Mai 6, 2021
Par Les mots sont importants
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Elle n’a jamais fait son Ăąge. Elle ne faisait pas d’ñge du tout, comme si elle avait toujours Ă©tĂ© lĂ . Du coup, on lui donnait dix ou vingt ans de moins, parfois trente. On ne se rendait pas compte. Elle avait des yeux noirs et un regard doux, une dĂ©marche enfantine, des maniĂšres de gitane et un sourire de grande sagesse. Et puis une poĂ©sie naturelle, qui Ă©tait un mĂ©lange de gravitĂ© et d’espiĂšglerie, un Ă -propos philosophique dĂ©stabilisant d’impertinence, ou plutĂŽt de pertinence, qui n’appartenait qu’à elle, et qui donnait Ă  son caractĂšre cette extraordinaire constance. MĂȘme Ă©nervĂ©e, elle riait. MĂȘme contente, elle nuançait. Elle avait la lĂ©gĂšretĂ© amusĂ©e de ceux qui en ont trop vu, trop entendu, trop vĂ©cu. Et elle Ă©tait capable d’émerveillement Ă  la moindre fleur, au moindre rayon de soleil, au plus petit moineau. Un aprĂšs-midi avec Hermine Karagheuz n’était pas seulement une dĂ©rive, c’était une aventure.

Elle me fascinait avant que je la rencontre. J’ai dĂ©couvert Hermine Karagheuz quand j’avais vingt ans, dans les films de Jacques Rivette que je revoyais, et revois toujours, en boucle. Dans Out 1, elle joue Marie, une comĂ©dienne qui rĂ©pĂšte Les sept contre ThĂšbes d’Eschyle. Vers le commencement du film, elle transmet un message mystĂ©rieux Ă  Colin, pour l’informer de l’existence de la sociĂ©tĂ© secrĂšte des Treize, comme dans Balzac. On la perd vers la fin, elle disparaĂźt toute la derniĂšre heure. Et puis soudain, c’est elle et personne d’autre qui surgit sur le tout dernier plan. Un plan Ă©nigmatique oĂč elle regarde vers l’avenir, devant la statue d’AthĂ©na, Porte DorĂ©e. Dans Duelle, elle joue Lucie, une jeune femme lĂ©gĂšrement en retrait de Viva et Leni, les filles du soleil et de la lune, qui vampirisent les humains dans leur combat pour la domination du monde. Mais c’est elle qui dĂ©joue leur conspiration et permet le retour du jour et de la nuit. Sur le dernier plan, Hermine Karagheuz empĂȘche la fin du monde. Dans Merry-go-round, elle est le double de LĂ©o, l’hĂ©roĂŻne principale de cette Ă©trange narration. On la voit errer comme une Ă©trangĂšre dans un monde Ă©trange. Elle poursuit un homme Ă  travers les bois, court dans des dunes de sable, combat des serpents. C’est trĂšs chamanique. Et c’est encore un plan sur elle, assise sur une dune et souriant mystĂ©rieusement, qui conclut le film. Enfin, dans Secret DĂ©fense, elle entre au dĂ©bottĂ© dans l’hĂŽpital oĂč on soigne Paul, le frĂšre de Sylvie. Elle engueule affectueusement ces grands enfants qui vont provoquer un drame, un remake de L’Orestie d’Eschyle. On est surpris Ă  chacune de ses apparitions. Et, dĂšs qu’elle sort du cadre, elle nous manque.


Pendant longtemps, je n’ai rien su d’autre d’elle. Internet Ă©tait encore embryonnaire dans les annĂ©es 1990 et je n’ai pas de culture thĂ©Ăątrale. Elle Ă©tait si mystĂ©rieuse, si magnĂ©tique. Elle semblait littĂ©ralement surgir de nulle part, comme une fĂ©e, comme un ĂȘtre surnaturel. Alors j’ai Ă©crit sur elle un passage Ă©sotĂ©rique dans mon livre sur Nerval, L’homme Ă©lectrique, publiĂ© en 2008 oĂč je la dĂ©cris apparaissant dans les films de Rivette « comme l’étoile dans le creuset Â» et « tout se met Ă  tourbillonner autour d’elle Â». Je ne savais pas que je la rencontrerais, mais, avant d’en avoir une dans ma vie, elle avait dĂ©jĂ  une place trĂšs particuliĂšre dans mon cƓur. Aujourd’hui, je peux dire : Hermine a toujours Ă©tĂ© lĂ . Il n’y a pas d’avant, pas d’aprĂšs. Ceux que nous rencontrons et que nous aimons sont toujours dĂ©jĂ  lĂ  et seront toujours lĂ . Hermine est Ă©ternelle.

