Mardi 17 mars, midi. Nous entrons dans une période de confinement contraint et nécessaire. Et ça vous fait quoi d’être confiné ? Sur proposition de Pierre, chaque jour un témoignage personnel sur le jour d’avant.

Chroniques au jour le jour

09/04/2020
Raconter ma journée de jeudi ? Pourquoi pas. Faut pas que je me goure, parce qu’elle ressemble tellement à celle de mercredi, qui elle-même ressemblait tellement à celle de mardi. J’étais pas trop habitué à cette répétition à l’identique. Même célibataire, habitué à mes 40 m², entre deux appartements désertés depuis deux ans par leurs propriétaires, l’un parti en Auvergne chez son fils parce qu’il ne tenait plus debout, et l’autre invitée chez M. Alzheimer, c’est fou ce que je rencontrais de monde, même en habitant dans une rue d’une grande ville où les gens avaient perdu depuis longtemps l’habitude de répondre à tes bonjours. Il paraît que les Marseillais sont de joyeux drôles qui rigolent tout le temps. Pas dans ma rue en tout cas.
Mais je n’y étais jamais dans mon appartement, à part la nuit. Combien de fois m’a-t-on reproché de n’être pas joignable … Trop de choses à voir et à faire ailleurs. Dans ma rue le seul couple que je voyais aux manifs, pour s’enfermer ils n’ont pas attendu les ordres de notre grand chef militaire qui a déclaré la guerre au virus. C’est l’âge qui les a rattrapés, à toute vitesse. L’infirmière qui passe les voir tous les jours m’indique qu’ils sont encore là. Ils attendent. Comme nous tous désormais depuis plus de trois semaines. Nous attendons quoi ?
Avant je n’attendais rien, c’étaient les copains qui m’attendaient. En plus des copains habituels, y avaient tous ceux qui passaient au cira, faire un coucou, emprunter un livre, voir l’endroit dont ils avaient entendu parler au Québec, à Rome, ou à Leipzig. Parfois y’en avait même qui venaient de Paris, et même un jeune qui débarquait de Hong Kong qui m’a appris qu’il ne parlait pas le chinois mais l’anglais, moi qui comptais lui demander de me confirmer que ce livre sur notre étagère méritait bien sa place dans notre bibliothèque… Et puis il y avait ce thésard qui venait de Montpellier pour travailler sur Stirner, et cet autre sur les immigrés italiens à Marseille à l’époque du fascisme, et cette conférencière qui cherchait de la documentation sur Louise Michel. Tous reclus, non pas Reclus lui il est toujours dans son armoire à refaire le monde, les autres tous ceux qui faisaient qu’une journée était toujours pleine d’aventures, de rencontres, de controverses et qui vous donnaient envie de vous lever, parce qu’on était vivant.
A l’AG de janvier on était fier de dire qu’on avait ouvert tous les jours même le jour de Noël et du jour de l’an, même à Pâques. Sauf le 1er mai, ça c’est sacré. Quoique, en rentrant de manif, on est quand même venu jeter un œil…
Maintenant quand un jour par semaine je vais relever le courrier de plus en plus rare, je rentre dans un local muet où Bakounine se repose à côté de Malatesta pas très loin de Perlman, séparés par Richepin et Brassens – ils sont rangés par ordre d’arrivée dans les collections !- Peut-être qu’ils refont le monde eux aussi quand les lumières se sont éteintes, mais il me semble qu’en temps normal ils étaient plus bavards parce qu’on les interrogeait plus souvent peut-être. Je les soupçonne d’être un peu déçus de voir que depuis leur époque ça ne s’est guère arrangé, et que peut-être ils nous en veulent un peu de notre résignation.
Les copains sont passés la veille ou repasseront demain mais on évite de se rencontrer. On n’est pas fâchés, mais on a décidé de garder chacun pour soi le virus. On partage quand même pas tout. L’heure du café ce sera pour plus tard.
Alors je rentre chez moi, marchant au milieu de la rue puisqu’elle est désormais désertée des voitures. Je me surprends à entendre un oiseau, peut-être un rossignol, j’ai oublié. Ils chantaient avant ? On entend aussi de loin un rire joyeux, ce sont trois jeunes qui débouchent d’une rue transversale, qu’est-ce que ça fait plaisir de croiser des humains. Si j’osais je les embrasserais, je dois être en manque d’affection accéléré ; mais ce sont eux qui m’abordent et me souhaitent une bonne promenade. Ça m’a presque donné envie de pleurer. Faut que je me surveille.
Tiens ça commence à sentir le tilleul le long du boulevard qui se dirige vers l’église. Vous avez remarqué comme l’air est devenu respirable, le ciel plus bleu et un peu plus étoilé quand le soleil s’est éteint ? Dommage qu’il reste encore trop de lumières artificielles. Vivement qu’on passe aux économies d’énergie.
L’église est fermée, Lui aussi est assigné à résidence, Il a pas envie de choper le virus juste au moment où il s’apprête à remonter voir son Père. Vous imaginez le bordel là-haut avec une épidémie de coronavirus ? Ou alors c’est que même les curés ont perdu tout espoir. Mais ils ne le diront pas.
Pour l’instant y a déjà le Macron et sa bande qui ont perdu tout crédit avec leur histoire de masque qui est inutile et qui d’un coup devient obligatoire. « Tous voilés ! » il a dit d’un air martial. Y a trois mois je me faisais tabasser parce que je portais un masque et qu’il me l’avait interdit, et on m’affirmait qu’une femme voilée c’était dangereux parce qu’on ne savait pas si elle cachait pas une bombe sous sa robe, et un poignard entre ses dents. Aujourd’hui ils me disent que le virus va reculer devant des hommes et des femmes masqué.es. Vous croyez vraiment qu’on va terrifier cette petite bête simplement en lui faisant peur ? Moi c’est plutôt tous ces flics et ces militaires aux ordres de ces fous qui nous gouvernent qui me font peur.
Pas qu’à moi. Hier précisément, je rentrais chez moi. Y’avait une voiture utilitaire garée en double file, la portière ouverte, et trois bonshommes qui la contemplaient intrigués. Arrive une quatrième larron qui sortait d’un entrepôt, et s’enquiert de son copain le chauffeur, auprès des trois autres. « Beh ! On sait pas. Quand il nous a vu arriver il est parti en courant… Nous on n’est pas des flics ! »
Sur l’instant ça m’a fait exploser de rire. Je pensais qu’on vivait une époque formidable. Puis je suis rentré chez moi et au moment où je rangeais pour le photocopier lors de ma prochaine récidive, ce laisser-passer que je m’étais signé, ce précieux document par lequel je m’autorisais à sortir, je me suis dit qu’il y avait quand même quelque chose qui devrait m’inquiéter davantage. Je commence à m’habituer tranquillement à obtempérer à des ordres qui, il y a peu encore, m’auraient fait descendre dans la rue, comme quand ils ont sorti la loi qui interdisait de manifester après les attentats et qu’on avait traversé tout le centre-ville et qu’on avait même poussé la manif vers des quartiers où les processions syndicales ne nous emmènent jamais, à la Belle de Mai, chez les pauvres, les sans-voix, ceux qui d’après les faiseurs d’opinion étaient en train de nous envahir. Je suis pas sûr qu’on les ait vraiment rassurés, mais en tout cas on avait dit merde à un enfermement pourtant bien moins contraignant. Et les flics nous avaient accompagnés, certes, mais c’étaient l’époque où ils ne chargeaient pas encore avec des armes de guerre et où ils étaient moins généreusement dotés en matière de grenades. Si, si, je vous assure, à cette époque l’État dépensait encore un peu d’argent pour les hôpitaux, mais il commençait déjà à prévoir le moment où il risquait d’avoir besoin de protection un peu plus offensive. Et leurs grenades, les flics essayaient de les économiser. Mais le grand Chambellan a déplacé quelques lignes sur le grand cahier comptable de la nation, et les élus ont tous accepté, ils pouvaient quand même pas risquer de perdre leur porte-feuille, et nous on n’a rien dit, ou alors pas assez fort pour être entendus.
Et ça a donné ce que nous constatons. Tous comptes faits, ceux qui décident de leur sort au détriment du nôtre, ils ne sont pas si fous que ça. Ils pensent. A eux. Et si c’étaient nous qui étions trop dociles, comme le bétail qu’on mène à l’abattoir et qui pense sans doute que c’est son destin ? Et je m’endors en rêvant du jour où les moutons se retourneront contre leurs « bergers » et qu’ils les brouteront à belles dents.
Toni. Marseille


