DĂ©cembre 25, 2022
Par Partage Noir
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Avec ses assurances mais aussi ses doutes, son « authenticitĂ© Â» mais aussi ses (rares) contradictions, Henry Poulaille est l’un des Ă©crivains français les plus reprĂ©sentatifs de la pensĂ©e libertaire. Sans avoir jamais appartenu Ă  une organisation, sans avoir, Ă  proprement parler, Ă©tĂ© un jour militant, et surtout sans avoir consacrĂ© d’écrits se rapportant directement Ă  la doctrine ou Ă  l’histoire anarchiste, il s’intĂšgre pourtant sans difficultĂ© aucune dans un mouvement auquel il a Ă©tĂ© fidĂšle sa vie durant.

Un pÚre syndicaliste révolutionnaire

Henry Poulaille par Jean Lébédeff.

DĂšs sa naissance, Henry Poulaille baigne dans un milieu sinon anarchiste, du moins anticlĂ©rical, antimilitariste et syndicaliste rĂ©volutionnaire. La diffĂ©rence, on en conviendra, est plus formelle que fondamentale. D’autant plus qu’à cette Ă©poque (Poulaille naĂźt en 1896), la frontiĂšre idĂ©ologique entre anarchisme et syndicalisme rĂ©volutionnaire est floue et que le mouvement socialiste, bien que dĂ©jĂ  divisĂ© entre marxistes et non-marxistes, englobe cependant encore, et notamment « sur le terrain Â», autoritaires et anti-autoritaires.

Charpentier, Henri Poulaille pĂšre (son premier fils portera son prĂ©nom, le transformant toutefois en « Henry Â») est depuis longtemps sĂ©duit par un syndicalisme revendicatif et de lutte, comme le prĂ©conise alors la CGT, et ne cesse de rabrouer les hommes politiques, tous des « vendus Â» selon lui (cf Le Pain quotidien, Les DamnĂ©s de la terre, etc.). Deux classes sociales aux intĂ©rĂȘts antagonistes se dressent l’une contre l’autre. Le salariat, ajoute le charpentier, doit disparaĂźtre. Dans ce but, tous les moyens sont bons. Une partie de sa maigre paie est rĂ©servĂ©e aux abonnements ou aux dons Ă  la presse anarchiste, socialiste et syndicaliste. Une autre partie va dans les caisses de solidaritĂ© des grĂ©vistes, nombreux en ce dĂ©but du XXe siĂšcle.

L’analyse politique du charpentier, sommaire, mais que les Ă©vĂ©nements confortent, sera reprise par son Ă©crivain de fils. Elle forme la base de l’anarchisme de ce dernier : refus viscĂ©ral de confier Ă  autrui le soin de dĂ©cider pour soi ; autogestion, en quelque sorte, de sa vie quotidienne, ceci dans un esprit d’égalitĂ© et de justice.

Jean Grave.

Mais Henri Poulaille pĂšre n’est guĂšre militant et ne fait rien pour susciter une prise de conscience thĂ©orique de ses enfants, allant mĂȘme jusqu’à sermonner le futur auteur du Nouvel Age littĂ©raire lorsque celui-ci, puisant dans la petite bibliothĂšque paternelle, se lance Ă  l’assaut de la pensĂ©e de Proudhon ou de Kropotkine. Il est vrai que les conditions de vie de la famille Poulaille suffisent Ă  Ă©clairer les trois enfants. Pas rĂ©ellement la misĂšre, mais guĂšre mieux. En bref, une situation critique, Ă  gĂ©rer au jour le jour. Le charpentier n’a, bien sĂ»r, pas bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une longue scolaritĂ©, mais, dĂ©sireux d’amĂ©liorer les conditions de vie de la classe ouvriĂšre, il fait preuve d’une vive curiositĂ© pour tout ce qui concerne la question sociale. Remarquons que son fils, lĂ  encore, fera sien ce souci de recherche autodidacte. Que trouve-t-il dans la bibliothĂšque paternelle ? Des Ɠuvres d’ElisĂ©e Reclus, de Jean Grave, de Jules VallĂšs, de Louise Michel, de Kropotkine (dont une photo orne un mur de l’appartement) ou de… ZĂ©vaco. C’est-Ă -dire tout l’éventail de la pensĂ©e libertaire. AprĂšs un tel inventaire, on ne sera pas surpris d’apprendre que Magneux (autrement dit Henri Poulaille pĂšre dans la sĂ©rie du Pain quotidien) se sentait plus prĂšs des anars que des socialistes, fussent-ils Ă  l’image de JaurĂšs. Il se mĂ©fie des parlementaires et lĂ©guera cette hostilitĂ© Ă  son fils.