C’est par Bagheera Poulin qu’elle est apparue dans ma petite vie, en 2011. AprĂšs une conversation en terrasse de cafĂ© avec Bagheera oĂč je lui parlais de mon admiration pour les actrices des films de Rivette : Juliet Berto, Bulle Ogier, Hermine Karagheuz
 Soudain, elle m’arrĂȘte : « Mais Hermine je la connais ! Je la connais trĂšs bien, tu sais. Si tu veux, je te la prĂ©sente. Â» Et puis c’est un dĂźner chez Bagheera quelques jours plus tard, et nous parlons de poĂ©sie. Et Hermine raconte son interprĂ©tation d’Artaud Ă  Vienne en 2002. Et son zona qui lui apparaĂźt pendant la lecture : le zona d’Artaud ! Bagheera habite Nation, Hermine habite Ledru-Rollin, j’habite Saint-Paul. Je raccompagne Hermine Ă  pieds chez elle et soudain, naturellement, comme si on reprenait une conversation de la veille, on parle de tout ce qui nous passe par la tĂȘte : les Freaks, les Gitans, les chats, Nerval, Rilke, l’ArmĂ©nie
 C’est le dĂ©but d’une amitiĂ©.

Une amitiĂ© de dix ans qui ne cessa de se nourrir de tout ce que je dĂ©couvrais Ă  travers elle : elle avait Ă©tĂ© la compagne de Roger Blin, une premiĂšre chose que j’ignorais, et elle avait mĂȘme Ă©crit un livre sur lui. Elle avait aussi Ă©tĂ© la compagne de Jean BabilĂ©e. Elle avait trĂšs bien connu Terzieff, Cuny, Beckett. Elle avait jouĂ© dans la troupe de ChĂ©reau et photographiĂ© Carmelo Bene. Elle avait fait beaucoup de spectacles expĂ©rimentaux, des performances musicales avec Ghedalia TazartĂšs. Elle avait publiĂ© des textes dans L’Autre journal de Michel Butel, un journal que j’achetais dans mon adolescence. Elle avait quasiment commencĂ© au thĂ©Ăątre dans la piĂšce de Wolinski et ConfortĂšs, Je ne veux pas mourir idiot en 1969 (c’était sa deuxiĂšme piĂšce), avec les chansons d’Évariste, qu’elle allait chercher tous les jours avant de monter sur scĂšne parce que, plongĂ© dans ses calculs, il perdait la notion du temps. Un dessin de Wolinski la cĂ©lĂšbre oĂč elle dit : « Je suis Hermine Â». Peu de temps aprĂšs, elle jouait dans Alice dans les jardins du Luxembourg de Romain Weingarten, avec Michel Bouquet dans le rĂŽle de Humpty Dumpty. Et plusieurs annĂ©es plus tard, Delfeil de Ton et moi dĂ©couvrirons avec enthousiasme, dans une exposition de Cabu Ă  la ComĂ©die Française, un dessin la reprĂ©sentant dans la piĂšce de Weingarten pour la fĂ©liciter : « C’est une future grande comĂ©dienne, allez la voir aux Mathurins. Â» Vite, une photo pour Hermine, envoyĂ©e en SMS. Notre amitiĂ© Ă©tait pleine de hasards, pleine de souvenirs et de retrouvailles.

Une amitiĂ© qui a commencĂ© trĂšs vite mais qui a pris sa vĂ©ritable tournure quand j’ai eu ma « rĂ©sidence Â» au Monte-en-l’air en 2013 : Satan TrismĂ©giste. Merci le Monte-en-l’air ! Je voulais inviter Ă  parler ou Ă  « performer Â» des personnes dont j’étais fou. La premiĂšre sĂ©ance, ouverture oblige, je faisais une confĂ©rence, avec Olivier Mellano Ă  la guitare. La troisiĂšme, ce serait une rencontre avec Delfeil, dont les Ă©ditions Wombat rĂ©Ă©ditaient alors Mon cul sur la commode. Mais la deuxiĂšme soirĂ©e, c’était une lecture de RenĂ© Daumal par Hermine. La « pataphysique des fantĂŽmes Â», « A la nĂ©ante Â», « Les derniĂšres paroles du poĂšte Â», « La Guerre Sainte Â». Un choc. Je savais qu’elle aimait Daumal, qu’elle voulait le lire en public, mais je n’avais pas idĂ©e de ce que sa voix pouvait faire de la parole du poĂšte. Hermine Ă©tait capable de la faire « prendre Â», de la faire rĂ©sonner un peu comme une voix de chanteuse arabe, dans les ivresses des grandes profondeurs. Hermine allait chercher la parole des poĂštes dans le gouffre de leurs plus profondes angoisses et rĂ©ussissait Ă  dĂ©geler toute forme d’insensibilitĂ© humaine. On en sortait, je peux le dire, brĂ»lĂ© par le feu du poĂšme. On eut l’occasion plus tard de faire des rencontres croisĂ©es : moi je faisais des confĂ©rences, et elle, elle lisait. Mais peut-on appeler cela lire ? Elle expectorait. Elle dĂ©membrait. Elle dĂ©tachait. Elle poussait et tirait et la parole s’envolait. C’était Le Grand Jeu Ă  Toulouse et Ă  Reims. C’était Nerval Ă  Paris et Ă  Bourges.


