DĂ©cembre 8, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Question hautement inflammable, l’inflation est revenue de plein fouet dans le dĂ©bat public. Pratiquement oubliĂ©e en France aprĂšs deux dĂ©cennies de stabilitĂ© monĂ©taire, il s’agit d’un phĂ©nomĂšne complexe qui rĂ©vĂšle des inĂ©galitĂ©s considĂ©rables et les failles les plus fondamentales du capitalisme. DĂ©cryptage.

Une fois n’est pas coutume, l’actualitĂ© Ă©conomique et sociale a Ă©tĂ© ramenĂ©e sur la place publique par la hausse des prix que l’on constate quotidiennement. Alors certes, en toute rigueur, il est difficile de dire si nous vivons bien un phĂ©nomĂšne inflationniste important (voir encadrĂ©)  : certains prix, comme ceux du gaz, augmentent tandis que d’autres diminuent.

RĂ©sultat  : l’indice qui synthĂ©tise les prix Ă  la consommation connaĂźt une augmentation assez modĂ©rĂ©e. Est-ce Ă  dire que la hausse des prix est un faux problĂšme  ? Essayons d’y voir plus clair.

L’inflation n’est pas la mĂȘme pour tous

L’ampleur de la hausse des prix que nous vivons depuis quelques mois peut apparaĂźtre relativement anodine au regard des taux d’inflation trĂšs Ă©levĂ©s qui prĂ©valaient encore Ă  la fin du XXe siĂšcle  : les prix augmentaient facilement de 2 Ă  3 % par an dans les annĂ©es 1990, et de 3 Ă  13 % dans les annĂ©es 1980. Mais la croissance trĂšs faible et les politiques d’austĂ©ritĂ© des derniĂšres dĂ©cennies nous ont habituĂ©s Ă  des taux d’inflation minimes, de l’ordre de 1 % par an, Ă  tel point que les spĂ©cialistes ont craint un phĂ©nomĂšne dĂ©flationniste.

Autant dire que l’augmentation de 2,6 % enregistrĂ©e entre janvier et octobre 2021 est considĂ©rable en comparaison. Le phĂ©nomĂšne semble d’ailleurs encore plus important Ă  l’étranger  : aux États-Unis, on assiste Ă  une augmentation des prix de 5,3 % pour le seul mois d’octobre.

Comment comprendre ce phĂ©nomĂšne  ? Premier Ă©lĂ©ment, on assiste Ă  des pĂ©nuries de matiĂšres premiĂšres comme les semi-conducteurs, les produits agricoles ou les matĂ©riaux de construction. Ces pĂ©nuries ne sont pas sans lien avec les plans de relance massifs façon « â€ˆgrands travaux  Â» qui ont Ă©tĂ© annoncĂ©s du cĂŽtĂ© de la Chine et des États-Unis. Nettement plus ambitieux que les mesures prises en Europe, ces plans constituent un puissant choc de demande qui tend Ă  polariser les flux de matĂ©riaux en direction de ces deux puissances.
D’une façon gĂ©nĂ©rale, les mesures visant Ă  stabiliser le capitalisme qui sont mises en Ɠuvre Ă  Ă©chelle du monde ont tendance Ă  limiter voire Ă  annuler la hausse prĂ©visible du chĂŽmage, Ă  solvabiliser les entreprises et Ă  accroĂźtre les commandes publiques.

La pandĂ©mie et notamment les confinements ont entraĂźnĂ© un accroissement ou une diminution de la demande dans certains secteurs. LĂ  oĂč les services liĂ©s au tourisme et Ă  la restauration ont connu une forte chute, le matĂ©riel informatique a explosĂ©. Il n’est cependant pas Ă©vident que ces Ă©volutions perdurent une fois la crise passĂ©e.

Tous ces Ă©lĂ©ments concourent Ă  un accroissement des prix dans le BTP, l’énergie, les denrĂ©es alimentaires et les biens de consommation notamment. On mesure facilement que de telles augmentations sont subies trĂšs inĂ©galement selon les classes sociales.

