Novembre 15, 2020
Par Lundi matin
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La tradition de toutes les générations défuntes pÚse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants.
— Marx

Au cours des quatre derniĂšres annĂ©es, il m’est arrivĂ© d’expliquer que la prĂ©sidence de Donald Trump ne reprĂ©sentait pas, comme beaucoup le redoutaient, l’arrivĂ©e du fascisme aux États-Unis. [[Nous conseillons, avant de s’enfoncer dans cet article qui revient sur la rĂ©cente Ă©lection amĂ©ricaine, de lire cette introduction de Charles Reeve]

Trump ne se souciait pas de bĂątir un État fort, ni de prĂ©parer l’AmĂ©rique Ă  jouer un rĂŽle impĂ©rialiste dynamique dans les affaires mondiales, et Ă  mobiliser le patriotisme et le racisme pour rĂ©primer la classe laborieuse au profit de la croissance Ă©conomique. Loin de vouloir constituer une force paramilitaire nombreuse, il s’est contentĂ© d’inspirer des « milices Â» pathĂ©tiques — bonnes pour animer des bars Ă  biĂšre, pas pour faire un putsch — incapables, par exemple, de seulement kidnapper le gouverneur du Michigan. (Les Weathermen, par comparaison, bien que formĂ©s d’anciens Ă©tudiants de la bourgeoisie, rĂ©ussirent Ă  libĂ©rer Timothy Leary d’une prison fĂ©dĂ©rale et Ă  le faire sortir clandestinement du pays.) Ce que Trump parvint Ă  accomplir, Ă  part rĂ©duire quelque peu ses difficultĂ©s financiĂšres personnelles rĂ©sultant de son ineptie dans les affaires, fut de promouvoir le programme rĂ©publicain de dĂ©rĂ©gulation du marchĂ© et de baisse des impĂŽts, tout en nommant des conservateurs dans le systĂšme judiciaire prĂȘts Ă  supprimer les futures initiatives « progressistes Â». En fait, son gouvernement s’engagea dans la direction opposĂ©e Ă  un accroissement fasciste du contrĂŽle Ă©tatique, rĂ©duisant plus encore les efforts engagĂ©s sous le New Deal, pour au moins instaurer un certain contrĂŽle par l’État de l’anarchie capitaliste. La stagnation Ă©conomique suscita non pas des dĂ©penses pour crĂ©er des emplois — le lĂ©gendaire programme d’infrastructures — mais de simples injections de fonds dans les circuits de la spĂ©culation financiĂšre.

Exultant sur le triomphe de la dĂ©mocratie amĂ©ricaine, le New York Times comme tant d’autres cĂ©lĂ©bra la promesse de Joseph Biden de « restaurer la normalitĂ© politique et un esprit d’unitĂ© nationale pour faire face aux crises sanitaires et Ă©conomiques qui font rage Â». Est-il bien nĂ©cessaire de signaler que la normalitĂ© produisit elle-mĂȘme ces crises et que l’unitĂ© nationale ne peut que signifier la subordination des intĂ©rĂȘts de certaines personnes Ă  ceux des autres ? Alors que l’opposition rĂ©publicaine Ă  la planification et au contrĂŽle Ă©tatiques, associĂ©e au dĂ©sintĂ©rĂȘt de Trump pour autre chose que son autopromotion, a certainement accentuĂ© l’ampleur de la pandĂ©mie, ses raisons fondamentales se trouvaient dĂ©jĂ  dans le refus ancien de la classe des affaires de payer pour le systĂšme de santĂ© de la classe des travailleurs. Attitude qui trouve un Ă©cho Ă  l’étranger dans la destruction en cours de ces systĂšmes dans les pays qui les avaient crĂ©Ă©s au lendemain de la DeuxiĂšme Guerre mondiale. La rĂ©pudiation par les dĂ©mocrates de la promesse d’une « sĂ©curitĂ© sociale pour tous Â» revient Ă  laisser cette situation inchangĂ©e. Et comme l’approfondissement de la crise Ă©conomique, aggravĂ©e par la pandĂ©mie, est avant tout le produit du fonctionnement normal du capitalisme, il n’y a pas de remĂšde Ă  cette crise Ă  part abaisser encore les niveaux de vie des travailleurs du monde entier, soit au moyen d’une dĂ©pression totale soit par la poursuite d’une austĂ©ritĂ© soutenue par l’État, favorisant une plus grande concentration de la propriĂ©tĂ© du capital entre les mains d’entreprises encore moins nombreuses.

