La « colonne infâme » désigne un monument qui fut édifié, par la volonté des juges, pour commémorer le procès, mené à grand renfort de terrifiants supplices, la condamnation et l’exécution, en 1630 à Milan, de plusieurs hommes accusés d’avoir propagé délibérément la peste par des « onctions pestifères ». Cet atroce fait divers avait déjà inspiré à Pietro Verri, un représentant italien de la philosophie des Lumières, ses Observations sur la torture (1769), où l’auteur dresse un réquisitoire inflexible contre cette pratique intolérable. En 1764, un autre philosophe, Cesare Beccaria, grand-père maternel de Manzoni, avait publié Des délits et des peines, un petit essai, très en avance sur son temps, contre la torture et la peine de mort. Mais, tandis que Verri et Beccaria publient leurs essais à une époque où la torture est encore largement en vigueur, quand l’essai de Manzoni paraît, en 1840, elle était abolie à peu près partout, et c’est sur la question de la responsabilité des juges que Manzoni croise le fer avec ses illustres prédécesseurs. Il s’attache à montrer que les juges conservaient la possibilité, la liberté morale de ne pas avoir recours à la torture. Pour Manzoni, les juges sont comptables à titre personnel de leur jugement, qui s’apparente à un crime… Cette nouvelle traduction de cet essai littéraire, la première depuis plus d’un siècle et demi, rend hommage non seulement aux propos de Manzoni sur la justice mais aussi à son travail sur le style et la langue italienne. [1]

Alessandro Manzoni

Histoire de la colonne infâme

Préface d’Eric Vuillard

Apostille de Leonardo Sciascia

Nouvelle traduction de Christophe Mileschi


Extrait de la préface

« La littérature est régulièrement parcourue, déchirée, par une vérité dévorante. Les critiques y voient un excès de doutes, d’hésitations, une folie. Mais la littérature est vouée à ça ; dans ces moments de crise, son centre de gravité la tourmente. Or, la littérature est une activité qui a son centre de gravité à l’extérieur d’elle, dans le monde. Il faut donc regarder dehors ce qui se passe. Entre 1820 et 1840, l’Italie n’existe pas. Elle est un nom purement géographique, et cependant elle a une vérité sociale. On prétend que Manzoni, après Dante, inventa l’italien à partir du toscan, de la langue orale. Je crois plutôt que c’est l’exigence italienne, l’unité réelle éprouvée, nécessaire, la langue vivante, qui inventa Manzoni. Ce sont des forces extérieures irrépressibles qui lui ont ôté des nuits de sommeil. On n’écrit pas de roman picaresque quand un pays fulmine et étouffe. L’urgence sociale et politique fait même défaillir le roman. On peut en revanche essayer de trouver une forme qui condamne l’arbitraire, la torture, la persécution, un discours convaincant, décisif. C’est ce que fit Manzoni. L’Histoire de la colonne infâme est une étude et une histoire, un récit et une pensée. Et toute pensée liée à des faits, toute pensée assujettie à une trame, parce qu’elle épouse le cours réel de la vie, heurte notre fibre morale la plus profonde et incite à l’action. Ainsi, l’Histoire de la colonne infâme est un livre d’action. C’est à la fois un grand livre théorique et un livre d’action. Et l’on pourrait même dire que c’est un livre d’action parce que c’est un livre théorique, un livre qui propose quelque chose, une conception de la vie collective, une idée de l’existence.

On n’écrit pas de littérature pendant les révolutions, on a soudain mieux à faire. Toute la littérature de la Révolution française a trouvé refuge dans les discours de Saint-Just et dans les chansons des faubourgs ; ce qui n’est pas peu dire. Rien de plus beau sans doute que ces phrases vouées à quelque chose, ce lyrisme adressé, cette poésie âpre, convaincante, redoutablement tournée vers le monde. De la même manière, l’Histoire de la colonne infâme est une forme littéraire limite. Ce livre prend au sérieux la plus profonde injonction de l’écriture. À la suite du Contr’un de La Boétie, du fameux Discours sur l’inégalité de Rousseau et du Messager hessois, le petit brûlot de Büchner, La colonne infâme est une sorte de pamphlet […]

Histoire de la colonne infâme est une œuvre raide. À coups de stylet, Manzoni se libère. Il veut convaincre sans rhétorique, il veut confondre sans violence, il veut emporter sans allégorie. Il n’est pas en exil, comme Hugo, il a le temps de méditer. L’Histoire qu’il épouse, celle de l’Italie entre 1820 et 1840, est trop calme, trop illisible pour susciter l’élan d’un Victor Hugo, c’est sans doute pourquoi Manzoni tergiversera si longtemps ; la tempête l’épargne. L’Histoire de la colonne infâme est le résultat ramassé, absorbé, de cette longue méditation taciturne. Et cela donne une sorte de lame. Le récit est sobre, trempé. Il a été écrit à l’écoute des tentatives révolutionnaires avortées, à l’ombre des soulèvements réprimés. Mais Manzoni est un propriétaire terrien, il écrit avec recul, et pourtant son récit est bien loin du modérantisme bourgeois, du lyrisme aux accents libéraux. L’aspect désespéré de la situation donne à Manzoni un ton grave, exige de lui une retenue. Sa sensibilité le lance en avant et le retient. Il cherche un genre nouveau, et il le réécrit sans cesse. Ainsi, pendant vingt ans, Manzoni reprend ses deux livres, Les Fiancés et la Colonne infâme. Pendant vingt ans, il hésite entre la fiction et l’Histoire, entre l’amour et la peste, entre l’imagination et l’exactitude, entre les deux formes que peut prendre la vérité. »