Des bouquinistes anarchistes

C’est donc tout naturellement qu’Henry Poulaille dĂ©couvre le mouvement anarchiste. AprĂšs le dĂ©cĂšs de son pĂšre Ă  la suite d’un accident du travail, puis de sa mĂšre, il est contraint de gagner sa vie. Un pharmacien l’embauche. AgĂ© seulement de treize ans, il parcourt Paris du matin au soir pour livrer les « potions Â» de son employeur. BientĂŽt, il se risque Ă  pousser la porte des bouquinistes, pressĂ© par un insatiable besoin de lecture (cf Seul dans la vie Ă  quatorze ans). Les rares ouvrages ou journaux bien pensants qu’il trouve chez son patron ne sauraient combler sa soif de savoir. La fameuse question sociale le tourmente. Henry Poulaille veut comprendre les rouages de ce monde dans lequel il est obligĂ© de se dĂ©battre.

Paul Delesalle.

Ancien secrĂ©taire de la FĂ©dĂ©ration des Bourses du Travail, Paul Delesalle tient une librairie rue Monsieur-le-Prince. Un jour, un jeune client s’amĂšne et rĂ©clame, comme si cela allait de soi, plusieurs titres qu’il ne parvient pas Ă  dĂ©nicher, tous Ă©crits par des anarchistes. Le libraire ne cache pas sa surprise et offre au gamin quelques brochures. Poulaille sera dĂšs lors un habituĂ© des lieux, s’y rendant deux fois par semaine. A sa mort, aprĂšs la LibĂ©ration, Paul Delesalle lui lĂ©guera sa maison de Palaiseau.

Charles Malato.

Puis Henry Poulaille dĂ©cide de rencontrer des militants. Il se souvient d’un certain Jean Grave, dont son pĂšre, enthousiaste, traçait souvent le portrait. Grave dirige alors un hebdomadaire, Les Temps nouveaux (la PremiĂšre Guerre mondiale entraĂźnera sa disparition). Les locaux sont Ă  proximitĂ©, il s’y rend. Mais le pape de la rue Mouffetard, comme l’appelait Malato (en fait, Grave est installĂ© Ă  cette Ă©poque rue Broca) lui rĂ©serve un accueil mitigĂ©. Tu es trop jeune pour rejoindre le mouvement, dit-il en substance. MĂ©fie-toi des mouchards, des faux-monnayeurs et, plus encore, gardes toi bien des femmes ! DĂ©contenancĂ©, Henry Poulaille tourne les talons.

Une fĂȘte socialiste a lieu peu de temps aprĂšs. Son premier vrai contact avec des militants le déçoit plutĂŽt. Personne ne s’intĂ©resse Ă  ce gamin avide d’apprendre les rudiments de la lutte sociale. L’ambiance relĂšve du patronage bourgeois, se dĂ©sole-t-il. Mais qu’à cela ne tienne ! Poulaille entend parler d’une autre fĂȘte, organisĂ©e cette fois-ci par l’anarchie, l’organe des individualistes. L’atmosphĂšre est radicalement diffĂ©rente. Ici, tout le monde se connaĂźt et se tutoie, discute et plaisante. Des hommes, des femmes se demandent qui est cet adolescent au regard empli de curiositĂ©, qui s’attarde devant la table sur laquelle un libraire, Jules Erlebach, dit Ducret, a posĂ© ses ouvrages. La conversation s’engage.

