© avant mĂȘme de dire bonjour Ă  la vie.
Il est des pays, des endroits de ce monde, oĂč vous ĂȘtes embaumĂ©s, destinĂ©s Ă  ĂȘtre les tĂ©moins rigides d’une Ă©poque sans aucun intĂ©rĂȘt.

Les trajectoires algĂ©riennes sont curieuses, et peut-ĂȘtre qu’avec les nĂ©vroses, les colĂšres s’hĂ©ritent… Il parait que Slimane Ă©tait tombĂ© dans une marmite quand il Ă©tait petit. Il parlait parfois comme un narodnik. Il roulait beaucoup les « r Â» Slimane. En disant « tracteur Â», on sentait vraiment le tracteur arriver. Il Ă©tait trĂšs incarnĂ© : peu de thĂ©orie beaucoup de cicatrices.

Il s’était encartĂ© dans un parti politique comme quand on trouve un Ă©crou ou une ferraille sur la route : on ne sait jamais, ça peut servir. Slimane, par instinct, savait que tout ça Ă©tait une histoire de machins et de babioles. Et puis qu’est ce qu’un parti sinon un objet apocalyptique servant Ă  diffĂ©rer la fin d’un systĂšme ? Il quitta le FFS comme quand on quitte une conversation de sourds : Vite ! Trace et ne te retourne pas !
Vers qui Slimane pouvait-il encore se tourner pour palier au vide social ? Les islamistes [10] ? N’en parlons mĂȘme pas ! Ils l’avaient dĂ©jĂ  dans leur collimateur car il Ă©tait entrĂ© complĂštement bourrĂ©, dans la mosquĂ©e communale, afin d’insulter l’imam qui criait trop fort les vertus d’Al Outhaymin. Les prĂȘches Ă©taient balancĂ©s Ă  80 000 dĂ©cibels. De quoi provoquer un vertige. Au mieux. Le salafisme encore balbutiant faisait touche-pipi avec les indics dans les alcĂŽves des maisons de jeunes et, pour Slimane, rien Ă  foutre : Imam ou pas, il fallait d’abord dire jacques-a-dit ! C’est le cĂŽtĂ© Gengis Khan du paysan. Faut pas se la ramener avec un Toungouse ; il serait capable de s’immoler par le feu, de cramer toute la Mandchourie pour vous emmerder. Il n’y a rien Ă  faire, l’arriĂšre-pays s’est fait au contre-jour des choses, dĂšs l’aube des sociĂ©tĂ©s, quand Ă  14h on chercha midi Ă  toutes les portes. Pendant ce temps-lĂ , c’est tout un monde qui s’est fait dans le dos du vĂŽtre. Cette zone de l’AlgĂ©rie est le contraire d’un espace. Les paysans y sont tantĂŽt des paysages, tantĂŽt un agrĂ©gat de clochards cĂ©lestes et de punks aĂ©sthĂ©tiques oĂč chaque personne est un pays en soi.

Un jour durant un chantier de maçonnerie, un cousin voulant faire de l’esprit m’avait dit : « Ă€ bon chat ! Â» et il s’est tu. C’était tout. Va comprendre… ! C’était aussi inquiĂ©tant et mystĂ©rieux que l’histoire du mandarin et de la courtisane. Le bon rat de l’histoire, personne ne savait ce qui lui Ă©tait arrivĂ©. J’avais presque reçu cela comme une menace. Je n’avais pas osĂ© ramener ma fraise et Ă  complĂ©ter la chose. Une balle pour un proverbe aussi con, c’était cher payĂ©.

Que restait-t-il d’autre Ă  Slimane comme jouet politique ? Le RCD [11] ? Le souci est qu’il avait rencontrĂ© quelqu’un du rassemblement culturel qui lui avait proposĂ© de faire des rapports aux condĂ©s sur les activitĂ©s courantes, monnayant quoi, une Ă©ventuelle prĂ©sence dans l’arc rĂ©publicain et 4 000 dinars par mois. Pour lui, ce fut disqualifiant d’office. TrĂšs peu pour lui les cigognes. Il n’avait ni la gueule ni la formation universitaire pour renseigner. Il Ă©tait modeste ; il se rendait compte de ses qualifications. En plus il Ă©tait dyslexique. La preuve en est que des chasseurs du village racontaient qu’au beau milieu de la forĂȘt, il avait failli abattre un cendrier.
Donc opposition et Ă©tat, vus tous deux de loin, quand il fait un peu sombre,…il y avait quand mĂȘme des traits de famille. Et puis « Barbouze Â» ça demande des prĂ©requis et des penchants plus qu’affirmĂ©s : il faut avant tout savoir beurrer la raie de la hiĂ©rarchie dĂšs l’école primaire. Pas de pot, Slimane, l’école jamais Ă©tĂ©.
Alors il refoula ses pulsions marxisantes et les plia dans la social-dĂ©mocratie la plus rĂ©pandue, ce qui Ă©tait l’offre locale qui rĂ©pondait Ă  la demande courante. Et ceci est la loi du marchĂ© politique quant Ă  la gestion des destinĂ©es communes. Bienvenue dans le game ! Vous priant bien-sĂ»r de bien vouloir agrĂ©er l’expression de leurs sentiments, les meilleurs en les laissant aussi propres que vous les avez trouvĂ©s.

Slimane Ă©tait en gros de gauche mais dans les ronds-points de l’histoire, et comme tous les grossistes de gauche, il laissait toujours la prioritĂ© Ă  droite. Comme ceux d’en face, et comme tous ceux Ă  sa droite, et ainsi de suite, jusqu’à l’uniformisation de la sociĂ©tĂ© autour de l’extrĂȘme rĂ©publique : un idĂ©al rigide et creux d’une route que personne n’emprunte et oĂč seul subsiste le code de la route, sans conducteurs, sans paysage, et bientĂŽt mĂȘme sans route.
Quand le fascisme fait sa mue en obligeant tout le monde Ă  exprimer sa voix.

— Les ronds-points, Ă  fortiori historiques, sont dramatiques car l’intuition et le naturel de l’homme d’aller par ci ou par lĂ , vers des horizons dĂ©sirables, y sont rĂ©duits au dĂ©tour et Ă  l’attente, au nom d’un code de conduite vulgaire et quasi carcĂ©ral.
Les prĂ©ceptes d’une sociĂ©tĂ© d’enfermement sont toujours façonnĂ©s au nom du vivre-ensemble, aux Ă -bords du contrat social ; l’aiguillant par des lignes infranchissables, et dont les principales closes sont Ă©crites en minuscules afin de passer inaperçues.
Le Contrîle, routier entre autres et sous tous ses aspects, prend tout en ne donnant rien, sinon de faux espoirs de bonheur. Et l’on sait qu’Espoir vient d’Attente.
Il fut un temps oĂč « attendez-moi Â» se disait  : « EspĂ©rez-moi un petit Â». La langue espagnole en a d’ailleurs gardĂ© la trace (espero, esperemos).
L’action de l’attente est effectivement halluciner l’attendu car il n’est pas lĂ , jamais lĂ , constamment ailleurs, inconnu, dans le futur, Ă  venir, avenir ne se prĂ©sentant pas : ne se faisant pas prĂ©sent.

ParenthÚse fermée ).

* * *

Ghenima, la femme de Slimane, Ă©tait issue d’un village voisin, donc d’un autre monde. Elle Ă©tait d’une famille d’agriculteurs qui s’étaient mis Ă  la culture intensive de melons et de pastĂšques dans les bas plateaux, vers Azaghar, au pied de l’Akfadou. Ça avait bien marchĂ©, pendant un court moment ; le temps que le peuple algĂ©rien n’en ait plus rien Ă  foutre des cucurbitacĂ©es : l’étau socio-Ă©conomique se resserrait de plus en plus sur les gens qui, par vagues massives, Ă©taient plongĂ©s dans le paradigme d’un pays ni postindustriel ni communisant : une politique supraĂ©tatique bĂątarde qui avait dĂ©jĂ  tout bradĂ©. Et les gens n’allaient plus se contenter de la production soporifique des sociĂ©tĂ©s nationales comme l’ENIEM [12] et comme auparavant de la SONIPEC [13].

Toute cette bouillie avait ses motifs. Et par un jour de colĂšre et de tumeurs, l’état algĂ©rien Ă©tait nĂ© et avait incubĂ© dans les passions des foules et leur propension Ă  cultiver la croyance en un sauvetage politique, une Ă©conomie de marchĂ©, un parti unique et une idĂ©e de justice tenant avec deux, trois rustines afin de faire encore quelques kilomĂštres.
Cet Ă©tat devenu ensuite Ă©tat des choses avait formĂ© des professionnels de l’opinion, croyant et faisant croire Ă  une esthĂ©tique de la pensĂ©e courante : propaganda.
Et le monde s’était accĂ©lĂ©rĂ© brutalement : l’homme produisait non seulement Ă  l’excĂšs mais rĂ©duisait de plus en plus les distances en augmentant sa vitesse. On n’y voyait que du feu car la vitesse Ă©crase toute forme de diversitĂ© : un chĂȘne ou un platane vu d’un avion s’appelle un arbre. Avec la vitesse du monde, tous les points et les discontinuitĂ©s qui permettaient encore le passage et l’interpĂ©nĂ©tration devenaient des lignes, des continuitĂ©s et des coupures sĂšches. Et comme Kamel le disait de la peinture : le point laisse passer l’air alors que la ligne tranche.
Un pays noyĂ© dans l’économie keynĂ©sienne la plus primitive et dans l’à-peu-prisme gĂ©nĂ©ral venait d’emboĂźter le pas Ă  un monde qui produisait vite et de plus en plus de choses qu’il ne pouvait comprendre et se reprĂ©senter (un gigaoctet, un mĂ©gapixel, la mort simultanĂ©e de milliers ou de millions d’ĂȘtre vivants dĂ©passent clairement notre capacitĂ© Ă  se les reprĂ©senter). L’information nous mĂ©diait cela Ă  travers une tĂ©lĂ©vision et des journaux tellement dĂ©suets que leur tĂ©lĂ©spectateurs Ă©taient dĂ©jĂ  dans les cimetiĂšres de l’histoire. L’état nous parlait comme si on Ă©tait dĂ©jĂ  morts.
Nous Ă©tions donc passĂ©s, le temps d’un tours de cartes illusoire, d’abord du statut d’ĂȘtres pensant Ă  celui d’entitĂ©s usinantes, puis sommes devenus une simple Ă©tape dans le processus de fabrication de l’objet postmoderne. Il fallait, pour que survivent conjointement le colonial et le capital, non seulement enchaĂźner les gens mais,encore plus loin, transformer chaque citoyen en maillon. C’était l’atomisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e.
Ça sentait le point de rupture et la trahison commençait Ă  piquer, comme une bonne douleur dentaire aprĂšs la disparition de l’anesthĂ©sie. Quand l’os est atteint, Ça peut rendre fou.