08/04/2020

Aujourd’hui, on était donc le… 8 avril. Je ne sais plus trop quel jour nous sommes, ni à combien de jours de confinement on en est. Il y a comme un petit goût de jour de la marmotte, mais sans Bill Murray.

Les enfants se réveillent « hey ! aujourd’hui les enfants, c’est confinement ! » Tâchons de rendre ça un peu amusant… Chez nous, pas de souci avec la « continuité pédagogique » décrétée par Jean-Michel Blanquer : on n’a jamais commencé, alors on ne va pas continuer. De ce côté-là, on est peinards car personne ne nous donne de devoirs à faire, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à toutes ces familles pour qui devoirappliquer cette lubie ministérielle est un calvaire quotidien.
Chez nous aujourd’hui, le programme de la matinée tourne plutôt autour de la confection de crêpes, du choix des livres que l’on va lire ensemble, et d’un débat de fond : va-t-on oui ou non ranger ces playmobils ?

Le ciel finit par se dégager, la pluie s’arrête. On peut sortir faire un tour dans le quartier. La ville est silencieuse, pas une voiture dans la rue, pas un avion dans le ciel, quelques piétons que l’on croise de loin. Un homme me reproche de sortir avec des enfants, prétendant que ceux-ci sont de dangereux porteurs du virus. C’est très curieux, les effets secondaires de ce virus : alors qu’il y a peu, les gens étaient prêts à papouiller des gosses inconnus sans même leur demander l’autorisation, aujourd’hui, ils les voient comme des menaces et les repoussent sans aucun tact. Me donne pas très envie de croiser d’autres humanoïdes pour aujourd’hui. On rentre.

