Octobre 18, 2021
Par Lundi matin
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En voici un échantillon qui donne le ton :

« Assurer une communication grand public régulière sur la santé mentale. Le manque d’information en santé mentale, le très faible niveau de connaissance du public sur ce sujet et la stigmatisation des troubles mentaux sont des obstacles importants à l’accès aux soins et à la prévention ; ils favorisent le retard de diagnostic et contribuent à l’isolement social des personnes. Dans la suite de la campagne nationale “en parler c’est déjà se soigner”, cette mesure vise à informer le grand public sur la santé mentale et ainsi à lutter contre la stigmatisation en :

Développant un dispositif de communication pérenne sur la santé mentale, avec notamment la création d’un site internet dédié à la santé mentale complémentaire à celui du Psycom. Produisant et expérimentant à terme des outils numériques pour le bénéfice de la population ».

Passons.

Les traits les plus caractéristiques de l’offensive néolibérale depuis les longues années 80 ont été maintes fois commentés : destruction du tissu des communautés et des solidarités, occultation des divisions sociales, atomisation coextensive à la promotion d’une ontologie entrepreneuriale, métropolisation dessinant un espace global quadrillé par les flux de la valeur indissociable d’une arrogante indifférence, quand ce n’est pas d’une brutale violence, à l’égard de la singularité des milieux de vie et des manières de les habiter. Cette nouvelle restructuration du « système-monde » aura entraîné avec elle l’effondrement de pans entiers du pastoralisme étatique et, avec celui-ci, des institutions disciplinaires de gestion de l’inadaptation mais qui n’en étaient pas moins, dans certains cas, des lieux d’hospitalité. S’est ainsi institué un nouvel ordre brutal de la négligence au nom de l’absolutisme despotique de l’économie.

L’esprit de l’entreprise, sans autre médiation, prolonge ainsi ses ravages avec ses nouvelles formes de subjectivation sociale dont ce que certains ont appelé « l’entreprise de soi ». Et tant pis pour ceux qui ne peuvent, ou ne veulent pas, acquérir une existence « sociale » à partir de l’injonction à s’inscrire dans des « projets de vie » intégralement soumis aux instances supérieures de l’économie. Le « droit à la négligence », qui existait pourtant déjà si bien dans le cadre des institutions de l’État social, aura débordé largement celles-ci porté par le fanatisme religieux de l’État du capitalisme. L’indifférence, le mépris, l’humiliation se sont depuis érigés en principes de gouvernement. Il ne s’agit plus « de faire vivre », comme nous l’avait appris la généalogie du biopouvoir, ou de laisser mourir. Mais d’ignorer. Comme le dit David Lapoujade, le pouvoir d’ignorer est bien pire que celui de nier [1].Et c’est ainsi qu’il est aujourd’hui possible d’ignorer les noyés dans les flots qui entourent la forteresse européenne, les existences harassées dans les bidonvilles à Paris, les morts solitaires dans des EHPAD lors d’une vague épidémique ou les fous atomisés errant de dispositif psychiatrique en dispositif médico-social, de celui-ci en dispositifs assistantiels lesquels ne semblent être en mesure que d’approfondir leur atomisation.

Où en sommes-nous ?

La poursuite de la destruction des services publics, la gestion managériale des institutions, l’état d’exception permanent et sa police annonceraient ce que certains, pudiquement, appellent un libéralisme-autoritaire et d’autres, sans plus de précautions le libéral-fascisme qui vient. Certes, nous ne sommes pas dans un retour au fascisme historique mais dans la construction d’un ordre caractérisé par l’ubiquité de nouvelles formes de contrôle, la sur-individualisation indifférenciée d’atomes sociaux, une propagande médiatique effrénée au service du pouvoir, l’omniprésence de la basse police devenue quasi autonome et concomitante à la désintégration des vieilleries disciplinaires de l’ancien État social. Un des derniers mots de la novlangue du fondamentalisme républicain dans nos contrées, le « séparatisme » , alors même que nous assistons à la sécession et à une dégénérescence inédite de ses scènes de pouvoir, devient ainsi le signifiant maitre de la guerre menée par le pouvoir institué contre toutes les formes de défection marquées dorénavant par le sceau de l’infamie. Toute désertion se doit d’être anomique, un crime contre lèse Société aux divisions de plus en plus ahurissantes malgré le voile de l’autoentrepreneuriat universel. Le spectre d’une société gouvernée intégralement par l’économie et ses flux cohabite sans encombres avec la déferlante des foules de rebuts et d’inadaptés.