Enfin, encore Ă  Bourges, ce fut ce moment magique avec Eyvind Kang et Jessika Kenney, venus des États-Unis pour un concert au Nadir, salle au nom rivettien, en 2014. Ils avaient fait cette composition Ă  partir du poĂšme d’Artaud, Faites le Mal. Ils rencontrĂšrent Hermine, se baladĂšrent avec elle dans les rues de Bourges. Puis ils lui demandĂšrent de monter sur scĂšne, sur un bourdon enivrant dont ils ont seuls le secret, pour lire Artaud. Il fallait voir Hermine, impĂ©riale, en ouverture de ce concert qui Ă©tait beaucoup plus qu’un simple concert. Il fallait la voir et ça tombe bien, on peut la voir. On peut encore la voir, puisque ce moment magique a Ă©tĂ© filmĂ© par Thomas Bertay et Antoine Moquet. Vous pouvez mĂȘme le trouver sur Internet.

Comme a Ă©tĂ© filmĂ©e Ă©galement la derniĂšre apparition d’Hermine en public, au Centre Pompidou, pour une soirĂ©e Mauvais Genres prĂ©sentĂ©e par François Angelier en 2018. Mais celle-lĂ  par contre ne doit pas se trouver sur Internet. C’était ma premiĂšre soirĂ©e en public depuis la mort de mon pĂšre. Je n’en menais pas large. Elle a lu « La vĂ©ritĂ© sur Sartre Â», Ă  toute vitesse, comme des slogans : « Sartre est pourri. Sartre est vendu. Sartre est pĂ©dĂ©. Sartre n’est mĂȘme pas pro-chinois. Sartre n’est pas mariĂ©. Sartre n’a pas de voiture. Sartre n’écoute pas RTL. Sartre n’a pas pris de vacances l’annĂ©e derniĂšre. Sartre fait le trottoir Ă  la Madeleine. Sartre s’habille chez Fauchon. Sartre ne porte pas de cravate. Sartre Ă©crit mal. Sartre a mĂ©ritĂ© le prix nobel. Â» Etc. Un texte hilarant de Delfeil publiĂ© dans Hara-Kiri Hebdo. Elle l’a lu Ă  cĂŽtĂ© de son auteur. Et Ă  cĂŽtĂ© de moi, qui, malgrĂ© mon deuil, Ă©tait soudain joyeux, comme Ă  chaque fois que j’étais avec elle. Merci Hermine. Merci d’avoir Ă©tĂ©, Ă  chaque fois, une bouĂ©e contre la tristesse qui menaçait de me noyer. Merci pour avoir toujours eu les mots, le sourire. Et cette grave lĂ©gĂšretĂ© qui fait passer les malheurs de la vie. Tu as Ă©té  Il n’y a pas de qualificatif. Tu as Ă©tĂ©, c’est tout. Tu es. Maintenant, pour toujours, tu es.

Pendant une dĂ©cennie, j’ai vu Hermine presque toutes les semaines. On habitait si prĂšs. Elle avait une disponibilitĂ© si naturelle, si spontanĂ©e. Si je tardais Ă  la contacter, et si c’était dĂ©jĂ  la fin de la semaine, elle m’appelait et on se retrouvait dans l’heure. C’était si simple. C’était toujours incroyablement simple. Je traversais la rue Saint-Antoine, passais la Bastille et montais jusqu’au cafĂ© qui faisait l’angle de sa rue et oĂč Ă©tait diffusĂ© en boucle The Kid de Chaplin. Chaplin qu’on appelait toujours « notre gitan Â». On commençait Ă  bavarder, et on continuait dans un restaurant du quartier. Un italien, un couscous, ou mĂȘme un resto bo-bo qui venait d’ouvrir et qui fermerait dans les trois mois et oĂč je pouvais trouver un vague truc vĂ©gĂ©. Puis elle m’accompagnait jusqu’à l’arrĂȘt du 76 pour que je rentre en bus jusque chez moi. Et puis parfois c’était une sĂ©ance DVD chez moi. Je nous faisais Ă  dĂźner et on enchaĂźnait avec un film qu’elle avait oubliĂ©. Un Rivette souvent. Ou un film oĂč apparaissait un ami Ă  elle qu’elle avait envie de revoir. Et puis je la ramenais Ă  l’arrĂȘt du 76. On commentait les immeubles, on riait en imaginant la vie chez les gens. Tous nos petits rituels.

