Mars 26, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Mardi 17 mars, midi. Nous entrons dans une pĂ©riode de confinement contraint et nĂ©cessaire. Et ça vous fait quoi d’ĂȘtre confinĂ© ? Sur proposition de Pierre, chaque jour un tĂ©moignage personnel sur le jour d’avant.


Chroniques au jour le jour

25/03/2020 Attention, 2 chroniques

1Ăšre chronique
Encore une nuit approximative
 Depuis que j’ai repris le bar dans ce coin de Bretagne avec Renaud, j’accumule la fatigue
 Entre 50 et 60H de boulot semaine et mĂȘme quand je bosse pas, je bosse car
 J’habite au-dessus du bar ! CrevĂ©, je vous dit ! Et lĂ , depuis notre fermeture administrative annoncĂ©e en loucedĂ© par le Premier sinistre, on peut dire que j’ai le temps de me reposer… On ouvre plus que cinq heures et demi au mieux
 Et bien, depuis lors, je crois que j’ai su rĂ©cupĂ©rer
 Et que maintenant je dors trop
 Ou je bois trop de café  De toutes façons, je suis une pile Ă©lectrique montĂ©e sur ressort
 J’arrĂȘte pas et j’ai jamais arrĂȘté  Le confinement m’a dĂ©jĂ  permis de liquider une partie de mon travail en retard d’archĂ©ologie
 Si ma nuit Ă©tait approximative, c’est que je me suis rĂ©veillĂ© toutes les heures Ă  partir de 4H
 Ça m’arrive une nuit sur deux depuis la Catastrophe
 Pourtant, je suis reposé  Non, ça doit ĂȘtre la solitude
 Cette putain de solitude que Reggiani a su si bien chanter
 DĂ©jĂ  une semaine que Ruti est partie retrouver ses gosses
 Quinze jours que mon fils est parti chez sa mĂšre
 Et qu’il n’est pas revenu malgrĂ© la rĂ©sidence alternĂ©e : mon commerce Ă©tant ouvert, le risque que je porte ou que je chope le Covid19 a Ă©tĂ© le prĂ©texte que sa mĂšre a trouvĂ© pour qu’il reste avec elle jusqu’à la fin du confinement
 En mĂȘme temps, douze ans que je suis sĂ©parĂ© d’elle et que je vois mon gosse en alternance
 Six semaines ne devraient pas me tuer
 Et pourtant, il me manque mon ado. Bref, la solitude, j’aime pas
 Elle rĂ©veille le dĂ©mon de la dĂ©prime tapi au fond de moi
 Au moins, je risque pas de repeupler la France
 Par contre, je risque la surditĂ© !!!
Émergeant doucement, j’envoie « Buenos dias mi cielo estrellado Â» a mi madrileña
 Petit rituel pris depuis des mois dĂ©jĂ  et dont seuls les mots changent. Allez hop ! Je saute dans mon slip
 Gast ! Que ça caille
 Ah oui, j’ai coupĂ© le chauffage pour faire des Ă©conomies ! Petite douche rapide
 Et je descends mettre en route le commerce
 D’abord, le coffre-fort et le fond de caisse
 Le terminal FdJ et la caisse Ă  allumer
 Le Ouest-Torchon Ă  aller chercher dans la boĂźte oĂč le porteur le dĂ©pose chaque jour
 Le tapis de seuil Ă  poser et les poubelles Ă  positionner
 TerminĂ© !!!! Le Covid19 a beaucoup simplifiĂ© la mise en route. Allez
 Je vais dĂ©jeuner en Ă©coutant la RTF
 C’est dingue : faut que je me tape Demorand Ă  cause d’un putain de virus
 Moi qui n’écoute plus Inter depuis que la crapule de Philippe Val a Ă©jectĂ© Didier Porte
 DĂ©jeuner avalé  CafĂ© pas terminĂ© et en main : Showtime !
Je descends au bar et tire les rideaux ! Je sors le Stop-Trottoir marquĂ© ouvert
 Et
 J’attends
 J’allume la tĂ©lĂ© et le dĂ©codeur Orange pour mettre la radio
 Oh ! Non ! Johnny Cash
 Ça va me dĂ©tendre
 8H20
 JP arrive. Il est l’un des plus dĂ©boussolĂ©s. Notre premier client du matin depuis qu’on a ouvert cafĂ©, clopes et jeux Ă  gratter. On Ă©change quelques banalitĂ©s et on regarde les serins et les mĂ©sanges jouer dans le caniveau en face. Il boit son cafĂ© Ă  emporter
 Sur place
 Il n’y a personne
 Ah tiens ! Un autre client
 Des Lucky rouges en 20
 JP sort fumer et respecter bon an mal an les consignes
 Lucky part, JP revient
 Second café  Dans le mĂȘme gobelet
 Il gratte un peu
 C’est drĂŽle la FdJ a annoncĂ© hier enfin que les jeux Ă  gratter et la loterie n’entraient pas dans la case premiĂšre nĂ©cessité  Mais les clopes si ! En mĂȘme temps, faut bien continuer Ă  faire entrer de l’argent dans les caisses de l’état
 Et je vous dis pas l’émeute si les fumeurs Ă©taient d’un coup sevrĂ©s ! JP finit par partir, son ouest sous le bras et le sourire aux lĂšvres
 P. prend quelques-uns des Ausweis comme il les appelle lui-mĂȘme
 En effet, j’ai eu l’idĂ©e de mettre Ă  disposition des copies d’autorisations de dĂ©placement dĂ©rogatoire Ă  prix libre
 Au dĂ©but, pas accoutumĂ©s au prix libre, mes clients jouent le jeu
 Une me donne mĂȘme 18€ !!!! Rideau !
PremiĂšre pause
 RĂ©ouverture dans deux heures
 J’éteins tout sauf la caisse. Y a pas de petites Ă©conomies
 Je rappelle Ruti pour prendre de ses news
 Nous qui dĂ©marrions notre histoire d’amour
 La sĂ©paration contrainte est dure Ă  vivre
 Je fais ma vaisselle de la veille
 Et je file faire mes courses. Ausweis signĂ©, c’est parti ! Je parcours tranquillement le kilomĂštre qui me sĂ©pare de la boulangerie, rĂ©cemment installĂ©e dans une Zone Artisanale qu’elle est la seule Ă  occuper
 La file d’attente est lĂąche
 Le mĂštre cinquante est largement respecté  Je prends un gros pain
 Objectif ne pas revenir avant cinq jours ! Passage par la pharmacie : j’achĂšte de la Vitamine C
 Je peux plus mĂ©langer jus de fruits et cafĂ© Ă  cause de mes aigreurs d’estomac
 Petit passage Ă  l’épicerie
 J’achĂšte du liquide vaisselle « Ă©colo Â», de la crĂšme fraĂźche locale et je me laisse tenter par un plat cuisinĂ© froid de mon traiteur-Ă©picier
 Ça ira bien avec la soupe
 Quelques phrases avec mon collĂšgue de galĂšre et je redescends (mon bled est installĂ© sur une barre de grĂšs armoricain et mon bar est sur le versant vers le lac). Il fait beau. La vue est superbe
 Et y a pas un passant
 Une semaine que les rĂ©cits d’anticipation de G. A. Romero ont pris partiellement vie
 Quel dommage qu’il soit mort avant de voir ça !
11H17
 Je rouvre en avance
 Je viens dĂ©jĂ  de donner des clopes Ă  peine rentrĂ© de mes courses
 Alors, autant ouvrir
 C’est ça aussi rendre service Ă  la cambrousse. C’est le crĂ©neau le plus dense
 Beaucoup de tabac
 Les clients ont pris le pli des « gestes barriĂšres Â». La file est lĂąche comme Ă  la boulangerie
 Tellement lĂąche qu’une femme la zappe ! Elle se fait aussitĂŽt engueuler par un habitué  Monsieur me dit ĂȘtre tendu par la situation. Je le calme un peu
 Faut dire que la tension monte depuis quelques jours
 Les gens sont permĂ©ables Ă  l’angoisse et aux questionnements que gĂ©nĂšrent le virus et la maniĂšre dont le gouvernement gĂšre, Ă  la remorque des experts
 « Ă‰coutons nos soignants Â» que disait le PDG de la Sart-up Nation
 Quel guignol! C’est pas comme si cela ne faisait pas des mois que les soignants criaient au manque de moyens ! A. passe prendre ses gauloises et faire son Keno
 Il a le sourire en ce moment : il a gagnĂ© il y a trois jours. Dans le fond, je suis content pour lui
 Chacun et chacune prennent le temps de parler
 Plus encore qu’en temps normal
 13H20
 Personne depuis 40 minutes
 Rideau !
Le plus dur est de se faire Ă  manger
 J’adore cuisiner mais pour moi seul, j’ai une flemme d’enfer
 Par chance, j’ai mon petit plat froid et ma soupe panais-carotte-patate de la veille. Ça tombe bien car aprĂšs j’ai dĂ©cidĂ© d’approfondir mes connaissances de notre logiciel de caisse et de dĂ©marrer l’inventaire dans la foulĂ©e
 ActivitĂ© passionnante si il en fĂ»t
 Mais nĂ©cessaire. Et de m’occuper m’évite de penser. Je survole les mails de mon organisation politique
 Didier Raoult fait un raout sur les listes
 Pas d’avis sur le type
 Cette histoire de virus me dĂ©passe. Je sais seulement une chose : le NĂ©olithique a Ă©tĂ© le creuset des pandĂ©mies
 Par la promiscuitĂ© homme-animal et les concentrations de population.. Celle-lĂ  semble bien rĂ©pondre Ă  la rĂšgle ; mondialisation et libĂ©ralisme Ă©conomique ont servi d’accĂ©lĂ©rateurs. Et le futur s’annonce totalitaire…
17H
 Je descends rouvrir en avance. Pas grand monde, j’ai le temps de lire Nestor Potkine dans mon mensuel prĂ©fĂ©ré  Ça afflue doucement une demie-heure aprĂšs
 Le train-train lancinant du deale de drogue
 L. vient chercher ses camels et prend une biĂšre bouteille. C’est devenu son rituel quotidien
 Elle me parle d’elle, son mari et ses gosses
 De sa charge mentale finalement. Tiens JL arrive faire son loto ! Il me parle de Raoult
 Je souris. Il me montre un article que le ouest du jour a consacrĂ© au bonhomme. Alors que je le termine arrive une dame sorti d’un film post-apocalyptique. Une petite vieille dans une blouse bleue. Avec un masque bricolĂ© comme on en voit dans les films post-apo amĂ©ricains. Elle me parle mais je comprends Ă  peine avec son masque. – Si j’ai un Ouest au nom de X ? – Non. – Oui je sais la Poste est pas passĂ©e. Elle prend un Ouest du prĂ©sentoir qu’elle tord en baragouinant. Elle est complĂštement perdue. Cinq bornes Ă  vĂ©lo pour venir ici. Pas d’argent
 Je lui dis : « C’est bon, je vous l’offre ce Ouest Â». Elle repart. A peine moins paumĂ©e