Éric Vuillard

Descrizione della esecuzione di giustizia fata in Milano contro alcuni li quali hanno composto e sparso gli unti pestiferi, estampe, ca. 1630 (© Archives de la commune de Milan). Traduction de Christophe Mileschi.

Introduction

Les juges qui, à Milan, en 1630, condamnèrent à d’abominables supplices certains individus accusés d’avoir propagé la peste par des stratagèmes aussi insensés qu’horribles, estimèrent avoir accompli une chose si digne de mémoire que, après avoir décrété dans leur jugement, en sus des supplices, la démolition de la maison de l’un de ces malheureux, ils disposèrent de surcroît qu’on érigerait en ses lieu et place une colonne, laquelle devrait s’appeler infâme, munie d’une inscription qui ferait connaître à la postérité et le crime et la peine infligée. Et, sur ce point, ils ne firent point erreur : ce jugement fut vraiment mémorable.

Dans un passage de son œuvre précédente, l’auteur avait manifesté l’intention de publier cette histoire ; il la présente aujourd’hui au public, non sans vergogne, conscient que d’autres y ont vu une matière considérable, au bas mot, et propre à inspirer des pages en proportion. Mais si le ridicule de la déconvenue doit retomber sur lui, qu’on lui permette en tout cas d’alléguer qu’il n’est pas coupable de cette erreur, et que, s’il en naît une souris, du moins n’avait-il pas prétendu que c’était une montagne qui accouchait. Il s’était contenté de dire que, comme épisode de son roman, cette histoire eût été trop longue, et que, quoique le sujet ait déjà été traité par un écrivain à juste titre célèbre, il lui semblait pouvoir être abordé de nouveau, dans une intention différente. Une brève allusion à cette différence suffira à rendre manifeste la raison de ce nouveau travail. Il serait heureux qu’on puisse en préciser de même l’utilité : mais celle-ci, malheureusement, dépend bien davantage de l’exécution que de l’intention.

Pietro Verri s’était proposé, comme l’indique le titre même de son opuscule, de tirer de cette affaire un argument contre la torture, en mettant en évidence que celle-ci avait pu extorquer l’aveu d’un crime physiquement et moralement impossible. L’argument était probant, comme était noble et humaine la thèse défendue.

Mais de l’histoire, aussi succincte soit-elle, d’un événement compliqué, d’un grand mal fait sans raison par des hommes à d’autres hommes, on doit forcément pouvoir tirer des observations plus générales, et d’une utilité non moins réelle, à défaut d’être aussi immédiate. À ne se contenter que de celles qui pouvaient principalement servir telle thèse particulière, on risque même de laisser se former une notion de l’événement non seulement partielle, mais – pis encore – fausse, en prenant pour causes de celui-ci l’ignorance de l’époque et la barbarie de la jurisprudence, et en le considérant donc plus ou moins comme un accident fatal et nécessaire ; ce qui reviendrait à produire une erreur dommageable là où l’on pouvait dégager un enseignement profitable. L’ignorance scientifique et médicale peut causer des désagréments, mais pas des iniquités ; et une mauvaise institution ne s’applique jamais toute seule. Sans conteste, croire en l’efficacité des onctions pestifères n’imposait pas nécessairement de croire que Guglielmo Piazza et Giangiacomo Mora les eussent mises en œuvre ; de même, que la torture fût en vigueur n’imposait pas nécessairement de la faire endurer à tous les accusés, ni que tous ceux auxquels on la faisait endurer fussent déclarés coupables. Vérité qui peut paraître idiote tellement elle est évidente ; mais il n’est pas rare que les vérités trop évidentes, et qui devraient être implicites, soient au contraire oubliées. C’est de ne pas oublier cette vérité-ci que dépend la possibilité de juger correctement ce jugement atroce. Nous avons cherché à la mettre en lumière, à faire apparaître que les juges condamnèrent des innocents, des personnes qu’ils auraient pu, bien que fermement convaincus de l’efficacité des onctions et agissant dans le cadre d’une législation qui admettait la torture, reconnaître innocents ; et même que, pour les déclarer coupables, pour repousser la vérité qui leur apparaissait à chaque instant, sous mille formes et de tous côtés, avec une clarté aussi nette à l’époque qu’aujourd’hui, que de tout temps, ils durent faire de continuels efforts d’intelligence, et recourir à des expédients dont ils ne pouvaient ignorer l’injustice. Nous ne voulons certes pas (et ce serait un bien triste dessein) soulager l’ignorance et la torture de la part qui leur revient dans cette horrible affaire : la première en fut une occasion déplorable, la seconde un moyen cruel et actif, bien qu’assurément pas le seul, ni le principal. Mais nous croyons important d’en distinguer les causes véritables et efficientes, lesquelles furent des actes iniques. Produits par quoi, sinon par des passions perverses ?

