Mars 29, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Mardi 17 mars, midi. Nous entrons dans une pĂ©riode de confinement contraint et nĂ©cessaire. Et ça vous fait quoi d’ĂȘtre confinĂ© ? Sur proposition de Pierre, chaque jour un tĂ©moignage personnel sur le jour d’avant.


Chroniques au jour le jour

28/03/2020
« Sam’di matin, l’emp’reur, sa femme et le p’tit prince
 »
Le samedi matin en temps de paix, je file au marchĂ© des Vans. J’y retrouve des gens qui me sortent de mon isolement volontaire. Un coup de main au bouquiniste, parce que je ne supporte pas de parler Ă  quelqu’un qui bosse en le regardant faire sans rĂ©agir. Un salut au disquaire toujours en retard « Oui, mais je suis en avance pour la semaine prochaine
 », direction un bar oĂč le Monde libertaire est plus souvent sur une table que sur un prĂ©sentoir
 Mais ça c’était avant.
Ce matin, pas de marchĂ©, pas de potes, mĂȘme pas ce foutu policier municipal, mon Longtarin Ă  moi, celui qui me regarde de travers depuis qu’un jour oĂč Ă  sa remarque/ordre « Ne vous Ă©nervez pas » je lui avais rĂ©pondu « Faute ! Je ne m’énerve pas
 VOUS m’énervez ! ». C’est bizarre, mais il me manque ce matin. Un peu comme cette pierre qui dĂ©passe, dans laquelle on se prend systĂ©matiquement le pied et qu’on regrette une fois qu’on l’a virĂ©e.
Ce matin, pas de concurrence avec les militants PC qui tentent, comme moi, de vendre leur journal.
Ce matin, c’est confinement nĂ©cessaire, logique, et obligatoire, ça dĂ©range plus.
Je m’explique et comme d’habitude en vous narrant (j’aime bien ce mot
 dĂ©suet) une anecdote : Un jour que j’avais affaire Ă  des gendarmes, rĂ©pondant Ă  leur remarque « Vous ne nous aimez pas ! » je leur avais dit que « Ce n’est pas vous que je n’aime pas, je ne vous connais pas. Ce que je n’aime pas c’est l’idĂ©e que, pour l’instant, on ne puisse pas se passer complĂštement de vous
 Et que vous en profitiez. »
Tout ça pour dire que pour essayer d’enrayer l’épidĂ©mie, nous, les individus, nous n’avons comme moyen que l’isolement. Et, manque de chance, certain.es ont besoin de flics, de gendarmes, de matons, de pĂšres fouettards pour ne pas faire n’importe quoi. Et, les flics, les gendarmes, les matons, les pĂšres fouettards en profitent. Les salauds.
Bon, pour commencer, aller chercher l’eau que nous boirons avec ma tribu Ă  la source. Parce que l’autre source qui alimente ma maison remplit une citerne, histoire d’avoir assez de pression, avant de filer par des tuyaux jusqu’à ma maison. Pas bonne cette eau confinĂ©e. Vous avez dĂ©jĂ  trouvĂ© des bienfaits propres Ă  l’enfermement ? Alors, pour boire, y a la source d’eau libre qui coule mĂȘme en pĂ©riode de canicule en bordure de route. D’habitude, trop succulente, libre de toute javellisation, elle attire les foules. En ce moment, quelques rares personnes osent venir y remplir leurs bouteilles. Y a pas la case « aller s’alimenter Ă  une source non dument rĂ©pertoriĂ©e ». Alors, ceux qui venaient et n’osent plus vont remplir leurs caddies de packs de flotte sous plastique

Reste une solution, aller dans le marchand :
Bonjour, dit le petit prince.
– Bonjour, dit le marchand.
C’était un marchand de pilules perfectionnĂ©es qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le besoin de boire.
– Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince.
– C’est une grosse Ă©conomie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On Ă©pargne cinquante-trois minutes par semaine.
– Et que fait-on des cinquante-trois minutes ?
– On en fait ce que l’on veut…
“Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes Ă  dĂ©penser, je marcherais tout doucement vers une fontaine…”

Moi, avec le confinement, j’ai tout mon temps pour traverser la route et marcher doucement vers la source.
L’attestation pour ? Je suis un rebelle

Bernard. Groupe d’Aubenas.