Octave Garnier

Ducret tient une Ă©choppe au 15, passage de Clichy. Poulaille lui rendra souvent visite et, par son biais (nous sommes en 1911-1912), fera la connaissance de quelques-uns des membres de la « bande Ă  Bonnot Â». Octave Garnier, par exemple, lui apparaĂźtra non pas comme un ĂȘtre assoiffĂ© de sang, ainsi que le dĂ©crit la police relayĂ©e par la presse, mais comme un individu sensible et rĂ©voltĂ© par l’injustice. Lorsque les vols de ces anarchistes font les premiĂšres pages des journaux, Poulaille, comme il s’y exerce dĂ©jĂ  pour d’autres sujets, entame un cahier dans lequel il colle les articles s’y rapportant. Comme il l’avouera, seuls son jeune Ăąge et son goĂ»t pour la lecture l’empĂȘchent alors de se joindre aux « bandits tragiques Â». Deux volumes inĂ©dits du cycle du Pain quotidien abordent directement l’affaire Bonnot : Vivre sa vie (le titre reprend l’un des mots d’ordre des individualistes) et Fin d’époque. Quand Ducret sera assassinĂ© par un personnage louche qui l’accusait d’ĂȘtre un indicateur (ce qui Ă©tait faux, comme Poulaille en recevra plus tard l’assurance de la bouche mĂȘme de Xavier Guichard, chef de la police d’alors), il est affligĂ©, ayant un peu l’impression de perdre un grand frĂšre.

La « magnifique idĂ©e d’anarchie Â»

Les journĂ©es de travail sont longues (une douzaine d’heures, au minimum), Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre excessivement pĂ©nibles. Le jeune Henry accorde beaucoup de temps Ă  la lecture, ne se privant pas pour lire Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de la pharmacie lorsque son patron ne l’observe pas, et rĂ©ussissant Ă  se satisfaire de peu d’heures de sommeil. Les rĂ©unions politiques ne le passionnent pas. Il ne sera jamais un militant et, dĂšs cette Ă©poque, possĂ©dant dĂ©jĂ  des idĂ©es prĂ©cises, il ne tente pas de s’en faire le prosĂ©lyte. Par la suite, la littĂ©rature prolĂ©tarienne accaparera ses efforts. Il est vrai, cependant, que la conception que Poulaille se faisait de celle-ci est d’esprit libertaire : une littĂ©rature faite par et pour des travailleurs, en dehors de toute obĂ©dience. Une façon, finalement, de se rĂ©approprier sa propre vie.

Mauricius.

Henry Poulaille se dĂ©tourne assez vite du milieu individualiste. L’anarchisme, selon lui, se situe Ă  mille lieues des thĂ©ories brumeuses de Mauricius, d’E. Armand ou de Lorulot. Dans les volumes inĂ©dits du Pain quotidien (Vivre sa vie et Fin d’époque), il s’insurge contre cette magnifique idĂ©e d’anarchie que Lorulot et autres avaient salie. MĂȘme SĂ©bastien Faure ne trouve pas grĂące Ă  ses yeux. TrĂšs tĂŽt, Poulaille est donc capable de faire des choix parmi les diffĂ©rentes versions de l’idĂ©al libertaire : l’anarchie, pour lui, est une idĂ©e tangible, explicitĂ©e par Kropotkine, Malatesta ou Reclus. Parmi les personnalitĂ©s s’en rĂ©clamant, il prĂ©fĂšre celles qui n’ont pas simplement discouru, mais qui se sont attachĂ©es Ă  concrĂ©tiser, de quelque façon que ce soit, leurs thĂ©ories et qui leur ont donnĂ© une dimension collective. Il voue de l’estime Ă  Jean Grave, qu’il n’ose cependant pas aller revoir, de crainte que celui-ci ne lui reproche son intrusion dans le milieu « illĂ©galiste Â». Poulaille se rĂ©vĂšle dĂ©jĂ  un pragmatique.