Dieu seul a pu discerner laquelle de ces passions, peu ou prou, a dominé dans le cœur de ces juges, et subjugué leurs volontés : si ce fut la fureur contre d’obscurs périls qui, impatiente de trouver un objet, saisissait le premier se présentant à elle ; qui, ayant reçu une révélation désirée, se refusait à la déclarer fausse ; qui avait dit : enfin ! et ne voulait pas dire : il faut tout recommencer ; la fureur qu’une longue peur avait rendue impitoyable, muée en haine obstinée contre les pauvres bougres qui tentaient de lui échapper ; ou si ce fut la peur de décevoir une expectative générale, aussi solide qu’inconsidérée, la peur de sembler moins habiles s’ils découvraient des innocents, de retourner contre eux-mêmes les clameurs de la multitude s’ils négligeaient de leur prêter oreille ; la peur aussi, peut-être, de graves maux publics susceptibles d’en découler : peur moins ignoble en apparence, mais tout aussi perverse, et non moins misérable, lorsqu’elle supplante la crainte, véritablement noble et véritablement sage, de commettre l’injustice. Dieu seul a pu voir si ces magistrats, en désignant les coupables d’un crime qui n’existait pas, mais dont on voulait qu’il existe, furent plutôt complices ou ministres d’une multitude qui, aveuglée non par l’ignorance mais par la méchanceté et la rage, violait de ses clameurs les préceptes les plus positifs de la loi divine, dont elle se prétendait zélatrice. Mais le mensonge, l’abus de pouvoir, la violation des lois et des règles les mieux connues et les mieux reconnues, le fait d’user de deux poids deux mesures, ce sont là des travers que même les hommes peuvent reconnaître dans les actes de leurs semblables ; et dès lors qu’on les reconnaît, force est de les rapporter à des passions pervertissant la volonté : pour expliquer les actes matériellement iniques de ce jugement, on ne saurait en trouver de plus naturelles et de moins tristes que la fureur et que la peur dont nous avons parlé.

De telles causes n’ont jamais été, hélas, propres à une seule époque ; ce n’est pas seulement en raison d’erreurs scientifiques et par le truchement de la torture que ces passions, comme toutes les autres, firent commettre à ces hommes, qui n’étaient nullement des scélérats de métier, des actions malfaisantes, aussi bien à grand bruit et sur la place publique que dans le secret de leurs relations privées. « Si l’abomination que j’expose », écrit l’auteur dont j’ai fait ci-avant l’éloge, « épargne une seule torture à quelqu’un, le sentiment douloureux que j’éprouve aura été employé à bon escient et l’espoir d’arriver à cette fin me remplit d’aise. » Quant à nous, si nous proposons à nos patients lecteurs de fixer de nouveau leur regard sur des horreurs déjà connues, c’est parce que nous croyons qu’il en sortira un fruit nouveau et honorable, pourvu que l’indignation et l’effroi qu’on éprouve immanquablement chaque fois se tournent aussi, et prioritairement, contre des passions que, certes, on ne peut bannir (comme on rejetterait de faux systèmes), ni abolir (comme on récuserait de mauvaises institutions), mais qu’on peut rendre moins puissantes et moins funestes en apprenant à les reconnaître dans leurs effets, et en les détestant.

Nous ne craignons pas d’ajouter que ce pourra être aussi, parmi les plus douloureux sentiments, un motif de consolation. Si, dans un ensemble de faits atroces commis par l’homme contre l’homme, nous croyons voir un effet des temps et des circonstances, nous éprouvons, en même temps que de l’horreur et de la compassion, un découragement, une sorte de désespérance. Il nous semble voir la nature humaine poussée invinciblement au mal par des facteurs indépendants de sa volonté, et comme enchaînée dans un rêve pervers et fébrile, dont elle n’a nul moyen de se déprendre, dont elle ne peut pas même se rendre compte. L’indignation qui naît spontanément en nous contre les auteurs de ces faits nous semble irraisonnable, alors même que nous la jugeons noble et sainte : la faute s’efface, ne reste que l’horreur ; et la pensée, en quête d’un coupable contre lequel se scandaliser à bon droit, se voit contrainte avec effroi d’hésiter entre deux blasphèmes, également délirants : nier la Providence, ou l’accuser. Mais lorsque, considérant plus attentivement ces faits, l’on y découvre une injustice qui aurait pu être reconnue par ceux-là mêmes qui la commettaient, une transgression des règles auxquelles eux-mêmes souscrivaient, des actes contraires aux lumières qui non seulement éclairaient leur époque, mais dont eux-mêmes, dans des circonstances similaires, firent montre par ailleurs, c’est un soulagement de penser que, s’ils ne surent pas ce qu’ils faisaient, ce fut parce qu’ils ne voulurent pas le savoir ; que ce fut l’effet d’une ignorance dont l’homme se pare ou se défait selon son bon plaisir : ce qui ne constitue pas une excuse, mais une faute. Si l’on peut être involontairement la victime de faits atroces, on ne saurait en être involontairement l’auteur.