Entre le budget d’une famille populaire et celui d’une famille bourgeoise, la nourriture et le carburant ne pĂšsent pas en proportions Ă©gales. Plus le budget est rĂ©duit, plus les biens et services de base reprĂ©sentent une part importante des dĂ©penses.

Le constat Ă©tant fait, quelles sont les mesures prises par l’appareil d’État  ? La fameuse « â€ˆindemnitĂ© inflation  Â» de 100 euros distribuĂ©e largement par le gouvernement favorise l’effet d’annonce d’un chiffre rond. Mais elle Ă©chouera Ă  compenser les effets dĂ©vastateurs de la hausse des prix sur les mĂ©nages les plus pauvres, si tant est qu’elle soit votĂ©e par le Parlement. Le blocage partiel des prix de l’énergie a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© trop tardivement pour limiter les dĂ©gĂąts. Dans un contexte oĂč l’indexation des salaires et des pensions sur les prix a Ă©tĂ© largement abandonnĂ©e, il en faudrait bien davantage.

Un numĂ©ro d’équilibrisme les mains liĂ©es

Il existe un risque non nĂ©gli­geable que les banques centrales europĂ©enne (BCE) et Ă©tats-unienne (FED) soient tentĂ©es de couper le robinet du crĂ©dit en rehaussant les taux d’intĂ©rĂȘts directeurs. Rappelons qu’en dĂ©pit de politiques plus audacieuses menĂ©es depuis la crise de 2008, la seule mission confiĂ©e officiellement Ă  la BCE est la lutte contre l’inflation.

Or, augmenter les taux d’intĂ©rĂȘt conduirait Ă  une diminution de la masse monĂ©taire en circulation et donc Ă  un ralentissement des investissements privĂ©s, favorisant une baisse de la croissance et de l’emploi. Les mesures budgĂ©taires relativement gĂ©nĂ©reuses qui sont prises actuellement sont elles-mĂȘmes des bombes Ă  retardement  : financĂ©es par l’endettement public, elles justifieront un retour d’autant plus brutal aux politiques d’austĂ©ritĂ© une fois la pandĂ©mie maĂźtrisĂ©e.

On le voit, cette hausse des prix manifeste une des contradictions les plus fondamentales du capitalisme. Les prix et la monnaie, ces inventions purement humaines reposant sur des conventions et de la confiance, peuvent devenir hors de contrĂŽle alors que personne n’y a fondamentalement intĂ©rĂȘt. Comme la crĂ©ature de Frankenstein, les logiques du capitalisme Ă©chappent Ă  leurs maĂźtres. En l’absence d’une coordination consciente entre la production et la consommation, l’économie est condamnĂ©e Ă  des fluctuations erratiques voire catastrophiques.

Face Ă  ce problĂšme, les politiques budgĂ©taires et monĂ©taires sont fortement contraintes, du moins si l’on refuse de prendre l’argent lĂ  oĂč il est, c’est-Ă -dire dans les poches du grand capital. À ce titre, l’État s’est volontairement liĂ© les mains en privatisant le secteur de l’énergie. Aussi central qu’il soit, l’État n’est pas l’acteur tout-puissant qu’il prĂ©tend ĂȘtre pour asseoir sa lĂ©gitimitĂ©. Soumis aux intĂ©rĂȘts des grands capitalistes, il mĂšne des politiques tantĂŽt insuffisantes, tantĂŽt grossiĂšres, qui conduisent Ă  un gaspillage considĂ©rable de ressources.

Certes, la relance budgĂ©taire, c’est mieux que rien  : les politiques keynĂ©siennes ont sauvĂ© la vie du capitalisme Ă  maintes reprises, en attĂ©nuant la colĂšre des classes laborieuses. Mais il faudra tĂŽt ou tard constater les limites indĂ©passables de cette logique. Seule une planification dĂ©mocratique, conduite par le peuple travailleur lui-mĂȘme, peut en venir Ă  bout. L’économie est notre crĂ©ation, elle doit ĂȘtre entre nos mains.

Mathis (UCL Grand-Paris sud)




Source: Unioncommunistelibertaire.org