Epistolaires, donc, ses rapports avec le mouvement anarchiste n’en seront pas moins rĂ©guliers. Ainsi, on relĂšve son nom dans la presse sans « Dieu ni maĂźtre Â» dĂšs ses premiers pas littĂ©raires : le Libertaire (Ă  partir de 1924), la Revue anarchiste, l’InsurgĂ© (dirigĂ© par AndrĂ© Colomer), etc. Mais Poulaille, prĂ©occupĂ© avant tout par le combat culturel, dans le cadre de la littĂ©rature prolĂ©tarienne, veillera Ă  ne jamais faire preuve de sectarisme. Sa participation Ă  la presse marxiste non stalinienne sera frĂ©quente ; sa signature apparaĂźtra souvent Ă©galement dans des journaux syndicalistes rĂ©volutionnaires (comme la RĂ©volution prolĂ©tarienne).

Ses romans, dont, Ă©videmment, Le Pain quotidien (1931), mettent souvent en scĂšne des anarchistes ou des syndicalistes rĂ©volutionnaires, Ă  commencer par le propre pĂšre de l’écrivain, et nombreux sont les extraits de journaux libertaires citĂ©s. Les luttes sociales sont toujours cĂ©lĂ©brĂ©es, mais Poulaille ne camoufle pas les dĂ©ceptions que suscite en lui le comportement, de certains membres de la classe ouvriĂšre. Appartenant lui aussi Ă  cette classe, il plaide en sa faveur sans taire ses critiques. Le manque d’autonomie des luttes ouvriĂšres (que l’on peut relier aux diverses formes de socialisme autoritaire prĂŽnĂ©es par les leaders dits ouvriers) le dĂ©concertent. Le prolĂ©tariat ne saurait-il se passer de maĂźtres ?

Prolétariens et libertaires

Nouvel Age littĂ©raire paraĂźt en 1930. Des auteurs approuvent le projet de Poulaille : dĂ©velopper une culture spĂ©cifique au prolĂ©tariat ne peut que contribuer Ă  l’affranchir du capitalisme. Un Groupe prolĂ©tarien se crĂ©e, en dehors des marxistes (puis, devant leurs attaques, contre eux) de l’Association des Ă©crivains et artistes rĂ©volutionnaires (AEAR) et des populistes de ThĂ©rive et de Lemonnier. En 1937, une coopĂ©ration plus Ă©troite est envisagĂ©e entre ces auteurs et le Libertaire, qui doit publier des pages rĂ©servĂ©es Ă  la littĂ©rature prolĂ©tarienne. Malheureusement, l’expĂ©rience tourne court. Les querelles partisanes entretenues notamment par l’AEAR et la question de l’attitude Ă  adopter face Ă  la montĂ©e des pĂ©rils (nazisme, menaces de guerre, etc.) entraĂźneront la dĂ©sunion du Groupe prolĂ©tarien, au sein duquel de nombreux auteurs faisaient preuve de sympathie pour les idĂ©es libertaires.

Rirette Maitrejean

Auparavant, l’affaire Victor Serge aura Ă©tĂ© pour Poulaille l’occasion d’exprimer Ă  nouveau ses convictions. Il prend la dĂ©fense de celui qu’il avait connu des annĂ©es auparavant sous le nom de Victor Kibaltchitch, aux cĂŽtĂ©s de Rirette Maitrejean (qui, pour l’anecdote, prĂ©sentera Ă  Henry Poulaille celle qui sera sa derniĂšre compagne, HĂ©lĂšne Patou) et au sein de l’équipe du journal l’anarchie, oĂč se formera la « bande Ă  Bonnot Â». AprĂšs avoir adhĂ©rĂ© au Parti communiste, puis en avoir Ă©tĂ© exclu pour cause de « dissidence Â», Victor Serge est Ă  prĂ©sent retenu en URSS ; sa famille est victime de reprĂ©sailles ; ses manuscrits, lorsqu’il les envoie Ă  des Ă©diteurs, disparaissent mystĂ©rieusement dans la nature (dont un roman relatant l’histoire de la « bande Ă  Bonnot Â»). Les staliniens dĂ©versent sur son compte des tombereaux d’insultes. Sans hĂ©siter, Poulaille se fait son avocat. Les critiques se dĂ©chaĂźnent contre lui et contre les membres du Groupe prolĂ©tarien. Pourtant, violemment anti-stalinien, Poulaille n’aura jamais Ă©tĂ© a priori hostile Ă  l’URSS et au communisme.