27/03/2020
Sous les pavés
 La plage !
10 jours dĂ©jĂ . De confinement. À la mode de chez nous. Pas un rat dans les rues. Comme 10 mois sur 12. Comme d’hab, on est donc entre nous.
Je sors deux fois par jour. Le matin pour les journaux. L’aprĂšs-midi pour trois courses. Jamais vu la queue d’un kĂ©pi. Les parigots Ă©tant partis, ils dĂ©compressent.
Toute la journĂ©e, je lis. Je relis ma bibliothĂšque. Section rĂ©volution russe et Staline. Ça me redonne le moral. Le coronavirus, Ă  cĂŽtĂ© de Staline, ce n’est que du bonheur.
Une seule chose me traumatise. Le facteur ne passe presque plus. Tous les jours c’était : « Bonjour camarade ». Quand il officiait Ă  Paris, il Ă©coutait Radio Libertaire. Son contrat, prĂ©caire, s’est terminĂ© ces jours-ci. C’était l’angoisse. Et puis, aujourd’hui, le nouveau facteur. « Bonjour Monsieur. J’ai vu votre boĂźte Ă  lettres. Elle est incroyable !». Elle l’est. Énorme. En bois. Peinte de plein de livres. Avec, en gros : « Les Ă©ditions libertaires ». Ni dieu, ni maĂźtre, ni voleur de boĂźte aux lettres. On sait oĂč on est. « Visiblement, vous aimez les livres. Moi aussi. Je suis en train de lire Edward Abbey, le gang de la clef Ă  mollette. Un Ă©crivain amĂ©ricain Ă©colo rĂ©volutionnaire. Vous connaissez ? Pourtant, c’est de votre gĂ©nĂ©ration et de vos idĂ©es. » Putain, c’est pas dieu possible. On est cernĂ© par des facteurs d’enfer. Et ce mĂŽme, il ose, me traiter de vieil inculte et me conseiller, Ă  moi, Ă©diteur et Ă©crivain libertaire, de lire machin.
Thyde revient de promener le chien. Tout le monde le connaĂźt. Inutile de lui expliquer le confinement ou la distance barriĂšre. C’est un vrai anar, mon petit chien. D’ailleurs, il y a une pancarte devant la maison oĂč c’est marquĂ© : « Attention, chien gentil, maĂźtre mĂ©chant ». Bref, Lunette vit sa vie de toujours et d’à toujours.
En clair, aujourd’hui, Ă  OlĂ©ron, c’est comme depuis toujours. Les bistrots sont fermĂ©s. On s’en fout. Le chais d’AubriĂšre est toujours ouvert aux amis. Mieux vaut lever le coude que baisser les bras.
Une seule chose m’inquiĂšte Notre prĂ©sident, Manu, est en train de virer gauchiste. Il veut filer plein de sous aux hĂŽpitaux. Aux services publics. Il veut nationaliser Ă  tous vents. Il se branle des dĂ©ficits

Putain, le capitalisme ne va pas nous faire le coup d’ĂȘtre plus communiste libertaire que nous !
DĂ©cidĂ©ment, on vit une drĂŽle d’époque !
Jean-Marc Raynaud

