Octobre 11, 2021
Par Lundi matin
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« Les opinions sont pour le gigantesque appareil de la vie sociale ce que l’huile est pour les machines : on ne se place pas en face d’une turbine pour ensuite l’asperger d’huile mĂ©canique. On en injecte en petites quantitĂ©s sur des rivets et des joints secrets – qu’il faut connaĂźtre. Â»

Walter Benjamin, Sens unique, 1927

« verborgen Adj. Gang TĂŒr dĂ©robĂ©(e) ; Hebel cachĂ©(e) ; FalltĂŒr secret (Ăšte) Â»

Dictionnaire Allemand/Français, Harraps Universal, 2008, p. 662

1.

On raconte que le tout jeune Hebbel, Ă  quinze ans, fabriqua l’un des premiers rĂ©cits de sa carriĂšre d’écrivain en pillant Hebel. Il fit de « Retrouvailles inespĂ©rĂ©es Â» un dĂ©calque, sous le titre d’« Amour fidĂšle Â» ; et le publia en 1828 sans mention du nom du prĂ©dĂ©cesseur, mort deux ans plus tĂŽt. Mais Hebel, vivant, avait-il jamais rien fait lui-mĂȘme, pour nourrir son almanach, que de piller ? MĂȘme « Retrouvailles inespĂ©rĂ©es Â» n’avait Ă©tĂ© en 1811 que le dĂ©marquage du texte d’un autre – un certain G. H. Schubert –, donnĂ© en volume en 1808, et que plusieurs journaux et revues avaient dĂ©jĂ  repris. La question devient alors : savoir piller (c’est-Ă -dire transcrire ; Ă©crire).

Et la littĂ©rature d’almanach Ă©tait depuis trois siĂšcles en Allemagne une littĂ©rature de « reprise Â». Tous les ans, la Terre repasse par le mĂȘme endroit – ou presque  [2].

2.

Lorsque peu aprĂšs NoĂ«l 1933 Kurt Tucholsky, depuis la SuĂšde, recommandait Ă  un ami la lecture de Hebel, la notoriĂ©tĂ© de l’autre, avec deux b, n’ayant cessĂ© de croĂźtre, il prĂ©cisait : « Hebel mit einem b Â». Cet ami – Hasenclever, Ă©crivain, et juif – passait alors en France son premier NoĂ«l en exil. Il est remarquable qu’au mĂȘme moment, et pour ce mĂȘme premier NoĂ«l, Walter Benjamin, depuis Paris, recommandait lui aussi Hebel aux Allemands, dans un bref article – qui paraissait Ă  Vienne et Prague [3].

Hebel nota plusieurs rĂȘves qu’il fit. « On m’arrĂȘtait Ă  Paris, comme espion, je niais mon origine. On demanda aux diffĂ©rents Ă©tats provinciaux d’Allemagne de procĂ©der Ă  un recensement afin de dĂ©terminer oĂč un homme manquait. Il manquait dans le Bade. On trouva dans mon sac une mousse. Un botaniste, qu’on fit chercher, jugea que cette mousse poussait prĂšs de Carlsruhe, vers Gottesaue. On fit venir un tailleur qui avait travaillĂ© Ă  Carlsruhe. Celui-ci dĂ©clara que ma veste Ă©tait l’Ɠuvre du tailleur Crecelius. On voulut quĂ©rir celui-ci pour procĂ©der Ă  ma rekognition-identification ; alors je passai aux aveux [4]. Â»

3.

Hebel Ă©tait liĂ© d’amitiĂ© Ă  Gmelin, botaniste ; et il Ă©tait son collĂšgue au lycĂ©e de Carlsruhe. Il lui arrivait d’accompagner l’ami dans les excursions que celui-ci entreprenait alentour. Gmelin avait depuis 1785 la charge du Jardin botanique et du Cabinet d’histoire naturelle du Margrave ; surtout, il prĂ©parait une Flore pour le Bade, la premiĂšre qui fĂ»t. En 1795, l’herbier de Hebel comptait dĂ©jĂ  plus de sept ou huit cents entrĂ©es  [5]. Lui-mĂȘme parle, non sans dĂ©fiance peut-ĂȘtre, ou crainte, de « rage botanique  [6] Â». Dans sa Flora Badensis, qu’il fit paraĂźtre quelques annĂ©es plus tard, Gmelin introduisit deux nouvelles espĂšces – fleurs dĂ©licates de terrains pauvres – qu’il nomma « Hebelia Â», du nom de son ami : l’HĂ©bĂ©lie des collines et l’HĂ©bĂ©lie alĂ©manique. (Mais les nomenclatures ultĂ©rieures ne retinrent pas ces noms [7].)

En 1794, par crainte d’une occupation de la ville – les armĂ©es rĂ©volutionnaires françaises s’apprĂȘtant Ă  passer le Rhin –, Gmelin avait Ă©tĂ© chargĂ© par les autoritĂ©s Ă  Carlsruhe d’évacuer une partie des collections du cabinet d’histoire naturelle : quatre-vingt-six caisses remplies de spĂ©cimens et de livres furent ainsi chargĂ©es Ă  la hĂąte, et attelĂ©es en direction d’Ansbach. Gmelin ne rentra Ă  Carlsruhe qu’en 1797. C’est Hebel qui au lycĂ©e, pendant toute son absence, se chargea, en plus des trois langues anciennes (latin, grec et hĂ©breu), et en plus de la gĂ©ographie et du calcul Ă©lĂ©mentaire et appliquĂ© qui Ă©taient dĂ©jĂ  Ă  son emploi du temps, de remplacer son ami en botanique, zoologie, minĂ©ralogie [8].

4.

On ne compte pas, dans l’almanach alĂ©manique de Hebel, les historiettes qu’il est possible de prendre pour de plus ou moins explicites leçons pour jeunes voleurs ou contrebandiers dĂ©butants. Certaines de ces histoires enseignent des mĂ©thodes ; des stratagĂšmes ; des bourdes ; des ruses ; d’admirables tissus de parole – destinĂ©s Ă  tromper en des situations fort prĂ©cises un pouvoir, une puissance, une autoritĂ© (un gendarme ; un bourgeois ; un douanier ; un gros marchand [9]). Le petit doigt levĂ© par le narrateur Ă  la fin du texte, en guise de morale (merke !), peut bien dĂ©noncer toutes ces ruses – langagiĂšres, mathĂ©matiques, gĂ©omĂ©triques – comme officiellement rĂ©prĂ©hensibles, Ă  la rĂ©pĂ©tition ; les dĂ©clarer prudemment impossibles Ă  imiter, ou invraisemblables « en notre pays Â» ; il ne peut plus empĂȘcher que la ruse (la bourde, dans le sens ancien du mot) ait Ă©tĂ© dite, entendue, offerte (Ă  la reproduction ; au dĂ©calque ; Ă  la rĂ©itĂ©ration ; Ă  la variation  [10]). Walter Benjamin remarquait en 1929 : « … mais le tempĂ©rament de l’escroc et du vagabond, de FrĂ©dĂ©ric l’Allumette (Zundelfrieder), de Petit-Henri (Heiner) et de Thierry le Rouge (der rote Dieter), ce fut le sien. Jeune garçon, il Ă©tait connu pour ses mauvais tours, et on raconte Ă  propos de l’adulte que lorsque Gall, le cĂ©lĂšbre fondateur de la phrĂ©nologie, Ă©tait venu au pays de Bade, on lui avait prĂ©sentĂ© Hebel. On attendait son avis, mais, marmonnant quelque chose d’indistinct, Gall, aprĂšs l’avoir touchĂ©, n’aurait dit que deux mots : “extraordinairement dĂ©veloppĂ©â€. Hebel lui aurait demandĂ© : “l’organe du chapardeur ?”  [11] Â»

5.

Kölle, un ami de Hebel Ă  Carlsruhe, raconte : « Un jour qu’il rentrait chez lui, je crois que c’était la fois oĂč il allait commencer sa vie bourgeoise  [12], on le prit Ă  Segringen, Ă  l’époque poste-frontiĂšre de la principautĂ© d’Ansbach  [13], pour un IsraĂ©lite, et on lui rĂ©clama alors son laissez-passer, ou une taxe de corps [14], ou quelque chose de ce genre [15]. Â» Ce serait la raison, indique par ailleurs Kölle, pour laquelle mainte historiette Ă©crite ensuite par Hebel se passerait Ă  Segringen : ainsi « Une curieuse ardoise Â» (1808), « L’apprenti barbier de Segringen Â» (1809), « Le sansonnet de Segringen Â» (1810) ou « Les deux postillons Â» (1811)  [16].

6.

Sur le vaste continent de la rouerie et de la ruse, illicite ou non, outre les questions de la chaparde simple – ou vol – (faire passer tel objet du champ de A au champ de B, malgrĂ© la rĂ©sistance qu’il faut escompter que A opposera Ă  ce transfert…) –, il y a cette autre, qu’à plusieurs reprises, dans les historiettes, Hebel se pose, trĂšs concrĂštement, voire matĂ©riellement : oĂč glisser un message, un mot, un salut, afin que celui-ci soit Ă  la fois visible et invisible ? C’est-Ă -dire visible pour celui Ă  qui il s’adresse ; invisible pour qui risquerait d’en prendre ombrage. (Afficher le message X pour A – sans qu’X soit visible pour B, que possiblement X Ă©trille, ou berne.) Dans « Annonce de victoire Ă  Brassenheim en l’an 1813 Â» [#34], la nouvelle de la victoire sur les Français Ă  Leipzig ne peut ĂȘtre communiquĂ©e publiquement, ni surtout ĂȘtre dĂ©signĂ©e ouvertement comme « victoire Â» ; les autoritĂ©s, dans le Grand-DuchĂ© de Bade, dont le prince est l’alliĂ© des Français, s’y opposeraient : le message est alors cachĂ© Ă  l’intĂ©rieur d’une mise en scĂšne de thĂ©Ăątre. En criant « Victoire ! Â», « Victoire ! Â», le personnage sur scĂšne ne fait qu’appeler sa femme Ă  l’aide, qui, dans la piĂšce reprĂ©sentĂ©e, porte ce prĂ©nom. Mais dans le mĂȘme temps, pour la salle, il crie victoire – Ă  la barbe de la censure, et des Ă©diles. Dans « Le libelle Â» [#1], le message est collĂ© dans le dos de celui qui ne doit pas le voir ; et qui en marchant le porte ainsi partout aux regards de ceux, dans son plus proche entourage, qui doivent le voir  [17]. Dans « Le dernier mot Â» [#31], un jeu d’ajouts et d’effacements de mots Ă©crits Ă  la craie sur la surface d’une porte agit sur un public, tandis que le dĂ©formateur du message reste masquĂ© : il utilise cependant le support de l’adversaire, les moyens de communication de celui-ci, qu’il renverse. « Hebel Ă©crit un jour Ă  Justinus Kerner (20 juillet 1817, Correspondance, p. 565) : “Vous savez Ă  quoi cela engage lorsque l’on veut faire passer ce qu’il faut dire Ă  un public dĂ©terminĂ© dans la vĂ©ritĂ© et l’évidence de sa vie”
 et, pouvons-nous ajouter, lorsqu’on veut le faire “sans ĂȘtre aperçu ni interpellĂ©â€ (10 aoĂ»t 1817, Correspondance, p. 567). Car tel est le style de l’ami de la maison  [18]. Â»

7.