Nous aurions tort d’évoquer un « affaiblissement » de l’État. Tout au contraire, nous sommes témoins de l’exacerbation de son action négative : « Le renforcement de l’État et son pourrissement semblent bons camarades » disait déjà Henri Lefebvre dans son Manifeste différentialiste écrit dans les années 70. En réalité, nous le voyons aujourd’hui, rien ne cohabite aussi bien avec le management que la basse police.

Les retorses inventions de l’État manageur auront fini par emmener l’institution psychiatrique, tout comme d’autres institutions de soin et assistantielles, au bord de l’implosion. La « gestion » de l’épidémie Covid, les mensonges gouvernementaux, son improvisation et son effronterie, son cynisme éberluant à l’égard du « personnel » de la santé, ses conseils guerriers de la défense, ses conciliabules d’experts nommés par décret, l’explosion des violences policières, le contrôle cybernétique de masse et les applaudissements moutonniers dans l’inénarrable séquence du premier confinement sont un exemple de plus, stupéfiant certes, mais certainement pas le dernier, de la mise au pas de tout qui ce peut exister, ou qui pourrait émerger, en termes de formes d’autonomie collective et d’attentions situées face à la vulnérabilité.

* * *

Je laisserai à d’autres le récit des dispositifs de destruction du secteur psychiatrique tel qu’il est. Je préfèrerai plutôt mettre en perspective ce qu’il pourrait devenir pour faire vivre des manières de prendre soin de nos fragilités. Et ceci au-delà du culte éploré de l’institution et de l’expérience inconsolable de la perte d’on ne sait plus quel âge d’or où des discours savants nous étouffaient avec leur Sujet, leur Psychose, leur Inconscient et leur Transfert (dont la psychothérapie institutionnelle en tant que légende aujourd’hui en est un symptôme). Il s’agit donc d’ouvrir un chantier (mais il est d’ailleurs déjà ouvert de manière dispersée par la sagesse populaire) sur les manières de s’organiser pour faire vivre des formes d’attention à la précarité des existences.

On peut le dire sans plus de précautions : il y a quelque chose de pourri au royaume ténébreux des pratiques psy. Et sa décomposition n’est pas le seul résultat des méchantes attaques managériales contre ses institutions. Ou pour faire bref : nous sommes nombreux et nombreuses celles et ceux qui travaillons depuis des années dans les univers du soin et qui refusons de nous laisser piéger dans la scène de la glorieuse résistance qui opposerait les psychiatres (de gauche), défenseurs de l’institution psychiatrique, abreuvés de Freud, de Lacan, et depuis quelque temps avec quelques touches de Deleuze (la mode est à un improbable deleuzo-lacanisme), et le scientisme managérial des thérapies comportementales, du coaching thérapeutique, des modélisations du cerveau et la psychiatrie biologique.

Difficile de résister à rendre compte d’un moment vécu, tragicomique et représentatif de la « posture psy » (mais ce n’est là qu’un exemple parmi des milliers dont sommes coutumières toutes celles et ceux qui nous coltinons depuis des décennies des psy s’évertuant à créer laborieusement leur propre état d’exception dans les institutions).