La faillite survint lorsque le pĂšre de Ghenima, Dda Ali, fut terrassĂ© par une crise cardiaque. Il venait d’apprendre que des hommes en uniforme avaient kidnappĂ© son fils aĂźnĂ©, Mohand. Ce fut lors d’un barrage routier d’hommes armĂ©s, oĂč le vrai et le faux du barrage sont jusqu’à prĂ©sent difficilement discernables. VoilĂ  donc la famille de Ghenima hĂ©ritiĂšre d’un disparu. Leur mĂšre, peu de temps aprĂšs, Ă  force de courir vers administrations et commissariats, parfois Ă  150 kilomĂštres de lĂ , Ă  une Ă©poque oĂč il n’y avait qu’un seul bus SONACOME [14] qui passait Ă  4h30 du matin, avait fini par craquer psychologiquement et Ă  entrer dans un terrifiant mutisme. C’était dans un sachet en plastique minable, opaque comme toute son histoire, qu’elle traĂźnait partout les derniĂšres affaires de son fils.
Elle s’effondra dans une rue de Tizi-Ouzou le 04 avril 1993 dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale. Elle fut enterrĂ©e dans un silence de plomb, en marge des gros titres des journaux qui, cette annĂ©e lĂ , Ă©taient trop occupĂ©s Ă  ruminer la campagne Ă©lectorale de 91 et Ă  prĂ©parer le gouvernorat de Zeroual. Elle s’appelait Malha. Son fils encore aujourd’hui disparu, enlevĂ© par on ne sait quels extraterrestres s’appelait Mohand. Son mari s’appelait Ali, et sa fille, Ghenima, Ă©tait mariĂ©e Ă  Slimane, brave gars, Ă©garĂ© politique dont la carne Ă©tait dĂ©jĂ  tutoyĂ©e par les vers.
Je me rappellerai toujours de Malha, avec son sachet en plastique Ă  la main et son air Ă©bahi. Je me rappellerai de son corps transi car elle ne savait oĂč le foutre, comme prise entre plusieurs bombardements.
MĂȘme parmi nous, elle n’était dĂ©jĂ  plus lĂ .
Quand on est trop entourĂ© d’absents, on finit par nier son corps et se laisser partir.

On peut tout dĂ©nier Ă  l’état algĂ©rien, mais il aura quand mĂȘme rĂ©ussi Ă  dĂ©velopper chez la population qu’il administre, et en marge du complexe de l’administrĂ©, une forme dĂ©mocratisĂ©e du syndrome de Cotard.

Ghenima vendait, Ă  cette pĂ©riode lĂ , des Ɠufs Ă  quelques villageois et aux Ă©piceries de BouzeguĂšne. Elle avait une quarantaine de poules pondeuses Ă  l’extĂ©rieur du village. À l’extĂ©rieur car le conseil des villageois lui refusa de domicilier son poulailler prĂšs de chez elle, prĂ©textant que ça empesterait la fiente. Slimane n’avait rien dit ou fait au sein de ce conseil afin de dĂ©fendre la cause de sa femme. Ghenima ne pouvait pas se dĂ©fendre elle-mĂȘme car ce genre de rĂ©unions Ă©tait exclusivement rĂ©servĂ© aux hommes. Pourquoi ? Il faudrait expliquer, en cinquante millions de signes, l’avĂšnement de la morale et de la bureaucratie, puis de l’ultralibĂ©ralisme et sa destruction des corps dans les organisations tribales. Ce qui est sĂ»r est qu’autrefois, quand on n’arrivait pas Ă  rĂ©gler un contentieux de frontiĂšres, on ne faisait pas appel aux áč­emman (chefs de villages) mais Ă  la vieille du coin [15] car elle connaissait la terre, son histoire et son cadastre. Cette connaissance Ă©tait bien-sĂ»r mentale, oralement transmise et transformĂ©e car il fallait bien l’actualiser aux changements sociaux, mais elle Ă©tait opĂ©rante. Et c’est ce qu’ont dĂ©tricotĂ© peu Ă  peu les nouveaux monstres de l’inconscient social et l’administration : on nous a ramenĂ© des chimĂšres par milliards de cargaisons et avec on a documentĂ© notre rĂ©el. MĂ©dier, c’est la petite technique qui permet de dilater les relations jusqu’à ce qu’advienne la spoliation. L’une est le symptĂŽme de l’autre.
Ghenima avait beau argumenter auprĂšs de son mari, ou bien en croisant les gens dans son quartier, dans les Ă©piceries, Ă©voquer ses journĂ©es infernales, ses rhumatismes, ses sept enfants, la distance entre sa maison et le champ oĂč elle s’était rabattue pour Ă©chafauder un poulailler de fortune, mais rien ne changea l’opinion des gens.
Ce fut le moment oĂč elle dĂ©cida d’acheter de l’ardoise eternit avec le peu qu’elle avait mis de cĂŽtĂ© en vendant les Ɠufs. AidĂ©e par quelques voisines, elle s’en servit pour construire un simili poulailler : un lieu pĂ©riphĂ©rique, excentrĂ©, excentrique, dotĂ© d’une dĂ©pendance pour faire du tissage. L’aspect architectural Ă©tait simple mais directement vouĂ© Ă  son usage : pierres sur pierres, isolation en argile, ocre et purin, mangeoires bricolĂ©s, pas droits mais efficaces, cages avec d’approximatives portes en taule, verrouillage avec un bout de ficelle, aucun mur porteur, aucun avant-corps, aucune charpente, walou !, pas d’ornements, pas du tout Ă©tudiĂ© pour l’aise mais pour y travailler. Y souffrir. C’était fonctionnel et vouĂ© Ă  l’usage. L’architecture y Ă©tait un geste simple qui se souvenait de la matiĂšre des choses. Preuve qu’on nous a trĂšs bien Ă©duquĂ©s, par des notions architecturales, Ă  produire notre propre enfermement dans le monde.
Ce lieu deviendra plus tard le lieu de rencontres des femmes du village, un lieu de fĂȘtes, de danses, de sueurs et d’une vĂ©ritable Ă©mulation politique. Et tout ceci dans le dos des affaires courantes et des places officielles. C’était un endroit aesthĂ©tique, un endroit distinguĂ© car on y suait, on y exerçait simplement la vie. Ça faisait passer les Kitchen Coffee des John Cage et des Buckminster Fuller pour de coquettes administrations fiscales.

Je ne m’en rendais pas compte Ă  l’époque, mais ce lieu Ă©tait l’instinct des choses qui commençait Ă  se rĂ©veiller, Ă  dire non et Ă  domicilier des dĂ©sirs.

Slimane, brave marxisant refoulĂ©, fumait du shit pendant que Ghenima, Ă©leveuse de poules, Ă©chafaudait les contours d’une rĂ©sistance Ă  venir, dans le dos des choses. Une rĂȘverie hallucinant le monde et voulant lui glisser le ballon entre les jambes. Tout touchait le fond en Kabylie, et Ghenima au bord de disparaĂźtre, nous avait prĂ©sentĂ© l’espoir en personne ; elle nous l’avait sorti de berbĂšre les fagots, l’espoir par le tamis, dans le mĂ©tier-Ă -tisser et la volaille.

L’histoire se rĂ©pĂ©tait encore, bĂ©gayait encore ses ritournelles.

Mais qui se souvient de Ghenima aujourd’hui ? Hein ?!