MĂ©pris de toute abdication de l’individu

La Seconde Guerre mondiale voit l’éclatement dĂ©finitif du Groupe prolĂ©tarien. Elle ne contraint pas pour autant Poulaille Ă  taire ses convictions. Il signe ainsi l’appel « Paix immĂ©diate Â» de Louis Lecoin, se fĂ©licitant mĂȘme de son geste devant un juge d’instruction passablement gĂȘnĂ© par ce prĂ©venu peu repentant. Parmi les signataires, il sera l’un des rares Ă  conserver un comportement digne, comme le soulignera Lecoin dans ses MĂ©moires. A l’instar de nombreux autres libertaires, Poulaille oscillera Ă  cette Ă©poque entre sa haine du totalitarisme et sa haine du militarisme. Doit-on admettre la militarisation du pays dans lequel on vit pour combattre le fascisme ? Entre deux maux, faut-il toujours choisir le moindre ?…

Eduard Douwes Dekker in 1864

Alors que la collaboration entre la France vichyste et l’Allemagne nazie bat son plein, que les Drieu, Brasillach et autres CĂ©line se frottent les mains de contentement, Poulaille, non sans risque, prĂ©face en 1942 la version Ă©courtĂ©e du roman Max Havelaar de l’écrivain anarchiste nĂ©erlandais Eduard Douwes Dekker, dit Multatuli. Au passage, il en profite pour exprimer le peu de bien qu’il pense de l’auteur de Bagatelles pour un massacre, qu’il se plaĂźt Ă  appeler Louis-Ferdinand SĂ©nile. Il rĂ©cidive, en 1943, en prĂ©sentant un recueil de Pages choisies de Multatuli. Anti-Ă©tatiste, antimilitariste, anticolonialiste, antiparlementaire, athĂ©e, anarchiste complet donc (…), Ă©crit-il, comme s’il faisait son propre portrait. Iconoclaste, Multatuli n’avait aucun respect des usages sacrĂ©s, (…) ni pour les grands principes Ă  l’ombre desquels commande le mensonge. Son athĂ©isme ne s’arrĂȘtait pas Ă  la seule critique des religions ; les morales d’usage ne trouvaient pas grĂące devant lui. Il avait la haine de l’hypocrisie et le mĂ©pris de toute abdication de l’individu. Loi, religion, morale, propriĂ©tĂ©, Ă©taient autant de masques Ă  arracher.

Gaston Leval

On notera, toujours en 1943, sa prĂ©face Ă  L’Enfance en croix de Gaston Piller, plus connu sous le pseudonyme de Gaston Leval. Dans ce roman initialement publiĂ© dans une revue espagnole, le militant anarchiste hier engagĂ© dans la rĂ©volution outre-PyrĂ©nĂ©es relate son enfance malheureuse.

AprĂšs la guerre, il faut encore voir la griffe libertaire de Poulaille dans la prĂ©face qu’il rĂ©dige pour une rĂ©Ă©dition du Roman de Renart. Il perçoit dans ce livre les mĂȘmes qualitĂ©s que celles qui apparaissent dans la littĂ©rature prolĂ©tarienne : authenticitĂ©, rĂ©cit de la vie quotidienne des « petites gens Â», irrĂ©vĂ©rence face au pouvoir en place.

La pĂ©rennitĂ© d’un idĂ©al

Tous les thĂšmes classiques de l’anarchie sont dĂ©clinĂ©s dans l’Ɠuvre de Poulaille : antimilitarisme, anticlĂ©ricalisme, antiracisme (et, en cela, il se montre plutĂŽt prĂ©curseur) ou encore luttes de classes. Sa volontĂ© d’autodidacte provient elle-mĂȘme de son anarchisme : c’est parce que Poulaille entend ĂȘtre libre qu’il s’instruit sans relĂąche. Et c’est parce qu’il est conscient qu’il ne sera vraiment libre que le jour oĂč chacun, autour de lui, le sera Ă©galement, qu’il montre de telles vellĂ©itĂ©s didactiques tout au long de son existence ; ouvrant, par exemple, le MusĂ©e du soir, ou crĂ©ant diverses revues.

