Avril 9, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Mardi 17 mars, midi. Nous entrons dans une pĂ©riode de confinement contraint et nĂ©cessaire. Et ça vous fait quoi d’ĂȘtre confinĂ© ? Sur proposition de Pierre, chaque jour un tĂ©moignage personnel sur le jour d’avant.

Chroniques au jour le jour

08/04/2020

Aujourd’hui, on Ă©tait donc le… 8 avril. Je ne sais plus trop quel jour nous sommes, ni Ă  combien de jours de confinement on en est. Il y a comme un petit goĂ»t de jour de la marmotte, mais sans Bill Murray.

Les enfants se rĂ©veillent “hey ! aujourd’hui les enfants, c’est confinement !” TĂąchons de rendre ça un peu amusant… Chez nous, pas de souci avec la “continuitĂ© pĂ©dagogique” dĂ©crĂ©tĂ©e par Jean-Michel Blanquer : on n’a jamais commencĂ©, alors on ne va pas continuer. De ce cĂŽtĂ©-lĂ , on est peinards car personne ne nous donne de devoirs Ă  faire, mais je ne peux pas m’empĂȘcher de penser Ă  toutes ces familles pour qui devoirappliquer cette lubie ministĂ©rielle est un calvaire quotidien.
Chez nous aujourd’hui, le programme de la matinĂ©e tourne plutĂŽt autour de la confection de crĂȘpes, du choix des livres que l’on va lire ensemble, et d’un dĂ©bat de fond : va-t-on oui ou non ranger ces playmobils ?

Le ciel finit par se dĂ©gager, la pluie s’arrĂȘte. On peut sortir faire un tour dans le quartier. La ville est silencieuse, pas une voiture dans la rue, pas un avion dans le ciel, quelques piĂ©tons que l’on croise de loin. Un homme me reproche de sortir avec des enfants, prĂ©tendant que ceux-ci sont de dangereux porteurs du virus. C’est trĂšs curieux, les effets secondaires de ce virus : alors qu’il y a peu, les gens Ă©taient prĂȘts Ă  papouiller des gosses inconnus sans mĂȘme leur demander l’autorisation, aujourd’hui, ils les voient comme des menaces et les repoussent sans aucun tact. Me donne pas trĂšs envie de croiser d’autres humanoĂŻdes pour aujourd’hui. On rentre.

Les semis ne sortent pas. Une amie me tĂ©lĂ©phone, elle a le moral dans les chaussettes de ne voir personne. On discute un long moment, on rit, et ça me fait du bien Ă  moi aussi. On se lance dans une grande partie de jeu de sociĂ©tĂ©. D’autres coups de fil se succĂšdent : les grands-parents, que je devine inquiets, et certainement aux prises avec ces questions lancinantes : quand se reverra-t-on ? se reverra-t-on ? Les copains des enfants appellent aussi. C’est Ă  la fois chouette et super frustrant pour eux. Les copains sont lĂ , Ă  portĂ©e, mais on ne joue pas pareil en appel-visio qu’en vrai… Je comprends bien, ce manque de copains. Moi aussi, les copains me manquent.

AprĂšs l’avoir relu une derniĂšre fois, je me dĂ©cide Ă  envoyer un article pour le ML. Je suis contente. C’est un sujet qui me tient Ă  cƓur, et cet article a Ă©tĂ© l’occasion de rencontrer des jeunes formidables. Ils m’ont beaucoup Ă©mue et redonnĂ© espoir en l’avenir et en l’humanitĂ©. Penser Ă  tout ça me donne un petit coup de fouet. Je sens que je sors peu Ă  peu de cette torpeur du confinement, qui me poussait Ă  ne rien faire ou presque, Ă  procrastiner comme dans mes plus belles annĂ©es d’étudiante. Il est temps de se remettre Ă  l’action.
Marina