Nous avons dit qu’en dĂ©cembre 1933 Benjamin avait recommandĂ© Hebel, dans la presse mĂȘme. À la vĂ©ritĂ© il se garda bien d’employer jamais un tel mot. En 1926, tandis qu’on cĂ©lĂ©brait le centenaire de la mort de l’écrivain, il Ă©tait intervenu par deux fois publiquement, dans les journaux. Dans le deuxiĂšme de ces articles, il avait prĂ©venu en ce sens : « Il ne sied pas Ă  tout Ă©crivain qu’on le recommande. DĂ©jĂ , parler de Hebel est difficile ; le recommander est inutile ; et le “servir” au peuple, comme on le voit faire, trĂšs critiquable  [19]. Â» Benjamin refusait le portrait adouci et fade qu’autour de ces cĂ©lĂ©brations de 1926 on commençait Ă  donner de l’écrivain ; c’est trĂšs explicitement contre son appropriation par la culture bourgeoise et weimarienne que le critique entreprenait de le dĂ©fendre. « Jamais il ne rejoindra le rang des grenadiers de la culture que l’instituteur allemand fait dĂ©filer au pas devant ses petits francs-tireurs de l’ABC  [20]. Â» Peu aprĂšs ces festivitĂ©s, en 1929, parut une nouveau livre sur Hebel, par Hanns BĂŒrgisser : Benjamin rĂ©agit, tout aussi vite et vivement, par une recension assassine ; or c’est Ă  nouveau contre un Hebel inoffensif et affadi qu’il s’insurgeait : « Et en voilĂ  un qui une fois de plus nous façonne un petit Hebel en bibelot, d’une suavitĂ© toute thorvaldsenienne – statuette en biscuit sortie du four de la culture universelle  [21]. Â»

8.

« Un jour Hebel avait oubliĂ© de se faire raser, et il alla dans le Hardtwald [22] pour ne laisser voir Ă  personne sa barbe inconvenante. Comme cela lui arrivait frĂ©quemment, il se plongea dans des pensĂ©es de toutes sortes et ne songeait plus Ă  cela qu’il n’était point rasĂ©. C’est alors qu’il rencontra le margrave et celui-ci aimablement lui demanda s’il s’en revenait de voyage. Hebel le nie et tandis qu’aprĂšs qu’on l’a courtoisement congĂ©diĂ© il reprend sa flĂąnerie, il rĂ©flĂ©chit Ă  ce qui a pu faire croire au margrave qu’il rentrait d’un voyage. C’est alors qu’il passe la main dans sa barbe, comme on a coutume de le faire quand on mĂ©dite, et il comprit alors la question [
.]. Â» (Kölle [23])

9.




Portrait de Carl Chr. Gmelin, vers 1800. [dĂ©tail ; peintre inconnu]

10.

Hebel fut aux yeux de Benjamin « l’un des plus grands moralistes de tous les temps Â» (WB-Heb5-33, p. 628). Il importe d’essayer de comprendre en quel sens. Car si l’on a affaire en son cas Ă  une morale qui ne dĂ©rive pas de principes intangibles et gĂ©nĂ©raux, ni catĂ©goriques – mais qui toujours dĂ©pend des situations oĂč elle s’inscrit, alors le moraliste est au sens prĂ©cis un « casuiste Â» ; et la justice est toujours chez lui « justice appliquĂ©e  [24] Â». Mais cela, pour au moins deux raisons : 1° d’abord parce que faiseur d’almanachs et Ă©crivain Hebel raconte des histoires, chacune singuliĂšre, dont l’un des traits le plus frappant est de nous transporter en effet en « situation Â», en un « ici et maintenant Â». La morale n’est donc pas extĂ©rieure ou Ă©trangĂšre Ă  l’histoire, comme elle l’est chez les auteurs traditionnellement et mĂ©diocrement moralistes : quand elle vient aprĂšs-coup, « du dehors Â», c’est-Ă -dire en rĂ©alitĂ© prĂ©cĂšde abstraitement l’histoire – dont la tĂąche n’est que de l’exemplifier  [25]. Chez Hebel Ă  l’inverse, la morale n’est au mieux que « continuation du rĂ©cit par d’autres moyens  [26] Â». C’est alors dans le beau milieu du rĂ©cit, ou dans l’axe donnĂ© par celui-ci, et qu’on prolonge, qu’il faut aller la chercher. Cela tient Ă  ce que Hebel, raconteur d’histoires, sait installer son lecteur dans un « ici et maintenant Â» d’une intensitĂ© redoutable. Benjamin, enfonçant ici son coin, appelle Hebel « ein VergegenwĂ€rtiger ohnegleichen Â» : quelqu’un qui n’a pas son pareil pour vous rendre prĂ©sent quelque chose  [27]. « D’oĂč le puissant “ici” du thĂ©Ăątre de ses histoires  [28] Â». Benjamin fait remarquer ce qu’il en est quand entendant le rĂ©cit d’un fait divers, Ă  la radio par exemple, on s’imagine transportĂ© sur les lieux, ou plutĂŽt, prĂ©cise-t-il : quand les lieux, Ă  l’inverse, soudain se trouvent transportĂ©s jusqu’à nous. Et il ajoute : « Ă€ cette affaire spectaculaire, abstraite et quelconque, vous avez d’un seul coup, confĂ©rĂ© un “ici et maintenant”, et nul ne sait jusqu’oĂč cela peut vous conduire  [29]. Â» 2° L’autre raison qui fait parler Benjamin d’une justice appliquĂ©e est qu’une telle morale « en situation Â» ne traite pas tous Ă  la mĂȘme enseigne  [30]. Cela veut dire aussi que ses reprĂ©sentants changent, d’une situation l’autre ; et que le juste ne saurait ĂȘtre le juste de toute Ă©ternitĂ© : il n’y a d’ailleurs de « juste Â» que d’une situation, d’une histoire [31]. C’est aussi qu’il y aurait quelque folie Ă  imaginer une morale universelle qui vaudrait pour tous Ă©galement, quand prĂ©cisĂ©ment les conditions initiales – les conditions « prĂ©sentes Â», l’« ici et maintenant Â» – divergent pour l’un et pour l’autre, et parfois cruellement. Or dans la logique de rĂ©pĂ©tition (matĂ©rielle, quotidienne), logique mathĂ©matique des « suites Â» qui est celle de Hebel, les « conditions initiales Â» d’un problĂšme – son « ici et maintenant Â» – sont absolument dĂ©terminantes  [32]. Hebel, contemporain du kantisme et des LumiĂšres, s’en fait d’emblĂ©e une idĂ©e beaucoup plus appliquĂ©e – ce qui veut dire aussi plus matĂ©rielle. Il faut partir de l’ici et du maintenant (Gegenwart), de la situation trĂšs matĂ©rielle oĂč l’on se trouve plongĂ©e, en ce prĂ©sent. Quand le hussard rencontre sur le chemin ce gros paysan rentrant du marchĂ©, le premier n’a pas un sou en poche ; le second n’en a que trop. Quand le petit mendiant demande un sou Ă  ce monsieur qui passe, en bel habit, il n’est pas sĂ»r qu’il ait de quoi assouvir sa faim ce jour-lĂ  (or la faim revient tous les jours, en ce monde  [33]). « L’ici et le maintenant de la vertu n’est pas pour lui une action abstraite commandĂ©e par des maximes, mais relĂšve de la prĂ©sence d’esprit [kein abgezogenes Handeln nach Maximen sondern Geistesgegenwart.] Â» Une action morale est une « action dont la maxime est cachĂ©e  [34] Â».

11.

Les biographes rĂ©cents de Hebel indiquent qu’on peut mettre en doute l’authenticitĂ© du voyage jusqu’au Rigi, en Suisse, que l’écrivain entreprit – et qu’il n’acheva pas. « Il n’en reste pas moins, prĂ©cise l’un d’eux, que l’épisode, comme histoire d’un Ă©chec, est rĂ©vĂ©lateur : il illustre avec une clartĂ© toute mathĂ©matique une corrĂ©lation entre argent et libertĂ© de mouvement  [35]. Â» Chez Hebel, la morale, la libertĂ©, mĂȘme la plus simple libertĂ© d’aller de A Ă  B, ne flotte pas en l’air, dans le ciel des principes et des idĂ©es gĂ©nĂ©rales. NĂŒĂŸlin donne du voyage interrompu le rĂ©cit suivant. « Il arriva en effet qu’aprĂšs un an [Hebel] eut en sa possession un reste de 40 florins, somme aussitĂŽt dĂ©volue Ă  un voyage en Suisse, avec le but d’aller voir la vue merveilleuse dont on jouit au sommet du Mont Rigi. Il mit alors 20 florins pour le voyage aller dans la poche droite de sa veste, et 20 florins pour le voyage retour dans la gauche, se mit en chemin le cƓur gai, et parvint Ă  Zoug et au lac de Zoug ; mais quand pour payer le bac il mit la main dans la poche droite, celle-ci Ă©tait vide et la somme Ă©puisĂ©e ; et il se vit dans l’obligation de s’en retourner immĂ©diatement, par le bateau mĂȘme qui venait de le porter au pied de la montagne dĂ©sirĂ©e  [36]. Â»

12.

En vue d’un article Ă  Ă©crire sur Hebel (ou en vue de ce qui est destinĂ© Ă  devenir plus tard un livre ?), Benjamin recopie (Ă  Berlin vers 1929 ? 1930 ?) plusieurs longs passages du livre d’Auerbach intitulĂ© Schrift und Volk. En particulier, il recopie cette page :

De quelle façon un Ă©crit est-il le plus souvent lu parmi le peuple [in den Volkskreisen] ? La journĂ©e de travail accomplie, le soir, la famille est assise Ă  table, rĂ©unie ; la conversation s’est tarie ; voilĂ  alors le pĂšre qui va chercher un livre ou l’almanach, qui le tend peut-ĂȘtre Ă  l’un de ses enfants qui frĂ©quente encore l’école ou le catĂ©chisme, et qui dit : “Lis, mes yeux n’y sont plus accoutumĂ©s, etc.” Par la bouche de l’enfant, dans la communautĂ© de ceux qui habitent cette maison, est donnĂ© Ă  entendre ce que l’écrivain offre ; il n’est pas nĂ©cessaire que l’enfant comprenne tout (et les enfants lisent d’ailleurs volontiers de tels Ă©crits contenant beaucoup qui ne leur est pas aussitĂŽt comprĂ©hensible) ; mais tout ce qui dans la matiĂšre ou la forme n’est pas appropriĂ© [ungehörig], aprĂšs ĂȘtre passĂ© par la bouche de l’enfant ressort d’une maniĂšre d’autant plus frappante  [37].

13.

Quasi aliud agendo…




HĂ©bĂ©lie alĂ©manique, Hebelia allemannica : racine, rosette basilaire, inflorescence ; par Gmelin, in Flora Badensis, Carlsruhe, in officina aul. MĂŒlleriana, 1806, tome 2, p. 719.  [38]

14.