19H42. MĂ©nage terminĂ©. 205,5€ de fonds de caisse pour demain. Je monte. Le silence est assourdissant
 Je mets France 2. J’attends le show Lapix
 Le journal tĂ©lĂ© se surpasse en terme de non-information… J’appelle Ruti pour la Ă©niĂšme fois. J’adore Ă©couter sa voix. Je lui commente les infos en prĂ©parant des pĂątes carbonara. Je mate un peu mes mails. Les zozos Ă  la tĂ©lĂ© rompent Ă  peine le silence. Ce putain de silence. Cette foutue solitude. Je m’installe devant la tĂ©lé  Dans leurs extrĂȘmes bontĂ©s, Canal + et Orange offrent des chaĂźnes gratuites pour les confinĂ©s que nous sommes. Je les dĂ©daigne pour revoir Maximum Overdrive de S. King (1986)
 Sur le canapĂ©, Ruti me manque
 Douleur fantĂŽme au creux de l’épaule
 Film fini. Brossage de dents et hop Ă  poil dans le lit ! J’appelle Ruti encore pour lui dire bonne nuit
 Par chance, ma nuit ne devrait pas ĂȘtre approximative

Gwenolé Kerdivel

2e chronique Pas de pétrole mais des idées
Il paraĂźt qu’en France on n’a pas de pĂ©trole mais on a des idĂ©es. Il y a des gens qui ont de l’imagination, mais ça ne paie pas toujours. Un gars s’est vu infliger 135 euros d’amende parce qu’il promenait son lapin. A premiĂšre vue c’est trĂšs con, quand on y pense, on a presque envie de se marrer, mais ça pose un rĂ©el problĂšme de fond. A supposer qu’on ait le droit de promener ses animaux domestiques, le chat Ă©tant un animal domestique est-ce qu’on a le droit de promener son chat? Je dis ça pour les gens qui vivent en appartement, parce que pour les autres, les chats ne demandent l’avis de personne pour circuler Ă  leur guise. Un jour, un mauvais coucheur a intentĂ© un procĂšs Ă  un voisin dont le chat venait dans son jardin. Le juge a dĂ©crĂ©tĂ© que la notion de divagation (qui s’applique aux chiens et qui vaut une amende aux propriĂ©taires) ne s’appliquait pas aux chats parce qu’ils sont chez eux partout. Quand votre chat passe en jugement, il vaut mieux tomber sur un juge qui en a un aussi.
Y a-t-il une loi qui dĂ©finit ce qu’est un animal domestique, et pourquoi un lapin n’en serait-il pas un? En tout cas dans cette affaire le flic qui a dressĂ© la contravention manque un peu d’humour. Je sais bien qu’en ce moment des gens meurent de ce putain de virus, et il va y en avoir encore beaucoup, beaucoup, alors faire de l’humour avec un lapin c’est plutĂŽt mal venu. Mais dans les pĂ©riodes tragiques comme celle que nous vivons, l’humour est un dĂ©rivatif, une dĂ©robade, un exutoire. C’est un rĂ©flexe de survie. Avant l’entrĂ©e en guerre de l’Allemagne nazie, une blague oiseuse valait trois mois
Ă  Dachau. AprĂšs, c’était Ă  vie — si je peux dire.
À Lyon, Ă  Paris et Ă  Bayonne, des SDF ont eu une amende pour ne pas avoir respectĂ© les rĂšgles de confinement. C’est idiot : comment diable rĂ©cupĂ©rer 135 euros auprĂšs d’un SDF ? Attendre qu’il devienne riche ? Ce qui me stupĂ©fie surtout, c’est d’imaginer ce qui se passe dans les neurones d’un flic qui colle une contredanse Ă  un mec qui vit dans la rue. La connerie, c’est quelque chose d’indĂ©crottable. Comme disait Lacan, “La psychanalyse ne guĂ©rit pas de la connerie”.
Ce climat dĂ©lĂ©tĂšre instaurĂ© par le gouvernement va donner Ă  tous les sous-fifres frustrĂ©s investis d’une parcelle d’autoritĂ© le loisir d’exercer leurs abus de pouvoir. En novembre 2019 deux flics de la SNCF avaient infligĂ© une amende de 100 euros Ă  un gars qui avait donnĂ© 70 centimes Ă  une mendiante dans la gare de Toulouse. AprĂšs renseignement, le tarif Ă©tait de 50 euros. Alors pourquoi une double amende ? Parce que c’était le “bon plaisir” des flics ? Devant le cĂŽtĂ© ridicule de la chose, la direction de la SNCF, gĂȘnĂ©e — aprĂšs une campagne mĂ©diatique nationale et un tonnerre de protestations, il est vrai — avait annulĂ© l’amende. Mais c’était avant le confinement. On imagine aisĂ©ment les abus d’autoritĂ© que la situation d’aujourd’hui va encourager.
On imagine aussi les rĂ©flexes conditionnĂ©s que ces abus d’autoritĂ© vont crĂ©er, qui survivront si un jour on revient jamais Ă  la « normale ».
Bon, sur ces considĂ©ration fort pessimistes (« Je me sens trĂšs optimiste quant Ă  l’avenir du pessimisme », disait Jean Rostand), je vous laisse car il faut que j’aille promener mon crocodile
René Berthier

24/03/2020
8Ăšme journĂ©e de confinement, mais je parlerai surtout de la nuit. Car la nuit, les cauchemars sont nombreux et bizarrement toujours les mĂȘmes. Imaginez. Nous habitons (lĂ  c’est la rĂ©alitĂ©) dans la campagne costarmoricaine dans une petite maison meublĂ©e, sans jardin, mais donnant sur des champs et des bois. Il y a pire comme condition de vie ces jours-ci. Et pourtant, je rĂȘve que mon compagnon, mon fils et moi, partons faire de courtes balades aux alentours pour nous dĂ©tendre et surtout ne pas pĂ©ter les plombs en restant dans notre deux piĂšces, tout en veillant Ă  ne croiser personne. Et soudain des CRS dĂ©barquent de nulle part, armĂ©s jusqu’aux dents, et nous embarquent en garde Ă  vue, en nous lançant, ravis, que des voisins les ont prĂ©venus qu’une famille de trois personnes avait dĂ©sobĂ©it aux consignes pourtant strictes du gouvernement.

La dĂ©lation, cette bonne vieille habitude, qui ressurgit rĂ©guliĂšrement dans notre histoire nationale. Le contraire de l’entraide et de la solidaritĂ© qui nous sont si chĂšres

Il parait Ă©galement que je me suis remise Ă  parler, la nuit. Et je n’arrĂȘte pas de parler. Je parle d‘organisation face au virus. Certainement une rĂ©action Ă  l’overdose d’informations qui inondent les rĂ©seaux sociaux tous les soirs, des annonces chiffrĂ©es anxiogĂšnes aux discours guerriers d’inspiration pĂ©tainiste.

Et au rĂ©veil, des palpitations et surtout une totale incapacitĂ© Ă  classer les scĂšnes de la nuit dans la catĂ©gorie «onirique». Aujourd’hui je lis que des gentils voisins ont demandĂ© Ă  une infirmiĂšre de dĂ©mĂ©nager car son activitĂ© les met en danger de contamination. Il y a aussi cette jeune fille qui part donner Ă  boire Ă  ses chevaux et qui Ă©cope d’une amende de 135€. Prendre soins des autres, tous les autres, commencent Ă  coĂ»ter cher par chez nous.