Je n’ai pas voulu dire pour autant que, parmi les horreurs de ce jugement, l’illustre auteur susnommé ne voyait jamais, en aucun cas, l’injustice personnelle et volontaire des juges. J’ai seulement voulu dire qu’il ne s’était pas proposé d’observer le rôle que celle-ci avait joué, et moins encore de démontrer qu’elle fut la cause principale – et même, pour être précis, unique – de leur sentence. J’ajoute ici qu’il n’aurait pu le faire sans nuire au propos qu’il s’était fixé. Les partisans de la torture (car les institutions les plus absurdes ont leurs adeptes tant qu’elles ne sont pas entièrement défuntes, et souvent plus longtemps encore, pour la raison même qui a permis qu’elles existent) y auraient trouvé une justification. « Vous voyez ? – auraient-ils dit, – la faute revient à l’abus, pas à la chose elle-même. » Ce serait vraiment une manière fort singulière de justifier une chose que de montrer que, non contente d’être absurde en général, elle a pu de surcroît dans quelques cas précis servir d’instrument aux passions pour qu’elles commettent les actes les plus absurdes et abominables qui soient ! Mais les opinions arrêtées l’entendent ainsi. Et, d’autre part, ceux qui, comme Pietro Verri, voulaient l’abolition de la torture auraient été mécontents qu’on embrouille la cause à force de nuances, et que, en donnant la faute à autre chose, on diminue l’horreur que cette coutume inspire. C’est ainsi, du moins, qu’il en va d’ordinaire : ceux qui veulent mettre en lumière une vérité controversée trouvent chez ses défenseurs, aussi bien que chez ses adversaires, un obstacle à l’exposer dans sa forme la plus sincère. Il est vrai qu’il reste la grande masse des hommes sans parti, sans souci, sans passion, qui n’ont envie de la connaître sous aucune forme.

Concernant le matériel que nous avons utilisé pour compiler cette brève histoire, il nous faut dire avant tout que les recherches que nous avons faites pour découvrir les actes originaux du procès, bien que facilitées et même aidées par une générosité des plus actives et des plus obligeantes, n’ont servi qu’à nous persuader de plus en plus qu’ils sont absolument perdus. Une copie d’une bonne partie d’entre eux est cependant restée. Voici comment : parmi ces malheureux accusés se trouvait, hélas par la faute de l’un d’entre eux, une personne d’importance, don Giovanni Gaetano de Padilla, fils du commandant du château de Milan, chevalier de sant’Iago, et capitaine de cavalerie ; lequel put faire imprimer son mémoire en défense, et l’assortir d’un extrait du procès, tel qu’il lui avait été communiqué en tant qu’inculpé. Les juges, c’est certain, ne se rendirent pas compte qu’ils laissaient ainsi un imprimeur édifier un monument plus fiable et plus durable que celui qu’ils avaient commandé à un architecte.

De cet extrait, il existe en outre une autre copie manuscrite, par endroits plus lacunaire, par endroits plus fournie, appartenant à Pietro Verri, et que son fils, monsieur le comte Gabriele, avec une généreuse et patiente courtoisie, a bien voulu mettre et laisser à notre disposition. C’est cette copie dont s’était servi l’illustre écrivain pour travailler à l’opuscule évoqué ci-avant, et elle est constellée d’apostilles, qui sont autant de brèves réflexions, ou d’épanchements soudains de douloureuse compassion, et de sainte indignation. Elle a pour titre Summarium offensivi contra Don Johannem Cajetanum de Padilla ; on y trouve in extenso bien des choses dont il n’y a qu’un résumé dans l’extrait imprimé ; dans la marge sont notés les numéros de page de l’original des minutes du procès, dont divers passages sont cités ; et elle est aussi parsemée de très brèves annotations en latin, toutes de la même main que le texte : Detentio Morae ; Descriptio Johannis ; Adversatur Commissario ; Inverisimile ; Subgestio , et autres mentions semblables, qui sont à l’évidence des notes prises par l’avocat de Padilla en vue de sa plaidoirie. Tout cela montre clairement qu’il s’agit d’une copie littérale de l’extrait authentique qui fut communiqué au défenseur ; et que ce dernier, au moment de le faire imprimer, omit plusieurs choses, les jugeant de moindre importance, et, pour certaines autres, se contenta d’y faire allusion. Mais comment se fait-il que l’on en trouve dans la version imprimée quelques-unes ne figurant pas dans la version manuscrite ? Il est probable que le défenseur eut la possibilité de consulter une nouvelle fois l’original du procès, et d’y procéder à un second choix de ce qui lui paraissait utile à la cause de son client.

De ces deux extraits, nous avons naturellement tiré l’essentiel ; et le premier, autrefois rarissime, ayant été réimprimé depuis peu, le lecteur pourra, s’il le désire, s’y reporter pour repérer les passages que nous avons empruntés à la copie manuscrite.