26/03/2020

Depuis mardi 17 mars nous sommes passĂ©s de 2 Ă  5 personnes chez nous. Les enfants, Ă©tudiants ou travailleurs Ă  Nimes et Montpellier, se sont rabattus sur le foyer familial. C’est rassurant pour eux, vu le contexte anxiogĂšne; et ils n’ont pas envie de passer plusieurs semaines confinĂ©s dans des logements trop petits. Nous-mĂȘme au chomage partiel depuis le 15 mars, notre prĂ©occupation va ĂȘtre d’assurer les menus.
Il nous est plus facile que d’ordinaire de ne pas mettre les pieds dans les supermarchĂ©s. Nous privilĂ©gions toujours les magasins de proximitĂ©. Le lundi, Paul, un paysan boulanger, vient nous livrer son pain, ce qui nous suffit presque pour la semaine. Le mercredi c’est le jour de livraison du panier de notre Amap. Thomas, le maraicher, n’était pas chaud pour venir en centre ville pour nous livrer le panier hebdomadaire, dans l’aprĂšs midi. Rapide consultation entre adhĂ©rent.e.s, et nous l’avons convaincu du contraire. A ses arguments d’ĂȘtre contrĂŽlĂ© et refoulĂ© sur le chemin, de tomber malade au contact d’adhĂ©rents contaminĂ©s, nous lui avons opposĂ© que son statut de maraicher lui permet de livrer de la nourriture; que si nous prenons les prĂ©cautions qui s’imposent, personne ne risque de contamination; et que ce mode d’organisation en circuit court et direct allĂšge les magasins d’alimentation pris d’assaut depuis plusieurs jours. En gros, tous les adhĂ©rent.e.s passent les Ă©ventuels contrĂŽles policiers… Il faut dire que les distributions de paniers, mĂȘme Ă  ciel ouvert comme nous le faisons -faute de mieux- ne rentrent pas dans la catĂ©gorie des espaces du type des marchĂ©s. La prĂ©fecture du Gard nous donne son feu vert, Ă  posteriori. Thomas n’auras pas travaillĂ© pour rien, ses produits ne seront pas gĂąchĂ©s, et nous voilĂ  Ă©quipĂ©s, ainsi qu’une vingtaine de familles, de bons produits pour plusieurs jours.
Nous nous organisons avec trois autres familles pour prendre les paniers, et limiter les dĂ©placements. A chaque porte qui s’ouvre, mĂȘme briĂšvement, le mĂȘme constat: parler, parler, parler…encore et toujours, mĂȘme Ă  bonne distance, puisque les relations sociales physiques se rĂ©duisent sans cesse.
Je m’organise quotidiennement pour passer deux coups de fil Ă  des amis, des membres de la famille… Faute de prĂ©sence humaine, renouer la proximitĂ© avec ceux qu’on aime me paraĂźt vital. J’ai toujours dĂ©fendu une philosophie de l’action -au sens libertaire-, de l’engagement. Et je reste frustrĂ© de ne pas pouvoir ĂȘtre plus impliquĂ©. Comme je reste pensif par l’apparente insouciance qui s’exprime souvent sur les rĂ©seaux sociaux , et qui tranchent avec les Ă©changes verbaux, plus sĂ©rieux, anxieux.
Je vais enfin pouvoir faire ce que je remettais Ă  toujours plus tard, travail oblige: remonter une bordure dans notre petit jardin et finir un abri pour insectes. Les jardineries sont fermĂ©es; je vais donc devoir penser mes travaux Ă  partir de matĂ©riaux que j’ai dans mon environnement immĂ©diat: pierres provenant d’ouvrages anciens plus ou moins dĂ©molis, mes outils, des chutes de bois… Avec tout le temps dĂ©livrĂ© du salariat, et dans une situation dramatique, comment vit-on et aime-t-on hors du capitalisme -mĂȘme relativement- ? C’est ma rĂ©flexion du jour.
Daniel de Nimes