Pour moi, cet endroit, c’était la rĂ©publique de Tarnobrzeg. MĂȘme mieux ! C’était l’autogestion et la piraterie. Le pied de malade ! On allait braquer la noblesse ; on avait volĂ© le trĂ©sor de Rakham le Rouge, et avec mes potes tisseuses, on allait le cacher, loin, de l’autre cĂŽtĂ© de la politique. Dans ma tĂȘte, j’imaginais la prise de la PrĂ©sidence par une procession de paysannes et d’enfants voleurs. Qu’est-ce que tu me parles de Mandrin, des Ghazawates ou de Robin des bois !? On construisait un marchĂ© noir d’idĂ©es plus ou moins raccommodĂ©es, recousues, dĂ©merdardes, mais idĂ©es quand mĂȘme. Chacune Ă©tait une Ă©tape dans un escalier gĂ©ant qui menait aux portes du paradis. Dieu, les services renseignements et les producteurs de fruits et lĂ©gumes nous avaient fichĂ©s comme frange radicalisĂ©e. Nous arpentions le monde comme une procession de sorciĂšres et de mages, chassĂ©s des quatre coins du monde, improvisant une communion. Il fallait voir le bazar ! Une fois, on avait mĂȘme volĂ© le champ de tabac de SmaĂŻl. Et pour s’attaquer Ă  Dda SmaĂŻl, son Ɠil de verre, ses dĂ©corations militaires, ses deux dobermans et son quinze coups… il fallait vraiment ĂȘtre un tant soit peu passionnĂ©.
Elle n’avait peut-ĂȘtre pas de pouvoir d’achat mais Ghenima avait crĂ©Ă©, sur les hauteurs de la Kabylie, un bateau qui tanguait de joie, rempli de pauvres qui voulaient dĂ©tourner le Nautilus. Navire irrĂ©el qui lançait ses bouĂ©es aux Ă©reintĂ©s de la vie et aux minorĂ©s.
Et c’est le cas de le dire car ça avait servi de cachette quand, dans les annĂ©es 94, 95, les gendarmes venaient chercher les appelĂ©s du service militaire. Combien de jeunes garçons dont Ghenima et les vieilles du village avaient rĂ©ussi Ă  sauver la peau, quand la guerre venait cueillir dans leurs nids les futures chairs Ă  canons, les sentinelles de maisons de riches, les futures premiĂšres lignes Ă  Ă©gorgements ?
Cette cabane Ă©tait un lieu absolument autre avant mĂȘme l’existence des tiers lieux.

— La propension d’un animal Ă  prendre, en derniĂšre instance, son corps comme ultime habitat n’était, ici encore, pas trĂšs loin. Et c’est ce qui se passera littĂ©ralement quelques annĂ©es aprĂšs car un meurtre y fut perpĂ©trĂ©.

En douce et Ă  mi voix, le mot Ă©tait propagĂ© : dĂšs qu’il s’agissait de discuter entr’elles de ce qui se passait dans le village ou dans la commune, de sexualitĂ©, de rouler du couscous pour un mariage, de rĂ©soudre une affaire de couple, de ragoter, c’était lĂ -bas que cela se passait. J’allais Ă©couter. J’étais petit. Donc tolĂ©rĂ©.
Jusqu’à un certain Ăąge oĂč tout corps devient territoire, les gosses des villages forment une catĂ©gorie asexuĂ©e et passe-partout qui peut s’acclimater Ă  toutes les errances du monde des adultes. Il m’était donc permis de balader ma curiositĂ© entre les pieds et les gestes de toutes ces femmes que je ne voyais d’habitude qu’adjointes Ă  quelqu’un d’autre , ou bien Ă  une tĂąche, pas entr’elles, et puis muettes, ou chantant la terre et la solitude durant les moissons et Ă  la cueillette des olives. C’était une expĂ©rience curieuse et mystique, car voilĂ  des gens qui se mettaient en groupe non pour ĂȘtre diluĂ©es les unes dans les autres, ou pour dĂ©velopper des mots d’ordre, mais pour une Ă©mulation de vie mĂȘlĂ©e de tissages, de poĂ©sies, de noms de plantes, d’espĂšces d’animaux et de couscous aux cardes.

Ghenima, comme les autres, n’était assignĂ©e Ă  aucun imaginaire, elle n’était pas coincĂ©e dans le rĂȘve des autres.

Il ne faut pas non plus rĂȘver plus haut que son cul ; ce monde Ă©tait traversĂ© de cruautĂ©s, de mesquineries, de rivalitĂ©s de classes et de coups bas, Ă  un degrĂ© bien plus complexe qu’on pourrait le croire.
Le vivre-ensemble est, dans les sociĂ©tĂ©s autoritaires, bien plus un dĂ©vidoir qu’une Ă©tendue de pĂąquerettes et d’amour du prochain. Depuis la prĂ©histoire, on a inventĂ© les pierres de torture pour observer l’éventrement de nos semblables Ă  l’Ɠil nu. MĂȘme chez les hindous, on battait Ă  mort les chevaux pour des besoins d’entertainment.
Chez les anciens hĂ©breux, on prenait un bouc, on le chargeait de pierres et symboliquement de toutes les fautes commises au sein de la communautĂ©, et on l’envoyait se perdre dans le dĂ©sert. On appela ça le bouc Ă©missaire. La foule du ColisĂ©e s’enivrait d’assister Ă  la mise Ă  mort de gladiateurs, souvent esclaves dĂ©portĂ©s d’Afrique, et son amour de l’empereur Ă©tait rĂ©gi par un mouvement de pouce.
Il n’y a pas plus fasciste qu’un esprit de groupe dont les jointures sont l’affect et la mystique de la hiĂ©rarchie.

L’humain est vraiment capable de tout, et parfois d’ailleurs du meilleur. Il en a bien entendu trĂšs souvent la flemme. Mais quand il s’y adonne, ça produit de beaux agencements. La peinture de Turner en fait partie. La tendresse silencieuse d’un ami envers un autre en fait partie. C’est sans aucun doute ce bleu progressif qu’on trouve dans le son du saxophone tĂ©nor ; celui de Paul Gonsalves, le 07 juillet 1956, durant le Newport Jazz Festival. 29 rĂ©volutions sur Crescendo and Diminuendo in Blue qui, le temps d’une galĂšre de musiciens, avait envoyĂ© le public et Duke Ellington sur la stratosphĂšre. Il n’aura fallu pour cela qu’une petite charpente sous-tendue par la percussion de Sam Woodyard et les virgules de Jimmy Wood. Ce maigrichon petit corps dans lequel habitait Gonsalves, Ă©tranglĂ© par son sax tĂ©nor comme un Ă©trange fruit, avait enfantĂ© plus de 15 minutes de magma et de flammes qu’il venait de chourer, tout chauds, du paradis. Cette ambiance surrĂ©aliste et chamanique Ă©tait celle qu’on tĂątait dans les poĂšmes des tisseuses, dans ceux de Ghenima. Un bout de paradis plongĂ© dans les limbes hĂ©ritĂ© probablement des parques, des moires et des nornes, et restĂ© vivant dans les gestes humains. L’émotion de Dieu s’y Ă©tait faite chair et avait plantĂ© son poulailler parmi nous :

Je m’avance vers vous

Entre des riviĂšres en crue.

Les chemins deviennent des sentiers de chĂšvre :

Qu’il est difficile de se rencontrer.

Je me suis baissée pour éviter les pierres

que vous me lanciez de vos yeux.

Mais les pierres restent suspendues.

Je me suis vĂȘtue de tant de robes,

À ma poitrine pendaient des pompons,

des pommiers en bourgeonnement,

on s’enivrait de ma prĂ©sence.

Et puis le monde s’inversa,

déchéance et crédit de cigarettes.

Puis arrivĂšrent Dieu et la police,

L’un roula sa vengeance en mon sein,

et l’autre fit de mon corps sa pitance.

Ghenima fut retrouvĂ©e Ă©gorgĂ©e le 11 octobre 1997.
Qui, quoi, comment ? Personne ne le savait.
EnquĂȘte ? Rapport de police ? LĂ©giste ? Rien ! Ulac !
Le poulailler fut brûlé, la cabane abattue, ses enfants récupérés, et moi 

Moi, je m’étais amĂ©nagĂ© une zone de non-droit dans un compartiment de mon crane dont j’avais minĂ© l’accĂšs et scellĂ© les ouvertures : si quelqu’un approchait ma forteresse, je dĂ©versais sur lui l’enfer et la chaux vive.
J’étais triste comme un enfant. C’était presque attendrissant.

Ghenima fut enterrĂ©e, deux jours aprĂšs, le temps de la veillĂ©e funĂšbre et des rites de passage. Elle fut embrigadĂ©e au cimetiĂšre, comme sa mĂšre, et certainement comme sa grand-mĂšre, dans le silence, par une foule de moustaches chantant qu’il n’y a, bien entendu, de Dieu que Dieu et de Mohamed que lui-mĂȘme, ce qui ne renseigna ni sur les conditions de sa mort, ni sur les conditions de sa vie. Rien de ces chants ne la dĂ©crivirent vraiment. — Je savais que l’on enflait les gens de leur vivant en les dĂ©possĂ©dant de leur prĂ©sent et de leur temps de vie. Mais l’ignominie va jusqu’à leur enlever leur identitĂ©, leur couleur fondamentale et la chaleur de leur Ăąme, et ceci de leur mourant aussi. Ici repose la rĂ©alitĂ©. Ci gĂźt le vrai des choses.
La grand-mĂšre de Ghenima avait connu le mĂȘme voyage funĂšbre. C’est dans un camp militaire français implantĂ© dans la rĂ©gion en 1956, qu’elle fut violĂ©e par des agents des renseignements qui rejoignirent l’OAS en 1961. Elle fut ensuite accusĂ©e d’intelligence avec l’ennemi par quelques fellagas qui, utilisant les mĂȘmes mĂ©thodes, n’hĂ©sitaient pas Ă  promener leurs braguettes dans les villages et les maisons de la rĂ©gion.
La mĂšre de Ghenima devint folle suite au kidnapping de son fils, errant avec son sachet en plastique, embaumant misĂ©rablement les derniers vestiges de cet homme qu’elle mit au monde dans la douleur, et dont les traits et la couleur des yeux commençaient probablement Ă  disparaĂźtre, pli aprĂšs pli, de sa mĂ©moire.
Ghnima, elle, a Ă©tĂ© saignĂ©e au beau milieu du tout petit abri qu’elle s’était crĂ©Ă© pour Ă©chapper Ă  un monde qui perdait les pĂ©dales 

Voici incarnĂ©e l’histoire rĂ©cente de ce lopin de terre dont on a tous Ă©tĂ© affublĂ©s.
On ne peut construire une communautĂ© d’intĂ©rĂȘts sur un cimetiĂšre affectif [16], sur le ressentiment, tant que les assises symboliques et l’idĂ©e de justice y sont tronquĂ©es, sĂ©lectives et branlantes.
En AlgĂ©rie comme partout ailleurs, le genre humain se venge par lourdeur d’ñme.