Ainsi une rencontre au cours d’un séminaire que j’avais organisé autour des formes collectives de soin [2]. C’est dans ce cadre que furent invitées les fondatrices de Dingdingdong (Institut de coproduction de savoirs sur la maladie d’Huntington) pour mettre en partage leur expérience sur la complexité et la fragilité de l’instauration de collectifs de personnes assignées à une maladie. Ce fut dans ce contexte qu’elles évoquèrent en résonance une autre expérience, celle du réseau français sur l’entente des voix (REV). Un éminent représentant de la psychothérapie institutionnelle, s’étant auparavant présenté comme « schizoanalyste », après un long moment, remuant sur sa chaise, finit par s’emporter et, au bord de l’apoplexie, s’écriait finalement devant l’assemblée : « mais c’est n’importe quoi ! Vous parlez de psychotiques… Vos entendeurs de voix ce sont des hystériques ! Les vrais psychotiques je vais vous les montrer dans mon service à l’hôpital ! ». C’est certain que d’autres se sont attelés, sans prétendre devenir des représentants des « vrais » psychotiques, à rendre compte des manières dont l’institution contribue à fabriquer des psychopathologies dument diagnostiquées [3].

Les effets d’autorité, la manie interprétative, le supposé savoir du psy qui lui permet de faire semblant d’en être un, son très caractéristique jargonnage voilà ce qui nous fatigue depuis trop longtemps. Et c’est ainsi que la psychanalyse, ayant colonisée naguère l’institution psychiatrique, a pu fabriquer des générations de psy angoissés, inhibés, ou pire, contents d’eux-mêmes, sous l’œil toujours vigilant, parfois persécutant, des maîtres fantômes supposés sachants, figures tutélaires et désuètes auxquelles ils vouent un culte éprouvant.

Toutes celles et ceux qui avons tenté dans les institutions de briser la naturalité de la séparation entre des identités professionnelles, et entre celles-ci et celles des « usagers » ou des « patients », nous sommes heurtées à un moment ou un autre à des psy, à leur inauthenticité relationnelle, à leur charabia « clinique », mot fétichisé s’il en est, domaine par excellence de l’« opinion » qui n’engage pas à grand-chose dans la relation de soin. Et à un hinterland plus ou moins confus et invisible de savoirs naturalisés qui précèdent leurs postures et leurs prétentions métapsychologiques.

Faut-il rappeler que l’hégémonie de la psychanalyse en France, dans la plupart des champs institutionnels (aujourd’hui mise à mal par les nouvelles formes de subjectivation sociale néolibérales), est un phénomène historique circonstancié ? C’est ainsi que dans les bouillonnantes années 70 qui virent naître des pratiques questionnant l’institution asilaire ou, plus radicalement, proposant des formes de désinstitutionnalisation, Robert Castel reprochait déjà au psychanalysme, et par ricochet à la psychothérapie institutionnelle, d’être à la fois une idéologie et une institution dans l’institution (même si nous ne partageons pas en retour le « sociologisme » de Castel) [4]. Il faudrait ajouter que comme toute institution, la psychanalyse exige ses rituels, ses processus d’initiation et de conversion, ses distributions de places, ses guerres d’influence, des savoirs comme autant de pouvoirs plus ou moins occultés puisque naturalisés. Dans son ontologisation du Sujet, surgissant du supposé chaos narcissique des origines, hanté par une jouissance infinie an-archique, irrémédiablement soumis dans son manque-à-être par l’arbitraire de la Loi symbolique et ses signifiants maitres fondements de l’humanisation, elle peut superbement ignorer le nécessaire travail généalogique qui viendrait en questionner l’universalité. Et c’est ainsi que l’institution psychanalytique a participé à l’emboîtement des institutions entre elles dans un certain type de subjectivation sociale inséparable de déterminations historiques particulières. D’où aussi sa fascination pour la « psychose » qu’il fallait à tout prix récréer comme l’exception qui confirme la règle d’un état exception définissant ce qu’est le sujet social. Dans le domaine du droit on appelle cela la scène de la probatio diabolica, lorsque la « partie » doit fournir une preuve qu’elle ne peut pas fournir par sa nature même en tant que partie. Et c’est comme cela que les fous restent des fous, fascinants théoriquement.