Il se peut qu’on aille de prĂ©fĂ©rence chercher Hebel dans les moments de dĂ©bĂącle, devant un adversaire supĂ©rieur en force, qui contraint Ă  abandonner une place ; lorsqu’une bataille a Ă©tĂ© perdue ; et qu’on est forcĂ© au recul. Benjamin, en ce sens, le nomme un « gĂ©nĂ©ral du repli Â». Et la formule est frappante, assez sans doute pour que Bloch, l’ayant entendu de la bouche de Benjamin, s’en souvĂźnt, beaucoup plus tard : il la cite en 1965 – alors qu’elle n’avait Ă©tĂ© pourtant encore nulle part publiĂ©e. Il faut supposer que Benjamin, outre la note qu’il en fit dans ses papiers, pour lui-mĂȘme (dans les annĂ©es 1929-1930, en prĂ©paration du livre), l’avait aussi employĂ©e Ă  l’occasion d’une conversation entre amis – en Allemagne, en France ? [39] Pour lui-mĂȘme, Benjamin dĂ©veloppait l’image ainsi : « S’il existait une armĂ©e oĂč les rĂšglements prescrivent que dans le moment-augenblick oĂč les troupes seraient battues et entameraient leur repli, ce soient d’autres commandants en chef qui aient Ă  prendre le relais des prĂ©cĂ©dents – des spĂ©cialistes du repli en quelque sorte – et qui seraient tenus en rĂ©serve dans ce but –, alors Hebel serait un tel “gĂ©nĂ©ral du repli”. Car il dirige toujours toutes les choses, laisse toujours le dernier mot Ă  la vĂ©ritĂ© et donne toujours Ă  la vĂ©ritĂ© la place d’honneur [die Ehre]. Et pourtant : on ne saurait le faire de façon plus martiale que lui  [40]. Â»

15.

« … ce qu’il nous rend prĂ©sent ce ne sont pas des histoires de brigands, de drames familiaux, de naufrages ou d’évĂ©nements survenus dans le Far West (bien que cela puisse arriver), mais les puissances suprĂȘmes de sa rĂ©gion et de son temps. Â»

WB-Heb4-29b, p. 636, trad. fr., p. 163.

Si Hebel est le moraliste qu’on a dit, et si la morale pose trĂšs fondamentalement, comme on sait, la question de l’agir en ce monde (handeln), eh bien en ce monde oĂč rĂšgnent les « puissances suprĂȘmes Â» que l’on sait, l’action, ce sera avant tout le marchandage (das Handeln) : l’échange Ăąprement, ardemment dĂ©battu. Or dans le monde hĂ©bĂ©lien en effet, on est constamment en affaires, jetĂ© au milieu des palabres et ruses de la nĂ©gociation : pour le prix d’un Ɠuf Ă  la coque, d’une course… Et les rapports entre les personnages sont des rapports d’emblĂ©e pris dans une lutte pour s’en sortir, au mieux (au meilleur prix), ou le moins mal possible (avec en poche, pour finir, quelques thalers de plus [41]). Alors, tout se compte et se nĂ©gocie, se monnaye : les marchandises et les repas, aussi bien que les gifles ; le travail, aussi bien que les insultes et les coups, etc. Tout cherche sa valeur d’échange  [42]. Est ainsi dĂ©voilĂ©, en maintes histoires, Ă  quel point ce qui fixe le prix, Ă  la fin, n’est pas tant une juste comptabilitĂ©, un calcul spĂ©cialiste et valable de toute Ă©ternitĂ© – qu’un rapport de force prĂ©sent et donnĂ© par des conditions initiales (et que seule une ruse – une prĂ©sence d’esprit – est en mesure de trĂšs exceptionnellement renverser). Benjamin indique ouvertement que la morale hĂ©bĂ©lienne ne saurait en aucun cas ĂȘtre « la morale que procure la vie d’affaires de la grande bourgeoisie Â» (WB-Heb2-26b, p. 281). C’est mĂȘme une morale qui vient miner cette autre morale-lĂ , chaque fois, et en situation. « Car ce pasteur qui savait dĂ©crire le marchandage [das Handeln] comme nul autre Ă©crivain allemand, et du trafic le plus sordide jusqu’à la gĂ©nĂ©rositĂ© donatrice, tirer tous les registres, n’était pas homme Ă  mĂ©connaĂźtre le cĂŽtĂ© dĂ©moniaque de la vie professionnelle bourgeoise [43] Â». Aussi rural et paysan que puisse paraĂźtre le monde de Hebel, les historiettes le montre en permanence traversĂ© par ces mĂȘmes puissances dĂ©moniaques de l’échange et de la transaction qui, sur les bords plus ou moins paisibles du Rhin, naissent Ă  la fin du XVIIIe et dĂ©but du XIXe siĂšcle : celles de la transformation magique des choses et du travail en marchandises ; celles de l’échange incessant des marchandises entre elles ou contre argent sonnant, etc. Si Hebel peut ĂȘtre le moraliste qu’on a dit, c’est parce que contrairement Ă  ce que feront ses successeurs, dans le champ de l’Heimatliteratur promise elle aussi au XIXe siĂšcle Ă  un grand avenir, il n’efface pas – magiquement, par les pouvoirs du poĂ©tique – la rĂ©alitĂ© brutale, Ă©conomique, matĂ©rielle, de la vie des paysans qu’il dĂ©crit ; et Ă  qui il Ă©crit [44].

16.

« … dessen Inhalt so weltweit wie handgreiflich… Â»

WB-Heb5-33, p. 628

Il y a quelque part une phrase de Benjamin sur les Ă©crivains qui n’oublient jamais que la Terre est une planĂšte qui va ; et qui chaque annĂ©e repasse par les mĂȘmes endroits, ou presque  [45]. Hebel, comme faiseur d’almanach (Kalendermacher), se plaĂźt Ă  se prĂ©senter aussi en astronome : la sĂ©rie des « ConsidĂ©rations sur l’édifice de l’univers Â» a en ce sens une fonction structurante pour l’almanach lui-mĂȘme : puisque annĂ©e aprĂšs annĂ©e Hebel expose dans cette sĂ©rie, pĂ©dagogiquement, l’un aprĂšs l’autre, les objets de l’astronomie : le Soleil, la Terre, la Lune, les planĂštes, les Ă©toiles, les comĂštes, etc. – et la sĂ©rie une fois terminĂ©e il la reprend aussitĂŽt depuis le dĂ©but [46]. Exactement comme il sut, Ă  rebours exact de l’Heimatliteratur  [47], replacer le village au milieu d’un pays, le pays au milieu d’un continent entier (l’Europe alors secouĂ©e par la rĂ©volution, par la guerre), puis ce continent au milieu d’un monde plus vaste encore, il est celui capable d’aller replacer la planĂšte entiĂšre, Ă©norme ou minuscule – comme la prenant sous son bras –, Ă  sa place au milieu de l’univers. Cette place, ainsi que l’explique l’almanach de 1809, est au numĂ©ro 12 exactement – soit : sur le douziĂšme des cent petits points d’une ligne qu’il faut tracer en imagination pour s’y retrouver dans cet espace immense [48]. On s’est plu Ă  l’envi, Ă  l’appui du passage de « Retrouvailles inespĂ©rĂ©es Â» si souvent citĂ© [49], Ă  localiser la puissance poĂ©tique de la prose hĂ©bĂ©lienne dans cette capacitĂ© Ă  ramasser dans une phrase unique un village perdu de la ForĂȘt Noire et l’AmĂ©rique ; un fait d’histoire rĂ©cente et un autre pris Ă  la guerre des Zoulous ; une fleur minuscule, aperçue sur le chemin, et une Ă©toile.

Or il est possible d’y voir aussi un refus intransigeant de distinguer entre le grand et le petit. Et c’est tout aussi bien, alors, un pouvoir – une volontĂ© – de « combler le vide immense et bĂ©ant qui pour tout petit-bourgeois existe entre histoire et vie privĂ©e  [50] Â». Et contre l’historien chargĂ© d’écrire l’histoire –, Hebel en simple « chroniste [51] Â»…

17.




Dambacher, illustration pour : Hebel, « Le Libelle Â» [#1].  [52]

18.

Écrire l’almanach « pour les paysans Â» (et, trĂšs explicitement, pour le leur vendre), cela ne voulut jamais dire pour Hebel les enfermer dans les limites, supposĂ©es Ă©troites, de la vie paysanne, comme le faisaient tous les almanachs concurrents de l’époque, et comme le fera toute l’Heimatliteratur, et son Ă©quivalent français au XIXe siĂšcle, mais au contraire : replacer leur vie dans le plein milieu de l’univers, qui a ses lois (astronomiques, mĂ©tĂ©orologiques, Ă©conomiques…) ; et leur donner ces lois quasi aliud agendo  [53] Sur la maniĂšre dont, au commencement, Hebel envisagea trĂšs explicitement la tĂąche qui allait lui ĂȘtre confiĂ©e (la rĂ©daction de l’almanach), voir les rapports, conservĂ©s, qu’il Ă©crivit pour le consistoire en 1806-1807 (il expose ses remarques avec luciditĂ©, pragmatisme, parfaitement au clair sur les contraintes, impĂ©ratifs et enjeux qui sous-tendent une telle production) ; et voir la lecture, encore trĂšs vigoureuse, que donna de ces textes Maria Lypp, en 1970  [54]. « Le dialogue avec le lecteur, au cours duquel le faiseur d’almanach bavarde sur son mĂ©tier (Handwerk), est une vieille tradition des almanachs : on la trouve aussi chez Grimmelshausen. La maniĂšre dont ce dialogue est maniĂ© dĂ©pend en revanche des intentions de l’auteur  [55]. Â»

19.




Passage d’un colporteur [1766]. DĂ©tail  [56].

20.

« En contrebas de BĂŒhl je parvins sur la grand-route de l’Oberland [57]. Ah ! Quel sentiment m’envahit alors ! Toutes les joies de l’Oberland se rĂ©veillĂšrent en mon Ăąme ! Mais Ă  quoi me pouvait servir de me trouver sur cette route : mon chemin, lui, se poursuivait, en contrebas. Lourdement chargĂ© de quatre sacs remplis de minerai, de charbon de pierre et de graviers, je revins chez moi et sentis alors Ă  nouveau, et pour la premiĂšre fois Ă  ce point, la malĂ©diction que le Ciel avait fait tomber sur moi en m’envoyant ici Ă  Carlsruhe. Ah, comme tout Ă©tait agrĂ©able, familier, calme, dans ces vallĂ©es cachĂ©es, et comme tout apparaissait libre et majestueux sur les hauteurs, oĂč j’escaladais Ă  l’aventure, et si semblable Ă  l’Oberland. Maintenant me voilĂ  de nouveau Ă  traĂźner au milieu des bruits de la ville partout entourĂ© de maisons et de murs qui ont au moins le mĂ©rite de masquer Ă  ma vue l’ennuyeuse et peu aimable Ă©tendue sableuse, la vide et morte existence de toute cette contrĂ©e. Â» (Hebel, Ă  son amie Gustave Fecht, octobre 1793, in GW, t. V, p. 29)

21.




Studio de la SĂŒdwestdeutscher Rundfunk [Radio du Sud-Ouest allemand], Ă  Francfort-sur-le-Main. Walter Benjamin y lut son « Hebel Â» pour les auditeurs le 20 octobre 1929, entre 18 heures et 18 heures 20  [58].