Tout le monde garda le silence durant des mois sur ce qui s’était passĂ© dans la cabane. Le non-dit tomba comme un brouillard Ă©pais sur le village et, avec lui, l’inquiĂ©tude et l’angoisse de ne pas reconnaĂźtre qui se dirigeait vers vous Ă  la nuit tombĂ©e. Tout ceci Ă©tait en mĂȘme temps que les annĂ©es d’attaques nocturnes et de coupures d’électricitĂ©. La double angoisse. Plusieurs annĂ©es aprĂšs, mĂȘme en Corse ou dans le fin fond de la Russie, quand la lumiĂšre se coupait, j’avais l’impression qu’il allait y avoir une attaque. Donc je commençais Ă  regarder les objets contondants, les Ă©ventuelles sorties, les verrous, limitant mon souffle, diminuant le geste, attendant que se trame et se retrame un passĂ© qui finalement n’était mĂȘme pas encore passĂ©.

*

Slimane Ă©tait encore sorti trĂšs tĂŽt. Mise Ă  part cette toux, quelque chose tournait dans son corps et perturbait son esprit. Il apparaissait, de lĂ  oĂč je le voyais, comme en train de disparaĂźtre dans le paysage et dans de sombres pensĂ©es.
Un homme s’arrĂȘta en voiture. C’était la Renault 25. La portiĂšre passager s’ouvrit et Slimane monta trĂšs vite dedans.
Je venais de le voir pour la derniĂšre fois.

Depuis ce matin lĂ , chacun dĂ©veloppa sa version des faits quant Ă  sa disparition. Les renseignements, les islamistes, les djins, les elfes, un ras le bol… tout y passait. Bien-sĂ»r qu’il y avait le meurtre de sa femme qui pesait. Mais je sentais en moi qu’il y avait autre chose de concomitant Ă  sa disparition et qui Ă©tait ressenti par tous. Je n’ai jamais rĂ©ussi Ă  nommer ce sentiment. Personne n’avait rĂ©ussi Ă  poser ne serait-ce qu’un seul mot dessus. Ce sentiment fut donc, comme toujours, enseveli dans le non-dit. C’est ainsi qu’on s’appropriait notre chimĂšre, du moins qu’on se l’inoculait : en ne partageant du sensible que son enfouissement.


Le 24 juin 2004, nous partĂźmes vers Azeffoun. Il fallait subir le drame du rĂ©veil de 04h30 du matin. Vous vous sentez d’un coup solidaire de la condition du chien trempĂ©, exposĂ© aux quatre vents. Ces horaires ne sont pas du tout sĂ©rieux. Je retrouvai deux amis Ă  l’arrĂȘt de bus du village pour aller vers BouzeguĂšne, puis de BouzeguĂšne vers Azazga, et sur place changer encore de moyen de transport afin d’arriver Ă  Azeffoun. J’imaginais alors comment des millions de travailleurs avaient subi, pour alimenter la production de ce pays, non seulement la torture du travail et la violence du salariat, mais aussi les allers-retours quotidiens, d’un transport Ă  l’autre. Ça les maintenait dans une condition physique dĂ©plorable : juste assez robustes pour encaisser l’exploitation. On enchaĂźne de la mĂȘme maniĂšre les veaux pour que leur viande reste tendre. Force Ă©tait de constater que les gens avaient drĂŽlement maigri et qu’ils Ă©taient devenus une somme de dĂ©portĂ©s d’un lieu Ă  un autre, condamnĂ©s Ă  l’attente dans des prisons bĂ©antes, des zones de passage infinies.
Le systĂšme concentrationnaire commença d’ailleurs selon le mĂȘme mode opĂ©ratoire : en dĂ©racinant des africains, les gavant d’huile de palme pour tenir le coup des traversĂ©es maritimes dans les cales des bateaux nĂ©griers, les nassant ensuite dans des cages pour animaux. Il connut une rĂ©actualisation par l’industrie capitaliste dans les usines d’abattage de bovins Ă  Chicago, celles-lĂ  mĂȘmes que dĂ©crivit Kafka dĂšs 1911.

E ao vento forte do sertĂŁo :
Quem se levanta cedo ?
Quem vai Ă  tonga ?
Quem traz pela estrada longa
A tipĂłia ou o cacho de dendĂ©m ?
Quem capina e em paga recebe desdém
Fuba podre, peixe podre,
Panos ruins, cinquenta angolares
’Porrada se refilares’ ? Quem ? [17]

D’autres techniques toutes aussi trash furent prĂ©emptĂ©es en les poussant Ă  droite et vers la chimie organique, en Europe, durant les deux guerres globales. Enfin, il vit sa dĂ©mocratisation et sa mise Ă  disponibilitĂ© pour tous, Ă  notre Ă©poque : un droit qu’on a le devoir d’utiliser sous peine d’excommunication du genre humain.
DĂšs nos premiers vagissements, on nous habitue au cornac.

Le systĂšme pense Ă  nous en nous enfermant dans le monde, en nous surveillant, en nous punissant, en nous disciplinant. Il veut notre bien … et il l’aura !

Le gĂ©nie des systĂšmes de gouvernance a, de tout temps, Ă©tĂ© de faire coĂŻncider les intĂ©rĂȘts des uns aux besoins des autres. On nous les injecte comme un vaccin contre le futur. À chaque gĂ©missement, dĂ©bat et gesticulation pour se dĂ©faire de l’étau, arguant de droits et de libertĂ©s, la machine est abreuvĂ©e d’objets, de pensĂ©es et de spectacles. Nous sommes atomisĂ©s de marchandises dĂ©mocratiques. Les engrenages en sont revivifiĂ©s, car ce n’est certainement pas aux technocrates et Ă  l’hyper-bourgeoisie technologique de DubaĂŻ ou de la Silicon Valley d’utiliser leurs daubes high-tech, mais bien aux plus pauvres. La crĂ©ation du pauvre dans tous ses Ă©tats comme source Ă©nergĂ©tique d’un systĂšme en collapsus. Du lumpenprolo jusqu’au lanceur de start-up en web design ; nous sommes tous le systĂšme, nous le structurons, nous en faisons partie et l’activons par nos passivitĂ©s. Car nous ne savons pas encore domicilier nos dĂ©sirs. Ce qui a Ă©tĂ© le saut qualitatif pour la machinerie gouvernementale Ă©tait de crĂ©er un dĂ©sĂ©quilibre tel que ce qu’on appelle les masses se technicisent et se rĂ©ifient plus vite que la comprĂ©hension de l’objet technique lui-mĂȘme. Cette latence est ce qui a permis toutes les saloperies ; c’est une dĂ©chirure dans le temps vĂ©cu et dans laquelle s’engouffrent toutes les violences, les soumissions, les dominations et les exploitations. On est littĂ©ralement fĂ©condĂ©s de techniques rĂ©pondant Ă  des besoins qui ne sont pas les nĂŽtres, qui ne sont d’ailleurs ceux de personne sur cette terre. Drame sur drame, on nous a construit une Ă©ducation Ă  la capitulation d’abord en faisant entrer le travail salariĂ© dans la dimension du surmoi, ensuite en renonçant au bonheur terrestre.
Le mot d’ordre de tous c’est « trĂȘve de grandes idĂ©es Â», et les hallucinĂ©s de l’arriĂšre monde capitaliste forment depuis des lustres le clergĂ© qui nous demande de laisser tomber les derniĂšres rĂ©sistances qui nous confĂšrent encore notre humanitĂ© : nous ne sommes pas fait pour ĂȘtre performants, mais, si nĂ©cessaire, pour agir dans le repos.

*

Deux, trois heures de route, d’odeurs de sky et de crachats sous les siĂšges s’en suivirent. J’avais dans mon sac un vieille cassette audio que Karim, le coiffeur de mon village m’avait prĂȘtĂ©e : un vieil enregistrement de Cheikh Sidi BĂ©mol nommĂ© Samia. La jaquette montrait le dessin d’une femme l’air en dilettante, tarbouche sur le crane, fines moustaches, grain de beautĂ©. Ça sentait le Frank Zappa des annĂ©es Nanook. Dedans, il y avait dĂ©jĂ  des morceaux annonciateurs d’un retour de bĂąton en AlgĂ©rie. J’avais passĂ© la bande au chauffeur. Il l’avait mise. Tout le monde s’était plaint. K7 Ă©jectĂ©e, rendue, rangĂ©e, salam alikoum. Remets-nous Joe Dassin. Bon appĂ©tit.

Le bus s’arrĂȘta et nous descendĂźmes, les uns derriĂšre les autres, faisant la queue encore une fois.
Nous Ă©tions maintenant arrivĂ©s Ă  Azeffoun, plage Petit Paradis : Ă©norme amas de sable jonchĂ© par l’histoire concrĂšte de l’industrie algĂ©rienne ; naufrage de sachets de lait provenant de Draa Ben Khedda, de cannettes et de mouchoirs, mais surtout de plastiques ; il fallait quand mĂȘme justifier, dans un inconscient collectif, le fait qu’on soit dans un pays d’hydrocarbures, qu’on reçoive la tĂ©tĂ©e de pĂ©trole. Parfois les paysages peuvent se montrer si grossiers qu’on dirait une exposition d’art contemporain.

