Novembre 17, 2020
Par Contretemps
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Nous relayons la tribune publiĂ©e initialement dans l’Obs cette Â« lettre ouverte aux organisations occidentales de gauche Â». Cette lettre a Ă©tĂ© rĂ©digĂ©e par un collectif de signataires issu.e.s de la diaspora armĂ©nienne, accompagnĂ©.e.s de soutiens (liste complĂšte en bas de page), qui s’est joint Ă  la Coordination pour un soutien internationaliste Ă  l’Artsakh afin d’alerter sur la situation des ArmĂ©niens du Haut-Karabakh. 

***

Le 27 septembre 2020, l’AzerbaĂŻdjan a de nouveau attaquĂ© le peuple de l’Artsakh (Nagorno-Kharabagh). Depuis lors, il n’a cessĂ© de violer les cessez-le-feu et la guerre qui vient de se dĂ©rouler est la plus sanglante que la rĂ©gion ait connue depuis la guerre lancĂ©e par l’AzerbaĂŻdjan indĂ©pendant en 1991 contre l’Artsakh. C’était alors sa rĂ©ponse aux manifestations pacifiques des ArmĂ©nien.ne.s d’Artsakh qui souhaitaient ainsi mettre fin Ă  l’annexion arbitraire de leur pays dĂ©cidĂ©e par Staline en 1921.

A l’heure actuelle, la situation humanitaire est catastrophique. Les autoritĂ©s armĂ©niennes comptent plus de 1 200 soldats morts au combat, sans compter les victimes civiles dont le nombre est encore incertain ; des Ă©coles, des maisons, des hĂŽpitaux, la maternitĂ© de Stepanakert et la cathĂ©drale de Chouchi ont Ă©tĂ© bombardĂ©es, et dans sa majoritĂ© (plus de deux tiers au moins) la population civile de l’Artsakh a Ă©tĂ© dĂ©placĂ©e vers l’ArmĂ©nie.

Le cadre et les conditions exactes dans lesquelles se dĂ©roule cette fin de guerre sont encore incertains. En revanche, elle est en total accord avec ce qu’attendait Aliev [le prĂ©sident azĂ©ri, NDLR] : n’arrĂȘter la guerre que lorsque l’Artsakh reviendra sous souverainetĂ© azerbaĂŻdjanaise. La Turquie, pour sa part, a soutenu son satellite dans le Caucase, espĂ©rant sans doute achever le projet de purification ethnique que l’Empire ottoman avait largement entamĂ© avec un gĂ©nocide en 1915. Pour cela, elle n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  envoyer des mercenaires terroristes venant de Syrie dans les champs de bataille.

En termes de technologie d’armement, l’AzerbaĂŻdjan peut aussi compter sur IsraĂ«l qui, Ă  l’heure actuelle, lui fournit 60 % de son matĂ©riel de dĂ©fense – matĂ©riel qui, comme on le sait, fait partie des plus sophistiquĂ©s au monde.

Faible couverture médiatique

Face Ă  une coalition aussi puissante que celle de la Turquie et de l’AzerbaĂŻdjan, face au silence ou au caractĂšre purement verbal des positions des grandes puissances impliquĂ©es dans le conflit, les ArmĂ©nien.nes de l’Artsakh se sont retrouvĂ©.e.s bien seul.e.s. En effet, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la communautĂ© internationale n’a accordĂ© que peu – ou pas – d’attention Ă  leurs revendications, ou a tenu une position dite « neutre Â»1, mettant ainsi l’agresseur et la victime sur un pied d’égalitĂ©.