Contre la naturalité d’une idée du sujet, contre les scènes où se rejouent les prétentions hégémoniques rivales, celles de la psychanalyse ou de la psychiatrie biologique et les modélisations cognitives, il nous semble nécessaire d’œuvrer à l’émergence des formes transindividuelles du soin. Par hétérogenèse.

Ceci exige inévitablement des formes de désidentification aux diagnostics, et donc de processus de singularisation de l’expérience inséparables des manières de les accorder avec d’autres expériences. Moni Elkaïm, dans ces mêmes années de création d’une autre psychiatrie, ou de destitution de la psychiatrie tout court, inspiré par ses pratiques de réseau et d’intervention communautaire, évoquait la prise en compte des « résonances » entre le thérapeute et son patient. D’autres, plus tard, considérèrent la psychothérapie comme l’épreuve (ratée ou réussie) des devenirs de formes de « supplémentation » de l’expérience, donc de potentialisation de nouveaux agencements entre les thérapeutes et leurs patients [5]. La « rencontre » ne se décrétant pas a priori, ce qui compte alors c’est l’attention portée aux situations qui la rendent possible. A tout prendre, il me semble préférable de penser en termes de virtualisations de devenirs possibles qu’avec un concept d’inconscient forcément débiteur à son tour de celui de refoulement déterminé par des valeurs socio-historiques. Bref il nous faut agir en suscitant le partage d’expériences singulières, « aberrantes » pour les faire sortir de leur auto-référentialité bornée. Félix Guattari, lors d’une rencontre à Trieste en 1986, ne disait pas autre chose, tout en défendant la nécessité des méta-modélisations à partir de la notion d’inconscient, auxquelles je ne peux pas adhérer [6].

* * *

Il nous faudra alors penser et mettre en pratique les conditions d’une réactualisation, forcément polémique, des héritages combatifs qui mirent en cause la naturalité des institutions psychiatriques et leurs savoirs.

J’ai évoqué ces années 70 qui virent naître un hétéroclite réseau pour une alternative à la psychiatrie [7]. Mais je pourrais rappeler encore la naissance du courant de l’ethnopsychiatrie, porté en France par les recherches et les pratiques thérapeutiques que Tobie Nathan, dès les années 80, remettant en cause les fondements mêmes de la tradition occidentalo-centrée d’un sujet psychogénétiquement ou structurellement universalisé. Certes, l’ethnopsychiatrie est devenue aujourd’hui inaudible sous la chape de plomb de la stigmatisation du « communautarisme », signifiant convoqué comme une arme de guerre par le fondamentalisme républicain. Je pourrai rappeler cependant que celle-ci, s’intéressant aux étiologies et aux pratiques dites « traditionnelles » (mais la pratique psychiatrique a aussi ses traditions) convoquait des médiations hétérodoxes, dans le milieu hostile de la clinique occidentale entre des humains et des non-humains : esprits, divinités, morts, ancêtres et leurs milieux. Il s’agissait par là d’explorer des cosmo-thérapeutiques et de donner à voir leur rigueur technique et les modes de transmission inséparables de communautés singulières. Et ceci avant même l’omniprésence dans le paysage intellectuel et de la recherche de ce qu’on appelle de façon dorénavant canonique « le tournant ontologique », ou l’intérêt porté au perspectivisme ontologique et aux ontologies multiples et relationnelles [8].