La mer, elle, Ă©tait comme un immense brasier de flammes bleues, tantĂŽt verte et dĂ©sintĂ©ressĂ©e, sinon eau turquoise communicant comme un dĂ©sir d’enfantement. Elle Ă©tait fendue en deux par une ligne lointaine d’un albĂątre Ă  peine discernable du point le plus blanc du soleil. Les Ă©lĂ©ments faisaient tramer entre eux des histoires et il nous les dĂ©coupaient par un prisme redistribuant lumiĂšre sur ombre, ombre sur lumiĂšre. Ça peut enchanter comme foutre le bourdon. C’est selon votre disposition : est-ce que vous avez pris un cafĂ© avant de sortir ? Quel rapport entretenez-vous avec les teintes ? OĂč en ĂȘtes-vous dans vos emmerdes ? Une couleur du ciel peut changer votre parcours, selon le processus mental dans lequel vous vous trouvez Ă  un instant prĂ©cis.
La mer prend les apparences de celui qui la regarde. C’est nous qui la crĂ©ons en y plongeant le regard et la transformant en miroir qui inflĂ©chit en le noyant tout ce qui occupe nos rĂ©flexions. La mer est un instrument bleu d’oubli.
Parce que les eaux maritimes scandent incessamment le ciel et restent, comme toute personne anciennement colonisĂ©e, en quĂȘte de puissance. DĂ©jĂ  du temps oĂč GaĂŻa et Ouranos firent de leur lit la chimĂšre obligatoire pour tous.

La mer mĂ©diterranĂ©e est une mer en dĂ©compensation, c’est une Ă©tudiante en sociologie qui souffre de bipolaritĂ©. C’est une idĂ©e.
Elle me rappelle souvent toutes ces personnes que j’ai connues et qui sont parties dans d’autres pays, connaĂźtre un autre exil que celui qu’ils connaissaient dĂ©jĂ  en AlgĂ©rie, dans leurs propre pays, dĂ©couvrant alors la continuitĂ© de la soumission et l’ingratitude de la condition exilique.

La mer mĂ©diterranĂ©e est une mĂšre en dĂ©ni, comme la maman de Rabah, le menuisier de Sahel : elle qui continua d’attendre prĂšs du tĂ©lĂ©phone, et dont le fils revint en AlgĂ©rie dans un cercueil en contre-plaquĂ©, une misĂ©rable boite, agglomĂ©rat ignoble de sciures de bois qui agglutinait en les synthĂ©tisant son parcours personnel et celui de son pays.

La mĂ©diterranĂ©e, durant le mois de mai, de ce cĂŽtĂ© lĂ  de la cĂŽte algĂ©rienne, est un insondable larmier : coupant court aux dĂ©sirs d’ailleurs des jeunes hommes et femmes qui essayent de distinguer au loin, encore plus loin que ça, un signe par delĂ  les mers qui amĂšnerait un bout horizon inconnu — inconnu par rapport Ă  eux.
La mer circonscrit par des lignes invisibles le territoire et l’habitat de l’étranger. L’étrangetĂ© de cette sensation commence dĂ©jĂ  par les yeux. Cette mer est un coupe-larmes.
Elle est jalouse, sur la dĂ©fensive ! C’est une mer porteuse, et porteuse des dĂ©sirs des autres. Cette eau est en pleine Ă©lucidation.

Combien de personnes cette flotte, coincĂ©e entre plusieurs terres et ne pouvant plus reculer, a-t-elle englouti dans son calme de surface, par ses couloirs de courants sous-marins : retraits brusques de bancs de sable, par centaines de milliers de tonnes. On appelle ça les ’couloirs de la mort’. Ils Ă©voquent par esprit de camaraderie l’univers carcĂ©ral des prisons pour pauvres, ou ceux des zones de non-droits des aĂ©roports dans lesquels les personnes qui ont une malchance de teint, de passeport, de provenance sont agglutinĂ©s dans d’énormes files. Ces files, quand vous les dĂ©couvrez paraissent comme des serpents gĂ©ants auxquels on demande constamment de changer de peau.
Faire la queue c’est porter atteinte Ă  la souverainetĂ© du corps, rĂ©duire, soumettre, humilier.

La mĂ©diterranĂ©e est jolie sur photo ; elle est d’un bleu mignard, quasi rĂ©publicain, lourd comme une rencontre officielle, et quand vous ĂȘtes de l’autre cĂŽtĂ© du manche et que vous la subissez ; elle est un instrument de mise Ă  l’amende. Bleue comme un uniforme policier, faite d’incessantes salves et de ressacs pour narguer la perte de vue et le dĂ©sir de voyage. Elle est le rĂ©servoir intarissable et salĂ© jusqu’à l’écƓurement de toutes les larmes de pĂšres et de mĂšres ayant vu leurs enfants disparaĂźtre d’une façon oĂč d’une autre dans la mort, la ruine, l’oppression ou la brume des matins d’hiver. Elle kidnappe comme une ogresse, efface les traces et vous tait un enfant dĂšs que vous avez le dos tournĂ©. Elle n’aime pas la flottaison et que le vent lui souffle dans les branches. EmperlousĂ©e et capricieuse. C’est une vĂ©ritable salope ! Elle n’a jamais arrĂȘtĂ© de faire Ă  tout le monde des noyĂ©s dans le dos. ÉgĂ©e y barbota et y subit un contrĂŽle au faciĂšs par PosĂ©idon, le condĂ© en chef et sa puissante thalassocratie. Il y fut oppressĂ© quand vents et raz-de-marĂ©es y renversĂšrent son embarcation de pĂȘche. Puis en totale confusion des sens, quand ThĂ©sĂ©e revint de CrĂšte, s’y jeta comme depuis un balcon bleu, s’y dilua et y trouva une mort par forclusion. C’est exactement de cela dont je vous parle : c’est une mer d’un bleu forclos. Cette eau est pourrie ! Il n’y a rien Ă  en tirer ! Elle est construite sur un cimetiĂšre africain, sur les pilotis des traites nĂ©griĂšres, de dĂ©portations massives et de bateaux fantĂŽmes. Elle a fait les yeux doux Ă  toutes les conquĂȘtes, accueilli les pires sanguinaires venant taquiner trĂ©sors, gloire, pĂ©trole, femmes et enfants, depuis les grecs, depuis l’évangĂ©lisation, depuis les hilalites, jusqu’aux harems pĂ©dophiles oĂč des Ă©lus français et occidentaux, les hommes du nord, viennent tutoyer les hanches de petits garçons Ă  Zarzis dans des villas privĂ©es, Ă  Alger dans les quartiers hyper-surveillĂ©s de Poirson ou au Club des Pins, Ă  Dakar et partout ailleurs. Cette Ă©tendue d’algues, de corail et de crevettes grises ne nous a donnĂ© que d’étranges apocalypses : elle est le voile qui diffĂšre la fin du drame de l’occident en le dĂ©versant en Afrique, c’est le thĂ©Ăątre liquide du dĂ©litement du grand conglomĂ©rat du spectacle.

Pourtant, ce jour lĂ , il en ressortait des couleurs vives et huileuses qui se dĂ©plaçaient en ondulations, un peu comme dans une fosse oĂč pullulent des serpents multicolores. On aurait dit une Ă©norme rĂ©serve de vin naturel dĂ©complexĂ© par le champignon botrytis.
On s’était rapprochĂ©s d’un petit port de pĂȘche situĂ© au centre-ville. Nous ne voulions pas aller plus loin, car plus loin Ă©tait synonyme de continuitĂ© de la cĂŽte vers Vgayet, donc encore d’autres formes de mouvement maritime, d’autres rĂ©cifs, d’autres Ă©cueils et un autre monde qu’on n’avait pas encore arraisonnĂ©.
L’étendue de la cĂŽte algĂ©rienne est une Ă©norme biosphĂšre encore inconnue : on est sur Mars dĂšs le dĂ©but avril. C’est une planĂšte liquide ayant l’air fermĂ©e au vogueur mais qui, quand on y laisse dĂ©river le regard et le corps, demeure avenante et joueuse. Les bancs de mĂ©duses y cĂŽtoient des algĂ©rois, des pĂȘcheurs oranais, des musiciens bougiotes, des paysans de tizi-ouzou, et va encore plus loin dans la faune. Elle fait plus de 1600 kilomĂštres de long et traverse 14 wilayas dans un pays Ă©tendu comme quatre Frances et un septiĂšme de la Russie. C’est donc un monde. Et un monde sensible qui ne se prĂ©sente Ă  vous qu’à force d’un long ennui commun : c’est un rapport d’amitiĂ©. Cette zone est une amie potentielle.

Hassina, une amie gĂ©ographe Ă©prise d’iode et de gin tonic appelait ça Le Grand Clitoral. Elle habitait Ă  pic, sur les collines de Tigzirt, prĂšs d’Azeffoun. Elle menait une vie insulaire : elle avait un grain qu’elle noyait au milieu d’un verre d’eau. Les gĂ©ographes pensent plus souvent avec leur corps que ce que l’on croit. Les Ă©garĂ©s, comme moi, pensent avec leurs pieds, car c’est avec les pieds qu’on arpente ce que les cartes ne connaissent pas : le monde du vivant.
Peut-ĂȘtre qu’à un moment de la pongĂ©e, les continents se dĂ©coupĂšrent pour multiplier les lieux Ă©rogĂšnes oĂč la terre et la mer se rencontrent dans l’écume, le balancement des vagues et le cri presque minĂ©ral des mouettes annonçant des lendemains de gueule de bois.
Nous aurons aménagé nos corps comme une chenille aménage sa chrysalide et nous serons presque parvenus à devenir des espaces.