MalgrĂ© le fait que les autoritĂ©s artsakhiotes ont ouvert la porte aux mĂ©dias internationaux tout au long des Ă©vĂ©nements, le bombardement intensif des zones rĂ©sidentielles de l’Artsakh depuis le 27 septembre n’a fait l’objet que d’une faible couverture mĂ©diatique et n’a Ă©tĂ© le fait que des quelques journalistes qui s’étaient par eux-mĂȘmes rendus sur les lieux. Au contraire, la majoritĂ© des reprĂ©sentants des grands mĂ©dias, des reporters et des journalistes ont rĂ©agi trĂšs rapidement au bombardement de Ganja en AzerbaĂŻdjan, et ce, alors que l’AzerbaĂŻdjan leur fournit un accĂšs limitĂ© Ă  la rĂ©gion2.

Il y a donc une discrimination Ă©vidente qui ne coĂŻncide pas avec les principes de justice et de dignitĂ© pour lesquels nous voulons nous battre. Mais cela Ă©tonne-t-il encore, quand on sait que ces derniĂšres annĂ©es, l’AzerbaĂŻdjan a dĂ©pensĂ© des millions de dollars pour soudoyer les opinions publiques ?

L’olĂ©oduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan – dont dĂ©pendent plusieurs pays occidentaux – et les commerces juteux avec la Turquie semblent peser trop lourd dans la balance comparĂ©s aux droits humains que l’armĂ©e azerbaĂŻdjanaise continue de violer dans l’Artsakh3.

Dans ce contexte, le soutien de la diaspora Ă©tait Ă©vident et nĂ©cessaire : de nombreuses manifestations ont Ă©tĂ© organisĂ©es dans les quatre coins du monde, pour exiger la reconnaissance de l’Artsakh. A ces occasions, des hommes politiques dans nombre de pays europĂ©ens, en AmĂ©rique latine, au Canada, aux Etats-Unis, etc. ont clairement exprimĂ© leur engagement en faveur de la libertĂ© et de la paix pour l’Artsakh.

Récupérations réactionnaires

Nous n’avons vu cependant que peu de soutiens venant de la gauche, et cela nous prĂ©occupe. Car l’histoire du peuple d’Artsakh est celle d’un petit peuple qui rĂ©siste pour sa survie et pour sa dignitĂ© face au risque imminent de disparaĂźtre dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale. C’est le combat pour le droit le plus fondamental Ă  vivre et exister tel que l’on est, sur ses propres terres, contre la tyrannie des plus puissants – celle garantie par le pouvoir de l’argent qui impose sa loi partout et commande des guerres.

Dans le mĂȘme temps, cette lutte fait l’objet de nombreuses rĂ©cupĂ©rations rĂ©actionnaires, suivant le principe des amalgames et des raccourcis douteux. Cela se fait, notamment, en dĂ©plaçant l’analyse de la guerre actuelle du champ politique vers le champ religieux. En somme, l’Occident – par respect des valeurs dĂ©mocratiques qui lui seraient propres – devrait prendre la dĂ©fense d’ArmĂ©niens chrĂ©tiens dont les revendications sont compatibles avec ces valeurs, alors que les attaques turco-azĂ©ries seraient l’expression d’une barbarie plus ou moins propre Ă  la religion musulmane.

Nous nous opposons fermement Ă  cette falsification de la rĂ©alitĂ©, qui omet sciemment de nommer l’ennemi rĂ©el : un expansionnisme nationaliste – certes encouragĂ© par ailleurs par la Turquie au nom de la religion et d’une soi-disant guerre des civilisations – qui n’a rien d’archaĂŻque et qui est bien ancrĂ© dans le monde moderne.

Droit Ă  l’autodĂ©termination

Ces dangereuses manƓuvres politiques visent Ă  entretenir et attiser des divisions entre les communautĂ©s dans une situation de crise Ă©conomique mondiale. Mais elles servent aussi Erdoğan, qui cherche Ă  ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une icĂŽne de la rĂ©sistance contre l’impĂ©rialisme occidental en se prĂ©sentant comme le dĂ©fenseur des communautĂ©s musulmanes victimes du racisme en Europe et aux Etats-Unis. Du mĂȘme coup, il peut dĂ©tourner l’attention dirigĂ©e sur son rĂ©gime criminel.

