Septembre 26, 2021
Par Antiopées
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Hervé Mazurel, L’Inconscient ou l’oubli de l’histoire. Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective, La Découverte, 2021

La semaine dernière, je parlais ici-même d’Histoire populaire de la psychanalyse, excellent petit bouquin de Florent Gabarron-Garcia[1]. Cette fois, je me suis attaqué à un gros pavé : un peu plus de 580 pages, excusez du peu. Et tout ça sans connaître grand-chose à la psychanalyse – à croire que je suis quelque peu… inconscient ! Bon, je ne vais pas prétendre que je l’ai déjà bien digéré et que je vais vous en proposer une brillante synthèse. Pourtant, il me semble que ce livre mérite d’être lu, et tout ce que je chercherai à faire ici sera de donner envie de le lire, justement.

Le livre de Gabarron-Garcia, lui-même psychanalyste, donnait, grossièrement dit, une critique « politique » de la psychanalyse ou plus exactement des courants psychanalytiques, s’élevant, à la suite de Robert Castel dans les années 1970[2], contre le « psychanalysme[3] » et passant en revue les psys et mouvements psys « subversifs », depuis le « premier Freud » jusqu’au SPK en Allemagne et à La Borde en France. C’est un tout autre projet que celui d’Hervé Mazurel, historien « des affects et des imaginaires », maître de conférences à l’université de Bourgogne et codirecteur de la revue Sensibilités, et qui participe à « une équipe de recherche transdisciplinaire travaillant à la relance du dialogue de la psychanalyse et des sciences sociales » (ainsi que nous le dit la quatrième de couverture de son livre). Comme historien, justement, il déplore le fait que Freud ait situé l’inconscient – par ailleurs sa grande découverte, et cela même si quelques autres l’avaient approché avant lui – en dehors de toute historicité : alors que ce « continent inconnu » était selon lui déterminant pour notre vie psychique, il aurait lui-même échappé à toute détermination et à toute influence « extérieure » à l’individu. Et au-delà même de Freud, Mazurel dit que « pour la plupart des écoles psychanalytiques reconnues, l’inconscient reste toujours situé au-delà du social, au-delà de l’histoire » (souligné par lui). D’où l’un des sens du titre du livre : l’inconscient comme « oubli » de l’histoire. En effet, il ne s’agit pas seulement de l’inconscient tel que le voit la psychanalyse « orthodoxe », comme, entre autres, l’oubliette où sombrent un certain nombre de souvenirs, mais de l’inconscient de la psychanalyse elle-même : ainsi notre auteur ne croit-il pas que c’est « manquer de respect à la psychanalyse que d’user de ses propres outils pour interroger l’inconscient de son propre savoir, que de fouiller les caves et sous-sols d’une discipline qui, comme toutes les autres, peine à identifier son propre impensé ». Mais remettre en cause « l’anhistoricité affirmée de l’inconscient », considérer celui-ci comme un savoir daté (du tournant du XXe siècle) et situé (à Vienne) sur la structure de la personnalité, « amène aussitôt une foule de questions vertigineuses » sur les conditions de production de cet inconscient (et donc sur les rapports entre individu et collectivité). C’est bien à ces questions que s’attaque Hervé Mazurel dont le travail, dit-il, « est avant tout celui d’un lecteur, d’un lecteur assidu et passionné de sciences humaines et sociales. » La plus-value de ce travail, « si elle existe », poursuit-il, « vient donc avant tout de ces lectures nombreuses et croisées, ainsi que de la longue maturation dont cet ouvrage est le fruit. Et de ce que l’entreprise, très consciente des aveuglements et des surdités produits par les carcans disciplinaires et l’hyperspécialisation de la recherche, s’est délibérément placée au carrefour de différents savoirs pour mieux saisir les liens encore trop inaperçus qui relient le psychique, le social et le culturel, lesquels doivent être saisis à l’intérieur d’une historicité qui, non seulement les constitue, mais les traverse » (souligné par l’auteur). Et de préciser quels sont ces « différents savoirs », essentiellement « la psychanalyse, la psychologie sociale, l’anthropologie, la sociologie et, plus qu’aucun autre, l’histoire ». Vaste programme, donc, ce qui explique la taille du livre.