Le petit port de pĂȘche oĂč nous nous Ă©tions installĂ©s, en fin de journĂ©e, Ă©tait construit au bas d’une Ă©norme colline. Bien visible depuis la ligne de crĂȘte : il apparaissait enlacĂ© par une terre qui ne voulait pas le laisser partir, alors que lui, depuis les eaux verdĂątres qu’il enserrait par ses jetĂ©es, ouvrait ses bras impatients au bleu lointain de la mer. Il constituait un port de repli pour les anciens navigateurs phĂ©niciens et carthaginois et Ă©tait sĂ»rement l’une des particules de l’ancienne Ă©chelle punique.

— Il est trĂšs curieux de constater l’écroulement sur soi quasi naturel d’une civilisation quand elle commence Ă  Ă©difier des monuments, des grandeurs, des tombaux ; comme un animal cernĂ© qui prend et reprend son corps comme ultime habitat …

Parmi les filets de pĂȘche et les poissons Ă©vidĂ©s, les nasses et les pointus en dĂ©composition, je voyais un homme, Ă  une trentaine de mĂštres, noyĂ© dans le contre-jour : une plaie noire dans l’immensitĂ© du disque solaire en train de fumer une cigarette. Il se mouchait avec sa manche et portait un bonnet repliĂ© sur la tĂȘte en plusieurs ourlets, les uns sur les autres, maladroitement pliĂ©s ; ça disait bien son nom : cet homme Ă©tait affairĂ© mais pouvait bien amĂ©nager son temps afin de le perdre avec style. Quand les couturiers essayent de feindre le style du docker, lors d’un dĂ©filĂ© de mode, ça vous esthĂ©tise trĂšs vite une sociĂ©tĂ©. Mais Ă  la diffĂ©rence de cet homme, les mouvements de mode sont arrimĂ©s Ă  la volontĂ© de l’Homme de gagner du temps, et gagner du temps est trĂšs dĂ©placĂ©, vulgaire : pas naturel. Demandez, vous, au vents du sud s’ils sont performants, s’ils poussent les voiles afin de gagner du temps et vous verrez quelle heure il est. — On ne peut passer du coq Ă  l’ñne sans y laisser quelques plumes. Il faut toujours payer pour sa vie comme on paye un passage vers l’autre rive.

L’homme fumait et dĂ©nouait des filets en parlant avec une musicalitĂ© qui m’était encore inconnue. Il toussait de tous ses poumons, Ă  en rappeler le phrasĂ© trĂšs jazz et quand mĂȘme un peu cancĂ©reux de Slimane. Parfois, quand il se labourait le poumon, on aurait cru entendre de la musique industrielle.

Je m’approchais de lui.
Je remarquai d’abord sa moustache et son nez vraiment plus que nĂ©cessaire. Il avait une physionomie gĂ©nĂ©reuse et des traits excĂ©dentaires : tout chez lui Ă©tait de face. Dieu l’avait bricolĂ© un soir de tise oĂč il voulait se confier, alors il l’a sculptĂ© comme une rĂ©vĂ©lation. Je trouvai qu’il ressemblait furieusement Ă  l’ennemi de la PanthĂšre Rose ; ce vieux personnage inspirĂ© par Clouzot : petit, moustachu, sans objectif, affairĂ©, avec le penchant bricoleur de Super Mario Bros. J’avais un violent fou-rire que je m’étais plus ou moins dĂ©merdĂ© Ă  retenir et qui, heureusement pour moi, avait Ă©tĂ© interprĂ©tĂ© en joie de vivre. Il m’avait pris pour un brave garçon, curieux et avenant alors que j’avais dans le cerveau des associations suspectes et farouches qui vous estampillent une personne jusqu’à associer tout ce qu’elle est Ă  une image caricaturale, quelque peu fausse mais inĂ©vitable et furieusement exacte.

Il s’appelait Boujemaa. Il m’apprit Ă  faire mon premier nƓud de cordage, en me disant que si je voulais me pendre avec ça, j’étais mal barrĂ©. «  Ă‰coute petit, on noue ça comme un cordon ombilical. Tu as dĂ©jĂ  assistĂ© Ă  un accouchement, non ?!  Â». Il prisait le tabac sans aucune espĂšce de feuille, comme les vieilles de chez moi. Ça forçait l’amitiĂ©.
Je lui dis que j’étais de lĂ -bas et il me dit qu’il Ă©tait de lĂ . Et nous voilĂ  partis sur une conversation banale oĂč l’ici et l’ailleurs voyaient s’ils avaient des choses Ă  se dire : temps qu’il fait, quelle rĂ©gion, quel accent de Kabylie, quelle est la meilleure huile d’olive, quelle est la meilleure maniĂšre de cultiver la tomate. Il dĂ©fendait le fait d’amener la terre en petits monticules au fur et Ă  mesure que les tomates poussent. Je lui avais rappelĂ© qu’il Ă©tait pĂȘcheur et que l’agriculture Ă©tait plutĂŽt de mon cĂŽtĂ©. Mais il avait raison en fin de compte. Il n’argumenta pas plus. Il me laissa seul dans ma certitude afin que je l’interroge mieux. Sa cigarette sentait quelque chose de curieux, une odeur de plante aromatique : ça sentait bon les champs Ă  perte de vue des lointaines contrĂ©es d’Asie du sud.

Boujemaa m’expliquĂąt alors la relation juridique, philosophique et morale trĂšs complexe qui existait entre l’état, la police et la botanique. Il Ă©tait trĂšs instructif ce mec. Le prof rĂȘvĂ© : passionnĂ© et dĂ©sintĂ©ressĂ©, Ă  emmerder l’acadĂ©mie aux vendredis de l’angoisse. Il savait placer juste assez d’affect sur les mots pour qu’une banale opĂ©ration de photosynthĂšse vous apparaisse comme un voyage ascensionnel dans les diffĂ©rentes strates de l’arbuste, des ses changements de couleurs et des basculements des teintes qui s’y produisent. Je l’aurais eu comme prof d’histoire et j’aurais mieux saisi toute cette tambouille dans laquelle on Ă©tait tous plongĂ©s. Autant la tomate n’était pas vraiment un domaine oĂč il excellait, autant l’évocation du cannabis lui faisait pĂ©tiller les yeux, comme une passion tranquille qui s’empare de vous dans votre intimitĂ© et vous fait rĂ©aliser que vous ĂȘtes votre propre ami.
Pour des gens comme ceux lĂ , Je est un pote.

Quand il tĂ©ta suffisamment son joint, qu’il fut sevrĂ© de paysages invisibles, l’ennemi de la PanthĂšre Rose me parla alors de la mer. Il m’avait dit qu’il venait de Jijel. Je me rendis compte, pour la premiĂšre fois, de la possibilitĂ© de voyager en AlgĂ©rie en passant par la mer. Je ne connaissais aucun voyage, aucun roman dĂ©crivant ce cĂŽtĂ© lĂ  du pays. C’était trĂšs Ă©trange car, venant de la rocaille montagneuse, je sentais quand mĂȘme une vie cĂŽtiĂšre et des habitudes maritimes trĂšs prĂ©sentes dans les alentours de mon enfance. Je sentais que quelque chose m’échappait dans un ici que je pensais pourtant bien connaĂźtre. Ce fut aussi la premiĂšre fois que je me suis senti Ă©tranger. Non pas Ă©tranger Ă  Boujemaa, ou lui-mĂȘme par rapport Ă  moi, non pas Ă©tranger aux autres mais Ă©tranger Ă  moi-mĂȘme.
DrĂŽle de pĂ©riode que les annĂ©es 90 oĂč nous fĂ»mes tous plongĂ©s dans un gigantesque miroir aux alouettes, oĂč la fatigue, la suspicion et la mĂȘmetĂ© ont faucillĂ© les derniĂšres pousses d’altĂ©ritĂ© restantes. Si bien que ce que nous avons le plus partagĂ© soit l’incomprĂ©hension. Nous nous sommes intoxiquĂ©s Ă  la certitude et avons produit plus de 40 millions d’étrangers les uns aux autres.
Pendant ce temps lĂ , l’état formait les futures classes dominantes, la carte Chifa et la grande mosquĂ©e d’Alger.

Boujemaa me dit qu’il passait Ă©normĂ©ment de temps Ă  pĂȘcher, et que lorsqu’il quittait l’eau, il avait l’impression de fermenter. Cet homme Ă©tait Ă©tonnant. J’avais l’impression de parler Ă  un paysage. Il avait l’amour des espaces. Rien de son ton, de ses gestes et par dessus tout de ses intentions ne paraissaient vellĂ©itaire. Il Ă©tait le contraire du danger.
Cet homme s’était, par je ne sais quelle puissance surhumaine, rendu le moins dangereux possible. Je me disais qu’il avait quand mĂȘme dĂ» se coltiner durant des annĂ©es sa personne, sa petitesse, son Ă©ventuelle mesquinerie et les rĂ©soudre un tant soit peu pour pouvoir rejoindre cette simplicitĂ© du geste. Il s’était certainement Ă©lucidĂ© un minimum. Merde !
C’était rare d’observer le simple agir : c’est une paix du mouvement et une Ă©conomie de maniĂšres. Les navigateurs comme les tisseuses ont cette facultĂ© lĂ  Ă  construire le prĂ©sent avec de la patience. Leur ĂȘtre n’est pas souffreteux ; ils n’ont que trĂšs peu de passions tristes.