Elle avait oubliĂ© plein de choses, et tout revenait par Ă©normes morceaux, quand ça voulait, quand ça « prenait Â». Des pans entiers de vie. GĂ©nĂ©ralement c’était assez tard dans la nuit. Alors elle me parlait de Blin. De « Roger Â» qui, avant de mourir, lui avait dit : « Je te laisse, je n’ai pas encore fini ma pĂ©riode Ă©gyptienne. Â» Elle me parlait d’Alain Cuny qu’elle avait emmenĂ© Ă  Villejuif, avec les Beckett, pour voir le corps de Blin aprĂšs son dĂ©cĂšs. Alain Cuny et Roger Blin qui ne se ressemblaient pas mais que les gens confondaient sans cesse, et dĂšs l’entrĂ©e de Cuny dans l’hĂŽpital, ce patient qui s’est jetĂ© sur lui : « Eh ben, Roger, tu m’as fait peur, on m’a dit que t’étais mort ! Â» Blin qui Ă©tait toujours doux et Cuny toujours dur, mais qui se respectaient infiniment et qui n’ont jamais jouĂ© ensemble. Beckett et Blin qui pouvaient passer des heures ensemble sans dire un mot, trĂšs contents de leur silence. Beckett qui avait fait construire un mur si haut devant son jardin qu’il ne pouvait pas voir le paysage (mais il n’avait pas envie de voir les gens passer, surtout). Beckett qui pouvait partir, toujours sans un mot, quand quelque chose ne lui convenait pas ou simplement quand il avait quelque chose d’autre Ă  faire.

Tout revenait par vagues, par flux de conscience. C’était des souvenirs de Neptune, l’homme des bois, son premier amoureux qui vivait dans une mansarde dans la forĂȘt de CompiĂšgne. C’était des images de Jean BabilĂ©e, le danseur extraordinaire qui n’aimait pas marcher : « Marcher lui Ă©tait odieux. Â» C’était les rĂ©pĂ©titions de La Tour de la dĂ©fense de Copi qu’elle avait suivies de prĂšs, parce qu’elle ne quittait pas Bernadette Laffont Ă  cette Ă©poque. Et c’était Pierre ClĂ©menti qui Ă©tait entrĂ© dans son rĂŽle « d’un coup Â», sans chercher : « La grĂące ! Â» C’était Juliet Berto qui s’était plaint auprĂšs d’elle que, Rivette mis Ă  part, aucun des cinĂ©astes avec qui elle avait tournĂ© n’était allĂ© voir les films qu’elle avait rĂ©alisĂ©. Et puis tous les souvenirs de son enfance Ă  Issy-les-Moulineaux dans la communautĂ© armĂ©nienne. Son pĂšre qui ne vivait pas avec eux mais qui marchait de l’autre cĂŽtĂ© de la rue, sans un mot, le matin, quand elle allait Ă  l’école. Et qu’elle a revu deux ou trois fois dans sa vie d’adulte, dans des circonstances presque irrĂ©elles, aux frontiĂšres de ce monde et de l’autre.


En 2016, notre amie Fabienne Issartel nous a intĂ©grĂ© Ă  son film Chacun cherche son train. Il suffisait de nous fiche quelque part et on commençait Ă  dĂ©conner, Ă  parler de tout et de n’importe quoi. Du coup, Fabienne nous ficha dans plusieurs trains, dont le plus ancien train de France. On parlait du temps, de la vitesse et de la lenteur. Dans son documentaire trĂšs poĂ©tique, Fabienne avait composĂ© des rencontres entre des protagonistes qui Ă©taient souvent ses amis. Un dessinateur discutait avec un gĂ©ographe ; un musicien avec un jeune cinĂ©aste. Et Hermine et moi on se rencontrait sur plusieurs trains. Comme deux inconnus qui commencent Ă  discuter ensemble sans trop de raison, et ne peuvent plus se quitter, puis n’arrĂȘtent pas de se recroiser ensuite.

