Quatrième volet de la suite non-épique

Coronavirus et confinement : article n°16

1)

plaignons les poignées déportées !

disait ce vieux rabbin dérangé

poignée de porte

poignée de main

finies les empoignades

sans lendemain

mais non, disait-il encore

je connais un camp où sont confinées

du paradis jusqu’à l’enfer

toutes les poignées de la terre

ce vieux rabbin dérangé

il faut dire qu’il était manchot

et pour ouvrir et pour serrer

le temps, le camp de se sauver

du paradis jusqu’à demain

ses deux mains lui manquaient

l’une pour ma main

l’autre pour sa porte

entrez ici, cohortes, disait-il

mais de cohortes il n’y avait point

et le vieux rabbin fut enfermé !

– confiné toi-même !, disait-il

ne vous dérangez pas, je le suis !

vous avez compris

qu’il parlait de son esprit

cet esprit qui n’est au fond rien d’autre

que poignée de main

poignée de porte.

* * *

2)

avec tous ces masques à leur place

j’ai bien vu que les visages sont inutiles

un chiffon fait très bien l’affaire

les yeux eux-mêmes n’en ont plus pour longtemps

nous serons soulagés de ces spectacles

je serai le drone auto-surveillant alimenté par les rumeurs

et l’électricité statique

me suffirai enfin à moi-même

dès lors que je ne serai plus

avec tous ces masques à leur place

les visages n’ont plus rien à dire

les bouches sont occultées et l’air hésite à passer

je me demande que faire de ce néant

dont nul ne semble coupable de me réveiller

est-ce un cauchemar ou un espoir ?

dans mon rêve tous les visages se déchiraient

d’innombrables corbeaux esquissaient une nouvelle charte évolutionniste

le matin commençait de bonne heure

le ciel était couleur de sang

* * *

3)

ça y est, on se retrouve

tu es le même spectre

en plus fatigué

touchons-nous avec les yeux !

le soleil a-t-il raison du virus

ou l’indifférence ?

la mort n’est rien mais

sa première place nous enlève

quelque chose et

pas seulement quelqu’un

on peut tout effacer

sauf une disparition

le « monde d’après »

nous sert de grand soir

mais le courage manque toujours

pour dévisser les habitudes

(dont le chaos se chargera)

et affronter l’ennemi terrestre

et ce reflet dans la glace

et l’improbable auxiliaire

qui se conjugue avec « ne pas »

ce néant balbutié qui se noie

dans un verbe

« être »


Article publié le 01 Juin 2020 sur Expansive.info