Le susdit mémoire en défense nous a fourni, lui aussi, diverses informations, et la matière de quelques observations. Et comme il n’a jamais fait l’objet d’une réimpression, et que les exemplaires en sont en très petit nombre, nous ne manquerons pas de le citer, chaque fois que nous aurons l’occasion de nous en servir.

Enfin, nous avons pu glaner quelques menus détails dans les documents authentiques, rares et épars, que cette époque de confusion et de bouleversement a laissé parvenir jusqu’à nous, et qui sont conservés dans les archives évoquées à diverses reprises dans notre roman, Les Fiancés.

Après la brève chronique de ce procès, nous avons pensé qu’il ne serait pas mal venu de faire figurer une histoire, plus brève encore, de l’opinion que l’on se fit de celui-ci, jusqu’à Verri, c’est-à-dire pendant un siècle et demi environ. Je parle de l’opinion telle qu’elle s’est exprimée dans les livres, qui est, pour l’essentiel, la seule que la postérité puisse connaître – et qui a en tout cas une importance particulière et bien à elle. De notre point de vue, il nous a semblé qu’il pourrait être curieux de voir une procession d’écrivains cheminer à la queue leu leu comme les moutons de Dante, sans songer à s’informer d’un fait dont ils se croyaient en devoir de parler. J’ai dit curieux, pas amusant : car, après avoir assisté à ce cruel combat, puis à l’affreuse victoire de l’erreur contre la vérité, et de la fureur puissante contre l’innocence désarmée, on ne peut éprouver que du chagrin, voire une forme de colère, en présence de ces paroles, d’où qu’elles viennent, qui confirment et exaltent l’erreur, de ces affirmations péremptoires fondées sur une croyance tellement écervelée, de ces malédictions contre les victimes, de cette indignation à l’envers. Mais ce chagrin ne vient pas sans quelque avantage, puisqu’il accroît l’aversion et la défiance envers l’usage ancien, qu’on ne dépréciera jamais assez, consistant à répéter sans examiner, et, si l’on nous passe l’expression, à servir au public le vin qui lui est familier, et même parfois celui qui lui est déjà monté à la tête.

À cette fin, nous avions pensé, de prime abord, présenter au lecteur un recueil de tous les avis prononcés sur cette affaire, tels que nous avions pu les trouver dans des livres de toutes sortes. Mais, de crainte de mettre sa patience trop durement à l’épreuve, nous avons ensuite résolu de nous limiter à un petit nombre d’écrivains, dont aucun n’est tout à fait obscur, dont la plupart sont renommés : ceux, en somme, dont même les erreurs sont instructives, lorsqu’elles cessent de pouvoir être contagieuses.

Chapitre 1

Le 21 juin 1630, vers quatre heures et demie du matin, une femme de condition modeste, répondant au nom de Caterina Rosa, se trouvait, par un malencontreux hasard, à la fenêtre d’une galerie qui surplombait à l’époque l’entrée de la via Vetra dei Cittadini , du côté donnant sur le cours de la Porte du Tessin (presque en face des colonnes de Saint-Laurent) ; elle vit venir un homme portant une cape noire, un chapeau rabattu sur les yeux et un papier en main, sur lequel, déclara-t-elle dans sa déposition, il metteit les mains, qu’on aureit dist qu’il escriveit dessus. Elle remarqua que l’homme, au moment où il s’engageait dans la rue, vint se metre près de la muraille des maisons, qui commence juste après qu’on a torné le coin de la rue, et qu’il passeit de proche en proche ses mains sus le mur. Alors, ajoute-t-elle, il me vient à penser si par hasard ce sereit pas un peu un d’iceux qui, ces jours derniers, ont venu barbouiller les murailles. Saisie de ce soupçon, elle passa à une autre fenêtre, qui donnait le long de la rue, pour garder à l’œil l’inconnu qui y cheminait ; et j’ay vu, dit-elle, qu’il alleit touchant ladite muraille avec ses mains.

À la fenêtre d’une maison de la même rue se tenait une autre spectatrice, du nom d’Ottavia Bono ; on ne saurait dire si c’est de son propre chef qu’elle conçut le même soupçon insensé que la première, ou seulement après que celle-ci eut commencé à le crier sur les toits. Interrogée à son tour, elle déclare l’avoir vu dès l’instant où il s’engagea dans la rue ; mais elle ne fait pas mention du fait qu’il aurait touché les murs en marchant. J’ay vu, dit-elle, qu’il s’arrêteit au bout de la muraille du jardin de la maison des Crivelli… et j’ay vu que ledit individu il aveit un papier dans la main, sur lequel il a posé sa main droite, et il m’a paru qu’il vouleit escrire ; et puis je l’ay vu qu’il releveit sa main du papier et qu’il la frotteit sur la muraille du jardin que j’ay dit, où il y aveit un peu de blanc. Sans doute pour nettoyer ses mains tachées d’encre, puisqu’il semble en effet qu’il écrivait. Le fait est que, lors de l’interrogatoire auquel on le soumet le lendemain, à la question de savoir si les actions qu’il fit ce matin-là comprenaient l’écriture, il répond : oui Messer. Et quant à sa progression au ras des murs, si tant est qu’il faille donner une raison à ce genre de comportements, c’était parce qu’il pleuvait, comme l’indiqua elle-même cette Caterina, mais pour en tirer la conséquence que voici : et c’est tout de même grand-chose : hier, pendant que ledit individu il faiseit ces actes d’onction, il pleuveit, et il faut bien qu’il aveit choisi exprès ce temps pluvieux, comme ça plusieures personnes en même temps elles en souillereient leurs habits en passant, du moment qu’elles ireient s’abriter.