07/04/2020
J’habite un lieu de rĂȘves sĂ©rieusement.
L’ArdĂšche m’a offert ce lieu envoĂ»tant oĂč chaque jour aura fait grandir les pousses et les petits arbres autour de notre maison de bois. Dans la nuit du 7 avril feu le Vieux Robert est venu me voir pour m’interroger lui qui savait poser placidement certaines Ă©nigmes entre nous. Il s’agissait d’énoncer tous les arbres plantĂ©s depuis plus de dix ans sur ce beau terrain alors que j’avais enfoui des souches qu’il m’avait donnĂ©es de son oliveraie et des poudilles, noms des sarments de vigne en ardĂ©chois. Les trois pieds de baco, le couple d’anciens chasselas, le muscat de Hambourg et la paire de Villards avaient grandi pour donner de belles grappes succulentes alors que les souquets, ces grosses gousses d’un bois si dur aux tons chatoyants nous avaient offert des petits pieds si verdoyants que les souches les laissĂšrent grandir d’un novembre Ă  un autre jusqu’au jour oĂč les premiĂšres olives apparurent parmi ces feuilles tant Ă©mouvantes aux deux verts au moment mĂȘme oĂč les yeux s’humectĂšrent et que le cƓur se mit Ă  battre plus vite Ă  mesure que toutes ces petites olives rendaient subitement Ă  l’arbre son mystĂšre dĂ©nudĂ©.
La premiĂšre Ă©nigme du Vieux Robert me bouleversa tant que je sortis de mon lit et m’assis comme si ce regrettĂ© nonagĂ©naire toujours vĂȘtu de son bleu d’ouvrier et coiffĂ© d’un bĂ©ret Ă©tait devant moi levant sa canne. – L’eau s’en va Ă  la mer
 Il rĂ©pĂ©ta cette parole pour me tester une deuxiĂšme fois et je lui rĂ©pondis comme s’il Ă©tait revenu de ce premier jour de notre rencontre dans la montĂ©e du Puech : – Alors que de votre temps on gardait l’eau dans des grands trous ?
AussitĂŽt le Vieux Robert disparut en emportant une de mes somnolences matinales alors qu’avant lui la nuit m’avait rĂ©veillĂ© pour que je descende sur la terrasse vĂ©rifier la position de la lune.

Puis les morts du Coronavirus se mirent Ă  me parler et la colĂšre envers les États scĂ©lĂ©rats destructeurs de services publics hala la mer jusqu’aux pieds de la cĂŽte du Puech alors que des larmes salĂ©es remontaient dans mes yeux troublant cet instant matinal oĂč je guette souvent la splendeur monter derriĂšre la colline au-dessus de la maison d’enfance du Vieux Robert. Des centaines de Vieux Robert se mirent Ă  me parler toutes les langues du monde au fur et Ă  mesure que le soleil montait alors que j’étais pris soudain entre deux sentiments comme si le bonheur qui m’apparaissait une fois de plus avec la clartĂ© ne pouvait ĂȘtre que l’ultime lumiĂšre de ces Vieux – auxquels je ressemble – dont les yeux se ferment de jour en jour alors que leurs corps s’enfoncent au fond d’un lit de mort.

Je rangeais ce matin du 7 avril 2020 comme je le fais toujours la vaisselle alors que mon thĂ© infusait pour mon petit dĂ©jeuner aprĂšs quoi je regagnais la piĂšce de musique et m’enfermais pour travailler Ă  la composition des arrangements de mon futur CD dont le titre sera « C’est une parole ».
Oui la parole des Vieux Robert est faite de cette eau prĂ©cieuse que je prĂ©serve dans le trou de ma voix jusqu’au fond de mon immanence alors que cette Ă©pidĂ©mie persiste et condamne irrĂ©mĂ©diablement les plus dĂ©munis pour qui ce cri que je leur dĂ©diais en chantant dans les annĂ©es passĂ©es remonte avec la mer et s’insurge maintenant envers les gens de pouvoir avec la voix de la dignitĂ© : « Donne Ă  boire au sable ! ».
Louis Arti Banne le 7 avril 2020

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Source: Monde-libertaire.fr