L’ñge et, surtout, la marginalitĂ© dans laquelle le monde littĂ©raire l’a repoussĂ© aprĂšs la LibĂ©ration, lorsque le « nouveau roman Â» et l’existentialisme ont fleuri, ne le rendent pas aigri. ColĂ©reux, Poulaille, ronchonnant, instinctif, comme beaucoup de proches l’ont dĂ©crit, mais nullement aigri. L’idĂ©al libertaire lui semble toujours reprĂ©senter ce Ă  quoi l’homme peut aspirer de mieux.

HĂ©lĂšne Patou

Ce n’est pas un hasard si sa derniĂšre compagne, HĂ©lĂšne Patou, est une vieille militante anarchiste de la tendance de Kropotkine et Reclus. Elle fut des pionniers de la colonie de Bascon quand Bascon succĂ©da aprĂšs la guerre de Quatorze Ă  la colonie libertaire Le Milieu libre, de Vaux, fondĂ© en 1906 et dont Lucien Descaves et Maurice Donnay s’inspirĂšrent pour leur piĂšce La ClairiĂšre. AprĂšs Bascon, elle tenta dans le Midi, d’autres expĂ©rimentations, aida la RĂ©volution espagnole et Ă©vita, de justesse, lors de l’avĂšnement de la France libre de PĂ©tain, l’arrestation et le camp de concentration en se rĂ©fugiant dans la montagne… [1]

Les ultimes ouvrages de Poulaille attestent de la pérennité de son idéal.

Dans Mon ami Calandri, publiĂ© chez Spartacus en 1970, il relate comment, alors qu’il n’était qu’un gamin, il avait entamĂ© une longue discussion avec un ouvrier anarchiste italien et pourquoi, soixante ans aprĂšs, il juge utile d’évoquer les idĂ©es que cette rencontre agita en lui. Dansla prĂ©face au recueil de dessins d’Aristide Delannoy, Un crayon de combat, que lui demandent les animateurs (pour la plupart libertaires) des Ă©ditions du Vent du Ch’min, il expose d’autres souvenirs, rĂ©itĂ©rant ses espoirs de naguĂšre, sans un instant songer Ă  les renier.

L’anarchie, pour Poulaille, Ă©tait non seulement une philosophie, mais Ă©galement une attitude. Elle lui interdisait de jouer au poseur, pratique pourtant courante dans les milieux de la presse et de l’édition qui Ă©taient les siens, et, reprenant une idĂ©e chĂšre Ă  Albert Thierry, de chercher Ă  « monter Â» socialement. Sa conception de l’art, au demeurant proche de celle de Dubuffet (qui, lui aussi, se rĂ©clamait de l’anarchisme), tĂ©moigne de ses idĂ©aux. Rejetant toute forme d’élitisme, il souhaitait dĂ©velopper une formule artistique spĂ©cifique au peuple afin que celui-ci ne s’en remette plus, pour ses goĂ»ts comme pour son devenir, Ă  ses dirigeants. Alors, pas militant, Poulaille ? A voir ! Finalement, pour changer radicalement le monde, ne proposait-il pas un travail culturel qui possĂ©dait peut-ĂȘtre l’avantage sur une action militante strictement « de terrain Â» d’ĂȘtre menĂ© « en profondeur Â» ?

Demeurer soi-mĂȘme envers et contre tout, refuser l’oppression pour soi et pour les autres, se montrer solidaire (Ă  ce propos, combien d’auteurs a-t-il aidĂ©s, sans rien demander en Ă©change !)… En fait, tout au long de sa vie, Poulaille s’est efforcĂ© de conjuguer sur tous les tons l’authenticitĂ©, une notion qui lui tenait particuliĂšrement Ă  cƓur. Dans cet exploit, sans aucun doute, rĂ©side sa conception de l’anarchisme [2]




Source: Partage-noir.fr