Cela me remet en mĂ©moire les Ă©changes dans l’hĂ©micycle de l’AssemblĂ©e nationale fin juillet 2016 lors de la 4Ăšme prolongation de l’État d’urgence. Cette nuit lĂ , « droit-de-l’hommiste Â», Ă©tait devenu une injure crachĂ©e Ă  ma figure par la droite parlementaire. Cette nuit-lĂ , l’unitĂ© nationale imposait de limiter nos libertĂ©s encore et encore pour lutter contre le terrorisme. On savait dĂ©jĂ  pourtant depuis 6 mois que l’état d’urgence ne servait qu’à mater les Ă©colos radicaux, les antifas et l’ensemble des rĂ©calcitrants au monde capitaliste.

Que de parallĂšles avec ce que nous venons de vivre il y a deux jours. Sous couvert d’« Ă©tat d’urgence sanitaire Â», dĂ©putĂ©s et sĂ©nateurs ont votĂ© le contournement possible des 35 heures (depuis le temps qu’ils en rĂȘvaient me direz-vous) et l’imposition des dates de congĂ©s payĂ©s et de RTT par l’employeur. Aucune limitation dans le temps, aucune date prĂ©vue de potentielle prolongation. Ça y est, c’est dans la loi. Et Ă  l’instant nous apprenons que le gouvernement s’apprĂȘte (par dĂ©cret ou arrĂȘtĂ©) Ă  autoriser la durĂ©e de travail Ă  60 heures tout en rĂ©duisant le repos entre chaque journĂ©e travaillĂ©e de 11 Ă  9 heures, et cela dans des secteurs prĂ©cis. La casse du code de travail est en passe d’ĂȘtre parachevĂ©e.
Le Medef n’ose encore se rĂ©jouir ouvertement, ça ferait un peu tĂąche en pleine pandĂ©mie. Mais promis, ils se rattraperont lors de leur prochaine universitĂ© d’étĂ©.

Je ne peux terminer ce billet sur une note si nĂ©gative. Nous pouvons faire de cette pĂ©riode un puissant moment d’éducation populaire politique. Nous sommes confinĂ©s ? D’accord. Alors regardons et surtout partageons les documentaires qui nous Ă©meuvent et nous font avancer, partageons nos lectures, formons-nous et ces journĂ©es du printemps 2020 prendront tout leur sens.

Enfin je profite de « ma Â» journĂ©e pour passer quelques messages personnels : Ă  Elan noir et Monique, que la confiture de coing est presque terminĂ©e et Ă  GwĂ©nolĂ© que la soirĂ©e dĂ©bat Ă  ChĂątillon n’est que partie remise. A vous mes ami.e.s, portez-vous bien et surtout Ă  trĂšs bientĂŽt !
Isabelle Attard

23/03/2020
Lundi 23 mars 2020,
7 h 30 : la journĂ©e dĂ©bute. La semaine derniĂšre, j’étais confinĂ©e comme la trĂšs grande majoritĂ© des Français, mais surtout je me sentais confinĂ©e : sensation que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais connue, ni guerre, ni prison, ni voyage sur un bateau, et encore moins dans un vaisseau spatial. Quelque chose de l’ordre de l’inconnu, de l’impensĂ©. Alors, moi qui suis une retraitĂ©e active, je me rĂ©veillais plus tard, traĂźnant dans mon rythme puisque je n’avais pas Ă  sortir
 Cette semaine, je reprends mes routines telles que les micro-sociologues les dĂ©crivent et je me fixe un planning. Je ne rĂ©siste pas Ă  donner la rĂ©fĂ©rence de Jean-Claude Kaufmann, non pas pour ses superbes moustaches, mais pour ses livres tels que Le cƓur Ă  l’ouvrage, thĂ©orie de l’action mĂ©nagĂšre, ou bien La trame conjugale, analyse du couple par son linge, Le premier matin ou Le sac : un petit monde d’amour. DĂ©jĂ  la semaine derniĂšre, j’ai repris des habitudes d’écriture, une partie de mon retard qui s’accumule, et le dossier Pornographie/Prostitution pour Casse-rĂŽles a Ă©tĂ© achevĂ©, plus quelques petites bricoles pour le Maitron, pour le livre sur Publico et les lieux qui diffusent la pensĂ©e anarchiste, et un article pour le Monde libertaire.

9 h 00 : je rĂ©ponds aux divers mails et notamment aux deux Ă©tudiantes qui ont avancĂ© dans leur projet de mĂ©moire de fin d’études. Elles ont plus de temps puisque leur stage hospitalier a Ă©tĂ© annulĂ©, mais elles restent inquiĂštes car elles font partie de la rĂ©serve sanitaire d’une part, et d’autre part, elles craignent pour leur diplĂŽme de juin avec la non comptabilisation d’un stage, pourtant obligatoire dans leur scolaritĂ©.

Plus tard : je me sens confinĂ©e car mĂȘme si j’ai choisi de vivre seule, ne plus voir mon compagnon ni aucun·e de mes ami·es me manque. Mon Ă©quilibre rĂ©side habituellement entre les temps avec mon compagnon, avec mes ami·es, ma famille et avec moi-mĂȘme. Tout le monde parle de comment vivre ensemble confinĂ©, mais moi, c’est comment vivre seule confinĂ©e ? Une semaine sans voir mon compagnon, j’ai dĂ©jĂ  connu cela et mĂȘme plusieurs semaines, quand l’un ou l’autre Ă©tait en dĂ©placement pour son travail, mais cela Ă©tait choisi, programmĂ©, anticipĂ©. LĂ , le silence entretient le malaise. Au-delĂ  d’éprouver le corps par une activitĂ© contrainte et restreinte, le confinement met Ă  l’épreuve notre relation inconsciente Ă  autrui. Les applaudissements Ă  20 h rĂ©veillent un peu le silence, mais que nous disent-ils ? Merci Ă  ceux et celles qui sont obligé·es de travailler dans le soin ou dans les activitĂ©s vitales, certes, mais aussi, dans l’épreuve, nous avons besoin de hĂ©ros ! Est-ce que cela contrebalance ceux et celles qui se sont montrĂ©s avides de maniĂšre dĂ©testable en pillant les produits d’entretien, le PQ et autres sopalins, les viandes dans les grandes surfaces, peur, panique et Ă©goĂŻsme ? Une semaine plus tard, les rayons restent vides, les petits Ă©piciers, les boulangers ferment, eux qui ont le droit d’ouvrir, cela sent la crise


Je tĂ©lĂ©phone Ă  Claude, qui va avoir 90 ans en fin de semaine, dont plus de 36 ans d’anarchie, hospitalisĂ©e dans un centre de rĂ©Ă©ducation, confinĂ©e elle aussi, depuis le 7 mars, une bonne semaine avant nous, sans aucune visite. Alors je sais que je vais braver les interdictions et j’irais dĂ©poser une bouteille et des friandises le jour de son anniversaire au bureau d’entrĂ©e du centre, sans la voir bien sĂ»r. Je reprends la lecture de Abats l’État ! une passion obstinĂ©e pour la libertĂ©, d’Eduardo Colombo, textes rassemblĂ©s par ses ami·es de la revue RĂ©fractions, je prĂ©pare une rĂ©cension pour le Monde libertaire. Par ailleurs, je ne ferai pas le conducteur pour l’émission de Femmes libres puisque pour les mercredis Ă  venir, nous avons dĂ©cidĂ© de rester confinĂ©es : pas de choix de musiques et chansons, pas de prĂ©paration d’interviews. Nos auditrices et auditeurs devront se contenter des podcasts sur le blog : https://emission-femmeslibres.blogspot.com/

18 h 00 : un Zoom (mieux que Skype) avec mes collĂšgues ergothĂ©rapeutes pour nos projets d’édition d’ouvrages professionnels. InĂ©vitablement, nous abordons les conditions de travail dans les services hospitaliers de l’Île-de-France et de la Normandie : catastrophiques, tous les services sont chamboulĂ©s, encombrĂ©s, dĂ©bordĂ©s pour les patients atteints du Covid-19, les hĂ©licoptĂšres tournent Ă  fond, tous les lits de rĂ©Ă©ducation sont rĂ©quisitionnĂ©s pour ĂȘtre transformĂ©s en lits d’urgence, donc les patients habituels sont renvoyĂ©s chez eux ou parquĂ©s dans un surpeuplement inimaginable, pour laisser place aux urgences. Le travail de rĂ©Ă©ducation est abandonnĂ© au profit de l’administratif, de l’accueil, de l’orientation des malades. Aucune protection n’est disponible. Toutes celles qui existent sont rĂ©servĂ©es aux services de rĂ©animation et d’urgences. On n’est pas prĂȘt, la maladie va plus vite ! Les hĂŽpitaux de jour ferment, des services Covid-19 fin de vie ouvrent, les soignants tombent comme des mouches, comment y Ă©chapper quel jour ? quelle heure ? Quelle Ă©thique quand on fait le tri entre les malades, ceux Ă  soigner, ceux Ă  renvoyer sans soins, quelle perte de chance ? pour combien d’entre eux ? Le rythme est infernal au point que la pensĂ©e est bloquĂ©e, des zombies, des robots : c’est cela le quotidien, c’est cela ce que les puissants, gouvernants, directeurs et chefs de service, voulaient imposer mĂȘme quand les hospitaliers Ă©taient en grĂšve – depuis un an, les urgences Ă©taient en grĂšve – et ils voudront continuer Ă  imposer.