22.

Benjamin, dans Sens unique, en 1928, relevait cet Ă©criteau – frĂ©quent dans l’espace public et urbain de son Ă©poque : « Interdit aux mendiants et aux colporteurs  [59] Â». Si Hanns BĂŒrgisser avait pu reprĂ©senter pour lui dans les annĂ©es 20 la rĂ©cupĂ©ration bourgeoise, weimarienne et affadissante de la figure de Hebel – le petit bibelot de porcelaine inoffensif et thorvaldsenien, universitaire, contre lequel il avait dĂ©jĂ  violemment rĂ©agi –, on se demande si quelques annĂ©es plus tard, depuis son exil parisien cette fois, il eut vent de l’accent nouveau qu’on commençait Ă  prendre en Allemagne pour parler de l’auteur du SchatzkĂ€stlein ; qu’on prit par exemple au CongrĂšs alĂ©manique qui se tint Ă  Fribourg en octobre 1936 – auquel Heidegger assista  [60] â€“ et Ă  l’occasion duquel Hermann Burte, l’écrivain rĂ©gionaliste, mais dĂ©jĂ  cĂ©lĂšbre et influent au-delĂ  des frontiĂšres de son seul Bade natal, tout juste rentrĂ© au parti, prononça – en vers, en strophes – un long Ă©loge de Hebel en inventeur de l’idĂ©e alĂ©manique ; en promoteur de ce « sang alĂ©manique Â» qui coule dans les veines des « paysans aryens Â», de part et d’autre du Rhin ; faisant trĂšs explicitement de l’écrivain le vecteur d’un pangermanisme « local Â», qui depuis le Bade lorgnait sur l’Alsace, aussi bien que la Suisse [61]. Hermann Burte, le premier, venait de recevoir en mai le prix Hebel, tout nouvellement crĂ©Ă©  [62].

Et Benjamin put-il encore apprendre, par quelque journal ou quelque correspondant restĂ© en Allemagne, en 1939, qu’un certain Heinrich Herrmann, depuis Königsberg republiait une sĂ©lection des historiettes de Hebel, avec les gravures de Dambacher, qu’il admirait, et les republiait exactement sous ce titre que Hebel en son temps, face Ă  Cotta, avait expressĂ©ment refusĂ© pour la parution de l’Écrin en 1811 : Der deutsche Hausfreund ? (OĂč l’adjectif « allemand Â» se substituait en son sens Ă©videmment national Ă  l’adjectif dĂ©fendu par Hebel : « rheinlĂ€ndisch [63] Â».)

Les Ă©crivains d’alors, pour justifier les relectures et rĂ©interprĂ©tations qu’ils faisaient de Hebel (car il est frappant de les voir tous trĂšs soucieux de justification), disaient – au conditionnel – que Hebel aurait Ă©tĂ© lui aussi un esprit politique, eĂ»t-il vĂ©cu dans le temps qui Ă©tait le leur, ce temps de renouveau en Allemagne ; et que s’il ne l’avait pas Ă©tĂ©, Ă©crivaient-ils, alors simplement parce qu’il avait vĂ©cu en un temps apolitique et paisible, et qu’il avait vĂ©cu et Ă©crit, comme eux, conformĂ©ment Ă  son temps  [64]

23.


Portrait de Hermann Burte, Prix Hebel 1936.

24.




Portrait de Hermann Eris Busse, Prix Hebel 1939.

25.

Kurt Tuchoslky, Ă  son ami Hasenclever, janvier 1934, depuis la SuĂšde :

Ne dites pas que vous travaillez dans un espace dĂ©nuĂ© d’air. Vous ne le feriez que si vous lĂąchiez « prĂ©sentement Â» la bonde. Ce sage Kracauer a Ă©crit quelque part : « Qui se commet trop profondĂ©ment avec le temps, vieillit vite  [65]. Â» VoilĂ  ce que vous ne faites plus depuis longtemps – et sans lui tourner le dos. De la prose ? TrĂšs bien. Si je puis me permettre de recommander en guise de bain purifiant, pour l’ñme : beaucoup de Hebel (avec un b), Kleist et Schopenhauer – ça fait le mĂ©nage dans les coins.

Frédéric Metz

Berlin, mai-juillet 2021

Sources et abrĂ©viations utilisĂ©es pour les textes de Walter Benjamin sur Hebel :

1) WB-Heb1-26a : „Johann Peter Hebel (1). Zu seinem 100. Todestage“ [1926], in GS [=Gesammelte Schriften], t. II, 1, p. 277-280. [Texte paru dans divers journaux en 1926, dont la Magdeburgische Zeitung et le Berliner Börsencourier].

2) WB-Heb2-26b : „Johann Peter Hebel (2). Ein BilderrĂ€tsel zum 100. Todestage des Dichters.“, in GS, II, 1, p. 280-283 [Texte paru dans : Literarische Welt, 24 septembre 1926].

3) WB-Heb3-29a : „Hebel gegen einen neuen Bewunderer verteidigt“, in GS III, p. 203-206, paru le 6 octobre 1929, dans le Literaturblatt der Frankfurter Zeitung. [Recension par Benjamin du livre : Hanns BĂŒrgisser, Johann Peter Hebel als ErzĂ€hler, Horgen-Zurich, 1929.] (cf. traduction française par Philippe Ivernel, in Benjamin, ƒuvres et inĂ©dits, t. 13 : « Critiques et recensions Â», Klincksieck, 2018.)

4) WB-Heb4-29b : „Johann Peter Hebel (3)“, in GS II, 2, p. 635-640, exposĂ© pour la radio, lu Ă  la „BĂŒcherstunde“ du SĂŒdwestdeutscher Rundfunk (Ă  Francfort-sur-le-Main), le 20 octobre 1929, Ă  18 heures [d’aprĂšs WuN, IX, 2, p. 458]. Traduction en français par Rainer Rochlitz, in ƒuvres, Gallimard, coll. Folio, 2000, t. II, p. 167-168.

5) WB-Heb5-33  : „J. P. Hebels SchatzkĂ€stlein des rheinischen Hausfreundes“, in GS II, 2, p. 628. Texte paru dans Die Welt im Wort (journal publiĂ© Ă  Prague et Ă  Vienne), le 14 dĂ©cembre 1933. EnquĂȘte du journal Ă  laquelle rĂ©pondirent aussi Th. Mann, H. Broch, Max Brod, etc. „Was soll man zu Weihnachten schenken ?“

6) WB-Heb6-Ms : Pages manuscrites de Benjamin sur Hebel. Archives W. Benjamin, Berlin. (Ms 841v, Ms 842, Ms 843, Ms 844, Ms 846, Ms 847.) Reproduites in GS II, 2 : « Aufzeichnungsmaterial zu Hebel Â», p. 1444-1449.

Autres sources sur Hebel avec sigles :

1) GW : J. P. Hebel, Gesammelte Werke, Ă©d. Jan Knopf, Franz Littmann et Hansgeorg Schmidt-Bergmann, en six volumes, Göttingen, Wallenstein Verlag, 2019.

2) KG : Johann Peter Hebel, Die Kalendergeschichten, Ă©d. Hannelore Schlaffer et Harald Zils, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 2010 (1re Ă©d. 1999).

3) Mar-Siegman  : Maren Siegman, « Geschliffene Worte, poliertes Gestein. Johann Peter Hebel, die Erforschung der Natur und der MarkgrĂ€fler Jaspis Â», Catalogue d’exposition, Efringen-Kirchen, 2010.

4) Wizisla-WBHeb  : Erdmunt Wizisla, „Zu Johann Peter Hebel“, in Benjamin-Handbuch, dir. B. Lindner, Stuttgart et Weimar, J. B. Metzler, 2006, p. 493-501

5) JPHeb-Preis36-88 : Der Johann Peter-Hebel-Preis 1936-1988. [Catalogue d’exposition], dir. Manfred Bosch], publication du Oberrheinisches Museum Karlsruhe, Waldkircher Verlag, 1988.

Liste des Traductions en français de textes de Hebel donnĂ©s depuis 2016 dans le Hebel-Kolportage :

Textes distribuĂ©s Ă  Rennes sous forme de tracts et lus Ă  la radio de la Maison du peuple, occupĂ©e, dĂ©but mai 2016. Repris dans Pontcerq [revue], n°1, octobre 2016 :

[#1] « Le Libelle Â»

[#2] « Le DĂ©jeuner dans la cour Â»

[#3] « L’apprenti barbier de Segringen Â»

[#4] « Le petit mendiant Â»

[#5] « Comment l’on se fait raser par charitĂ© Â»

Tract imprimĂ© par Pontcerq, le 11 mai 2017 :

[#6] « La rĂ©ponse du cordier Â»

Texte publiĂ© in lundimatin, mai 2017. (« Proposition de grĂšve postillonnaire – Bade. Â») :

[#7] « Les deux postillons Â»

Textes publiĂ©s in Revue Incise, n° 4, septembre 2017 :

[#9] « Le pendu innocent Â»

[#10] « Le hussard rusĂ© Â»

[#11] « Le paysan et l’inspecteur des douanes Â»

[#12] « Le sage sultan Â»

[#13] « PremiĂšre problĂšme d’arithmĂ©tique Â»

[#14] « Le mendiant judicieux Â»

[#15] « Solution Ă  l’exercice d’arithmĂ©tique de l’annĂ©e derniĂšre – puis un autre par lĂ -dessus Â»

[#16] « Le ferronnier Â»

[#17] « L’indulgence l’emporte sur l’outrage Â»

[#18] « Malheur de la ville de Leyde Â»

[#19] « Des chenilles processionnaires Â»

Textes publiĂ©s sous forme de tracts in Pontcerq-flugblatt #6, dĂ©cembre2018 :

[#20] « Des Ɠufs cher payĂ©s Â»

[#21] « Douce croisiĂšre pour qui le veut bien croire Â»

[#22] « Bizarrerie Â»

[#23] « Comment faire de l’encre bleue Â»

Textes publiĂ©s dans lundimatin, fĂ©vrier 2019 :

[#24] « Vengeance dĂ©jouĂ©e. (Une histoire vraie) Â»

[#25] « L’apprenti Â»

[#26] « L’intercesseur. (Une maniĂšre de faire la paix). Â»

[#27] « DĂ©capitation secrĂšte Â» (Avec une illustration se trouvant page suivante)

[#28] « De ce qui est englouti dans Vienne Â»

Textes publiĂ©s sous forme de tracts : Pontcerq-flugblatt #7, novembre 2019, et distribuĂ©s Ă  l’hiver 2019-2020 par plusieurs librairies amies de la maison : Myriagone Ă  Angers, McGriffs Ă  Paris, Les Villes invisibles Ă  Clisson, La Fleur qui pousse Ă  l’intĂ©rieur Ă  Dijon, L’Hydre aux mille tĂȘtes Ă  Marseille, L’Atelier Ă  Paris, L’Odeur du temps Ă  Marseille, Vent d’Ouest Ă  Nantes, MichĂšle Ignazi Ă  Paris, Texture Ă  Paris, PlanĂšte Io et L’Établi des mots Ă  Rennes, Lune et l’Autre Ă  Saint-Étienne, MichĂšle Firk Ă  Paris.