Elle avait oubliĂ© La mĂ©moire courte d’Eduardo de Gregorio, un film oĂč elle joue la compagne de Rivette. Encore un grand moment, de pouvoir le montrer – et surtout de pouvoir le lui montrer – sur le grand Ă©cran de la CinĂ©mathĂšque française, toujours dans la deuxiĂšme moitiĂ© des annĂ©es 2010, avec VĂ©ronique Manniez-Rivette avec nous. Et puis cette sĂ©ance Ă  la CinĂ©mathĂšque en 2019 oĂč Bertrand Mandico projeta Duelle, et oĂč toute la salle applaudit Hermine aprĂšs le film. Standing ovation profonde, mythique, interminable. C’était peu de temps avant sa chute, qui prĂ©cipita ses amnĂ©sies, devenant de plus en plus nombreuses, la contraignant Ă  des silences de plus en plus longs. C’était peu de temps avant cette fichue derniĂšre annĂ©e.

Souvent elle m’appelait Antoine, puis se reprenait. Antoine pour Antoine Mouton, son grand ami Ă©crivain qu’elle avait rencontrĂ© Ă  une rĂ©sidence dans un monastĂšre en 2008. Antoine, elle l’appelait parfois PacĂŽme, lui. C’était drĂŽle. Je ne le prenais pas mal, et il avait l’air de le prendre bien. Ça nous faisait rire, et ça la faisait rire Ă©galement. Elle me racontait toutes ses aventures avec Antoine, et je crois qu’elle lui racontait pas mal des nĂŽtres. C’était beau, d’ĂȘtre l’ami d’Hermine. Elle ne perdait pas une miette de nos promenades. Tout devenait matiĂšre Ă  exploration, Ă  invention. L’aquarium de la Porte DorĂ©e, la coulĂ©e verte, le marchĂ© d’Aligre. La place Blanche oĂč elle fit une lecture des ÉlĂ©gies de Duino. Montmartre oĂč Élisa Point nous ouvrit les portes du « petit thĂ©Ăątre du bonheur Â». Des rĂ©veillons Ă  BarbĂšs chez Thomas Bertay, Ă  Filles du Calvaire chez Aliette et Daniel Guibert. A MĂ©nilmontant chez Pierre Tevanian pour le NoĂ«l armĂ©nien. Et le Monte-en-l’air d’oĂč on revenait presque systĂ©matiquement ensemble par le bus 96 avant que je la dĂ©pose Ă  la station du 76 Ă  Saint-Paul. A chaque endroit, elle avait une maniĂšre diffĂ©rente de faire flotter la rĂ©alitĂ©. Je ne peux plus traverser Paris sans avoir des souvenirs d’Hermine un peu partout. Elle a redessinĂ© le paysage.

Parfois Hermine me parlait de ses textes en cours. Mais je devais toujours attendre encore un peu. Elle devait toujours refaire quelque chose avant de me laisser les lire. J’ai attendu si longtemps qu’elle ne m’a finalement rien fait lire du tout. Heureusement, Antoine a tout conservĂ©. Elle a laissĂ© un roman presque achevĂ©, plusieurs piĂšces de thĂ©Ăątre, des poĂšmes et un journal intime s’étendant sur plusieurs annĂ©es dans les annĂ©es 1980 au moment oĂč elle commence Ă  se passionner pour l’Histoire de l’ArmĂ©nie et Ă  rĂ©flĂ©chir sur le GĂ©nocide. Tout ça sera Ă©ditĂ© un jour. Comme on connaĂźtra tous ses dessins, toutes ses peintures, ses photographies. Ça viendra plus vite qu’on ne croit. Le temps n’avait pas de prise sur elle. Elle savait qu’elle avait l’éternitĂ© de son cĂŽtĂ©.

« On court pour ne pas mourir Â» dit Hermine dans le film de Fabienne, Chacun cherche son train. Et je lui rĂ©ponds : « Oui, mais on mourra quand mĂȘme : quelle surprise ! Â» Et Hermine se marre.

Tu as raison, Hermine. Tu as bien raison de te marrer. Tu l’as retrouvĂ©e, l’éternitĂ©. Pas moi. Pas encore. Pour l’instant, je n’ai que le temps et les souvenirs. Heureusement que tu es souvent dedans, sinon je ne sais pas trop ce que je ferai, maintenant que tu n’es plus lĂ .





Source: Lmsi.net