Ma niĂšce, aussi, dit qu’elle a peur, sans aucun moyen de protection et se rĂ©fugie dans son bureau pour faire de l’administratif dans l’EHPAD oĂč elle travaille Ă  Paris. DĂ©jĂ  plusieurs morts chez les personnes ĂągĂ©es dans l’établissement. La peur aussi de contaminer dans les transports en commun, de contaminer son compagnon. J’ai des affreuses images en tĂȘte : combien de personnes vont ĂȘtre ainsi sacrifiĂ©es ? les personnes handicapĂ©es, les malades habituels avec des affections lĂ©gĂšres ou trĂšs graves, les sans-abris, les rĂ©fugié·es, les taulard·es en promiscuitĂ© H24, les femmes et les enfants violenté·es, violé·es, 
 les prĂ©caires licencié·es, mais aussi les jeunes rĂ©calcitrant·es mis·es en garde Ă  vue


D’autres images surgissent aussi : les mutineries dans les prisons, les solidaritĂ©s avec les plus fragiles, les plus vulnĂ©rables, les prises de position qui prĂ©parent l’aprĂšs-libĂ©ration. Comme celles des syndicats qui devront dire ce qui s’est honteusement passĂ©, le manque de masques, d’aspirateurs, de moyens de prĂ©vention, de tests de dĂ©pistage, le nombre de morts parmi les professionnel·les du systĂšme sanitaire et social, et aussi parmi ceux et celles qui ont dĂ» travaillĂ© au mĂ©pris de leur propre santĂ© dans les divers secteurs de l’alimentation, des transports, et autres. Certains devront rendre des comptes ! En face je ne sais si nous serons en jaune, en rouge ou en noir, mais nous y serons !

Nous ne sommes pas des chairs Ă  virus. Dans toute guerre, il y a des millions de morts, la guerre c’est fait pour faire mourir. Non ce n’est pas une guerre, la santĂ© ne doit plus ĂȘtre militaire – 1% de l’effectif de santĂ© est aujourd’hui militaire en France – ne doit plus ĂȘtre militaire comme dans les siĂšcles prĂ©cĂ©dents, ni militaire ni religieuse. C’est un bien commun qu’il nous faut tous et toutes prĂ©server par une solidaritĂ© et une entraide contagieuses !

HĂ©lĂšne Hernandez
Groupe Pierre Besnard

22/03/2020 Attention, 2 chroniques

1Ăšre Chronique : Paris, Dimanche 22 mars, confino jour 6.
C’est important la date. Peu à peu on se prend à l’oublier. Chaque jour ressemble à un dimanche, ou à un matin de premier janvier.
Je me rĂ©veil et me lĂšve de plus en plus tĂŽt, sans pouvoir en accuser l’activitĂ© du boulevard voisin.
Comme souvent et chaque matin depuis le mardi 17, je sors pour faire du sport. 

Dans le XIe, au pied de l’église Saint Ambroise, un petit parc ouvert depuis quelques annĂ©es, et auquel on a omis de mettre des barriĂšres. Donc le parc est fermĂ©, comme tous les autres, mais comme on peut y entrer sans sauter par dessus une grille, il est ouvert. DĂ©jĂ  ce petit frisson d’illĂ©galitĂ© me noue la tripe. je surveille mes arriĂšres, attentif Ă  ce qu’une brigade du virus ne me tombe pas sur le dos. Pas trop inquiet, il est un peu tĂŽt, les cerbĂšres s’intĂ©ressent  surtout aux jouisseurs, ceux qui veulent s’étendre nonchalamment sur l’herbe et profiter des premiers rayons du printemps. Depuis deux jours un vent glacĂ© a remis les choses en place, tout le monde au chaud.
Étirements, TaĂŻ Chi, quelques pompes… J’arrive en trottinant et je repars de mĂȘme. Jour aprĂšs jours j’élargis mon rayon d’action, je visite le quartier, Ă  l’affut d’un graffiti, d’une affiche… Je fais le tour du propriĂ©taire en somme. La forme revient, et si j’ai la persĂ©vĂ©rance de continuer ce rĂ©gime tout au long des semaines qui nous attendent, je vais avoir un vrai corps d’athlĂšte. Pile poil pour les premiĂšres sorties plage; franchement, merci Manu ! C’est bien la preuve que, tous ensemble, nous allons sortir plus fort de cette Ă©preuve que traverse la nation…

Courir est devenu un acte de rĂ©sistance, bien modeste j’en conviens, une maniĂšre de ne pas se plier complĂštement Ă  ces mesures de confinement qui sont aussi des mesures de soumission. il semble d’ailleurs que les flics sont bien plus virulents en province et tout particuliĂšrement dans les petites villes, oĂč tout dĂ©sƓuvrĂ©s qu’ils sont, faire chier la population est devenu la seule justification de leur existence (plus d’excĂšs de vitesse, de conduite alcoolisĂ©e, de dĂ©linquance…). On m’a rapportĂ© (La RĂ©publique des PyrĂ©nĂ©es du 20 mars) que des flics ont verbalisĂ© (135€) des SDF, pour non respect des rĂšgles de confinement. 

Comme tous, j’échange beaucoup avec des amis proches ou lointains gĂ©ographiquement. Il y a ceux qui ne sortent plus du tout, ceux qui sortent peut-ĂȘtre trop. Les peurs et les inquiĂ©tudes semblent bien dĂ©connectĂ©es des informations un peu sĂ©rieuses que je tente de glaner ici oĂč lĂ . Beaucoup sont persuadĂ©s de pouvoir ĂȘtre contaminĂ©s et malades simplement en croisant quelqu’un. L’autre devient un danger.  Un nouvel ordre moral se met en place, qui s’étalonne sur les peurs de chacun. Tu sors beaucoup me reproche-t-on. Sous couvert de faire peu de cas de la solidaritĂ© nationale requise, de mettre les autres en danger avec une conduite irresponsable, j’entends l’injonction Ă  l’unanimisme, Ă  accepter la rĂšgle qui doit s’imposer Ă  tous… Comme disait Brassens : « Non les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux, je ne fais pourtant de tort Ă  personne…. Â»

A certaines heures du matin, les passants sont aussi rares que sur un sentier de randonnĂ©e (accĂšs interdit, lĂ  aussi). Mes bonnes habitudes de randonneur reviennent et je tente de croiser un regard et d’échanger un bonjour ou qui sait, un sourire. Je compte les succĂšs, ils sont rares. Les parisiens, qui n’ont jamais eu la rĂ©putation de sourire volontiers, semblent persuadĂ©s que sourire peut augmenter les risques. Comme si on pouvait tomber malade d’un regard.
 
Je crains que ces dĂ©gĂąts, ces atteintes Ă  la fraternitĂ© soient profondes et longues Ă  suturer. Je sais que j’aurai toujours autant envie et besoin de serrer mes amis dans mes bras, mais je redoute les distances, les mĂ©fiances, les gouffres qui se crĂ©ent.

AprĂšs bientĂŽt une semaine, le charme de la bizarrerie et de la nouveautĂ© s’estompe. Il faut trouver de nouvelles ressources, de nouveaux espaces. Comment s’échapper? L’imaginaire! Je n’ai jamais eu aucune capacitĂ© de romancier, mais dans les jours qui viennent, j’aimerais ĂȘtre capable de raconter l’histoire d’un ou d’une qui s’échappe, qui prend la maquis. Il ou elle partirait, en mettant un pied devant l’autre ou en faisant tourner les roues de sa bicyclette. Je rĂȘve Ă  ces centaines de kilomĂštres de chemins creux. Le printemps est encore timide, mais de belles journĂ©es sont Ă  venir. Il ou elle irait Ă  l’ombre des feuilles tendres et des aubĂ©pines en fleurs. J’imagine ce pays dĂ©peuplĂ© comme on ne l’a pas vu depuis si longtemps. J’imagine des ciels qui ne sont pas striĂ©s du passage des avions, j’imagine des villes dont la rumeur s’est tue. J’imagine qu’il faudrait se dĂ©placer de nuit et aux petites heures du jour. Il faudrait Ă©viter les habitations, mais parfois il faudrait prendre le risque de se ravitailler, prendre le risque de se faire dĂ©noncer, mais prendre aussi  le risque d’une belle rencontre, d’une porte qui s’ouvre. une porte derriĂšre laquelle on t’offre sans poser de question, un bol de soupe, une douche et un lit chaud… Il ou elle ferait sans doute une rencontre en chemin, et non plus un(e), mais deux ou peut-ĂȘtre trois, ils iraient furtifs par les monts et les forĂȘts et ils redouteraient de traverser les ponts qui mettent Ă  dĂ©couvert. Ils chemineraient  ainsi, Ă  la diable. Les jours et les semaines avanceraient, et un beau matin, ce serait dĂ©jĂ  presque l’étĂ©, ils seraient rendu au  pays des oliviers. Ils se poseraient lĂ  allongĂ©s Ă  mĂȘme la terre sous les rayons d’un soleil gĂ©nĂ©reux.  Je rĂȘve, mais qui sait?