C’est pourquoi, en tant que citoyen.ne.s de la diaspora armĂ©nienne, nous voulons que les dirigeant.e.s, les politicien.ne.s et les organisations de gauche tiennent et expriment une ligne cohĂ©rente avec les principes qui leur sont chers : le droit Ă  l’autodĂ©termination des peuples, la dĂ©mocratie, l’égalitĂ© dans les relations internationales, le refus de tous les impĂ©rialismes, y compris le panturquisme. Certaines organisations de gauche ont montrĂ© la bonne voie en prenant des positions fortes et en agissant en consĂ©quence, comme le Parti communiste français, qui a reconnu l’Artsakh en 2019 et qui prĂ©conise la protection de la population armĂ©nienne dans la rĂ©gion4.

Le soutien symbolique des forces rĂ©actionnaires Ă  notre lutte ne doit pas freiner le soutien rĂ©el des organisations de gauche Ă  l’auto-dĂ©fense de l’Artsakh. Car, rappelons-le, celle-ci s’affronte surtout aux ambitions impĂ©rialistes de la Turquie et du capitalisme mondial, dont les habitant.e.s de l’Artsakh paient le prix.

Pour une paix juste et durable en Artsakh :

– Reconnaissance de l’indĂ©pendance de la RĂ©publique de l’Artsakh et mise sous protection de sa population !

– Refus des rĂ©cupĂ©rations rĂ©actionnaires, chauvines ou racistes !

– Stop aux ventes d’armes Ă  l’AzerbaĂŻdjan et Ă  la Turquie !

– Sanctions politiques et Ă©conomiques pour les crimes commis par la Turquie et l’AzerbaĂŻdjan !

Nous appelons les individus et les organisations Ă  signer cet appel sur cette page et Ă  se mobiliser pour que justice soit rendue aux ArmĂ©niens d’Artsakh.

*

Appel initiĂ© par la Coordination pour un soutien internationaliste Ă  l’Artsakh et soutenu par : Viviane Albenga, sociologue (UniversitĂ© de Bordeaux Montaigne) ; Ariane Ascaride comĂ©dienne ; Hamit Bozarslan, historien et politologue (Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales) ; Sergio Coronado, militant Ă©cologiste ; Pierre DharrĂ©ville, dĂ©putĂ© des Bouches-du-RhĂŽne (PCF) ; Rokhaya Diallo, journaliste et rĂ©alisatrice ; SĂ©verine Dessajan, sociologue (UniversitĂ© de Paris) ; Bernard Friot, sociologue, Ă©conomiste ; Robert GuĂ©diguian, cinĂ©aste ; Razmig Keucheyan, sociologue (UniversitĂ© de Paris-Descartes) ; Pierre Laurent, sĂ©nateur de Paris et vice-prĂ©sident du SĂ©nat (PCF) ; NoĂ«l MamĂšre, Ă©cologiste ; Pierre Ouzoulias, sĂ©nateur des Hauts-de-Seine (PCF) ; Fabien Roussel, dĂ©putĂ© du Nord et secrĂ©taire national du Parti communiste français (PCF) ; Julien Salingue, politiste et membre du NPA ; Pinar Selek, sociologue ; Marie Sonnette-Manouguian, sociologue (UniversitĂ© d’Angers) ; Pierre Tevanian, philosophe ; Sylvie Tissot, sociologue (UniversitĂ© de Paris VIII) ; Valentine GuĂ©diguian, artiste ; Yann R., syndicaliste Sud-Education.

Organisations signataires : Parti communiste français, Collectif LMSI (Les mots sont importants), Mouvement Charjoum, Conseil dĂ©mocratique des Kurdes de Toulouse, Eunomia (association d’expĂ©rimentation sociale et politique).

Pour signer : https://forms.gle/dMJbZmvA9gXj9vUA7

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Photo d’illustration : Â© Radio France / Claude Bruillot. 

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Source: Contretemps.eu