C’est pourquoi il serait quelque peu présomptueux de ma part de prétendre le résumer, et encore plus de prétendre le faire tout de suite (encore une fois, il me faudra un peu de temps pour le digérer). Bien sûr, comme c’est toujours le cas d’une lecture de pareille envergure, certaines parties du livre m’ont marqué plus que d’autres. Je citerai en particulier la deuxième partie qui s’intéresse à l’histoire « interne » de l’inconscient. Voici ce qu’en dit l’auteur dans son préambule :

« […] la deuxième partie, elle, avancera que si les relations entre l’histoire et la psychanalyse ne sont jamais parvenues à être aussi fructueuses qu’elles l’auraient pu, au regard de leur parenté épistémologique notamment, c’est qu’elles butaient en dernière analyse, comme l’a vu Lynn Hunt, sur ce dilemme essentiel qu’a constitué pour des historiens “qui par définition étudient les changements dans la vie humaine, à user d’une approche qui ne cesse de mettre en valeur l’intemporel”. En l’occurrence, un inconscient stable, fixe et monotone, cœur d’une nature humaine immuable. Or nous nous efforcerons ici de montrer que l’inconscient pourrait n’avoir pas seulement une histoire “externe” – celle qui intéresse l’histoire des sciences se penchant sur la genèse de la “découverte” de l’inconscient au XIXe siècle –, mais posséder une « histoire interne », profondément liée à ces trois processus sociohistoriques d’ampleur, étroitement corrélés sur la longue durée, que sont les processus de civilisation, de privatisation et d’individualisation. »

Cette deuxième partie comporte donc quatre chapitres : « L’inconscient hors de l’histoire ? », « Et si l’invariant variait ? », « La société au plus intime » et « Inconscient(s) et culture(s) ». Le troisième, qui aborde l’interpénétration individu-société ou, pour reprendre le titre d’une de ses sections, « L’individu dans les “plis singuliers du social”[4] », est probablement celui qui m’a le plus intéressé, car, comme le dit Mazurel, même si la conception égocentrée qui se représente l’individu et son environnement social apparaît bien dépassée, pour peu que l’on se donne la peine d’y penser, il n’en reste pas moins qu’elle imprègne encore profondément nos habitudes de pensée, sans parler des sciences sociales : « De cette représentation de l’individu procède en effet le grand sillon qui coupe en deux le champ des disciplines : entre celles qui, d’un côté, considèrent de manière privilégiée les hommes en tant qu’individus (psychologie, psychanalyse, psychiatrie, criminologie…), et celles qui, de l’autre, considèrent avant tout les hommes en tant que sociétés (sociologie, anthropologie, histoire, linguistique…). »

L’autre partie qui m’a le plus donné à réfléchir (mais encore une fois, c’est loin d’être terminé) est la quatrième et dernière, intitulée « Explorations de l’inconscient historique » et particulièrement le chapitre 13 : « Le rêve, le symbolique et l’imaginaire », qui se termine par ces mots : « […] le rêve pourrait bien être la voie royale qui permet de comprendre combien la société, et avec elle toute notre histoire collective, s’invite et se terre jusque dans les strates les plus obscures et enfouies de nous-mêmes. »

On l’aura compris, il y a bien d’autres choses dans ce livre dont je n’ai donné qu’un aperçu. Plus qu’une note de lecture, je pense qu’il mériterait d’être lu et discuté à plusieurs (« arpenté ») afin d’en tirer la substantifique moelle, comme disait l’autre. J’y reviendrai probablement plus tard, peut-être au détour d’autres lectures.

franz himmelbauer

[1] Qui vient de paraître à La fabrique.

[2] Robert Castel, Le Psychanalysme. L’Ordre psychanalytique et le pouvoir, Maspero, 1973.

[3] « […] discours qui participe de la domination et de la fabrication de l’idéologie comme “ensemble des productions idéelles par lesquelles une classe dominante justifie sa domination”. »

[4] Titre d’un livre du sociologue Bernard Lahire, Dans les plis singuliers du social, La Découverte, 2013.




Source: Antiopees.noblogs.org