NicolasE

2e chronique : J+5 de « confinature » 
dimanche 22. DĂ©jĂ  cinq jours de « confinatance », comme dirait la SĂ©golĂšne. Six jours, depuis le coup d’envoi le mardi 17, midi. Oui, c’était le 17 mars. Je m’en souviens parce que c’était aussi le jour de la Saint Patrick. Et alors ? Ben alors, je m’appelle Patrick. Non que ce jour-lĂ  je m’attendais Ă  ce que quiconque me souhaite ma fĂȘte, mais j’étais frappĂ© que le dĂ©marrage de l’exercice de se supporter (seul ou Ă  plusieurs) dans un espace clos, dĂ©marre le jour oĂč en gĂ©nĂ©ral, les picolos se retrouvent dans les rades Ă  moussante ou les pubs du monde entier pour se biturer, Ă  la santĂ© de ce saint irlandais transformĂ© au fil du temps en disciple du paĂŻen Dionysos
 Quand la cloche a sonnĂ©, je me baladais en solitaire, (of course, bien conscient des choses) dans le Parc des Buttes Chaumont, presque dĂ©sert. Ce que j’ignorais alors, c’est que je n’étais pas prĂȘt d’y remettre les pieds
 Depuis, quatre jours ont passĂ© pendant lesquels, je suppose que j’ai fait Ă  peu prĂšs les mĂȘmes choses que tout le monde. DĂ©panner (les premiers jours) des voisins qui n’avaient pas de formulaire, aller porter un bout de gĂąteau Ă  une voisine isolĂ©e, un livre Ă  une amie malade, etc. Normal, quoi. Normal aussi de faire trois petites courses de nĂ©cessitĂ© le matin et ma petite balade, toujours solitaire mais vitale, en dĂ©but de soirĂ©e pour siroter ma moussante, tout en comptant le nombre de pavĂ©s qui forment les trottoirs de mon pĂątĂ© de maison (il faut bien s’occuper), dans le 11Ăšme arrondissement de Paris. Bon je ne m’étendrai pas plus sur ces banalitĂ©s

J’ai plutĂŽt envie de vous raconter une belle histoire, car malgrĂ© ce contexte impitoyable pour les claustrophobes et autres grands marcheurs (parmi lesquels je me compte), le confinement peut aussi augurer de belles aventures. Ainsi, hier soir, tandis que je rentrais Ă  la maison aprĂšs mon petit tour, mon compagnon m’apprend que notre « grand T. », ĂągĂ© de vingt-et-un ans, (l’aĂźnĂ© des trois garçons que nous avons baby-sittĂ©s) venait de l’appeler d’une petite ville danoise de la banlieue de Copenhague. Je me suis souvenu que T. devait effectivement venir dĂ©jeuner avec nous cette semaine. Mais que faisait-il encore Ă  Copenhague, pour laquelle il Ă©tait parti quelques jours suivre un stage organisĂ© par son Ă©cole d’archi de Belleville ? Eh bien, il se trouve que le Danemark a aussi fermĂ© ses frontiĂšres et maintenu pour un temps les ressortissants Ă©trangers en quarantaine. Bon. Il appelait pour nous raconter qu’il Ă©tait trĂšs heureux (et en passant Ă©galement pour nous demander de lui envoyer quelques sonnantes et trĂ©buchantes – bien qu’il ait des parents attentionnĂ©s et gĂ©nĂ©reux, mais Ă  cet Ăąge-lĂ  on a ses secrets et c’est plus simple d’en parler Ă  ses « tontons » !). Il Ă©tait trĂšs heureux donc. Ben oui, parce qu’en fait, lors du stage, il est tombĂ© amoureux d’un charmant jeune danois et que, coup du sort, il devait rester confinĂ© chez celui-ci pour une durĂ©e indĂ©terminĂ©e
 En nous rappelant pour nous remercier de notre petit coup de pouce Ă  son nouveau bonheur, il Ă©tait fou de joie, tout heureux et frĂ©tillant. C’était rafraĂźchissant. Je lui ai demandĂ© si ce n’était pas trop dur d’ĂȘtre « confinĂ©s », sur quoi il a Ă©clatĂ© d’un rire frais et juvĂ©nile : « Ben pas du tout, au contraire, je suis amoureux. On peut encore sortir (raisonnablement) Ă  Copenhague, et cet aprĂšs-midi on est allĂ©s sucer des glaces en se baladant au bord de la mer. Je suis heureux. » Je ne savais pas quoi rĂ©pondre Ă  part un : « Bon, ben, profites-en bien mon grand, toi qui attendais le grand amour, la chance te sourit, plonge dans le bonheur de l’instant. » Il nous a encore expliquĂ© que son Ă©cole avait proposĂ© aux stagiaires confinĂ©s de les rapatrier avec d’autres Français et que s’ils refusaient, ils n’avaient qu’à se dĂ©brouiller
 Qu’auriez-vous fait Ă  sa place ?
Lorsque que le Monde libertaire en ligne m’a proposĂ© d’envoyer un petit tĂ©moignage sur le confinement, j’avais tout d’abord pensĂ© Ă  raconter des choses plus
 Enfin, moins merveilleuses que celle-ci. Ce que j’avais vu de sympa et de moins sympa depuis que nous Ă©tions rentrĂ©s d’AthĂšnes, in extrĂ©mis, pour aller visiter la mĂšre de mon compagnon en Ehpad et la mienne. Mais la premiĂšre Ă©tait confinĂ©e dans son Ehpad bouclĂ©e et la seconde, ĂągĂ©e de 87 ans avait pris la clef des champs avant le couvre-feu, pour aller elle aussi se confiner chez son vieil amant en province
 Du banal quoi. C’est pourquoi j’ai prĂ©fĂ©rĂ© de loin, vous conter fleurette (aprĂšs-tout hier c’était le printemps !) et la petite aventure de T. Dont la morale pourrait en ĂȘtre : c’est parfois dans la vie quand on s’y attend le moins que des circonstances inopportunes peuvent introduire les plus belles histoires d’amour

Patrick Schindler, groupe Botul FA

21/03/2020
C’est le confinement final, levons nous et demain 

Fin de la premiĂšre semaine de confinement. Autant l’avouer tout de suite, le deuxiĂšme jour j’en avais dĂ©jĂ  marre. Marre de ne pouvoir aller que de mon salon au balcon (et encore j’ai la chance d’avoir un trĂšs long balcon) ; marre de ne pouvoir que descendre de mon 7Ăš Ă©tage au sous-sol pour vider mes poubelles et dĂ©couvrir un nouvel avis placardĂ© dans l’ascenseur rappelant qu’on ne peut l’utiliser que seul, pas question d’ĂȘtre deux dans cette cabine. Tellement marre que ce matin j’ai trichĂ© : 7h suis parti faire un jogging dans les rues absolument dĂ©sertes de mon quartier (Parc des Buttes-Chaumont fermĂ©).
D’accord il faut s’adapter, mĂȘme si l’adaptation ça n’a jamais Ă©tĂ© mon point fort. La fameuse attestation de dĂ©placement dĂ©rogatoire ? Lundi avant midi j’avais quand mĂȘme eu juste le temps d’aller en faire photocopier une trentaine d’exemplaires Ă  l’extĂ©rieur, vu que mon imprimante personnelle avait choisi de tomber en panne maintenant. Ça m’apprendra Ă  ne pas croire en Dieu.
Le confinement, comment l’apprĂ©hender ? DĂ©jĂ  en changeant certaines habitudes. Avant je me levais vers 6h00, maintenant c’est 7h00, toujours ça de gagnĂ© sur une longue journĂ©e d’enfermement. Autre rituel chamboulĂ©, je ne me rase plus. Je recommencerai Ă  la fin du confinement. Vu comme c’est barrĂ© avec prolongation qui va ĂȘtre incessamment annoncĂ©e, j’aurai bientĂŽt un super look de patriarche. Et quand tout ce bazar sera terminĂ©, je raserai tout ça et j’aurai rĂ©cupĂ©rĂ© une peau de bĂ©bĂ©.
Autre changement, comme pour tout le monde, plus moyen d’aller au troquet le matin prendre un cafĂ© et lire tous les journaux qui y Ă©taient mis Ă  disposition et me permettait de faire ma petite revue de presse. Le quartier semble sinistrĂ© mais il y a des compensations : pratiquement plus aucun bruit de bagnoles, par contre on rĂ©entend les oiseaux. Pas mal de temps passĂ© au balcon Ă  observer ma rue quasi dĂ©serte, avec juste quelques promeneurs de chiens, ce qui m’a permis de constater que deux ou trois de ces animaux domestiques ne sont pas toujours baladĂ©s par la mĂȘme personne. Il semble que de nouveaux petits boulots ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©s : prĂȘteurs de chien (systĂšme solidaire) ou loueur de chien (systĂšme capitaliste), ce qui permet Ă  certains d’avoir un alibi pour prendre l’air ne serait-ce qu’une heure avec un animal qui ne leur appartient pas.
Autre occupation, la prĂ©paration de repas de plus en plus Ă©laborĂ©s (j’ai le temps), mais je ne peux plus en faire profiter les ami-e-s qui ne peuvent pas me rendre visite, confinement oblige.
Et sinon, comme beaucoup d’entre vous la lecture. Je vais peut-ĂȘtre rattraper mon retard perpĂ©tuel de la quinzaine de bouquins en souffrance sur ma table. En mĂȘme temps la rĂ©Ă©coute inlassable de mes disques vinyle.
Et puis, et puis la …TV et ses actualitĂ©s anxiogĂšnes Ă  souhait. Les annonces des chiffres de contaminĂ©s, morts, ici ou dans les autres pays, le dĂ©filĂ© des experts, scientifiques, politiciens en appelant Ă  l’Union sacrĂ©e et nous dĂ©clarant inlassablement que oui, on va s’en sortir parce que oui, on est prĂȘts. Bizarre quand mĂȘme quand on sait que le dĂ©mantĂšlement programmĂ© du Service public a plongĂ© le secteur hospitalier dans un Ă©tat lamentable avant l’épidĂ©mie. Si l’État n’en est pas responsable (version complotiste), pas question de ne pas lui demander des comptes, lui qui s’est ingĂ©niĂ© depuis des annĂ©es Ă  diminuer lits et personnel soignant dans les hĂŽpitaux. Comment le pouvoir peut-il avoir l’arrogance d’affirmer que tout est prĂȘt, que tout a Ă©tĂ© anticipĂ©, que sa gestion est impeccable ? Oui, quand cette pĂ©riode de confinement sera terminĂ©e, il faudra se lever pour reprendre le combat contre ce systĂšme capitaliste qui depuis des annĂ©es veut marchandiser la santĂ©. Un seul point d’accord avec Macron : effectivement rien ne sera plus pareil aprĂšs cette pandĂ©mie. On a pu largement juger de l’inutilitĂ© d’avoir des politiciens et de l’intĂ©rĂȘt d’avoir des mĂ©decins et infirmier-e-s.
Et puisqu’on parle du personnel soignant, Ă  noter cette nouvelle tendance tous les soirs Ă  20h Ă  se mettre aux fenĂȘtres et balcons pour applaudir leur dĂ©vouement. Ça peut sembler un peu niais, mais je m’y suis mis aussi, ce qui m’a permis aussi de dĂ©couvrir un tas de voisins de l’immeuble en face, que je n’avais jamais vus, ou Ă  peine croisĂ©s dans le quartier. On en est maintenant Ă  se faire des coucous enflammĂ©s d’un immeuble Ă  l’autre.
Mieux, en fin de matinĂ©e un lointain voisin (au moins Ă  300 m) a branchĂ© sa sono Ă  fond pour balancer un air d’opĂ©ra et s’est adressĂ© Ă  toute la rue pour donner RV Ă  19h30 pour un apĂ©ro partagĂ© (chacun-une Ă  son balcon) au son d’un autre opĂ©ra ; ça tombe bien, j’adore (l’apĂ©ro et l’opĂ©ra).
Bon, ça ne rĂ©sout pas le problĂšme, mais ça fait quand mĂȘme du bien question liens solidaires.
En attendant, préparons-nous à la deuxiÚme (seconde?) prolongation de la période de confinement. On devrait nous annoncer ça en début de semaine prochaine.
En route pour de nouvelles aventures.
RamĂłn Pino. Groupe anarchiste Salvador-SeguĂ­