Après cette pause, l’individu rebroussa chemin en repassant par la même rue ; arrivé à l’angle, il s’apprêtait à disparaître lorsque, par un autre hasard malencontreux, il tomba nez à nez avec quelqu’un qui s’engageait dans la rue, et qui le salua. Cette Caterina, qui, pour suivre son barbouilleur aussi longtemps que possible, était revenue à la fenêtre précédente, demanda à l’autre qui c’éteit celui qu’il aveit salué. L’autre – qui, comme il le déclara par la suite dans sa déposition, connaissait l’homme de vue mais ignorait son nom – dit ce qu’il savait : que c’était un commissaire de la Santé publique. Et moi, ce que j’ay dist à cet autre, continue Caterina dans sa déposition, c’est que j’ay vu cet individu fare certains gestes, que j’aime pas du tout. Et sitôt après, le bruit il s’a répandu – ce fut elle, du moins principalement, qui le fit se répandre – et les gens ils ont sorti sur le pas de leur porte, et on a vu que les murailles elles éteient souillées d’une matière luisante qui ressembleit à de la graisse et qui tireit sur le jaune ; et en particulier les gens de chez Tradate ils ont dit qu’ils aveient trouvé tout souillés les murs du seuil de leur porche. L’autre femme dépose dans le même sens. Quand on lui demande si elle sait dans quel but l’individu avait frotté sa main sur le mur, elle répond : après ça, on a trouvé les murailles toutes poissées, surtout le porche de chez Tradate.

Et chose qui, dans un roman, serait taxée d’invraisemblance, mais que l’aveuglement de la passion suffit hélas à expliquer, ni l’une ni l’autre de ces deux femmes ne songea que, bien qu’ayant décrit pas à pas (la première surtout) le parcours de cet individu dans la rue, elles n’avaient pourtant pas pu dire qu’il était entré sous ce porche. À leurs yeux, le fait que cet homme – dès lors qu’il avait dû attendre le lever du soleil pour accomplir son œuvre – ne se montre pas au moins quelque peu circonspect, qu’il ne jette pas au moins un coup d’œil aux fenêtres, qu’il s’en retourne tranquillement par le même chemin (comme si c’était dans l’usage des malfaiteurs de séjourner plus qu’il n’est nécessaire sur les lieux de leur crime), qu’il manipule impunément une matière censée tuer ceux qui en souillereient leurs habits ; à leurs yeux, donc, tout cela ne signifiait vraiment pas grand-chose, pas plus que tant d’autres invraisemblances tout aussi étranges. Mais le plus étrange et le plus atroce, ce fut qu’elles ne signifièrent rien non plus aux yeux de celui qui mena l’interrogatoire, et qu’il n’en demanda aucune explication. Et s’il en demanda, ce serait pire encore, car il n’en est fait nulle mention au procès.

Les voisins, à qui l’épouvante fit découvrir soudain on ne sait quelles saletés qu’ils avaient sans doute sous les yeux depuis longtemps sans y accorder d’attention, se mirent frénétiquement à les roussir au moyen de torches de paille. Giangiacomo Mora, barbier de son état, qui se tenait au coin de la rue, eut comme les autres l’impression qu’on avait barbouillé les murs de sa maison. Il ne savait pas, le malheureux, quel autre péril pesait sur lui, à cause de ce même commissaire, bien malheureux lui aussi.

Le récit des deux femmes se vit bientôt enrichir de circonstances nouvelles ; ou peut-être celui qu’elles donnèrent sur l’heure à leurs voisins ne fut-il pas identique en tout point à celui qu’elles firent par la suite au Capitaine de Justice. Le fils de ce pauvre Mora, auquel on demande plus tard s’il sait ou a ouï dire de quelle façon ledit commissaire poissait les murailles et les maisons, répond : j’ay entendu une femme d’icelles qui habitent au-dessus de l’arcade qui traverse la via Vedra, et que je sçay pas son nom, dire que ledit commissaire il poisseit au moyen d’une plume, et qu’il aveit un petit pot en main. Il se pourrait fort bien que cette Caterina ait assuré avoir vu une plume dans la main de l’inconnu ; et l’on devine aisément quel objet elle peut avoir appelé « petit pot » : dans un esprit ne voyant partout qu’onctions pestifères, une plume devait avoir une relation plus immédiate et plus étroite avec un pot de poison qu’avec un encrier.