25/03/2020 Attention, 2 chroniques

1Ăšre chronique
Encore une nuit approximative
 Depuis que j’ai repris le bar dans ce coin de Bretagne avec Renaud, j’accumule la fatigue
 Entre 50 et 60H de boulot semaine et mĂȘme quand je bosse pas, je bosse car
 J’habite au-dessus du bar ! CrevĂ©, je vous dit ! Et lĂ , depuis notre fermeture administrative annoncĂ©e en loucedĂ© par le Premier sinistre, on peut dire que j’ai le temps de me reposer… On ouvre plus que cinq heures et demi au mieux
 Et bien, depuis lors, je crois que j’ai su rĂ©cupĂ©rer
 Et que maintenant je dors trop
 Ou je bois trop de café  De toutes façons, je suis une pile Ă©lectrique montĂ©e sur ressort
 J’arrĂȘte pas et j’ai jamais arrĂȘté  Le confinement m’a dĂ©jĂ  permis de liquider une partie de mon travail en retard d’archĂ©ologie
 Si ma nuit Ă©tait approximative, c’est que je me suis rĂ©veillĂ© toutes les heures Ă  partir de 4H
 Ça m’arrive une nuit sur deux depuis la Catastrophe
 Pourtant, je suis reposé  Non, ça doit ĂȘtre la solitude
 Cette putain de solitude que Reggiani a su si bien chanter
 DĂ©jĂ  une semaine que Ruti est partie retrouver ses gosses
 Quinze jours que mon fils est parti chez sa mĂšre
 Et qu’il n’est pas revenu malgrĂ© la rĂ©sidence alternĂ©e : mon commerce Ă©tant ouvert, le risque que je porte ou que je chope le Covid19 a Ă©tĂ© le prĂ©texte que sa mĂšre a trouvĂ© pour qu’il reste avec elle jusqu’à la fin du confinement
 En mĂȘme temps, douze ans que je suis sĂ©parĂ© d’elle et que je vois mon gosse en alternance
 Six semaines ne devraient pas me tuer
 Et pourtant, il me manque mon ado. Bref, la solitude, j’aime pas
 Elle rĂ©veille le dĂ©mon de la dĂ©prime tapi au fond de moi
 Au moins, je risque pas de repeupler la France
 Par contre, je risque la surditĂ© !!!
Émergeant doucement, j’envoie « Buenos dias mi cielo estrellado » a mi madrileña
 Petit rituel pris depuis des mois dĂ©jĂ  et dont seuls les mots changent. Allez hop ! Je saute dans mon slip
 Gast ! Que ça caille
 Ah oui, j’ai coupĂ© le chauffage pour faire des Ă©conomies ! Petite douche rapide
 Et je descends mettre en route le commerce
 D’abord, le coffre-fort et le fond de caisse
 Le terminal FdJ et la caisse Ă  allumer
 Le Ouest-Torchon Ă  aller chercher dans la boĂźte oĂč le porteur le dĂ©pose chaque jour
 Le tapis de seuil Ă  poser et les poubelles Ă  positionner
 TerminĂ© !!!! Le Covid19 a beaucoup simplifiĂ© la mise en route. Allez
 Je vais dĂ©jeuner en Ă©coutant la RTF
 C’est dingue : faut que je me tape Demorand Ă  cause d’un putain de virus
 Moi qui n’écoute plus Inter depuis que la crapule de Philippe Val a Ă©jectĂ© Didier Porte
 DĂ©jeuner avalé  CafĂ© pas terminĂ© et en main : Showtime !
Je descends au bar et tire les rideaux ! Je sors le Stop-Trottoir marquĂ© ouvert
 Et
 J’attends
 J’allume la tĂ©lĂ© et le dĂ©codeur Orange pour mettre la radio
