Mardi 17 mars, midi. Nous entrons dans une période de confinement contraint et nécessaire. Et ça vous fait quoi d’être confiné ? Sur proposition de Pierre, chaque jour un témoignage personnel sur le jour d’avant.

Chroniques au jour le jour

08/04/2020

Aujourd’hui, on était donc le… 8 avril. Je ne sais plus trop quel jour nous sommes, ni à combien de jours de confinement on en est. Il y a comme un petit goût de jour de la marmotte, mais sans Bill Murray.

Les enfants se réveillent « hey ! aujourd’hui les enfants, c’est confinement ! » Tâchons de rendre ça un peu amusant… Chez nous, pas de souci avec la « continuité pédagogique » décrétée par Jean-Michel Blanquer : on n’a jamais commencé, alors on ne va pas continuer. De ce côté-là, on est peinards car personne ne nous donne de devoirs à faire, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à toutes ces familles pour qui devoirappliquer cette lubie ministérielle est un calvaire quotidien.
Chez nous aujourd’hui, le programme de la matinée tourne plutôt autour de la confection de crêpes, du choix des livres que l’on va lire ensemble, et d’un débat de fond : va-t-on oui ou non ranger ces playmobils ?

Le ciel finit par se dégager, la pluie s’arrête. On peut sortir faire un tour dans le quartier. La ville est silencieuse, pas une voiture dans la rue, pas un avion dans le ciel, quelques piétons que l’on croise de loin. Un homme me reproche de sortir avec des enfants, prétendant que ceux-ci sont de dangereux porteurs du virus. C’est très curieux, les effets secondaires de ce virus : alors qu’il y a peu, les gens étaient prêts à papouiller des gosses inconnus sans même leur demander l’autorisation, aujourd’hui, ils les voient comme des menaces et les repoussent sans aucun tact. Me donne pas très envie de croiser d’autres humanoïdes pour aujourd’hui. On rentre.

Les semis ne sortent pas. Une amie me téléphone, elle a le moral dans les chaussettes de ne voir personne. On discute un long moment, on rit, et ça me fait du bien à moi aussi. On se lance dans une grande partie de jeu de société. D’autres coups de fil se succèdent : les grands-parents, que je devine inquiets, et certainement aux prises avec ces questions lancinantes : quand se reverra-t-on ? se reverra-t-on ? Les copains des enfants appellent aussi. C’est à la fois chouette et super frustrant pour eux. Les copains sont là, à portée, mais on ne joue pas pareil en appel-visio qu’en vrai… Je comprends bien, ce manque de copains. Moi aussi, les copains me manquent.

Après l’avoir relu une dernière fois, je me décide à envoyer un article pour le ML. Je suis contente. C’est un sujet qui me tient à cœur, et cet article a été l’occasion de rencontrer des jeunes formidables. Ils m’ont beaucoup émue et redonné espoir en l’avenir et en l’humanité. Penser à tout ça me donne un petit coup de fouet. Je sens que je sors peu à peu de cette torpeur du confinement, qui me poussait à ne rien faire ou presque, à procrastiner comme dans mes plus belles années d’étudiante. Il est temps de se remettre à l’action.
Marina

07/04/2020
J’habite un lieu de rêves sérieusement.
L’Ardèche m’a offert ce lieu envoûtant où chaque jour aura fait grandir les pousses et les petits arbres autour de notre maison de bois. Dans la nuit du 7 avril feu le Vieux Robert est venu me voir pour m’interroger lui qui savait poser placidement certaines énigmes entre nous. Il s’agissait d’énoncer tous les arbres plantés depuis plus de dix ans sur ce beau terrain alors que j’avais enfoui des souches qu’il m’avait données de son oliveraie et des poudilles, noms des sarments de vigne en ardéchois. Les trois pieds de baco, le couple d’anciens chasselas, le muscat de Hambourg et la paire de Villards avaient grandi pour donner de belles grappes succulentes alors que les souquets, ces grosses gousses d’un bois si dur aux tons chatoyants nous avaient offert des petits pieds si verdoyants que les souches les laissèrent grandir d’un novembre à un autre jusqu’au jour où les premières olives apparurent parmi ces feuilles tant émouvantes aux deux verts au moment même où les yeux s’humectèrent et que le cœur se mit à battre plus vite à mesure que toutes ces petites olives rendaient subitement à l’arbre son mystère dénudé.
La première énigme du Vieux Robert me bouleversa tant que je sortis de mon lit et m’assis comme si ce regretté nonagénaire toujours vêtu de son bleu d’ouvrier et coiffé d’un béret était devant moi levant sa canne. – L’eau s’en va à la mer… Il répéta cette parole pour me tester une deuxième fois et je lui répondis comme s’il était revenu de ce premier jour de notre rencontre dans la montée du Puech : – Alors que de votre temps on gardait l’eau dans des grands trous ?
Aussitôt le Vieux Robert disparut en emportant une de mes somnolences matinales alors qu’avant lui la nuit m’avait réveillé pour que je descende sur la terrasse vérifier la position de la lune.

Puis les morts du Coronavirus se mirent à me parler et la colère envers les États scélérats destructeurs de services publics hala la mer jusqu’aux pieds de la côte du Puech alors que des larmes salées remontaient dans mes yeux troublant cet instant matinal où je guette souvent la splendeur monter derrière la colline au-dessus de la maison d’enfance du Vieux Robert. Des centaines de Vieux Robert se mirent à me parler toutes les langues du monde au fur et à mesure que le soleil montait alors que j’étais pris soudain entre deux sentiments comme si le bonheur qui m’apparaissait une fois de plus avec la clarté ne pouvait être que l’ultime lumière de ces Vieux – auxquels je ressemble – dont les yeux se ferment de jour en jour alors que leurs corps s’enfoncent au fond d’un lit de mort.

Je rangeais ce matin du 7 avril 2020 comme je le fais toujours la vaisselle alors que mon thé infusait pour mon petit déjeuner après quoi je regagnais la pièce de musique et m’enfermais pour travailler à la composition des arrangements de mon futur CD dont le titre sera « C’est une parole ».
Oui la parole des Vieux Robert est faite de cette eau précieuse que je préserve dans le trou de ma voix jusqu’au fond de mon immanence alors que cette épidémie persiste et condamne irrémédiablement les plus démunis pour qui ce cri que je leur dédiais en chantant dans les années passées remonte avec la mer et s’insurge maintenant envers les gens de pouvoir avec la voix de la dignité : « Donne à boire au sable ! ».
Louis Arti Banne le 7 avril 2020

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Article publié le 09 Avr 2020 sur Monde-libertaire.fr