Mais malheureusement, dans ce tumulte de caquets, une information véridique surnagea : à savoir que l’homme était commissaire de la Santé publique ; et grâce à cet indice, on établit sans délai qu’il s’agissait de Guglielmo Piazza, gendre de l’accoucheuse Paola, qui devait être une sage-femme très connue dans les environs. La nouvelle se propagea graduellement dans les autres quartiers, transportée par tel ou tel quidam qui s’était trouvé à passer par là au moment du tapage. On rapporta l’une de ces rumeurs au Sénat, qui ordonna au Capitaine de Justice de partir aussitôt en quête d’informations, et d’agir en tant que de besoin.

Il a été notifié au Sénat qu’hier matin furent poissés d’onctions mortifères les murs et les portes des maisons de la Vedra dei Cittadini, déclara le Capitaine de Justice au notaire criminel qu’il avait emmené avec lui dans son expédition. C’est par ces mots, déjà empreints d’une déplorable certitude, et passées sans révision de la bouche du peuple à celle des magistrats, que s’ouvre le procès.

Lorsque l’on considère cette ferme persuasion, cette peur folle d’un attentat chimérique, on ne peut s’empêcher de penser à ce qui s’est produit de semblable dans plusieurs régions d’Europe, voici quelques années, au temps du choléra. Si ce n’est que, dans ce dernier cas, les personnes un tantinet éclairées, à quelques exceptions près, n’ont pas pris part à la croyance funeste, la plupart faisant même ce qu’elles pouvaient pour la combattre ; et l’on n’aurait trouvé aucun tribunal prêt à poser la main sur des accusés de cette sorte, sinon pour les soustraire à la fureur de la multitude. C’est déjà, évidemment, une grande amélioration ; mais quand bien même elle serait plus grande encore, si l’on pouvait être certain que, dans des circonstances semblables, il ne se trouverait plus personne pour imaginer des attentats de ce genre, il ne faudrait pas pour autant croire écarté le danger d’erreurs analogues, non pas quant à l’objet, mais dans leur principe. Hélas, l’homme peut s’abuser, et s’abuser terriblement, sans être tellement extravagant. On voit ce même type de soupçon et d’éréthisme naître, pareillement, à l’occasion de maux qui peuvent bien être, et parfois sont effectivement, causés par la malignité humaine ; et le soupçon et l’éréthisme, lorsqu’ils ne sont pas refrénés par la raison et par la charité, ont la triste propriété de nous faire prendre de pauvres bougres pour des coupables, sur la base des indices les plus inconsistants et des affirmations les plus inconsidérées. Voyons un autre exemple, récent lui aussi, antérieur de peu à l’affaire du choléra : lorsque les incendies devinrent tellement fréquents en Normandie, il suffisait d’un rien pour qu’un homme en fût cru coupable par quelque multitude. Il suffisait d’être le premier qu’on trouvait sur les lieux, ou dans les parages ; il suffisait d’être un inconnu, et de n’être pas en mesure de présenter des garanties suffisantes de son identité : chose doublement ardue, quand celui qui répond est effrayé, et ceux qui l’interrogent enragés ; il suffisait d’être désigné par une femme, une quelconque Caterina Rosa, ou par un garçon qui, lui-même soupçonné d’être un agent de la malignité d’autrui, et sommé de dire qui l’avait envoyé mettre le feu, donnait un nom au hasard. Heureux les jurés devant lesquels comparurent de tels inculpés (s’ils comparurent, car plus d’une fois la multitude exécuta elle-même sa propre sentence) ; heureux ces jurés, s’ils entrèrent dans le prétoire tout à fait convaincus qu’ils ne savaient encore rien ; si aucun écho des cancans qui sévissaient dehors ne subsistait dans leur esprit ; s’ils pensèrent, non qu’ils étaient le pays, – comme on le dit souvent par un de ces raccourcis qui font perdre de vue le caractère propre et essentiel de la chose, un raccourci vraiment sinistre et cruel dans les cas où le pays a déjà formé son jugement sans en avoir eu les moyens, – mais qu’ils étaient des hommes exclusivement investis de l’autorité sacrée, nécessaire et terrible, de décider si d’autres hommes sont coupables ou innocents.

La personne qu’on avait, pour en obtenir des renseignements, désignée au Capitaine de Justice ne pouvait rien dire d’autre que ceci : qu’elle avait vu, la veille, en parcourant la via della Vetra, qu’on passait les murailles au feu, et qu’elle avait entendu dire que celles-ci avaient été poissées ce matin-là par un gendre de l’accoucheuse Paola. Le Capitaine de Justice et le notaire se rendirent sur les lieux ; et ils virent en effet les murs noircis de suie, et l’un d’eux, celui du barbier Mora, fraîchement passé à la chaux. Et à eux aussi il fut dit par diverses personnes s’étant trouvées là qu’on avait agi de la sorte pour les avoir vus souillés ; de même encore ledit Capitaine et moi-même notaire, écrit celui-ci, avons-nous vu aux emplacement passés au feu certaines traces de matière onctueuse tirant sur le jaune, comme étalée avec les doigts. Quelle identification du corps du délit !