 Oh ! Non ! Johnny Cash
 Ça va me dĂ©tendre
 8H20
 JP arrive. Il est l’un des plus dĂ©boussolĂ©s. Notre premier client du matin depuis qu’on a ouvert cafĂ©, clopes et jeux Ă  gratter. On Ă©change quelques banalitĂ©s et on regarde les serins et les mĂ©sanges jouer dans le caniveau en face. Il boit son cafĂ© Ă  emporter
 Sur place
 Il n’y a personne
 Ah tiens ! Un autre client
 Des Lucky rouges en 20
 JP sort fumer et respecter bon an mal an les consignes
 Lucky part, JP revient
 Second café  Dans le mĂȘme gobelet
 Il gratte un peu
 C’est drĂŽle la FdJ a annoncĂ© hier enfin que les jeux Ă  gratter et la loterie n’entraient pas dans la case premiĂšre nĂ©cessité  Mais les clopes si ! En mĂȘme temps, faut bien continuer Ă  faire entrer de l’argent dans les caisses de l’état
 Et je vous dis pas l’émeute si les fumeurs Ă©taient d’un coup sevrĂ©s ! JP finit par partir, son ouest sous le bras et le sourire aux lĂšvres
 P. prend quelques-uns des Ausweis comme il les appelle lui-mĂȘme
 En effet, j’ai eu l’idĂ©e de mettre Ă  disposition des copies d’autorisations de dĂ©placement dĂ©rogatoire Ă  prix libre
 Au dĂ©but, pas accoutumĂ©s au prix libre, mes clients jouent le jeu
 Une me donne mĂȘme 18€ !!!! Rideau !
PremiĂšre pause
 RĂ©ouverture dans deux heures
 J’éteins tout sauf la caisse. Y a pas de petites Ă©conomies
 Je rappelle Ruti pour prendre de ses news
 Nous qui dĂ©marrions notre histoire d’amour
 La sĂ©paration contrainte est dure Ă  vivre
 Je fais ma vaisselle de la veille
 Et je file faire mes courses. Ausweis signĂ©, c’est parti ! Je parcours tranquillement le kilomĂštre qui me sĂ©pare de la boulangerie, rĂ©cemment installĂ©e dans une Zone Artisanale qu’elle est la seule Ă  occuper
 La file d’attente est lĂąche
 Le mĂštre cinquante est largement respecté  Je prends un gros pain
 Objectif ne pas revenir avant cinq jours ! Passage par la pharmacie : j’achĂšte de la Vitamine C
 Je peux plus mĂ©langer jus de fruits et cafĂ© Ă  cause de mes aigreurs d’estomac
 Petit passage Ă  l’épicerie
 J’achĂšte du liquide vaisselle « Ă©colo », de la crĂšme fraĂźche locale et je me laisse tenter par un plat cuisinĂ© froid de mon traiteur-Ă©picier
 Ça ira bien avec la soupe
 Quelques phrases avec mon collĂšgue de galĂšre et je redescends (mon bled est installĂ© sur une barre de grĂšs armoricain et mon bar est sur le versant vers le lac). Il fait beau. La vue est superbe
 Et y a pas un passant
 Une semaine que les rĂ©cits d’anticipation de G. A. Romero ont pris partiellement vie
 Quel dommage qu’il soit mort avant de voir ça !
11H17
 Je rouvre en avance
 Je viens dĂ©jĂ  de donner des clopes Ă  peine rentrĂ© de mes courses
 Alors, autant ouvrir
 C’est ça aussi rendre service Ă  la cambrousse. C’est le crĂ©neau le plus dense
 Beaucoup de tabac
 Les clients ont pris le pli des « gestes barriĂšres ». La file est lĂąche comme Ă  la boulangerie