[#29] « Deux honorables commerçants Â»

[#30] « Un navire de guerre Â»

[#31] « Le dernier mot Â»

Textes publiĂ©s sous forme de tracts : in « Contrebande franco-allemande en bord de Rhin et Spree (Bade et Marche) Â», Pontcerq-flugblatt #10, dĂ©cembre 2019 ; distribuĂ© par Zadig, librairie française de Berlin :

[#32] « Le marchand de gants Â»

[#33] « L’armĂ©e française Â»

[#34] « Annonce de la victoire Ă  Brassenheim en l’an 1813 Â»

Textes publiĂ©s dans « Pour un certain NoĂ«l, Hebel Â», in lundimatin, 23 dĂ©cembre 2021 :

[#36] « Le gibet de Thalhausen Â»

[#37] « Le conscrit Â»

[#38] « Souvarov Â»

[#39] « Accommodante juridiction Â»

[#40] « Un cheval avantageusement vendu Â»

[#41] « Pieve Â»

[#42] « Mise Ă  l’épreuve Â»

[#43] « Un art de maigre profit Â»

[#44] « Confection rapide Â»

[#45] « Grand incendie Â»

Textes lus par Lionel Monier, rezitator-comĂ©dien, dans les rues de Rennes en juin 2020, et dĂ©posĂ©s en fichiers audio quelque part sur internet :

[#46] « Un amour rare Â»

[#47] « En Turquie Â»

Textes publiĂ©s dans la revue 591, septembre 2020 :

[#48] « Deux histoires Â»

[#49] « La Taupe Â»

[#50] « Nuit sans sommeil d’une noble femme Â»

Texte publiĂ© par Pontcerq in « VƓux 2021. – Hebel-Kolportage (suite) Â», janvier 2021 :

[#51] « L’Ami de la maison s’adresse au bienveillant lecteur pour la troisiĂšme fois et lui souhaite la bonne annĂ©e. Â» [Avant-propos de l’Almanach de l’annĂ©e 1813]

Textes publiĂ©s par Pontcerq dans « De la science naturelle, de la raison et des ruses. [Un peu de Hebel pour l’étĂ© 2021] Â» :

[#52] « Suite des considĂ©rations sur l’édifice de l’univers (1809) Â»

[#53] « Des petits et des grands Â»

[#54] « Poissons volants Â»

[#55] « Monsieur Wunderlich Â»

[#56] « Les trois voleurs Â»

[#57] « La tabatiĂšre Â»

[#58] « Comment Fredo l’Allumette se fit donner une monture Â»

[#59] « Le Trompe-l’Ɠil Â»

Nota Bene : Toute traduction du Hebel-Kolportage peut ĂȘtre demandĂ©e en Ă©crivant Ă  Pontcerq, par voie postale ou Ă©lectronique. Demandez simplement Â« le Hebel-Kolportage [#4], [#13], [#22], [#x] Â», selon votre choix. Vous pouvez aussi demander « Retrouvailles inespĂ©rĂ©es Â» : pour cela, demandez le numĂ©ro [#1001].

[1Nota Bene / Merke : En marge du colloque sur « ExpĂ©rience et pauvretĂ© Â» de Walter Benjamin organisĂ© Ă  l’UniversitĂ© de Rennes 2 par Christophe David et Florent Perrier les 14, 15 et 16 octobre prochains, Lionel Monier, le comĂ©dien-rezitator du Hebel-Kolportage, proposera une lecture d’historiettes de Hebel inĂ©dites.

Cette lecture aura lieu le samedi 16 octobre, Ă  10 heures 50, amphithĂ©Ăątre T (BĂąt. PNRV), UniversitĂ© de Rennes 2, Villejean.

[2Toute reprise ne se vaut pas : le texte d’« Amour fidĂšle Â» est trĂšs mauvais ; « Retrouvailles inespĂ©rĂ©es Â», par Hebel, est « la plus belle histoire du monde Â» (Ernst Bloch, « Nachwort zu Hebels SchatzkĂ€stlein Â» [1965], in Literarische AufsĂ€tze, Werkausgabe, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, vol. 9, 1985, p. 175). / Voir : Friedrich Hebbel, « Treue Liebe Â», dans le Ditmarser und Eindstetter Bote, 1828 ; Gotthilf Heinrich Schubert, Ansichten von der Nachtseite der Naturwissenschaft. Dresde, Arnold, 1808 ; repris dans la revue Jason, en 1809 (n° 1) ; et dans le Messager suisse (Schweizer Bote) du 8 mars 1810.

[3Le journal, oĂč ce court texte parut, posait Ă  plusieurs Ă©crivains – autrichiens, suisses, ou allemands en exil – la question : « qu’offrir pour NoĂ«l ? Â» (Die Welt im Wort, 14 dĂ©cembre 1933). Le texte de Benjamin, intitulĂ© „J. P. Hebels SchatzkĂ€stlein des rheinischen Hausfreundes“ a Ă©tĂ© repris dans GS II, 2, p. 628 [texte notĂ© WB-Heb5-33 dans ce qui suit ; voir Ă  la fin de notre texte la liste des abrĂ©viations utilisĂ©es pour les cinq textes de Benjamin sur Hebel]. (Cf. « Hebel pour NoĂ«l Â», in lundimatin, 23 dĂ©cembre 2019). Le texte de Benjamin, qui explicitement articule sa rĂ©ponse sur les circonstances, s’achĂšve sur cette phrase : « Ce n’est pas pour rien que l’Écrin fut le livre prĂ©fĂ©rĂ© de Franz Kafka. Â»

[4Hebel, in Gesammelte Werke (=GW), tome IV, p. 307.

[5« Stellen Sie sich nur vor, ich habe ietzt sieben- bis achthalbhundertley natĂŒrliche Pflanzen, iede in ihrer BlĂŒthe, zwischen Fliespapir getrocknet, beysammen und bei ieder den Namen und die Heimath. Davon sind viele aus Asia, Afrika und Amerika die aber hier im botanischen Garten gezogen werden, und viele vom Belchen, von Nonnmattweier usw. Und daß Sies wissen, ich hab ohnehin auch noch einen Straus von Ihnen, den ich auf des Schlosser Sehls BĂ€nklein – ich weiß nicht mehr, ob von Ihnen geschenkt bekommen, oder Ihnen heimlich entwendet habe. Â» (Lettre Ă  son amie Gustave Fecht du 28 septembre 1795, GW, t. V, p. 45-46)

[6«  botanischer Wuth Â», dans une lettre Ă  NĂŒĂŸlin (l’ami de GenĂšve), datĂ©e du 31 dĂ©cembre 1803 – 4 janvier 1804 : « Elle [la botanique] vous fait le mĂȘme effet qu’une jolie fille ; et c’en est fait de votre repos. Â» (ibid.)

[7Gmelin donne lui-mĂȘme systĂ©matiquement en plus du nom latin (sa Flore est rĂ©digĂ©e entiĂšrement en cette langue) un nom vernaculaire, en allemand puis en français. Cf. Flora Badensis, Carlsruhe, MĂŒller, 1806, tome 2, p. 117-119 : « 568. Hebelia collina […]. / Germ. HĂŒgel-Hebelie. / Gall. Hebelie des collines. Â» / « 569. Hebelia allemannica […] / Germ. Allemannische Hebelie. / Gall. Hebelie allemanique. Â». (L’hĂ©bĂ©lie des collines est aujourd’hui nommĂ©e Tofieldie Ă  calicule [Tofielda calyculata] ; l’hĂ©bĂ©lie alĂ©manique est la Tofiedie borĂ©ale [Tofielda pusilla]. Les botanistes les regardent comme de fausses asphodĂšles.)

[8« … und in Ansehung der ĂŒbrigen, Botanikus und armer Teufel in Carlsruhe gantz gleichbedeutend seyen, und im Sprichwort schon lange eines fĂŒr das andere gelte. Â» (Hebel Ă  Sophie Haufe, fin mai dĂ©but juin 1805 ; GW, t. V, p. 283) / « Aber was fĂŒr ein Schatz und Apparat fur die Erinnerungskunst in einem Herbarium steckt, das wissen alle diese Mnemoniker noch nicht. Â» (Hebel, Ă  NĂŒĂŸlin, 8 janvier 1805, GW, t. V, p. 256) / « Mais quel trĂ©sor et quel appareillage pour l’art de la mĂ©moire contient un herbier, c’est lĂ  ce que tous ces mnĂ©motechniciens ignorent encore… Â»

[9Par exemple, « Das BranntweinglĂ€slein Â» et « Der betrogene KrĂ€mer Â» sont ni plus ni moins des techniques d’arnaque assez directement et universellement applicables. Voir aussi « Le marchand de gants Â» [Kolportage#32] ; « Le hussard rusĂ© Â» [#10], etc. [Nous renvoyons sous cette numĂ©rotation en [#], le cas Ă©chĂ©ant, aux traductions donnĂ©es de ces textes dans le Hebel-Kolportage commencĂ© en mai 2016 (voir liste Ă  la fin de ce texte).]

[10Par exemple dans « Un cheval avantageusement vendu Â» [Kolportage#40], la mise en garde initiale n’est que prĂ©tĂ©rition. Le lecteur sympathise avec le fils frivole, dĂšs la ligne suivante et jusqu’à la fin du rĂ©cit – lequel prend un sens tout autre que celui annoncĂ© au dĂ©but. (La morale, chez Hebel, n’est pas une maxime, une phrase qu’on isole ; elle est invisibilisĂ©e, installĂ©e dans le rĂ©cit lui-mĂȘme – comme un nez au milieu d’une figure.)

[11{{}}« Das Diebsorgan ? Â». Cf. Walter Benjamin, « Johann Peter Hebel Â», in WB-Heb4-29b, p. 639 [trad. fr. Rainer Rochlitz, in ƒuvres, Gallimard, coll. Folio, 2000, t. II, p. 167-168]. / La premiĂšre histoire d’almanach oĂč apparaissent les voyous hĂ©bĂ©liens – Fredo et Riton l’Allumette, et leur acolyte Thierry le Rouge – date de 1809 : elle est dĂ©calquĂ©e de fort prĂšs dans son dĂ©roulement sur un long rĂ©cit donnĂ© en vers par Johann Heinrich Voß (1791, rĂ©Ă©d. 1802). Hebel ne s’en cache pas : dans les premiĂšres lignes, Ă  l’envers d’une attestation Ă  l’antique, il fait mĂȘme de l’existence de ce texte prĂ©cĂ©dant le sien la garantie, Ă  l’adresse des censeurs nerveux, que tout cela n’est jamais que fiction, ou copie de fiction – littĂ©rature (cf. Â« Les Trois voleurs Â», [Kolportage#56]).

[12C’est-Ă -dire, sans doute, sur le voyage de retour d’Erlangen, une fois ses Ă©tudes achevĂ©es. [Hebel Ă©tudia la thĂ©ologie Ă  l’UniversitĂ© d’Erlangen entre 1778 et 1780. TĂŽt orphelin, sans ressources familiales, ses Ă©tudes ne furent permises que par une notification testamentaire de l’ancien maĂźtre de ses parents, qui rĂ©servait pour l’éducation du jeune enfant un pĂ©cule ; puis par l’entremise d’un de ses anciens professeurs de latin, qui l’avait pris sous sa protection, et qui fit qu’on l’autorisĂąt, l’heure venue, Ă  entrer comme Ă©lĂšve au lycĂ©e de Carlsruhe (cf. Mar-Siegman, p. 7 ; GW6, p. 430-432).]