20.03.2020

8 H 30, rĂ©veil d’un « confinĂ© Â» : qu’est-ce qui a changĂ© dans ce petit village des Yvelines ?
Le petit dĂ©jeuner avec Monique est agrĂ©mentĂ© comme d’habitude par la confiture maison, rĂ©alisĂ©e avec les fruits des 2 cognassiers quasi-centenaires du jardin. MĂȘme s’il ne fait pas aussi beau qu’hier (prĂšs de 20° dans l’aprĂšs-midi), la nature est en pleine euphorie : fleurs de toutes couleurs, bourgeons en avance sur leur futur, oiseaux pĂ©piant en toutes langues, nos deux chats Zady et Mirabelle partis Ă  l’aventure, poules caquetant fiĂšrement pour leurs beaux Ɠufs, taupes amoncelant de petits tas de terre pour amuser leurs galeries souterraines…
Et pourtant, le MarĂ©chal de France Emmanuel nous l’a rappelĂ© : « nous sommes en guerre ! Â», pour s’en sortir, il faut rester chez nous. Bon Ă  savoir pour plus tard : car si des États nous balancent une bonne guerre comme ils savent le faire pour crĂ©er l’union sacrĂ©e autour d’eux, nous « dĂ©serterons Â» en refusant de quitter nos pĂ©nates. Le problĂšme s’était dĂ©jĂ  posĂ©, pas dĂšs juillet 1914 oĂč le virus guerrier avait poussĂ© des soldats Ă  partir joyeusement se massacrer « la fleur au fusil Â», mais Ă  l’automne 1918 avec une pandĂ©mie d’un virus particuliĂšrement virulent parti des États-Unis pour attendre l’Europe, puis le reste du monde. Elle prit le nom de « grippe espagnole Â», seul pays – non en guerre – Ă  en publier librement des informations. Les autoritĂ©s religieuses avaient leur remĂšde, les « priĂšres anti-grippe Â», et les autoritĂ©s politiques avaient d’autres soucis : « Je fais la guerre Â» (ClĂ©menceau). Le dĂ©compte des victimes des deux flĂ©aux est abominable : 10 millions de morts pour la boucherie guerriĂšre, prĂšs de 50 millions, dont 400 000 en France, pour le virus !
Notre petite commune est privilĂ©giĂ©e : aucun commerce n’a fermĂ©, tout simplement parce qu’il n’y en a plus depuis longtemps. Il faut donc prendre la voiture pour aller se ravitailler au Carrefour local. Craignant un check-point me verbalisant de 135 € ou pire, m’envoyant en garde Ă  vue (cela s’est vu), je me signe solennellement une attestation de « dĂ©placement dĂ©rogatoire Â».
Avec ou sans pandĂ©mie, n’apprĂ©ciant pas spĂ©cialement la foule, je choisis comme d’habitude d’y aller vers 13 H. Bizarrement, il y a beaucoup moins de monde, sans doute que les familles Ă©tant rĂ©unies avec leurs enfants, il faut les faire manger Ă  des heures raisonnables. Je me demande cependant ce que les stocks-consommateurs ont laissĂ© dans les rayons, mais je n’ai pas beaucoup de produits Ă  acheter, ayant encore des produits frais de l ’AMAP de ma fille. Je m’aperçois qu’il ne reste pratiquement plus de conserves et, curieusement, seulement quelques produits pour animaux. Mais heureusement il reste quelques exemplaires du Canard EnchainĂ©, lecture familiale trĂšs ancienne, depuis que mon grand-pĂšre, paysan creusois antimilitariste, le lisait dans les tranchĂ©es.
Retour Ă  la maison pour prĂ©parer le repas, qui est pour Monique et moi un moment social important d’échanges intellectuels et alimentaires. Finalement ce qui est nouveau dans la pĂ©riode pour nous deux, en retraite donc dĂ©bordant d’activitĂ©s, c’est que nous pouvons gĂ©rer plus tranquillement la prioritĂ© de nos urgences. Nous avons dĂ» renoncer Ă  rejoindre les studios de Radio libertaire et annuler nos deux prochaines Ă©missions Trous noirs : la premiĂšre avec notre compagnon, Jacques Lesage de la Haye, autour de Wilhelm Reich dont j’avais lu l’essentiel des livres dans les annĂ©es 70, la seconde pour prĂ©senter Le Monde libertaire d’avril.
Du temps de cerveau m’étant ainsi rendu disponible, j’en profite pour essayer de me reprĂ©senter comment quelqu’un qui vit dans un petit appartement en ville peut supporter le confinement, alors qu’ici nous pouvons faire des promenades dans les bois environnants.. Je me souviens par exemple quand, Ă©tudiant peu fortunĂ©, je retrouvais un copain dans sa chambre de bonne du 7Ăšme Ă©tage, sans ascenseur et toilettes sur le palier. Y rester plusieurs semaines aurait dĂ©fiĂ© toute imagination ! Cinquante ans plus tard, l’accroissement de l’urbanisation et la dĂ©sertification des zones rurales a encore plus Ă©loignĂ© les humains de la nature. Il faut une crise comme celle-ci pour que des parisiens quittent la capitale pour vivre en province, chez des parents ou dans une rĂ©sidence secondaire. De mĂȘme la crise Ă©conomique avaient contraint beaucoup de Grecs appauvris Ă  quitter AthĂšnes pour aller dans la famille sur une des nombreuses Ăźles hellĂ©niques. Si la sociĂ©tĂ© change en profondeur, il y aura nĂ©cessairement un rĂ©Ă©quilibre Ă  mettre en place face Ă  ces grandes mĂ©tropoles qui envahissent la planĂšte.
Une autre rĂ©flexion sur la nĂ©cessitĂ© Ă©vidente de sortir de l’absurditĂ© de cette sociĂ©tĂ© me rappelle les propositions que, dans les annĂ©es 1970, nous avancions en tant qu’anarcho-syndicalistes : se battre pour de meilleurs conditions de travail, un meilleur salaire, bien sĂ»r, mais aussi pour exiger une activitĂ© socialement utile. La pĂ©riode est particuliĂšrement propice pour analyser quels sont les mĂ©tiers dont nous avons rĂ©ellement besoin (alimentation, santĂ©, Ă©ducation, ramassage des ordures…) et ceux qui ne servent qu’à enrichir ou protĂ©ger le capitalisme. L’encouragement actuel au tĂ©lĂ©travail-tĂ©lĂ©chĂŽmage-tĂ©lĂ©enseignement m’évoque une parole des murs de l’aprĂšs 68 : « Ouvrez les yeux, fermez la tĂ©lĂ© ! Â»., ainsi que l’An 01 de l’ami GĂ©bĂ© : « On arrĂȘte tout, on rĂ©flĂ©chit et c’est pas triste Â».
Élan noir