 Tellement lĂąche qu’une femme la zappe ! Elle se fait aussitĂŽt engueuler par un habitué  Monsieur me dit ĂȘtre tendu par la situation. Je le calme un peu
 Faut dire que la tension monte depuis quelques jours
 Les gens sont permĂ©ables Ă  l’angoisse et aux questionnements que gĂ©nĂšrent le virus et la maniĂšre dont le gouvernement gĂšre, Ă  la remorque des experts
 « Écoutons nos soignants » que disait le PDG de la Sart-up Nation
 Quel guignol! C’est pas comme si cela ne faisait pas des mois que les soignants criaient au manque de moyens ! A. passe prendre ses gauloises et faire son Keno
 Il a le sourire en ce moment : il a gagnĂ© il y a trois jours. Dans le fond, je suis content pour lui
 Chacun et chacune prennent le temps de parler
 Plus encore qu’en temps normal
 13H20
 Personne depuis 40 minutes
 Rideau !
Le plus dur est de se faire Ă  manger
 J’adore cuisiner mais pour moi seul, j’ai une flemme d’enfer
 Par chance, j’ai mon petit plat froid et ma soupe panais-carotte-patate de la veille. Ça tombe bien car aprĂšs j’ai dĂ©cidĂ© d’approfondir mes connaissances de notre logiciel de caisse et de dĂ©marrer l’inventaire dans la foulĂ©e
 ActivitĂ© passionnante si il en fĂ»t
 Mais nĂ©cessaire. Et de m’occuper m’évite de penser. Je survole les mails de mon organisation politique
 Didier Raoult fait un raout sur les listes
 Pas d’avis sur le type
 Cette histoire de virus me dĂ©passe. Je sais seulement une chose : le NĂ©olithique a Ă©tĂ© le creuset des pandĂ©mies
 Par la promiscuitĂ© homme-animal et les concentrations de population.. Celle-lĂ  semble bien rĂ©pondre Ă  la rĂšgle ; mondialisation et libĂ©ralisme Ă©conomique ont servi d’accĂ©lĂ©rateurs. Et le futur s’annonce totalitaire…
17H
 Je descends rouvrir en avance. Pas grand monde, j’ai le temps de lire Nestor Potkine dans mon mensuel prĂ©fĂ©ré  Ça afflue doucement une demie-heure aprĂšs
 Le train-train lancinant du deale de drogue
 L. vient chercher ses camels et prend une biĂšre bouteille. C’est devenu son rituel quotidien
 Elle me parle d’elle, son mari et ses gosses
 De sa charge mentale finalement. Tiens JL arrive faire son loto ! Il me parle de Raoult
 Je souris. Il me montre un article que le ouest du jour a consacrĂ© au bonhomme. Alors que je le termine arrive une dame sorti d’un film post-apocalyptique. Une petite vieille dans une blouse bleue. Avec un masque bricolĂ© comme on en voit dans les films post-apo amĂ©ricains. Elle me parle mais je comprends Ă  peine avec son masque. – Si j’ai un Ouest au nom de X ? – Non. – Oui je sais la Poste est pas passĂ©e. Elle prend un Ouest du prĂ©sentoir qu’elle tord en baragouinant. Elle est complĂštement perdue. Cinq bornes Ă  vĂ©lo pour venir ici. Pas d’argent
 Je lui dis : « C’est bon, je vous l’offre ce Ouest ». Elle repart. A peine moins paumĂ©e