Boujemaa m’avait mĂȘme dit un poĂšme qu’il avait composĂ© et dont il ne me reste que quelques petits rĂ©sidus, comme si ma mĂ©moire avait Ă©tĂ© lavĂ©e par toute l’eau de cette journĂ©e lĂ , et que le seul souvenir qui ne se soit pas encore dissout soit le goĂ»t de l’iode sur la peau. TrĂšs vaguement :

Je quitte le rivage aux mĂȘmes heures ;

quand la brise fraĂźche surprend la mer Ă  son repos,

qu’elle frĂ©mit Ă  peine mais remue les fonds et les tapis de corail,

que les bĂȘtes sous-marines s’éveillent et

suivent le courant comme on suit une symphonie précise.

C’est alors qu’il faut partir et quitter terre.

Je me roule une cigarette et

je dis vague !

C’est toujours ainsi que se coupe le cordon littoral.

Apparaissent alors Ă  moi des montagnes d’eau et de rĂ©cifs.

J’ai vu des immensitĂ©s d’eaux vives et des lagunes irrĂ©elles.

Je sais le calme avant que la pluie ne commence Ă  tomber sur des mers huileuses ;

tĂ©moin de cet instant sacrĂ© oĂč, de toutes ses gouttes, le ciel se rappelle de la mer.

Je fume mon sebsi et je parle aux vagues,

Seul, au milieu d’un bleu absolu,

me montrant son plumage quand le soleil, fatiguĂ©, s’allonge au loin

sur des queues de comùtes et des inclinaisons de l’eau.

Je divague et je pĂȘche le bon moment,

Je tire sur mon pétard, et la plante entre en moi en silence,

puis ressort triomphante en m’îtant des petits bouts de souffle.

Seul le froid et la fumée matérialisent, au soir, ma présence insulaire,

dans une mer indolore oĂč ma canne est un minaret

élevée au ciel comme un abat-jour,

ne limitant plus en moi les couleurs qui grondent,

inondent de peinture et d’écume la proue

et l’intĂ©rieur de ma tĂȘte.

Il existe en mer des mirages contrecarrant la soif,

j’ai vu parfois le sel prendre en otage les couleurs du ciel,

j’ai vu des animaux nager dans le doute et les roulis des vagues.

J’ai entendu, la nuit, des hurlements lointains,

quand l’orage rĂ©glant ses cordes Ă©cartĂšle l’azur,

quand les anges, foudroyĂ©s par la rĂ©alitĂ©, crient au loup !

Je les entends.

J’entends les paysages de ce pays quitter la carte postale.

Il existe des zones, au milieu de nulle part,

oĂč ma vie et la tienne durent le temps d’un reflet, d’un saut de cabri,

le temps d’une canicule, le temps que perle une sueur.

La terre est toujours si loin, fixe, pierreuse, certaine,

et je ne m’en approche que, quand fatiguĂ© du rĂȘve,

je m’apprĂȘte Ă  mentir.

*

Croyez-le ou non, j’ai toujours adorĂ© cette mer. Bien qu’elle ait essayĂ© une fois de me la faire Ă  l’envers. Le maĂźtre-mangeur qui m’avait repĂȘchĂ© m’avait dit ce jour lĂ  : Â« La mer ne te dit jamais de t’en aller. Elle te dit constamment viens vers moi !  Â». Il avait raison le maĂźtre-mangeur.

Pourquoi dĂ©cide-t-on, par un jour ensoleillĂ©, d’aller se noyer ? Quels sont les ingrĂ©dients qu’il faut rĂ©unir afin que cela se produise ? Je ne saurai dire exactement les raisons de cette entreprise. Je me souviens que tout Ă©tait fade ce jour-lĂ  : le sable Ă©tait terne, le ciel Ă©tait descendu Ă  quelques mĂštres de nos tĂȘtes afin de bien nous rappeler notre condition carcĂ©rale, nous rappeler qui dĂ©cidait. Le ciel Ă©tait un maton. Et il nous tapait sur les doigts quand on s’approchait trop prĂšs des barreaudages. Nous Ă©tions de jeunes petits tĂȘtards amassĂ©s autour de la mare mĂ©diterranĂ©enne, ayant fuit la chaleur du mois d’aoĂ»t et la pĂ©riode des moissons.
Le drapeau triangulaire qui flottait sur la plage Ă©tait incessamment battu par des vents d’est. Il frĂ©tillait ce drapeau. Il Ă©tait rouge, chargĂ© de sang, dĂ©goulinant de bave et dĂ©jĂ  Ă  l’affĂ»t de l’ñme du jour. Pourtant, il n’était pas encore midi. Mais la mer avait l’eau Ă  la bouche et les drapeaux cherchent toujours des victimes, d’anciens ou de futurs sacrifiĂ©s.
Je les ai toujours mĂ©prisĂ© ces bouts de tissus ; ils vous prennent Ă  la gorge dĂšs votre naissance et sont les langes de vos premiĂšres peurs, puis vous pourchassent comme un linceul. À tous les croisements de rues, de routes, Ă  tous les ronds-points, ils sont imbibĂ©s de rouge ou d’autres couleurs viscĂ©rales, plus ou moins louches, afin de vous demander de vous noyer dans l’emblĂšme d’un passĂ© construit comme une fosse commune. Ce sont des pierres tombales de masses. On devra forcĂ©ment y inscrire un jour, en bas et bien Ă  droite, comme le titre d’un mauvais film de vampires [18] : « ci gĂźt le peuple Â». En plus, ils les montent bien haut leur bouts de tissu, comme dans les cathĂ©drales : Ă  hauteur de gargouille et de mĂ©moires pĂ©trifiĂ©es, aussi haut que le minaret de Djamùù Lekbir, tutoyant dieu comme Ă  Babylone et lui montrant cet emblĂšme oĂč fermentent des milliards de morts : une offrande vissĂ©e Ă  une hampe, des cƓurs vifs au dessus de l’autel aztĂšque.
Remarquez bien les couleurs des drapeaux ; vous y verrez, mĂȘme dans les pigments les plus joueurs, un penchant de l’homme au sacrifice rituel et un tropisme guerrier confinant au suicide collectif.

Tout le monde fermentait dans l’eau du jour, remuĂ© par les vagues incessantes qui dĂ©barquaient par millions du large. Ça jouait au foot, au frisbee, au beach volley… que des sports anglo-saxons. â€” Encore un complexe Ă  interroger car les osselets, l’awĂ©lĂ© et les jeux des mancala n’ont jamais sinon trĂšs peu peuplĂ© les cours de rĂ©crĂ©ation.

Le ciel balayĂ© par le vent se dĂ©gagea et la mer, tueuse Ă  sang froid, se calma pour mieux bondir, un peu comme un fĂ©lin avant l’attaque ; elle arasa sa vague et sa houle, aplanit ses reliefs qui dix minutes avant, Ă©taient en pleine hystĂ©rie. L’humilitĂ© d’un tueur est bien lĂ  : simuler l’inoffensif pour mieux s’approcher, et ce des mantes religieuses jusqu’à l’homme qui, avec une marge confortable, garde la main en matiĂšre de meurtre. Je dĂ©cidai alors d’aller nager. J’étais tout-Ă -coup enchantĂ© de rencontrer ce nouveau visage d’une eau plate et pĂ©tillante de lumiĂšres. Il ne lui manquait que les fines bulles, l’air musical et la tranche de citron pour qu’à ce crĂ©neau horaire, elle fonctionnĂąt comme une publicitĂ©. L’image de surface m’avait Ă©mue, la rĂ©alitĂ©, elle, rĂŽdait un peu plus en profondeur.
J’entrai dans l’eau et je fis deux, trois longueurs. Je me retournais quelquefois vers la plage afin de voir la distance que j’avais parcourue. J’étais Ă©tonnĂ© car en deux coups de nageoires je me retrouvais Ă  dix mĂštres, puis d’un autre coup Ă  trente… J’étais pourtant un trĂšs mauvais nageur.

Quand j’arrivai Ă  hauteur d’un ami qui barbotait dans ces eaux-lĂ , je me mis debout. J’étais rassurĂ© car mes pieds touchaient encore le fond.

En l’espace d’un battement de cil, tout ce qui Ă©tait sous mes pieds : sable, oursins, corail, poissons, vieux sachets, se retira avec violence comme aspirĂ© vers le bas par une espĂšce de lĂ©viathan. Ce qui crĂ©a un gigantesque couloir de courants sous-marins qui me tira vers les profondeurs et me traĂźna Ă  plus de deux cent mĂštres au large. C’était surrĂ©aliste. C’était tellement bien orchestrĂ© qu’on aurait cru facilement Ă  de la prĂ©mĂ©ditation. Apparemment, Dieu a un plan pour chacun d’entre nous Ă  ceci prĂšs que pour moi, par un beau matin d’étĂ©, il avait ourdi un rapt en collusion avec le ministĂšre des drapeaux rouges. SacrĂ© coup sous la ceinture. Ce n’était pas trĂšs esprit sportif. J’avais beau me dĂ©battre de tout mon corps, et mĂȘme plus, je ne pouvais rien faire. La mer Ă©tait en mode Potemkine. Elle me serrait tellement fort dans ses bras qu’elle me broyait les os. Mes muscles, je le sentais, Ă©taient complĂštement froissĂ©s. L’eau par dĂ©cilitres remplissait mes poumons. Je lançais des cris qui n’étaient pas du tout sĂ©rieux car tantĂŽt brouillĂ©s par la noyade, tantĂŽt dĂ©timbrĂ©s quand, le temps de quelques secondes, j’arrivai Ă  remonter. J’étais le contraire d’un poisson. HameçonnĂ© comme la derniĂšre des sardines bleues. Peu Ă  peu, ce qui me restait de corps lĂąchait et se dissolvait progressivement dans l’eau. Il y eut un moment oĂč je m’étais tellement fait aspirer au fond que je voyais la surface Ă  plusieurs mĂštres. C’est alors que je ressentis l’impuissance Ă  l’état pur : je comprenais alors l’antilope quand elle avait les crocs de plusieurs lionnes lui perforant la gorge. Ce dĂ©pit, tellement simple, me desserra la mĂąchoire et dĂ©crispa les quelques fibres musculaires qui, dans mon corps, demeuraient encore fonctionnelles.