Au plus loin de toute métapsychologie, ou d’une herméneutique du sujet, en tant que fondation « mono-ontologique » de ce qu’est « l’humain » il nous faut faire exister la différence des modes d’existence [9]. Ou des éthopoïètiques, dont les histoires tronquées nous ont été rappelées par Michel Foucault dans son travail généalogique et qui, à l’encontre de l’introspection comme exercice de soi (ou les manières dont nous nous rapportons à nous-mêmes) avec la longue postérité qu’on lui connait, du catholicisme à la psychanalyse, nous posait une autre question : celle des manières d’habiter le monde, celle des relations entre des humains, des non-humains et des divinités [10].

Alors, institution de soin ? Je préfère parler de contenants d’agencements d’hétérogénéités inséparables d’une culture de l’attention. Et ceux-ci sont indissociables des manières de faire exister la communauté. Il faut revoir à nouveaux frais les âpres débats des années 70 autour de l’affirmation de l’institution et de sa « réforme », pétrie en France de psychanalyse, y compris chez Guattari, et le travail de destitution, (« l‘institution en négation », disait Franco Basaglia) telle qu’elle fut théorisée et pratiquée autour du mouvement psichiatria democratica en Italie. Le débat est resté, comme tous les dialogues qui en valent la peine, inachevé. Il nous faut le réactualiser dans ces temps d’effondrements sociaux et de ses sujets politiques, ainsi que de destruction des milieux de vie dans des nouvelles coordonnées post-sociales et cosmo-politiques.

* * *

Voici donc la question que je voudrais avec d’autres à nouveau faire exister : aux frontières de la psychiatrie et des univers assistantiels, avec leurs identités, leurs distributions de places, leur savoirs plus au moins indigents, leurs définitions du « psychisme » et du « social », quels nouveaux dispositifs pour faire place à des processualités, à l’indétermination des rencontres qui font consister la communauté, à ce qui fait différer les identités et les représentations dont elles font l’objet et auxquelles aussi bien soignants et soignés sont assignés ?

J’appellerai ces tentatives des communs du soin.

Se pose alors une question qui nous importe dans notre époque de quadrillage gouvernemental paranoïaque : quelles territorialités ?

Il nous faut recréer une trame de lieux disparates, sans que ceux-ci soient nécessairement spécialisés dans le soin psy, le monde médico-social, l’action sociale et l’« insertion », autant de mots disgracieux d’un pastoralisme en train de s’effondrer. Territoires où se déploient des relations qui dessinent des nouvelles cartographies vivantes. Cartographies où s’incarnent les agencements d’une multiplicité d’expériences et leurs interdépendances et qui font que le monde est plus qu’un monde Un avec ses sujets.

Donc, quelles formes de coopération dans une époque d’implosion des univers assitantiels qui ne reviennent pas à une simple restauration de la sacro-sainte Institution ? Comment les rendre solidaires avec les luttes qui affrontent la destruction ?

Il me semble important de lever un malentendu : il ne s’agit pas seulement à propos des gestes du soin de créer des « interstices », mot parfaitement compatible avec l’esprit tordu de n’importe quel manageur tout juste sorti d’une école de commerce. Mais d’ouvrir grandes les vannes pour que des articulations improbables puissent avoir lieu, destituant l’institution réifiée de la psychiatrie et les quadrillages de sa clinique. La recréation de manières de pendre soin des expériences de la vulnérabilité, se fera parfois avec les institutions, parfois dans ses frontières. Voir contre elles.

*

Les expériences collectives d’entraide et de coopération mises en rapport comme autant de formes d’émancipation, coïncident avec la re-singularisation de nos milieux de vie. C’est dans le terreau des hospitalités que pourront s’instaurer des lieux où se déploient des interdépendances localisées. Lorsque nous voulons accueillir des mondes disparates, il faut déjà savoir dans quel monde nous habitons. Et celui-ci repose sur le partage des résonances entre des modes d’existence et leurs transversalités. Susciter ces zones formatives de l’expérience, c’est participer à l’éclosion d’interdépendances entre des lieux singuliers à la place des espaces administrés. C’est susciter des passages pour qu’il soit possible de dessiner les paysages dans lesquels s’incarnent nos attachements. In fine, il s’agit de faire exister des formes ouvertes de communauté, mues par l’attention portée à la vulnérabilité.