19H42. MĂ©nage terminĂ©. 205,5€ de fonds de caisse pour demain. Je monte. Le silence est assourdissant
 Je mets France 2. J’attends le show Lapix
 Le journal tĂ©lĂ© se surpasse en terme de non-information… J’appelle Ruti pour la Ă©niĂšme fois. J’adore Ă©couter sa voix. Je lui commente les infos en prĂ©parant des pĂątes carbonara. Je mate un peu mes mails. Les zozos Ă  la tĂ©lĂ© rompent Ă  peine le silence. Ce putain de silence. Cette foutue solitude. Je m’installe devant la tĂ©lé  Dans leurs extrĂȘmes bontĂ©s, Canal + et Orange offrent des chaĂźnes gratuites pour les confinĂ©s que nous sommes. Je les dĂ©daigne pour revoir Maximum Overdrive de S. King (1986)
 Sur le canapĂ©, Ruti me manque
 Douleur fantĂŽme au creux de l’épaule
 Film fini. Brossage de dents et hop Ă  poil dans le lit ! J’appelle Ruti encore pour lui dire bonne nuit
 Par chance, ma nuit ne devrait pas ĂȘtre approximative

Gwenolé Kerdivel

2e chronique Pas de pétrole mais des idées

Il paraĂźt qu’en France on n’a pas de pĂ©trole mais on a des idĂ©es. Il y a des gens qui ont de l’imagination, mais ça ne paie pas toujours. Un gars s’est vu infliger 135 euros d’amende parce qu’il promenait son lapin. A premiĂšre vue c’est trĂšs con, quand on y pense, on a presque envie de se marrer, mais ça pose un rĂ©el problĂšme de fond. A supposer qu’on ait le droit de promener ses animaux domestiques, le chat Ă©tant un animal domestique est-ce qu’on a le droit de promener son chat? Je dis ça pour les gens qui vivent en appartement, parce que pour les autres, les chats ne demandent l’avis de personne pour circuler Ă  leur guise. Un jour, un mauvais coucheur a intentĂ© un procĂšs Ă  un voisin dont le chat venait dans son jardin. Le juge a dĂ©crĂ©tĂ© que la notion de divagation (qui s’applique aux chiens et qui vaut une amende aux propriĂ©taires) ne s’appliquait pas aux chats parce qu’ils sont chez eux partout. Quand votre chat passe en jugement, il vaut mieux tomber sur un juge qui en a un aussi.
Y a-t-il une loi qui dĂ©finit ce qu’est un animal domestique, et pourquoi un lapin n’en serait-il pas un? En tout cas dans cette affaire le flic qui a dressĂ© la contravention manque un peu d’humour. Je sais bien qu’en ce moment des gens meurent de ce putain de virus, et il va y en avoir encore beaucoup, beaucoup, alors faire de l’humour avec un lapin c’est plutĂŽt mal venu. Mais dans les pĂ©riodes tragiques comme celle que nous vivons, l’humour est un dĂ©rivatif, une dĂ©robade, un exutoire. C’est un rĂ©flexe de survie. Avant l’entrĂ©e en guerre de l’Allemagne nazie, une blague oiseuse valait trois mois
Ă  Dachau. AprĂšs, c’était Ă  vie — si je peux dire.
À Lyon, Ă  Paris et Ă  Bayonne, des SDF ont eu une amende pour ne pas avoir respectĂ© les rĂšgles de confinement. C’est idiot : comment diable rĂ©cupĂ©rer 135 euros auprĂšs d’un SDF ? Attendre qu’il devienne riche ? Ce qui me stupĂ©fie surtout, c’est d’imaginer ce qui se passe dans les neurones d’un flic qui colle une contredanse Ă  un mec qui vit dans la rue. La connerie, c’est quelque chose d’indĂ©crottable. Comme disait Lacan, “La psychanalyse ne guĂ©rit pas de la connerie”.
Ce climat dĂ©lĂ©tĂšre instaurĂ© par le gouvernement va donner Ă  tous les sous-fifres frustrĂ©s investis d’une parcelle d’autoritĂ© le loisir d’exercer leurs abus de pouvoir. En novembre 2019 deux flics de la SNCF avaient infligĂ© une amende de 100 euros Ă  un gars qui avait donnĂ© 70 centimes Ă  une mendiante dans la gare de Toulouse. AprĂšs renseignement, le tarif Ă©tait de 50 euros. Alors pourquoi une double amende ? Parce que c’était le “bon plaisir” des flics ? Devant le cĂŽtĂ© ridicule de la chose, la direction de la SNCF, gĂȘnĂ©e — aprĂšs une campagne mĂ©diatique nationale et un tonnerre de protestations, il est vrai — avait annulĂ© l’amende. Mais c’était avant le confinement. On imagine aisĂ©ment les abus d’autoritĂ© que la situation d’aujourd’hui va encourager.
On imagine aussi les rĂ©flexes conditionnĂ©s que ces abus d’autoritĂ© vont crĂ©er, qui survivront si un jour on revient jamais Ă  la « normale ».
Bon, sur ces considĂ©ration fort pessimistes (« Je me sens trĂšs optimiste quant Ă  l’avenir du pessimisme », disait Jean Rostand), je vous laisse car il faut que j’aille promener mon crocodile
René Berthier

24/03/2020

8Ăšme journĂ©e de confinement, mais je parlerai surtout de la nuit. Car la nuit, les cauchemars sont nombreux et bizarrement toujours les mĂȘmes. Imaginez. Nous habitons (lĂ  c’est la rĂ©alitĂ©) dans la campagne costarmoricaine dans une petite maison meublĂ©e, sans jardin, mais donnant sur des champs et des bois. Il y a pire comme condition de vie ces jours-ci. Et pourtant, je rĂȘve que mon compagnon, mon fils et moi, partons faire de courtes balades aux alentours pour nous dĂ©tendre et surtout ne pas pĂ©ter les plombs en restant dans notre deux piĂšces, tout en veillant Ă  ne croiser personne. Et soudain des CRS dĂ©barquent de nulle part, armĂ©s jusqu’aux dents, et nous embarquent en garde Ă  vue, en nous lançant, ravis, que des voisins les ont prĂ©venus qu’une famille de trois personnes avait dĂ©sobĂ©it aux consignes pourtant strictes du gouvernement.