Je rĂ©unis tout ce qui me restait de force pour me propulser en avant d’un mĂštre, puis deux, puis trois, encore et encore, jusqu’à sortir la tĂȘte et inspirer. Mon visage fut alors effleurĂ© par le zodiac des maĂźtres-mangeurs qui venaient me secourir. Pas de cul, il avait percutĂ© un rocher et ils avaient tous dĂ» plonger. L’un des secouristes m’avait encouragĂ© Ă  rĂ©sister le temps de sortir du couloir de la mort. Je le voyais galĂ©rer Ă  essayer de me maintenir la tĂȘte hors de l’eau. « Ă‰coute, je vais te lĂącher, le courant est trop fort. Le vent se lĂšve. DĂšs qu’il y aura des vagues, dĂ©merde-toi pour nager dessus !  Â».
Curieusement, j’étais assez calme. Comme je les voyais boire la tasse, je les sentais solidaires de ma condition. On Ă©tait tous dans la merde. J’avais confiance. Entre pauvres, la confiance ne s’installe qu’à l’approche du prĂ©cipice. Car il y a communautĂ© de mouise. Prenez les mĂȘmes pauvres et donnez-leur la vie d’un PDG, vous verrez alors comment les requins tournent autour de l’espadon qu’il n’ont pourtant pas pĂȘchĂ©. Ou s’il y a solidaritĂ©, c’est souvent pour soumettre un autre poiscaille. Pour ĂȘtre en haut il faut maintenir un bas.
Oui, mais sortez une liche hors de l’eau et vous verrez sa condition objective. Un peu comme moi ce jour lĂ . Un peu comme tous ces tĂȘtards qui, cet Ă©tĂ© lĂ , Ă©taient venus Ă©chapper au feux de l’enfer, et se retrouvĂšrent dans les bras d’une mer anthropophage.

Le vent s’était effectivement levĂ©. Je voyais Ă©galement que je n’étais pas le seul repĂȘchĂ©. Il y en avait qui, comme moi, s’étaient fait prendre dans l’appel des sirĂšnes. C’était presque comique. J’aurai presque fait une blague si j’avais eu assez de souffle.
Nous avions chevauchĂ© les quelques vagues soulevĂ©es par le vent afin de sortir de cette zone de l’espace-temps oĂč la nature harponnait le passant.

Je n’en voulais mĂȘme pas Ă  la mer de m’avoir fait voir du pays.

Je sortis de lĂ  complĂštement vidĂ©, lavĂ©, misĂ©rable. On aurait dit que je sortais de plusieurs sĂ©ances de radiothĂ©rapie ; ma tĂȘte et l’ensemble de mes membres bourdonnaient comme sous la chaleur tournante d’un four. J’étais rĂ©duit Ă  ma condition de viande.
Enfin hors de l’eau, je m’étais Ă©croulĂ© sur le sable et je voyais le monde tourner. Le soleil m’agressait les yeux : il riait doucement de me voir abattu, rempli de fluides, crachant mes poumons, diarrhĂ©ique, chassieux, salĂ©. J’avais des glaires, je rĂąlais, je produisais des sons ressemblant au bouillon du TraitĂ© de Bave et d’ÉternitĂ©. DĂ©plorable, bronzĂ©…, en vie bordel !
Il y avait dans les yeux d’un ami, qui avait essayĂ© de me tirer hors de l’eau avant que lui-mĂȘme ne se fasse happer, l’aveu d’une tendresse amicale qui jusque lĂ  ne m’avait jamais Ă©tĂ© communiquĂ©e. « Replonge dans l’eau, ça endiguera le traumatisme !  Â», m’avait-il dit. Je m’exĂ©cutai et que ça saute !, encore tremblant. Je ne voulais pas attendre une minute de plus car en terme de traumatismes, il n’y avait pas beaucoup de place en moi pour en adopter un nouveau.
On peut se tutoyer ? Bon. C’est plus simple.
Je veux dire que quand tu as connu les annĂ©es 90 en AlgĂ©rie, quand tu as connu la police, les barrages militaires, l’humiliation, la violence psychologique, les files d’attentes devant l’épicerie, devant le rĂ©fectoire de l’école, devant la CASORAL [19], devant le service d’état civile de la marie ; quand Ă  13 ans tu as connu les tours de garde armĂ© d’un misĂ©rable cran d’arrĂȘt au cas oĂč surviendrait une attaque terroriste, quand tu sais ce que c’est que de ramener douze baguettes de pain et dix litres de lait Ă  la maison, que tu es restĂ© des heures sous le cagnard Ă  tourner une antenne VHF afin de capter un signal pour regarder le River Plate – Boca Junior, que tu as connu la minoration dĂšs l’école, que tu as vu les gens croire Ă  l’électorat, que tu as vu tant de vieilles se murer dans le silence et de gens ayant vĂ©cu Ă  cĂŽtĂ© de leurs corps ; on peut vaguement imaginer que tu n’as pas Ă©normĂ©ment de place afin d’amĂ©nager un coin Ă  une peur de plus. À fortiori celle de l’eau.

Mais le souvenir de cette tendresse, de cette amitiĂ© potentielle Ă©tait le premier sentiment qui, dans ce pays, m’avait laissĂ© entrevoir la possibilitĂ© d’une sortie de crise. Ce regard n’était pas dangereux le moins du monde. Chacun se dit ami, mais la chose est rare ; les amis sont lĂ©gion mais l’amitiĂ© elle… . Pour peu qu’on ait la chance de l’observer, c’est un mĂ©lange subtile et Ă©phĂ©mĂšre de tendresse et d’asepsie. Je ne parle pas de l’amitiĂ© grecque, ni de celle mĂ©diĂ©e par le Dieu des hommes, mais d’un espace dont les liens symboliques seraient tissĂ©s d’autre chose que la fraternitĂ©, par l’ Â« on est tous frĂšres et sƓurs devant l’éternel Â», ou devant l’éphĂ©mĂšre consommable. Nous avons Ă©tĂ© sursaturĂ©s de reprĂ©sentations et de complexes familiaux au sein du corps social. Cher ami, je ne suis pas ton frĂšre, bordel ! Je ne suis ni le frĂšre, ni le cousin ni le pĂšre de personne ! Disons-nous bonjour, pour commencer. Ensuite tentons l’amitiĂ© si elle survient.

Ce jour-lĂ , le ciel, le soleil et la mer, en sournoise collusion, en voulaient Ă  mon corps. C’était leur maniĂšre de m’altĂ©rer. C’était leur façon me dire bonjour.


Azul  ! Ça veut dire « bonjour Â» dans ma langue. Oui, c’est un bonjour teintĂ© de bleu d’Espagne. Ce mot est la contraction de deux autres mots : Aáș“ ou aáș“-d , prononcĂ©s avec un z emphatique, voulant dire approche ou approche-toi , ainsi que Ul , dont le u est prononcĂ© ou, et signifiant : cƓur . Azul se traduit littĂ©ralement par : « Approche-toi de mon cƓur Â».
Azul, chez les hispaniques, c’est le bleu, le bleu pigmentaire, non le bleu d’azur. Autant le terme bleu a Ă©tĂ© empruntĂ© au germanique blau, autant azur vient de lazaward, en arabe hispanique : c’est une pierre provenant d’une rĂ©gion ceinte par le massif du Pamir et les monts Tian dans l’ancien Turkestan ; c’est le lapis-lazuli que les perses appelleront plus tard lazvard. Et puis un peu Lwerd, roses et fleurs que l’on offrait en guise de bonne augure lors d’une premiĂšre rencontre.

CƓur bleu, organe invisible et pompier-incendiaire de sang chaud et d’eaux salĂ©es.
Pierre minérale dans laquelle se stratifient des siÚcles de dérive.
Battant dĂ©compositeur de pigments musicaux, dont le rĂŽle a toujours Ă©tĂ© de ressentir en biais afin d’extraire l’harmonie des choses de la mĂ©lodie du drame.

Il y a non seulement une minĂ©ralitĂ© et une gĂ©ographie mais Ă©galement une histoire du bleu. Et cette histoire et coupĂ©e par plusieurs nuances distantes, elles-mĂȘmes composites, l’amenant Ă  flirter avec d’autres inclinations de la couleur : c’est le rĂ©cit de noyades, d’enchantements amicaux, de cabanes enchantĂ©es, ce sont des coloritĂ©s d’une vie kidnappĂ©es dans le coffre d’une Renault 25.

Le bleu plie l’émotion dans la distance ; il prĂȘche l’amour du lointain.
Toi, lĂ -bas ! Approche-toi de mon cƓur !
Salut comme tu peux ! Et comme un pontonnier, passe le bonjour de part en part du rivage. Souviens-toi de la couleur car tout souvenir persiste jusqu’à son Ă©lucidation.

T K.




Source: Lundi.am