J’appellerai ceci encore avec un autre nom : une écologie des pratiques de soin.

Nos pouvons partir de quelques expériences. Ainsi les groupes d’entraide mutuelle (GEM), situés aux frontières des institutions psychiatriques, des mondes assistantiels et des imbrications qui s’opèrent dans des communautés ordinaires. Les GEM, accueillant des personnes vivant dans une grande précarité sociale et ayant traversé souvent les univers de la psychiatrie (et parfois leur violence), suscitent la participation des « usagers » pour faire consister ce qui fait « lieu ». Ils érigent le principe de la circulation, en tant que passages (institutionnels ou non) en modalité particulière de soin. Ils participent par là au désenclavement du soin de ses espaces spécialisés. Je songe, dans le sillage des GEM, à l’expérience de La Trame, un lieu singulier situé dans la ville de Sant-Denis, espace collectif qui propose un « accompagnement social », un « accès aux droits » et promeut en même temps la co-participation entre les « usagers » et les animateurs de ce lieu dans un travail d’enquête partagée sur ce qui l’articule à d’autres expériences disparates.

Il y a aussi les nombreux groupes et réseaux d’entraide et d’auto-support entre « pairs » qui se reconnaissant ainsi entre eux sans l’aval des professionnels de la santé, mais parfois aussi (cela arrive) avec leur soutien. Ces collectifs, se battent contre leur assignation aux nosographies psychopathologiques et souvent, dans un même mouvement, s’embarquent dans la réinvention fragile de formes de subjectivation de la souffrance mise en commun. Autrement dit, dans la création d’inter-dépendances situées.

Mais il y a encore une multiplicité d’expériences de soin dans des lieux où elles ne sont pas censées exister. Ainsi Coucou crew, qui au sein de La Station Gare de Mines, lieu de création de musiques expérimentales situé Porte d’Aubervilliers, espace urbain désolé s’il en est, fait exister un lieu d’accueil pour des migrants contraints à vivre dans la rue, subissant des violences policières, lieu d’accompagnement, proposant des moments d’écoute et qui déploie aussi un travail de liaison avec d’autres lieux et collectifs d’hospitalité. On pourrait encore évoquer Le Sens de l’humus, association qui fait vivre des jardins aux Murs à pêches à Montreuil et qui accueille des personnes fragilisées par des situations d’extrême précarité et en grande souffrance. Ou encore un autre jardin à Bagnolet, Les Serres volantes, ou s’expérimente le jardinage collectif et qui lorsqu’ils s’est trouvé confronté à l’occupation de leurs jardins et cabanes par des personnes sans-abri, au lieu d’avoir recours à une expulsion policière et à la vidéosurveillance, se sont risqués à une co-gestion des usages communs avec ceux qui ne sont ailleurs que des gueux… Je pourrait multiplier les exemples…

Et puis, des nombreuses manières de prendre soin se fabriquent à l’intérieur des institutions, parfois pour s’en échapper. J’en évoquerai quelques unes : ainsi les expériences inspirées d’Open dialogue dans les pays scandinaves, ou encore la Clinique de la concertation née en Belgique, ou les Conférences familiales au sein de la protection de l’enfance, que certaines essayent de faire vivre dans la plus grande adversité, par exemple en Seine-Saint-Denis malgré son halo de dystopie. Avec leurs spécificités, elles ont en commun de mettre en œuvre une dé-spécialisation du soin, de franchir les frontières de l’institution, d’accueillir des formes de communauté autour et avec celles et ceux assignées à des pathologies et à des comportements « dysfonctionnels ». Et ceci en suscitant des formes de coopération et d’entraide au sein des communautés face à des situations de souffrance chronicisées ou des situations de crise. Elles ont aussi en commun leur volonté, non pas de vérifier anxieusement des hypothèses cliniques mais de susciter des processus non déterminés de co-concernement et de réciprocité.