[13PrincipautĂ© d’Ansbach-Bayreuth, cĂ©dĂ©e Ă  la Prusse en 1791.

[14Il s’agit du « pĂ©age corporel Â» auquel les Juifs, juridiquement considĂ©rĂ©s comme placĂ©s sous la protection d’une couronne, Ă©taient astreints Ă  l’endroit du souverain. Cette pratique Ă©tablie au Moyen Âge dans le Saint-Empire ne fut abolie que dans le cours du XIXe siĂšcle.

[15Christoph Friedrich Kölle, « Zu Hebel’s EhrengedĂ€chtnis. Vom Adjunkten des RheinlĂ€nd. Hausfreundes Â» [1842], publiĂ© in Werke Hebels, C. F. MĂŒller, 1843 (reproduit in Kalendergeschichten, p. 735-747 ; ici, p. 738-739). / Kölle fut un proche ami de Hebel Ă  Carlsruhe ; il est celui qu’il nomme « l’adjoint Â» dans l’almanach ; et dont il regrette le dĂ©part, quand celui-ci survient, en 1812 : Kölle est envoyĂ© en ambassade Ă  Dresde (cf. « Mise Ă  l’épreuve Â» [#42]).

[16Mais il y a plus d’histoires encore oĂč apparaissent des Juifs – moteurs et inventeurs de ruses admirables, ou bien lamentables victimes de celles-ci : « EintrĂ€glicher RĂ€tselhandel Â» (1810, KG, p. 234), « Der falsche Edelstein Â» (1810, p. 261), « Drei Worte Â» (1811, p. 333), « Les deux postillons Â» (1811, [#7]), « L’indulgence l’emporte sur l’outrage Â» (1813, [#17]), « Kurze Station Â» (1813, p. 463), « Der glĂ€serne Jude Â» (1814, p. 499), « Wie einmal ein schönes Roß um fĂŒnf PrĂŒgel feil gewesen ist Â» (1814, p. 480), « List gegen List Â» (1815, p. 551), « Gleiches mit gleichem  Â» (1815, p. 579), « Le gibet de Thalhausen Â» (1815, [#36]), etc.

[17Nous avons parlĂ© ailleurs Ă  ce propos d’un procĂ©dĂ© d’umstĂŒlpe  : portĂ© sur la surface extĂ©rieure d’un volume, le message ne peut ĂȘtre vu depuis l’intĂ©rieur – ceux situĂ©s Ă  l’intĂ©rieur et malgrĂ© eux le portant Ă©tant mĂȘme les seuls Ă  qui il est rigoureusement impossible de le voir. Cf. « Au sujet d’un certain mouvement dans l’espace : Â»umstĂŒlpen« Â», in Pontcerq, Rennes, n° 1, p. 157-170.

[18Martin Heidegger, « Hebel. L’Ami de la maison Â», in Questions III et IV, trad. Julien Hervier, Gallimard, coll. Tel, 1976. / L’Ami de la maison est le nom de l’almanach, mais aussi le terme par lequel Hebel se dĂ©signe Ă  ses lectrices et lecteurs dans les textes. / « Aucune situation n’est si dĂ©sespĂ©rĂ©e et si infĂąme que la vertu renonce Ă  y prendre pied, mais il y faut des masques. C’est pourquoi la morale ne surgit jamais ici Ă  l’endroit oĂč on l’attendrait conventionnellement. Â» (WB-Heb4-29b, p. 639-640, trad. fr., op. cit., p. 168)

[19Benjamin, „Johann Peter Hebel. Ein BilderrĂ€tsel zum 100. Todestage des Dichters“, in Literarische Welt, 24 septembre 1926 ; repris dans GS, II, 1, p. 280 [= WB-Heb2-26b].

[20Ibid., p. 280-281.

[21Walter Benjamin, „Hebel gegen einen neuen Bewunderer verteidigt“ [« Hebel dĂ©fendu contre un nouvel admirateur Â»], in Literaturblatt der Frankfurter Zeitung, 6 octobre 1929 ; notĂ© ici WB-Heb3-29a, p. 203-206) / BĂŒrgisser Ă©tait un Ă©lĂšve de Ermatinger, professeur que Benjamin avait eu Ă  l’UniversitĂ© de Berne, et dont il faisait peu de cas (cf. WuN, tome XIII, 2, p. 227-228). « Ce dont aurait besoin [Hebel], ce ne n’est pas qu’on adjoigne des zĂ©ros Ă  la queue leu-leu, mais d’un “un”, qui une fois pour toutes fixe la premiĂšre place, en des traits un peu nets. Ce qui a Ă©tĂ© initiĂ© en ce sens, le nouvel admirateur l’ignore. Â» (ibid., p. 203) On sait que Benjamin, durant cette pĂ©riode, projeta alors, en parallĂšle de ses autres travaux, l’écriture d’un livre sur Hebel (cf. Ms 842, ici WB-Heb6-Ms, p. 1445).

[22ForĂȘt des environs immĂ©diats de Carlsruhe ; elle commence aux abords mĂȘmes du chĂąteau.

[23Christoph Friedrich Kölle, « Zu Hebel’s EhrengedĂ€chtnis. Vom Adjunkten des RheinlĂ€nd. Hausfreundes Â», op. cit. [Texte reproduit in KG, p. 740].

[24« Kasuist Â» (WB-Heb3-29a, p. 205) ; « angewandte Gerechtigkeit Â» (WB-Heb5-33, p. 628).

[25C’est la morale comme « Ă©lĂ©ment Ă©tranger Â», « corps Ă©tranger Â» (Fremdkörper) (WB-Heb4-29b, p. 640 / trad. fr., p. 169), c’est-Ă -dire comme principe s’abattant abstraitement (brutalement) sur un ici et maintenant, sur une rĂ©alitĂ© donnĂ©e Ă  laquelle elle ne peut que faire violence.

[26« Seine Moral ist die FortfĂŒhrung der ErzĂ€hlung mit anderen Mitteln. Â» (WB-Heb5-33, p. 628)

[27Cf. WB-Heb4-29b, p. 635 (cf. trad. fr., p. 163).

[28« Daher das krĂ€ftige ‘Hier’ seiner SchauplĂ€tze. Â» (WB-Heb4-29b, p. 638 ; trad. fr., p. 166)

[29WB-Heb4-29b, p. 635 ; trad. fr. p. 163. / On lit exactement en ce sens, dans une lettre (qu’il n’est pas sĂ»r pourtant que Benjamin ait eue sous les yeux), au sujet du conteur d’histoires d’almanach : « […] dass er wĂ€hrend er quasi aliud agendo seine Leser belehrt, so viel als möglich zwischen ihren bekannten und ansprechenden GegenstĂ€nden sie herumfĂŒhre, sie öfters an Bekanntes erinnere und sich ihnen gleiche. Â» / « … que pendant qu’il instruit ses lecteurs quasi aliud agendo il les promĂšne auprĂšs des choses qu’eux-mĂȘmes connaissent et qui leur parlent, les rappelle trĂšs frĂ©quemment Ă  ce qui leur est connu et se rend semblable Ă  eux… Â» (Hebel, Ă  Kerner, 20 juillet 1817, GW, t. VI, p. 179).

[30« angewandte Gerechtigkeit, welche jenen mit ganz anderem Maße mißt als die ĂŒbrigen  Â» ; « une justice appliquĂ©e, qui mesure celui-ci Ă  une aune toute diffĂ©rente que les autres Â» (WB-Heb5-33, p. 628).

[31« Le Juste – le mot Ă©tant pris en son sens biblique – tient le rĂŽle principal sur son theatrum mundi. Mais comme personne n’est en fait apte Ă  assumer pareil rĂŽle, on le fait jouer Ă  l’un puis Ă  l’autre : tantĂŽt c’est le juif trafiquant [Schacherjude], tantĂŽt le chemineau, tantĂŽt le simplet [BeschrĂ€nkte], qui saute en scĂšne pour endosser le rĂŽle. Et c’est chaque fois un acteur invitĂ© pour une situation ou une autre, chaque fois une improvisation morale. Â» (WB-Heb3-29a, p. 204-205) / Benjamin voit dans cette maniĂšre de faire la « morale Â» une maniĂšre Ă©minemment « talmudique Â» (cf. WB-Heb1-26a, p. 279-280)

[32Ce que nous avons montrĂ© sur plusieurs exemples dans : « Suites de Hebel [1, 2,
, 11]. Une circulation Â», in Revue Incise, n° 4, septembre 2017, p. 160-169. La ruse est tentative d’interruption d’une « suite Â» (malheureuse) (qui rĂ©pĂšte, voire accroĂźt le malheur) ; les conditions initiales de la suite sont les conditions matĂ©rielles au point de dĂ©part.

[33Voir « Le hussard rusĂ© Â» [#10], « Le petit mendiant [#4] Â», « Deux histoires Â» [#48].

[34WB-Heb4-29b, p. 640, trad. fr., p. 169. / Il n’est pas rare par consĂ©quent que la morale que semble donner Hebel ici ou lĂ  au dĂ©but ou Ă  la fin d’une histoire (comme PhĂšdre ou La Fontaine, d’une fable) puisse se trouver entiĂšrement renversĂ©e par le rĂ©cit auquel elle fait suite (ou qu’elle prĂ©cĂšde et en apparence introduit) : ces morales vides – ou leurres – ne sont que citations de maximes gĂ©nĂ©rales qui, comme le remarquait trĂšs bien Auerbach, « le plus souvent arrive[nt] comme un cheveu sur la soupe Â» ; oĂč l’allemand dit, un peu plus brutalement : « comme un poing dans un Ɠil…  Â» (« die aber meist paßt wie eine Faust auf’s Aug Â»). Cette phrase d’Auerbach sur Hebel est relevĂ©e par Benjamin : cf. Manuscrit 841v, WB-Heb6-Ms, p. 1444. / Voir par exemple les maximes, Ă  la fin de « La TabatiĂšre Â» [#57] (quand Fredo l’Allumette se pique de faire lui-mĂȘme la morale). Benjamin relĂšve aussi le renversement de la morale dans « Mise Ă  l’épreuve Â» [#42] par exemple : cf. WB-Heb1-26a, p. 280.

[35Heide Helwig, J. P. Hebel, Munich, Carl Hanser Verlag, 2010, p. 17. / Le Rigi est une montagne suisse des environs de Lucerne, qui fut dĂšs le XVIIIe siĂšcle un lieu d’excursions prisĂ©.

[36Friedrich August NĂŒĂŸlin, in Briefe von J. P. Hebel an einen Freund mit ErlĂ€uterungen, Mannheim, Heinrich Hogrefe, 1860, p. 24-25.