Les semis ne sortent pas. Une amie me téléphone, elle a le moral dans les chaussettes de ne voir personne. On discute un long moment, on rit, et ça me fait du bien à moi aussi. On se lance dans une grande partie de jeu de société. D’autres coups de fil se succèdent : les grands-parents, que je devine inquiets, et certainement aux prises avec ces questions lancinantes : quand se reverra-t-on ? se reverra-t-on ? Les copains des enfants appellent aussi. C’est à la fois chouette et super frustrant pour eux. Les copains sont là, à portée, mais on ne joue pas pareil en appel-visio qu’en vrai… Je comprends bien, ce manque de copains. Moi aussi, les copains me manquent.

Après l’avoir relu une dernière fois, je me décide à envoyer un article pour le ML. Je suis contente. C’est un sujet qui me tient à cœur, et cet article a été l’occasion de rencontrer des jeunes formidables. Ils m’ont beaucoup émue et redonné espoir en l’avenir et en l’humanité. Penser à tout ça me donne un petit coup de fouet. Je sens que je sors peu à peu de cette torpeur du confinement, qui me poussait à ne rien faire ou presque, à procrastiner comme dans mes plus belles années d’étudiante. Il est temps de se remettre à l’action.
Marina

07/04/2020
J’habite un lieu de rêves sérieusement.
L’Ardèche m’a offert ce lieu envoûtant où chaque jour aura fait grandir les pousses et les petits arbres autour de notre maison de bois. Dans la nuit du 7 avril feu le Vieux Robert est venu me voir pour m’interroger lui qui savait poser placidement certaines énigmes entre nous. Il s’agissait d’énoncer tous les arbres plantés depuis plus de dix ans sur ce beau terrain alors que j’avais enfoui des souches qu’il m’avait données de son oliveraie et des poudilles, noms des sarments de vigne en ardéchois. Les trois pieds de baco, le couple d’anciens chasselas, le muscat de Hambourg et la paire de Villards avaient grandi pour donner de belles grappes succulentes alors que les souquets, ces grosses gousses d’un bois si dur aux tons chatoyants nous avaient offert des petits pieds si verdoyants que les souches les laissèrent grandir d’un novembre à un autre jusqu’au jour où les premières olives apparurent parmi ces feuilles tant émouvantes aux deux verts au moment même où les yeux s’humectèrent et que le cœur se mit à battre plus vite à mesure que toutes ces petites olives rendaient subitement à l’arbre son mystère dénudé.
La première énigme du Vieux Robert me bouleversa tant que je sortis de mon lit et m’assis comme si ce regretté nonagénaire toujours vêtu de son bleu d’ouvrier et coiffé d’un béret était devant moi levant sa canne. – L’eau s’en va à la mer… Il répéta cette parole pour me tester une deuxième fois et je lui répondis comme s’il était revenu de ce premier jour de notre rencontre dans la montée du Puech : – Alors que de votre temps on gardait l’eau dans des grands trous ?
Aussitôt le Vieux Robert disparut en emportant une de mes somnolences matinales alors qu’avant lui la nuit m’avait réveillé pour que je descende sur la terrasse vérifier la position de la lune.

Puis les morts du Coronavirus se mirent à me parler et la colère envers les États scélérats destructeurs de services publics hala la mer jusqu’aux pieds de la côte du Puech alors que des larmes salées remontaient dans mes yeux troublant cet instant matinal où je guette souvent la splendeur monter derrière la colline au-dessus de la maison d’enfance du Vieux Robert. Des centaines de Vieux Robert se mirent à me parler toutes les langues du monde au fur et à mesure que le soleil montait alors que j’étais pris soudain entre deux sentiments comme si le bonheur qui m’apparaissait une fois de plus avec la clarté ne pouvait être que l’ultime lumière de ces Vieux – auxquels je ressemble – dont les yeux se ferment de jour en jour alors que leurs corps s’enfoncent au fond d’un lit de mort.

Je rangeais ce matin du 7 avril 2020 comme je le fais toujours la vaisselle alors que mon thé infusait pour mon petit déjeuner après quoi je regagnais la pièce de musique et m’enfermais pour travailler à la composition des arrangements de mon futur CD dont le titre sera « C’est une parole ».
Oui la parole des Vieux Robert est faite de cette eau précieuse que je préserve dans le trou de ma voix jusqu’au fond de mon immanence alors que cette épidémie persiste et condamne irrémédiablement les plus démunis pour qui ce cri que je leur dédiais en chantant dans les années passées remonte avec la mer et s’insurge maintenant envers les gens de pouvoir avec la voix de la dignité : « Donne à boire au sable ! ».
Louis Arti Banne le 7 avril 2020

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Article publié le 10 Avr 2020 sur Monde-libertaire.fr