La dĂ©lation, cette bonne vieille habitude, qui ressurgit rĂ©guliĂšrement dans notre histoire nationale. Le contraire de l’entraide et de la solidaritĂ© qui nous sont si chĂšres

Il parait Ă©galement que je me suis remise Ă  parler, la nuit. Et je n’arrĂȘte pas de parler. Je parle d‘organisation face au virus. Certainement une rĂ©action Ă  l’overdose d’informations qui inondent les rĂ©seaux sociaux tous les soirs, des annonces chiffrĂ©es anxiogĂšnes aux discours guerriers d’inspiration pĂ©tainiste.

Et au rĂ©veil, des palpitations et surtout une totale incapacitĂ© Ă  classer les scĂšnes de la nuit dans la catĂ©gorie «onirique». Aujourd’hui je lis que des gentils voisins ont demandĂ© Ă  une infirmiĂšre de dĂ©mĂ©nager car son activitĂ© les met en danger de contamination. Il y a aussi cette jeune fille qui part donner Ă  boire Ă  ses chevaux et qui Ă©cope d’une amende de 135€. Prendre soins des autres, tous les autres, commencent Ă  coĂ»ter cher par chez nous.

Cela me remet en mĂ©moire les Ă©changes dans l’hĂ©micycle de l’AssemblĂ©e nationale fin juillet 2016 lors de la 4Ăšme prolongation de l’État d’urgence. Cette nuit lĂ , « droit-de-l’hommiste », Ă©tait devenu une injure crachĂ©e Ă  ma figure par la droite parlementaire. Cette nuit-lĂ , l’unitĂ© nationale imposait de limiter nos libertĂ©s encore et encore pour lutter contre le terrorisme. On savait dĂ©jĂ  pourtant depuis 6 mois que l’état d’urgence ne servait qu’à mater les Ă©colos radicaux, les antifas et l’ensemble des rĂ©calcitrants au monde capitaliste.

Que de parallĂšles avec ce que nous venons de vivre il y a deux jours. Sous couvert d’« Ă©tat d’urgence sanitaire », dĂ©putĂ©s et sĂ©nateurs ont votĂ© le contournement possible des 35 heures (depuis le temps qu’ils en rĂȘvaient me direz-vous) et l’imposition des dates de congĂ©s payĂ©s et de RTT par l’employeur. Aucune limitation dans le temps, aucune date prĂ©vue de potentielle prolongation. Ça y est, c’est dans la loi. Et Ă  l’instant nous apprenons que le gouvernement s’apprĂȘte (par dĂ©cret ou arrĂȘtĂ©) Ă  autoriser la durĂ©e de travail Ă  60 heures tout en rĂ©duisant le repos entre chaque journĂ©e travaillĂ©e de 11 Ă  9 heures, et cela dans des secteurs prĂ©cis. La casse du code de travail est en passe d’ĂȘtre parachevĂ©e.
Le Medef n’ose encore se rĂ©jouir ouvertement, ça ferait un peu tĂąche en pleine pandĂ©mie. Mais promis, ils se rattraperont lors de leur prochaine universitĂ© d’étĂ©.

Je ne peux terminer ce billet sur une note si nĂ©gative. Nous pouvons faire de cette pĂ©riode un puissant moment d’éducation populaire politique. Nous sommes confinĂ©s ? D’accord. Alors regardons et surtout partageons les documentaires qui nous Ă©meuvent et nous font avancer, partageons nos lectures, formons-nous et ces journĂ©es du printemps 2020 prendront tout leur sens.

Enfin je profite de « ma » journĂ©e pour passer quelques messages personnels : Ă  Elan noir et Monique, que la confiture de coing est presque terminĂ©e et Ă  GwĂ©nolĂ© que la soirĂ©e dĂ©bat Ă  ChĂątillon n’est que partie remise. A vous mes ami.e.s, portez-vous bien et surtout Ă  trĂšs bientĂŽt !
Isabelle Attard

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Source: Monde-libertaire.fr