[37B. Auerbach, Schrift und Volk, GrundzĂŒge der volksthĂŒmlichen Literatur, angeschlossen an eine Charakeristik J. P. Hebels, Leipzig, F. A. Brockhaus, 1846, p. 342-343, n. t. / Extrait recopiĂ© par Benjamin, in Manuscrit Ms 841v, WB-Heb6-Ms, p. 1444. Benjamin y voit une remarque Â« trĂšs belle Â» (ibid.). La mĂȘme idĂ©e qu’en 6 ? Quand le message est dĂ©livrĂ© par qui n’en sachant encore le chiffre ne peut le comprendre – et que son sens n’en apparaĂźt que mieux aux destinataires : comme rĂ©vĂ©lĂ© Ă  l’encre magique, sur une surface qui l’ignore…

[38Il est remarquable que la Flora Badensis de Gmelin, ouvrage qui pour les presque mille espĂšces (956 exactement) ne donne que dix planches d’illustrations, sur feuilles adjointes et pliĂ©es, en fin de volume, en donne une de chacune des deux hĂ©bĂ©lies [« tom. II, in tab. 1 Â»].

[39C’est l’hypothĂšse que fait Erdmunt Wizisla : voir „Zu Johann Peter Hebel“, in Benjamin-Handbuch, dir. B. Lindner, Stuttgart et Weimar, J. B. Metzler, 2006, p. 496 (notĂ© dans ce qui suit Wizisla-WBHeb).

[40Ms 843, WB-Heb6-Ms, p. 1447, n. t.

[41Voir par exemple : « Des ƒufs cher payĂ©s Â» [#20] ; « Douce croisiĂšre pour qui le veut bien Â» [#21] ; « Deux honorables marchands Â» [#29], etc.

[42Pour la monĂ©tisation de la gifle, voir « Le Ferronnier Â» [#16] ; pour celle de l’insulte, voir « L’indulgence l’emporte sur l’outrage Â» [#17].

[43Cf. WB-Heb1-26a, p. 279 ; et Ă  l’identique in WB-Heb4-29b, p. 639, voir trad. fr., p. 168 (ici trĂšs lĂ©gĂšrement modifiĂ©e).

[44« … eben weil er sich auf GeschĂ€ftsmoral versteht Â», Ă©crit Benjamin (cf. WB-Heb2-26b, p. 281 : « prĂ©cisĂ©ment parce que la morale des affaires est un terrain oĂč il s’y connaĂźt… Â»).

[45Par exemple repasse dans le champ des Orionides, tous les ans, autour du 21 octobre : alors des Ă©toiles filantes, dans la nuit, tombent en pluie sur la Terre.

[46L’identification entre astronomes et faiseurs d’almanachs est explicite dans les « ConsidĂ©rations sur l’édifice de l’univers Â» de l’annĂ©e 1809 (#52) : « wir Sternseher und Calendermacher… Â» (KG, p. 158)

[47Pour cette raison, le lien que Robert Minder chercha Ă  Ă©tablir entre Hebel et l’Heimatliteratur, y compris en France, n’est Ă  notre avis pas trĂšs convaincant. Cf. « J. P. Hebel und die französische Heimatliteratur Â», in Dichter in der Gesellschaft. Erfahrungen mit deutscher und französischer Literatur, Darmstadt, Modern-Buch-Club, 1968, p. 108-139.

[48Voir « Suite des considĂ©rations sur l’édifice de l’univers Â» (#52) : « … si partant du Soleil et allant jusqu’à la planĂšte Saturne, que jusque lĂ  on tenait pour la derniĂšre, on se figure placĂ©s en ligne droite cents petits points, Ă  Ă©gale distance les uns des autres, alors on trouve sur le quatriĂšme, en partant du Soleil, la planĂšte Mercure, et personne n’y peut mais : elle est lĂ , et n’est pas autre part. Si maintenant on compte derechef trois, on tombe sur VĂ©nus. Si l’on continue Ă  compter derechef deux fois trois, soit six, on a notre Terre, etc. Â». / « … un de ces humoristes qui, tel[s] Lichtenberg ou Jean Paul, ne semblent jamais oublier que la terre est un astre Â» (Benjamin, « Sur Scheerbart Â» [en français], in GS II, p. 632 ; ou : Écrits français, Gallimard, coll. Folio, p. 254 ; Benjamin parle ici de Scheerbart, non de Hebel.)

[49Voir la cĂ©lĂšbre Ă©numĂ©ration : « NapolĂ©on conquit la Prusse, les Anglais bombardĂšrent Copenhague, et les paysans semaient et moissonnaient, etc. Â» (On relĂšve une phrase semblable dans « Veronika Hakman Â»).

[50« … die öde Kluft verschĂŒttet, die fĂŒr jeden Spießer Geschichte und Privatleben trennt  Â» (WB-Heb2-26b, p. 283)

[51« Der Chronist, welcher die Ereignisse hererzĂ€hlt, ohne große und kleine zu unterscheiden, trĂ€gt damit der Wahrheit Rechnung, daß nichts was sich jemals ereignet hat, fĂŒr die Geschichte verloren zu geben ist. Â» (Walter Benjamin, « Ăœber den Begriff der Geschichte Â», thĂšse n° 3, GS I, p. 694 ; traduction de M. de Gandillac : « Le chroniqueur qui narre les Ă©vĂ©nements, sans distinction entre les grands et les petits, tient compte, ce faisant, de la vĂ©ritĂ© que voici : de tout ce qui jamais advint, rien ne doit ĂȘtre considĂ©rĂ© comme perdu pour l’Histoire. Â») / « C’est lĂ  le principe des histoires, que ramasse l’almanach : raconter ce qui a eu lieu, non pas du point de vue du cortĂšge triomphal au cours duquel les “biens culturels” sont exposĂ©s avec le reste. Il s’agit de faire s’effondrer les monuments de l’historiographie traditionnelle, et ainsi de “brosser l’histoire Ă  rebrousse-poil” (thĂšse VII, GS, I, p. 697). Â» (Wizisla-WBHeb, p. 499, n. t.) / Dans le sens de cette thĂšse de Benjamin parle par exemple le dĂ©tournement du texte biblique, opĂ©rĂ© par Hebel dans « Suite des considĂ©rations sur l’édifice de l’univers Â» (1809, #52) : par ce dĂ©tournement, c’est l’almanach lui-mĂȘme qui se trouve identifiĂ©, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, Ă  un Livre des Chroniques. / « Alors que l’historien Ă©crit l’Histoire, le chroniqueur raconte des histoires  Â» (Marc Berdet, Walter Benjamin. Une passion dialectique, Armand Colin, 2014, p. 260).

[52« Ce qu’il y avait de dĂ©moniaque dans ces farces de Hebel, nul ne l’a mieux compris que Dambacher qui a illustrĂ© en 1842 une Ă©dition des Farces de l’Ami de la maison du pays rhĂ©nan par ses lithographies. Ces puissantes illustrations sont pour ainsi dire des marques sur le sentier de contrebande oĂč les escrocs plus riants de Hebel trafiquent avec les petits-bourgeois sombres et effrayants du Wozzeck de BĂŒchner. Â» (WB-Heb4-29b, p. 639, trad. fr., p. 168) / On peut noter qu’en allemand le « genre littĂ©raire Â» du « schwank Â» [traduit ici par « farce Â»] dans lequel ces historiettes de Hebel se rangent dĂ©signe d’abord et Ă©tymologiquement le tour (voire le coup), avant de dĂ©signer le rĂ©cit de ce tour (de ce coup). Cf. « Schwank (m. 1u) derb-komische ErzĂ€hlung, derb-komisches BĂŒhnenstĂŒck [mhd. < swanc “Schlag, Hieb ; lustiger Streich ; ErzĂ€hlung davon”] Â» (Deutsches Wörterbuch Wahrig, 1994, p. 1408) « Schwank n. m. (pluriel : SchwĂ€nke) : histoire, ou piĂšce pour les planches, comique ou grossiĂšre. [du moyen-haut-allemand swanc : “coup, horion ; tour amusant ; rĂ©cit qu’on en fait” Â»].

[53Des objections ne tardĂšrent pas Ă  s’élever contre cette maniĂšre de s’y prendre, nouvelle dans la longue tradition des auteurs d’almanachs en Allemagne. « Tous les faiseurs d’almanachs ressentent de plus en plus d’hostilitĂ© Ă  l’égard de L’Ami de la maison du pays rhĂ©nan. C’est qu’ils disent qu’il gĂąte les gens et les rend indĂ©pendants-meisterlos, parce qu’il rend compte Ă  ses lecteurs de tout ce qu’il fait et ne fait pas, et qu’il parle avec eux Â» (Hebel, « Prologue Ă  l’Almanach de 1819 Â», KG, p. 623) / DĂ©but 1815, une historiette de l’almanach, « Le pieux conseil Â», s’était attirĂ©e la colĂšre des autoritĂ©s catholiques ; l’almanach avait Ă©tĂ© confisquĂ©, censurĂ© aprĂšs-coup ; Hebel dut dĂ©missionner de son poste de rĂ©dacteur, comme aussi de son poste de proviseur du lycĂ©e (l’Almanach Ă©tait officiellement publiĂ© par le lycĂ©e de Carlsruhe).

[54Maria Lypp, « â€˜Der geneigte Leser verstehts’. Zu J. P. Hebels Kalendergeschichten Â» (1970), repris in Rainer Kawa (Ă©d.), Zu Johann Peter Hebel, Stuttgart, Ernst Klett, 1981, p. 93-109. [Car la germanistique au temps de la RĂ©publique de Bonn et des chanceliers Ă©conomistes avait une Ă©nergie, ou vigueur, qu’il n’est pas sĂ»r qu’elle ait encore aujourd’hui (Ă  l’UniversitĂ© Libre de Berlin-Ouest, Ulrike Marie Meinhof, au semestre 1969-1970, enseignait justement aux Ă©tudiantes et Ă©tudiants ; le sĂ©minaire Ă©tait intitulĂ© : « Möglichkeiten von Agitation und AufklĂ€rung im Hörfunk-Feature Â»). Hebel n’a-t-il pas aujourd’hui presque entiĂšrement disparu d’Allemagne ? Essayez voir d’y prononcer son nom. (« Hebel ? Meinen Sie etwa Hebbel ? Â») (On vous corrige, gentiment ; supposant qu’étranger vous avez mal prononcĂ©.) Ou bien le Hebel de l’ùre Merkel ressemble au Hebel weimarien de BĂŒrgisser : la porcelaine blanche et lisse, le biscuit… (On peut imaginer que dans une des nombreuses planques, en RFA, entre 1970 et le mois de juin 1972, elle a pu trouver, sur une Ă©tagĂšre, parmi d’autres livres, ceux de ses hĂŽtes, un petit exemplaire du SchatzkĂ€stlein, et qu’elle l’a ouvert…). Pour un exemple de BĂŒrgisser actuel (cent ans aprĂšs), voir les quelques pages, confondantes, que consacre tout rĂ©cemment Ă  Hebel Michael Maars dans son livre bestseller : Die Schlange im Wolfspelz. Das Geheimnis großer Literatur, 2020, p. 189-193 : Hebel en styliste, Hebel en pĂ©dagogue…]

[55Maria Lypp, art. cit., p. 98.

[56« Verkauf von Gedrucktem Â». Gravure d’aprĂšs une toile de Johann Conrad Seekatz (BĂąle, 1766). D’aprĂšs : Als die Post noch Zeitung machte. Eine Pressegeschichte, Francfort-sur-le-Main, 1994, p. 17. (Nous empruntons la citation de ce tableau Ă  Maren Siegmann ; cf. Mar-Siegman, p. 64.)