On interrogea une femme de la maison des Tradate, qui déclara qu’ils avaient trouvé les murs du porche barbouillés d’une certaine substance jaune, et en grande quantité. Deux autres femmes furent entendues, dont nous avons la déposition ; quelques autres personnes, qui n’ajoutèrent rien concernant le fait ; et, entre autres, l’homme qui avait salué le commissaire. Lorsqu’on lui demande si en passant par la Vedra de’ Cittadini il a vu les murailles souillées, il répond : je n’y ay point pris garde, car jusqu’à lors on n’en aveit encor rien dist.

Ordre avait déjà été donné d’arrêter Piazza, et cela ne prit guère de temps. Le jour même, le 22 juin, un fantassin de la compagnie de Police de Campagne rend compte au susdit monsieur le Capitaine, lequel était encore dans son carrosse, sur le chemin de son logis, des faits suivants : comme je passais devant la maison du Seigneur Sénateur Monti, Président de la Santé publique, j’ai trouvé devant la porte de celle-ci le susnommé Guglielmo, Commissaire, et, en exécution de l’ordre reçu, l’ai conduit en prison.

Pour expliquer que la sérénité de ce malheureux n’ait en rien diminué la détermination des juges, l’ignorance des temps ne suffit certes pas. Ils considéraient la fuite de l’inculpé comme un indice de culpabilité ; ne pouvaient-ils dès lors supposer que s’il ne fuyait pas, et même s’il se laissait si aisément cueillir, c’était, sans doute, l’indice du contraire ? Mais il serait ridicule de vouloir démontrer que les hommes peuvent voir ce que l’homme ne peut pas ne pas voir : car il peut parfaitement ne pas vouloir y prêter attention.

On perquisitionna sans tarder la maison de Piazza, on la fouilla de fond en comble, in omnibus arcis, capsis, scriniis, cancellis, sublectis, pour voir si l’on y trouvait des pots d’onguent pestifère, ou de l’argent, et l’on ne trouva rien : nihil penitus compertum fuit . Mais cela ne joua nullement à son avantage, comme on le voit, hélas, d’après le premier interrogatoire auquel il fut soumis, le jour même, par le Capitaine de Justice, assisté d’un auditeur, probablement celui du tribunal de la Santé.

On l’interroge sur sa profession, sur ses activités habituelles, sur le trajet qu’il avait fait la veille, sur l’habit qu’il portait ; enfin on lui demande s’il sait qu’on a trouvé certaines souillures sur les murailles des maisons de notre ville, particulièrement vers la Porte du Tessin. Il répond : moi j’en sçay rien, vu que je m’arrête jamais à la Porte du Tessin. On lui rétorque que cela n’est pas vraisemblable ; on veut lui démontrer qu’il devrait le savoir. À la même question posée quatre fois, il répond quatre fois la même chose, dans des termes différents. On passe à autre chose, mais sans changer de dessein : nous verrons plus loin par quelle cruelle malice on insistait sur cette invraisemblance supposée, tout en en cherchant d’autres du même genre.

Parmi les faits de la veille dont avait parlé Piazza, il avait dit s’être trouvé avec les députés d’une paroisse. (Les députés des différentes paroisses de la ville étaient des gentilshommes nommés dans chacune d’elles par le tribunal de la Santé, afin qu’ils veillent, en sillonnant les rues, à l’exécution de ses ordres.) On lui demanda qui étaient ceux avec qui il s’était trouvé ; il répondit qu’il les connaissait seulement de vue mais point de nom. Là encore, on lui objecta : ce n’est pas vraisemblable. Parole terrible. Pour en mesurer l’importance, quelques observations générales – qui, malheureusement, ne pourront guère être abrégées – s’avèrent nécessaires, concernant la pratique en vigueur à l’époque dans les jugements criminels.


[1] Illustration : Stèle de 1630, installée à l’ancien emplacement de la maison de l’un des condamnés à mort, Gian Giacomo Mora, démontée en 1778 et aujourd’hui conservée au château des Sforza, à Milan. Photographie © Giovanni Dall’Orto. Traduction de Sylvain Piron.

Ici où le sol nu est visible
s’élevait autrefois l’échoppe de barbier
de Gio. Giacomo Mora,
lequel ourdit une conspiration
avec Giacomo Piazza, commissaire de santé publique, et quelques autres
pendant que sévissait une atroce peste,
répandant çà et là des onguents mortifères,
acculant de nombreuses victimes à une mort cruelle.
Ceux-là, jugés tous deux ennemis de la patrie
juchés sur un chariot
d’abord marqués au fer rouge,
puis amputés de la main droite,
furent broyés sur la roue,
égorgés après six heures passées sur la roue,
puis brûlés
et afin qu’il ne restât rien d’hommes si scélérats,
leurs biens furent confisqués
et leurs cendres dispersées dans le fleuve
sur ordre du Sénat.
Afin que mémoire éternelle de ces faits demeure,
le Sénat donna l’ordre
que cette maison où s’était tramée une telle scélératesse
fût rasée au sol
et jamais reconstruite à l’avenir
et que fût érigée cette colonne
que l’on nommera infâme.
Passez, passez donc
bons citoyens
afin que ce sol malheureux et infâme
ne vous contamine.
MDCXXX, calendes d’août