19.03.2020
Comme tous les matins, Lola me rĂ©veille en me faisant un cĂąlin d’enfer. Comme tous les matins, je l’envoie aux pelotes. Les cĂąlins, c’est sympa, mais quand t’as envie de pioncer, c’est pas la prioritĂ©. Comme tous les matins, je la menace de l’envoyer Ă  la SPA, mais naturellement, je ne le fais jamais. Lola c’est ma chatte, huit mois, une boule d’énergie, un cadeau de ma fille qui vit dans le Lot-et-Garonne.
Du coup Lola me rappelle que j’ai envie de pisser, alors je me lĂšve. Ça fait longtemps que je ne connais plus les matins triomphants mais l’envie de pisser est restĂ©e.
Christiane, ma compagne, est partie chez notre fille Ă  700 kilomĂštres: elle attend des jumeaux – ma fille, pas Christiane. C’est pour bientĂŽt. Moi, je suis restĂ© parce que j’avais des tas de trucs Ă  rĂ©gler et je me suis trouvĂ© coincĂ© par le confinement.
Je rĂ©alise qu’en fait ça ne change rien, pour l’instant, Ă  ma vie de tous les jours.
Je réalise que je vis depuis des années dans une sorte de confinement volontaire.
Je n’ai pas ce rituel matinal de beaucoup de gens qui vont acheter leur baguette et leur journal: je ne fume pas, je ne mange que du pain de mie à cause de mes dents et je n’achùte pas de journaux.
Je suis capable de rester chez moi pendant un temps indĂ©fini sans sortir. Une fois, Christiane est partie en Australie avec notre fille, pendant deux mois. J’ai dĂ» sortir de chez moi trois fois.
Ce matin, la voisine a sonnĂ© chez moi, pour prendre de mes nouvelles, sachant que ma compagne Ă©tait partie. C’est marrant ces gens (surtout des femmes) qui s’imaginent que sous prĂ©texte que l’épouse est partie, les maris se trouvent dĂ©semparĂ©s. J’ai quand mĂȘme Ă©tĂ© touchĂ© par cette attention.
Juste avant le confinement, je suis passĂ© devant le Lidl qui est Ă  cĂŽtĂ© de chez moi : il y avait une queue pas possible. Ça fait une semaine que les gens s’amoncellent devant les grandes surfaces. Une fois que leurs placards et leurs frigos seront pleins Ă  ras-bord et qu’ils auront claquĂ© tout leur fric, on pourra aller faire ses courses peinard.
Quelqu’un sur facebook faisait remarquer qu’aux États-unis il y a une ruĂ©e sur les armes, tandis qu’en France il y a une ruĂ©e sur le PQ — Ă  croire qu’on a affaire Ă  une pandĂ©mie de gastro. J’ai fait remarquer que ceux qui achetaient des armes, c’était pour braquer ceux qui avaient du PQ. Mais c’est vrai qu’il y a un fossĂ© civilisationnel qui nous interpelle quelque part au niveau de notre vĂ©cu. J’ai proposĂ© Ă  Christiane, qui est psychologue, de trouver une explication freudienne Ă  cette obsession du PQ.
Genre : Les Français en sont restĂ©s au stade anal, ils n’ont pas atteint l’autonomie sphinctĂ©rienne, ce qui provoque des conflictualitĂ©s dans la dynamique interactive parents-enfants liĂ©e Ă  des avatars symptomatiques invalidants et durables. Enfin, une connerie dans ce genre.
Quant aux AmĂ©ricains, les armes Ă  feu Ă©tant des symboles phalliques, la prĂ©cipitation en vue d’accumuler des armes est le symptĂŽme d’une peur panique de l’impuissance et de l’éjaculation prĂ©coce, compensĂ©e par l’acquisition d’armes multiples. Enfin, une connerie dans ce genre.
Bon, je sais que Christiane n’en fera rien, c’est dommage.
Concernant le PQ, ça m’a rappelĂ© une chose, que seuls pourront comprendre ceux qui auront vĂ©cu dans un univers concentrationnaire dans leur enfance. Mon univers concentrationnaire Ă  moi, c’est six annĂ©es de pension dans un vieux collĂšge d’époque Jules Ferry, dans une obscure sous-prĂ©fecture normande. C’était dans les annĂ©es 50, autant dire la prĂ©histoire. Quand tu as 300 mĂŽmes enfermĂ©s dans un enclos infranchissable (ou presque, disons) il se crĂ©e des codes, des usages. Par exemple quand tu trouves par terre un trombone, un bout de ficelle, tu ramasses. On ne sait jamais, ça peut servir. Les relations humaines, si on peut dire ça, fonctionnaient beaucoup sur la base du troc. Et une denrĂ©e essentielle, incontournable et rarissime dans cet univers, une denrĂ©e Ă  forte valeur ajoutĂ©e, c’était le PQ, juste avant le beurre. Celui qui avait un stock de PQ Ă©tait riche. Une phrase qui revenait souvent, c’était “Dis-donc, t’as pas du PQ?” Alors commençait une nĂ©gociation serrĂ©e entre les deux parties.
On voit que l’obsession du PQ est une tendance profonde du peuple français.
Ce matin j’ai mis le nez dehors pour humer l’air de mon jardin. Je me suis enfin aperçu de l’énorme bouleversement introduit par le confinement. D’abord, bien que nous soyons dans un coin extrĂȘmement calme, on entend toujours un bruit de fond: des gens qui bavardent dans la rue, un gars qui tond son gazon, des enfants qui crient. LĂ , rien. Silence de mort — c’est le cas de le dire. Ça fait trĂšs drĂŽle.
D’habitude, tous les matins Ă  11 heures tapantes une troupe de nounous et leurs mĂŽmes passe devant chez moi parce qu’au bout de la rue il y a la forĂȘt de Meudon. Elles font un raffut d’enfer. Et que ça papote, et que ça jacasse. En plus, elles ont l’habitude de faire une pause devant chez moi. Pour m’emmerder, sans doute, ou pour vĂ©rifier si tous leurs chiards sont bien lĂ . Bref, quand on entend le poulailler qui descend la rue, on sait qu’il est 11 heures. C’est important, parce que ce bruit de poulailler dĂ©clenche un autre mouvement: Christiane descend de son atelier oĂč elle fait du patchwork, je sors du bureau que j’ai confortablement amĂ©nagĂ© dans le garage, et on se prend un petit cafĂ© en papotant. LĂ , rien. Pas de nounous, pas de cafĂ©, en en plus Christiane n’est pas lĂ . Plus de rituel.
Du coup, je me suis mis sur Skype et on a décidé de se prendre le café tous le matins par ondes hertziennes interposée.
Il est possible qu’il se passe un bon moment avant que je ne sorte affronter dehors cette atmosphĂšre de science fiction, de fin du monde, que je ne peux mĂȘme pas observer de ma fenĂȘtre parce que autour de moi il n’y a que des jardins (et la rue du poulailler, au trafic trĂšs rĂ©duit). J’ai l’habitude depuis longtemps de faire des stocks de bouffe parce que je n’ai pas envie de sortir tous les trois jours pour acheter du sel, du lait, ou que sais-je. Ça tombe bien.
Il me semble avoir entendu Macron dire qu’aprĂšs la pandĂ©mie, rien ne sera plus comme avant. Pour une fois, je suis d’accord avec lui. Mais je doute qu’il entende par lĂ  qu’il faudra demander des comptes aux responsables de l’invraisemblable quantitĂ© de suppressions de lits d’hĂŽpitaux, de fermetures d’hĂŽpitaux, de la casse gĂ©nĂ©rale de notre systĂšme de santĂ©, commencĂ©e par d’autres, mais accĂ©lĂ©rĂ©e par lui.
Si on prend pour hypothĂšse que la moitiĂ© de la population française va ĂȘtre contaminĂ©e et que 3,4 % de ces personnes contaminĂ©es – surtout des vieux — vont mourir, faites le compte. La question des retraites sera vite rĂ©glĂ©e

Beaucoup de retraités ne verront pas leurs petit-enfants nés pendant la pandémie.
René

18.03.2020
Quartier Belle de Mai, Marseille.
C’est un quartier singulier. Au delĂ  de sa sulfureuse rĂ©putation (Ah, les fameux « quartiers nord » de Marseille !), ce qui caractĂ©rise ici la vie collective, c’est un trĂšs large Ă©ventail culturel. La solidaritĂ©, l’entraide, ça n’est pas une directive qui vient d’en haut. C’est naturel. On connaĂźt ses voisins, on se bouge pour se dĂ©panner les un.e.s les autres. Une richesse mise en danger par les diffĂ©rentes politiques locales et nationales d’amĂ©nagement – comprendre de gentrification. Ces petites maisons ouvriĂšres accrochĂ©es sur la butte, elles respirent au soleil. Les rues Ă©troites, le linge aux fenĂȘtres, les murs clairs, les trottoirs en pierre, les jardins qui dĂ©bordent par dessus les murs chaulĂ©s, vous le sentez le potentiel marchand ? Nous savons ce que ça signifie : expulsions, soit Ă©conomiques soit par la force, de la population actuelle pour laisser place Ă  la propretĂ© bourgeoise. La rĂ©action de la mairie aprĂšs la tragĂ©die de la rue d’Aubagne a fait des dĂ©gĂąts dans tout le Marseille populaire, ici comme ailleurs : expulsions au petit matin, flics armĂ©s, familles dans la dĂ©tresse… une ambiance de rafle. Vous avez remarquĂ© la posture des bleus lorsqu’ils accomplissent leurs dĂ©sirs les plus malsains ? Les jambes lĂ©gĂšrement Ă©cartĂ©es, le dos raide, les mains accrochĂ©es au ceinturon, le visage qui oscille en satisfaction et droiture morbide…
Il paraĂźt que c’est un des quartiers les plus pauvre d’Europe. Je ne sais pas comment ça se calcule mais c’est sĂ»r, on n’est pas dans le 16eme Ă  Paris.