[57Il s’agit ici de l’Oberland badois, rĂ©gion situĂ©e au sud de cette province, d’oĂč Hebel est originaire. (Hebel y est nĂ©, Ă  Lörrach exactement ; et c’est Ă  BĂąle qu’il a passĂ© une partie de son enfance.)

[58Photographie [dĂ©tail] pris Ă  : Wolfgang Schivelbusch, IntellektuellendĂ€mmerung. Zur Lage der Frankfurter Intelligenz in den zwanziger Jahren, Francfort-sur-le-Main, Insel Verlag, « Die Hessen-Bibliothek Â», 1982.

[59Le colporteur (Hausierer) est aux cĂŽtĂ©s du mendiant (Bettler), dans l’univers de Hebel, une figure de prĂ©dilection. Voir « Pieve Â» [#41], l’un des plus beaux textes de Hebel. / Fritz Lang montre ce mĂȘme Ă©criteau dans M. le maudit, en 1931 (cf. 43min43s, affichĂ© derriĂšre un comptoir : « Betteln und Hausieren verboten Â»).

[60D’aprĂšs Robert Minder, « Heidegger und Hebel oder die Sprache von Meßkirch Â», in Dichter in der Gesellschaft. Erfahrungen mit deutscher und französischer Literatur, Darmstadt, Modern-Buch-Club, 1968, p. 215. (Je remercie Henri-Alexis Baatsch d’avoir l’an passĂ© attirĂ© mon attention sur ce texte, dont il a fait une traduction française, encore inĂ©dite.)

[61«  Hebel ist unser Mann ! Â» (p. 24) / « Daß unsere Menschen am Rhein, / vom reinsten Feuer entzĂŒndet, / Achten als edelstes Gut / ihr alemannisches Blut ! Â» (p. 18) / « Und in den Adern des Stamms / singt das entzĂŒndete Blut Â» (p. 26) (Hermann Burte, « Alemannische Tagung Â»). Ce discours fut prononcĂ© le 23 octobre [Weinmond !] 1936 Ă  Fribourg-en-Brissau ; puis imprimĂ© dans Alemannenland, Ein Buch von Volkstum und Sendung, Jahrbuch der Stadt Freiburg im Breisgau (vol. 1, Ă©d. Kranz Kerber, Stuttgart, Engelhorns Nachf., 1937). Le volume contient en outre le texte de Heidegger (« Wege zur Aussprache Â»), un texte de Friedrich Metz (historien, membre du NSDAP), etc. L’introduction par Franz Kerber (Ă©diteur du livre et maire de Fribourg) est ouvertement national-socialiste et raciste. Il met son espoir dans le rĂ©veil de la culture allemande, insufflĂ© par la date du 31 janvier 1933 : « Eine rassistische ĂŒberfremdete, unfreie Nation kann ein arteigenes, kulturell schöpferisches Leben nicht entwickeln Â» (p. 7).

[62Cf. Der Johann Peter-Hebel-Preis 1936-1988. [Catalogue d’exposition], dir. Manfred Bosch, publication du Oberrheinisches Museum Karlsruhe, Waldkircher Verlag, 1988 (notĂ© dans la suite JPHeb-Preis36-88). / Burte Ă©tait aussi l’auteur d’une ode Ă  Hitler, publiĂ©e en 1931 : « Er kann Dich aus dem Nebel fĂŒhren / In eine Landschaft voller Licht  Â» (« Der FĂŒhrer Â», in Der MarkgrĂ€fler, 15 mars 1931, citĂ© in JPHeb-Preis36-88, p. 7).

[63Voir la lettre de Hebel Ă  Cotta, du 9 juin 1810 : « Cette dĂ©signation d’ â€œami allemand de la maison” ne se justifie aucunement, ni par le nom d’une publication antĂ©rieure Ă  partir de laquelle les textes sont ici rassemblĂ©s, ni par le contenu. L’Ami de la maison d’une vaste nation, voilĂ  qui en outre sonne fort mal : ça sonne ou trop Ă©troit ou trop grand. Il faudrait plutĂŽt nommer ça “L’ami du peuple allemand” [Deutscher Volksfreund] Â». Et Hebel d’ajouter, en colĂšre, ou en souriant : « … ou alors encore “Le Conteur de bourdes” Â» (GW, t. VI, p. 21) : Der BĂ€renanbinder… / Que la plaisanterie de Hebel rĂ©sonne quant Ă  elle jusque dans les annĂ©es 1930, c’est ce qui Ă  relire ces lignes aujourd’hui est tellement bouleversant… [Publication de Hebel par Heinrich Herrmann : J. P. Hebel, Der deutsche Hausfreund, Breslau, Korn, 1939.]

[64C’est l’argument de l’écrivain Hermann Eris Busse, Ă  la rĂ©ception du Prix Hebel en mai 1939 : « Hebel serait dans l’époque actuelle un esprit virilement Ă©duquĂ©, avec des convictions politiques, un esprit tel que notre temps en produit, de mĂȘme qu’il fut jadis l’enfant de son Ă©poque […]. Â» (Hermann Eris Busse, Bekenntnis zu Johann Peter Hebel, in Der FĂŒhrer, Karlsruhe, n° 21, 21 mai 1939 ; citĂ© in JPHeb-Preis36-88, p. 33, n. t.). Et c’est l’argument que dans sa postface reprend Ă©galement W. H. Herrmann, la mĂȘme annĂ©e : « Le descendant spirituel de l’Ami de la maison, en notre temps, le rĂ©cipiendaire du Prix-Hebel Hermann Eris Busse, insiste Ă  ce titre avec raison sur le fait que â€œtout ce qui en lui Ă©tait non politique, quiĂ©tiste, libĂ©ral et tolĂ©rant, n’était que des attributs soufflĂ©s par l’étranger, et Ă©tait aussi Ă©tranger que les mots mĂȘmes pour le dire”. Â» (op. cit., p. 270 ; allusion au fait que les mots « unpolitisch Â», « quietistisch Â», « liberalistisch Â» et « tolerant Â» sont tous en allemand des mots Ă©trangers (Fremdwörter) que des Ă©crivains comme Busse commençaient Ă  remplacer par des Ă©quivalents germaniques (Verdeutschungen), ou plus sĂ»rement encore Ă  Ă©viter d’employer (positivement)). Herrmann se dĂ©fend de vouloir « rĂ©interprĂ©ter Â» Hebel (« Umdeutung  Â») ; pourtant son Ă©dition, par le choix des textes et leur prĂ©sentation, fait une place dĂ©mesurĂ©e Ă  la figure du soldat (cf. titre des premiĂšres sections : « Soldatenmut siegt ĂŒberall im Frieden und im Krieg Â» et « Es leben die Soldaten, der Bauer gibt den Braten Â»). Il Ă©crit aussi : « Hebel ne fut pas non plus un antisĂ©mite mais malgrĂ© la tolĂ©rance qui Ă©tait celle de son Ă©poque la plupart de ses historiettes avec des juifs trahissent un regard sĂ»r et un sain instinct. Â» (p. 270) // Hebel fut aussi (et en apparence : surtout et d’abord) un thĂ©ologien : c’est la thĂ©ologie qu’il a Ă©tudiĂ©e Ă  Erlangen ; c’est le latin, le grec et l’hĂ©breu, qu’il enseigne au lycĂ©e de Carlsruhe ; toute sa vie, il est membre de commissions du clergĂ© protestant ; c’est l’une d’elles qui le charge – contre son grĂ© – de la rĂ©daction de l’almanach. « Il apportait dans son bagage la formation du thĂ©ologien. Â» (WB-Heb1-26a, p. 279) En Hebel se rencontre thĂ©ologie et matĂ©rialisme et – pour la premiĂšre fois dans la pensĂ©e de Benjamin – se formule l’idĂ©e de leur alliance possible. Ainsi lit-on dĂšs 1926, dans l’un des deux articles sur Hebel : « Une crosse d’évĂȘque dont on hĂ©rite au sein d’une famille peut un jour faire l’objet d’un cuisant reproche, aussi bien qu’un bonnet de jacobin. Mais non peut-ĂȘtre cette modeste broche sur laquelle la crosse de l’évĂȘque et le bonnet jacobin sont reprĂ©sentĂ©s se croisant. Â» (WB-Heb2-26b, p. 283) « En plein trip, Benjamin perçoit une affinitĂ© cachĂ©e entre “l’intention du colportage” et “la plus profonde intention thĂ©ologique”, rĂ©vĂ©lant la vĂ©ritĂ© “fatiguĂ©e et fanĂ©e” de la seconde dans ce qu’il peut y avoir apparemment de plus “obtus et vulgaire” dans la premiĂšre : le fait que le monde soit toujours le mĂȘme. Autrement dit, la littĂ©rature de colportage, en faisant tourner autour du lecteur figures historiques et historiettes en tout genre, rĂ©cupĂšre une vĂ©ritĂ© thĂ©ologique (Ă  savoir : un dĂ©sir plus qu’humain de justice sociale) que le philosophe aimerait mettre au service de la rĂ©volution : le monde se rĂ©pĂšte, et il faut en finir. Â» (Marc Berdet, prĂ©face Ă  W. Benjamin, La Commune. Liasse ‘k’ du Livre des passages, Pontcerq, 2016, p. 33-34) Wizisla, qui a parfaitement vu et dĂ©veloppĂ© ce point, va jusqu’à suggĂ©rer la thĂšse – si tentante – que Hebel aurait Ă©tĂ© le lieu, le nom, oĂč se serait pour Benjamin scellĂ©e l’alliance entre matĂ©rialisme et thĂ©ologie – dont l’expression accomplie sera donnĂ©e dans les ThĂšses sur le concept d’histoire (Bekanntlich, usw.). « Enfin, qui le souhaite peut voir dans l’ “Ange de l’histoire” un salut cachĂ© Ă  l’adresse de Hebel : “Ses yeux sont Ă©carquillĂ©s” (ThĂšse IX, GS 1, p. 697), est-il dit de l’Angelus novus, et Benjamin nota de mĂȘme au sujet de Hebel le chroniste “l’Ɠil qui regarde, Ă©carquillĂ©â€ (GS II, p. 277) Â» (Wizisla-WBHeb, p. 499).

[65Ce que Tucholsky a dĂ» lire dans un article de Kracauer paru le 16 dĂ©cembre 1932 dans la Frankfurter Zeitung : « Straße ohne Erinnerung  Â». / « Je puis le dire sans coquetterie : j’ai Ă©tĂ© appelĂ© par Hebel. Ce n’est pas moi qui suis allĂ© le chercher. Jamais je ne me suis abandonnĂ© Ă  rĂȘver (et moins encore lorsque je le lisais) que je “travaillerais” sur lui. MĂȘme maintenant, travailler sur lui ne m’apparaĂźt jamais que comme une activitĂ© occasionnelle, dĂ©cousue et provoquĂ©e par quelque cause extĂ©rieure [provoziert], et je vais rester fidĂšle au caractĂšre farcesque de cette relation de disponibilitĂ© et de service Ă  son Ă©gard, en Ă©crivant un livre sur lui. Â» (Walter Benjamin, WB-HebMs, p. 1445)




Source: Lundi.am