Certes, il n’est plus question de sauver le glorieux Sujet de l’inconscient, mais d’agencements d’hétérogénéités. Ou des dispositifs génératifs comme nous le propose Isabelle Stengers. [11]

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Nous n’allons pas pourtant ignorer l’ambiguïté dans laquelle s’inscrivent de telles expériences au regard des anciennes institutions : de par leur financement dérisoire de la part des tutelles de la santé, certaines pas financées du tout, d’autres dans des logiques d’autonomie et de défection, elles peuvent parfaitement convenir à la nouvelle gouvernementalité et son culte religieux de gestion de l’économie.

Il n’en reste pas moins que ces lieux, ces dispositifs, ces expérimentations engagent des nouveaux agencements collectifs qui non seulement résistent à la normalisation psychiatrique mais qui en amorcent des perspectives nouvelles. Ou qui nous permettent d’en sortir.

Pour finir. Il faudrait dire un mot sur ce que l’on appelle la crise et qui hante les acteurs du soin dans le monde de la psychiatrie et ailleurs. Événements intempestifs, « décompensations », énigmatique et sidérante violence, irruption du désordre là où pourtant le fantôme de l’ordre avec ses polices nous asphyxie. Accueillir des personnes et des situations en crise c’est accueillir aussi ce qui permet de les situer, les réseaux proches qui permettent des bifurcations, c’est-à-dire inviter dans la scène du soin des ressources relationnelles lorsqu’elles sont là. Ou de les fabriquer. Les situations de crise ont des chances de se résoudre si l’on parvient à les processualiser en restant attentifs aux tissages souvent mis à mal de la communauté. C’est très souvent l’auto-référentialité atomisée qui conduit à la violence hétéro ou auto-infligée. La « crise », dans un sens, pourrait être la dernière justification de l’institution psychiatrique.

Quiconque a travaillé dans des situations de très grande précarité sociale et existentielle, ne peut pas ignorer qu’une part très importante des violences provenant des « usagers » dans les institutions est liée à l’accueil désastreux qui leur est proposé, au manque d’attention et d’empathie, aux injonctions paradoxales entre diverses institutions et surtout à la sur-individualisation à laquelle ils sont condamnés. La violence qui s’exprime dans de nombreuses situations est très souvent déterminée par l’atomisation et le solipsisme auxquels des personnes en grande difficulté sont assignées.

*

Voici une proposition : le soin participe à l’instauration de machines de guerre contre une gouvernementalité qui s’acharne à détruire les expériences plurielles de la communauté. A condition de ne plus radoter sur le prestige perdu des anciennes institutions pastorales.

Au delà de la psychiatrie, de ses savoirs réifiés, indissociables de ses scènes de pouvoir : faire place aux variétés de l’expérience et aux manières de s’y rapporter. Pour cela il faut susciter des modalités de partage qu’il nous faut chercher la plupart du temps en dehors des institutions. La fabrique des rencontres peut émerger partout, en tout lieu. Dans une multiplicité de temps.

Il nous reste à repenser de quoi l’institution est aujourd’hui le nom. C’est-à-dire, pour ma part, affirmer des contenants d’hétérogénéités. Ou faire lieu. Faire consister des lieux à partir d’un travail d’enquête permanent est déjà un travail de liaison œuvrant à l’instauration des nouveaux paysages du soin. La transmission des récits de nos expériences collectives est plus nécessaire que jamais.

Pour cela, nous n’avons plus besoin des mots d’ordre héroïques qui prétendent sauver la psychiatrie et ses sujets.

Illustration : Colère, 1520. Salbertrand, San Giovanni Battista

(Ce texte est le remaniement de la présentation d’un chantier, « Pour une écologie des pratiques de soin », dans le cadre de la constellation les Communaux).




Source: Lundi.am