Alors oui, le confinement, ça chamboule. Heureusement, cĂŽtĂ© cour, il y a toujours moyen de se parler. Dans le dĂ©nivellement enchevĂȘtrĂ© des maisons, les balcons des uns surplombent les jardinets des autres, les fenĂȘtres donnent directement sur la cour du voisin, et tout est ouvert, et il fait beau. Le contact n’est pas rompu mais il se limite Ă  la portĂ©e de la voix. Il semblerait que tout le monde a pris la mesure du danger. On reste cloĂźtrĂ©.e.s. Pourtant, l’obĂ©issance aveugle n’est pas une caractĂ©ristique forte dans le coin. Au contraire.
Au moment oĂč j’écris les gamins du voisinage jouent au « baccalaurĂ©at » en criant d’un jardin Ă  l’autre. Ils veulent qu’on fasse un concert ce soir. AprĂšs la musique de chambre, voici la musique de cour. MĂ©lomanes s’abstenir.
Deux voisines s’interpellent « Il est ouvert, le PMU ? » « Non, mais le loto, oui. T’as qu’à faire un loto. » « Tout est fermĂ©. Remarque, ça fait des Ă©conomies, quand on vit comme ça, hein ? »
De la fenĂȘtre voisine, s’échappe la voix d’un youtubeur complotiste qui affirme d’un air scandalisĂ© « qu’ils » ont vaccinĂ© 1 million de chinois, et que l’institut Pasteur attend les morts europĂ©ens pour vendre son remĂšde plus cher

Aujourd’hui, ma fille revient de Paris par le train. Pas trĂšs Ă  l’aise. Je prends des nouvelles, le train est plein. J’aurais prĂ©fĂ©rĂ© qu’elle ne prenne pas le risque. Le gouvernement ayant tardĂ© dans la communication du danger (dans le but de tenir cette bouffonnerie d’élection), elle s’est retrouvĂ©e piĂ©gĂ©e.

Une partie de mon travail peut se faire Ă  domicile. Je traĂźne quand mĂȘme la patte. Quelle leçon tireront nos petits princes de cette expĂ©rience ? Je me prends Ă  rĂȘver Ă  une prise de conscience populaire. Une redĂ©finition des besoins matĂ©riels, un projecteur sur la futilitĂ© productiviste, une reconnaissance des besoins en services de solidaritĂ©, de secours, de santĂ©, l’effondrement des politiques de management. Ce que nous sommes en train de rĂ©aliser collectivement pour enrayer une Ă©pidĂ©mie est de façon criante une dĂ©monstration de ce que nous serions prĂȘt Ă  faire pour endiguer la catastrophe Ă©cologique en cours. Rien de cela n’aura lieu tant que les dĂ©cisions seront confisquĂ©es par une caste dont les intĂ©rĂȘts Ă  court terme ne correspondent en rien Ă  l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Pour avancer, il faut se dĂ©barrasser des mĂ©caniques qui ont favorisĂ© les dĂ©sastres. Se dĂ©barrasser de l’État, des frontiĂšres et de toute dĂ©lĂ©gation de pouvoir.
Loran – groupe Germinal

17 03 2020
Je suis sorti comme tous les matins chercher mon journal et mon pain. Une centaine de mĂštres. La buraliste est barricadĂ©e derriĂšre son comptoir, masque sur la figure, des gants sur les mains. DrĂŽle d’ambiance. Sur sa porte, un avertissement : pas plus de trois clients, chacun Ă  un mĂštre de distance. D’habitude ici, c’est un endroit trĂšs convivial, oĂč l’on rencontre plein de monde. Le silence. La boulangerie qui lui fait face est fermĂ©e. Rideau de fer baissĂ©, sans un mot affichĂ©. Pourquoi, nul ne sait. Elle ne ferme jamais, sauf le dimanche aprĂšs-midi ! Le boulanger, un homme jeune, grand, mince, est-il malade ? Le virus ? Donc pas de pain. Je repars avec mes journaux, dĂ©pitĂ©. Un peu plus tard, je reçois une copie du formulaire de sortie. Un peu surpris, je ne sais pas trop comment manipuler ce truc. Je le transmets aux amis, aux proches. Curieuse, cette situation, en fait je m’autorise Ă  sortir pour cela ou cela. C’est l’autogestion tant dĂ©sirĂ©e ? Certes, mais derriĂšre il y a le bĂąton policier. Cela dit, il faut remarquer que ce n’est qu’un papier pas tout Ă  fait officiel, pas de signature d’autoritĂ©, pourtant il a cours auprĂšs des pouvoirs de police. « Monsieur le policier je m’autorise Ă  sortir et cela doit vous suffire pour me laisser aller ». L’anarchie n’est pas loin ! Ce serait chouette si le contexte n’était pas aussi terrible.
Nous n’avons pas de pain, donc, pas grave il y a des restes. Notre fille nous en amĂšne en dĂ©but d’aprĂšs-midi. Elle est avec sa petite fille, dix mois. Elles se tiennent Ă  la distance rĂ©glementaire, un mĂštre cinquante. Je ne peux pas prendre la petite dans mes bras. Elle est porteuse potentielle du virus, une bombe. Je suis obligĂ© de la considĂ©rer comme un danger. Dans quel monde vivons-nous ? Au bout de vingt minutes, elles repartent sans que j’aie pu les embrasser. Je ne m’en remets pas.
Ce soir aux mĂ©dias, les journalistes s’extasient devant les rues vides des villes. Ces derniĂšres ressemblent Ă  ces maquettes que l’on peut voir parfois, mais aujourd’hui c’est grandeur nature ! Une ville vide c’est triste !
Dans Le Monde du jour un excellent article sur la tentation de Pékin. Faire comme eux, contre le virus, voilà le danger. Les attentats de 2015 ont laissé dans nos villes comme un arriÚre-gout de contrÎle permanent, soldats en armes, flics partout, vigiles aux entrées de salles de spectacle ou autres, avec le regard curieux dans nos sacs. Une fois le virus régulé, disparu, que va-t-il rester de ce désir de contrÎle, urbi et orbi, ici et partout ?
Combien de temps encore avec cette peur qui rĂŽde. Ici, en Alsace les limites sont atteintes. Ce serait trop facile de continuer Ă  sourire du fait que tout est parti d’une communautĂ© religieuse fondamentaliste chrĂ©tienne. Des rumeurs de choix Ă  faire, en matiĂšre de gravitĂ©, circulent. L’armĂ©e intervient, un hĂŽpital de campagne, transfert de malades vers des hĂŽpitaux non encore saturĂ©s. Ma belle-mĂšre, 94 ans, est hospitalisĂ©e tout comme sa sƓur, pas de visite possible ! Comment lui expliquer ? Douleurs. Comment va-t-on tenir encore, 15, 20 jours ou plus comme cela. Demain est un autre jour.
Pierre Sommermeyer

Confiné, 16 mars 2020
Je suis rentrĂ© hier dimanche du CFA [note] de Metz, en train. Je garde mes distances. Je suis un peu mal Ă  l’aise. Malaise qui grandit ce lundi Ă  fur et Ă  mesure. Il faudrait vivre en dehors de la chaine de l’info, de ces chaines qui nous enchainent Ă  l’insu de notre plein grĂ©.
Mais que se passe-t-il ? Les messages d’alerte sont de plus en plus nombreux, se font de plus en plus angoissant. Pourtant quand je regarde par la fenĂȘtre il n’y a rien de nouveau. L’air est doux, les fleurs commencent Ă  arriver. Mes forsythias fleurissent et au fond de moi croĂźt une petite angoisse, une toute petite angoisse. Aurais-je ramenĂ© de Metz une de ces saloperies invisibles qui n’attends que le bon moment pour me prendre d’assaut ? Ma compagne ne m’a pas encouragĂ© Ă  aller au CFA, sera-t-elle co-victime ?
Les Ă©lections ont eu lieu, la maire Ă©colo de ma ville a Ă©tĂ© rĂ©Ă©lue au premier tour. Plein de dĂ©bats ont lieu. Que va dire le grand Mamamouchi ce soir ? Moi qui ne l’écoute jamais, pas plus lui que les autres, je suis devant ma tĂ©lĂ© et je scrute ses propos. AprĂšs nous avoir assommĂ©s avec ses « quoi qu’il en coute » il nous assĂšne ses « Nous sommes en guerre ». Et je ne peux m




Source: Monde-libertaire.fr