Ceux qui redoutaient le fascisme regardaient le passĂ© pour comprendre le prĂ©sent ; c’est Ă©galement vrai d’une personne telle qu’Alexandria Ocasio-Cortez, dont l’horizon de ses aspirations est dĂ©limitĂ© par son attachement Ă  l’idĂ©e du New Deal, quoique modernisĂ© Ă  l’aide du qualificatif « vert Â». Il est assez parlant que dans une interview publiĂ©e dans le Times du 8 novembre, elle ait dit que si elle ne pouvait pas s’affronter Ă  la machine dĂ©mocrate, elle ferait aussi bien de quitter la politique et de « rester Ă  la maison Â», idĂ©al aussi rĂ©trograde (quoique parfaitement comprĂ©hensible) que le souhait d’accroĂźtre la dĂ©mocratie de la politique des partis. Une Ă©conomie stagnante, avec moins Ă  partager entre les 1 % et tous les autres, signifie que la coalition populaire souhaitĂ©e en faveur de la dĂ©mocratie est un rĂȘve aussi chimĂ©rique que le souhait des paysans amĂ©ricains exprimĂ© par leur soutien Ă  Trump, et que la concentration ininterrompue de l’agriculture industrielle, associĂ©e Ă  la rapide dĂ©gradation de l’environnement puisse ĂȘtre freinĂ©e par les vieilles valeurs communautaires portĂ©es par les petits entrepreneurs blanc.

Pendant ce temps, les incendies font rage dans l’Ouest, tandis que les ouragans et les inondations ravagent le Sud-est, et qu’il fait 45° ici Ă  Brooklyn le 8 novembre. Mais, et puisque l’espoir jaillit Ă©ternellement dans le cƓur de l’homme, certains sont tout excitĂ©s par l’invocation de deux mille milliards de dollars qui devraient ĂȘtre dĂ©pensĂ©s pour combattre le changement climatique. Mais tout comme le gouverneur Newsom, qui a promis une Californie sans carbone pour 2050, et a autorisĂ© un grand nombre de nouvelles concessions de fracking, tout comme le gouvernement japonais, qui a fait la mĂȘme promesse et ouvre de nouvelle usines fonctionnant au charbon, Biden ne se prĂ©pare pas vraiment Ă  exproprier les sociĂ©tĂ©s pĂ©troliĂšres, Ă  interdire de fabriquer des vĂ©hicules Ă  essence et Ă  lutter pour mettre fin Ă  la croissance Ă©conomique destructrice — quand bien mĂȘme ces objectifs seraient Ă  sa portĂ©e, ce qu’ils ne sont pas. L’idĂ©e relativement « rĂ©aliste Â» de bloquer l’installation du pipeline gĂ©ant de Keystone n’a pas, autant que je sache, Ă©tĂ© seulement mentionnĂ©e.

Biden ne va pas non plus s’employer Ă  rĂ©duire les ressources de la police, qui continue de tuer, tabasser et arrĂȘter des citoyens sans aucune retenue. Anciens champions de l’incarcĂ©ration massive, le nouveau prĂ©sident et son acolyte ex-procureuse sont parfaitement conscients du besoin d’une police et de prisons pour maintenir l’ordre social, surtout Ă  une Ă©poque d’approfondissement des difficultĂ©s Ă©conomiques. Quand le moratoire sur les expulsions des logements expirera le 31 dĂ©cembre, il ne faut pas s’attendre Ă  ce que chacune des millions de personnes menacĂ©es accepte passivement d’ĂȘtre jetĂ©s Ă  la rue. La police — et l’armĂ©e, si besoin est — seront nĂ©cessaires pour rĂ©primer les forces de l’anarchie et du dĂ©sordre.

Tour cela pour dire que, malgrĂ© l’euphorie comprĂ©hensible causĂ©e par le dĂ©part imminent de cet individu qui est l’incarnation particuliĂšrement dĂ©plaisante — Ă  la fois incompĂ©tente et inutilement cruelle — de l’économie politique amĂ©ricaine, la venue d’une nouvelle prĂ©sidence en janvier nous laissera face aux mĂȘmes problĂšmes auxquels nous Ă©tions confrontĂ©s la veille de l’élection. Le gouvernement Biden cessera peut-ĂȘtre d’incarcĂ©rer des enfants en guise de politique migratoire (reviendra-t-il tout simplement aux dĂ©portations de masse du rĂ©gime Obama ?) ; peut-ĂȘtre n’encouragera-t-il pas le forage de zones naturelles prĂ©servĂ©es (surtout Ă  un moment oĂč les prix du pĂ©trole sont bas). Mais ces politiques trumpiennes sont des gouttes d’eau dans le vase de la souffrance humaine et de la destruction de la nature que notre systĂšme social est en train de remplir Ă  grande vitesse. La rĂ©action collective Ă  l’assassinat de George Floyd a montrĂ© que le vase est parfois trop plein, qu’une goutte d’eau suffit Ă  la faire dĂ©border. Ayant vu que cette rĂ©action puissante, magnifique, avait produit Ă  peine plus qu’une augmentation de la reprĂ©sentation des Noirs dans la publicitĂ©, les gens se sont lassĂ©s de maniĂšre comprĂ©hensible des bagarres quotidiennes contre les forces de police ; et beaucoup ont souhaitĂ© qu’un politicien ou deux fassent quelque chose de significatif pour nous tous. Tout cela a Ă©chouĂ© ; nous allons ĂȘtre forcĂ©s une fois de plus d’affronter le vrai problĂšme : non pas un Ă©cart provisoire de la norme amĂ©ricaine, rectifiĂ©e par un retour Ă  un passĂ© imaginaire ou un autre, mais la nature fondamentale de notre rĂ©alitĂ© sociale actuelle.

Paul Mattick Jr




Source: Lundi.am