Novembre 9, 2020
Par Sans Nom
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[Le 5 novembre est tombé le verdict contre les trois compagnon.ne.s du Banc Public : les deux incarcérés en préventive depuis 16 mois ont été respectivement condamnés à 22 et 19 mois de prison, tandis que la compagnonne en contrôle judiciaire a écopé de 20 mois. Après la sentence, la compagnonne a été accueillie par de nombreuses personnes devant le palais de justice avant que ce ne soit le tour deux heures plus tard des deux compagnons. Tous sont désormais dehors !
Après avoir choisi de rester silencieux pendant tout le procès, voici une première déclaration commune des trois compagnon.ne.s suite au verdict, qui a été rendue publique le lendemain 6 novembre.]

De retour sur le banc public
Déclaration des trois anarchistes condamné.e.s

Cette fois, ça y est – Le procès dans la dite « Procédure du banc public » est terminé, la sentence de la chambre pénale n°15 du tribunal d’instance de Hambourg est tombée après 50 jours d’audience. Ce n’est probablement pas le dernier mot ; cela peut encore durer avant que le jugement ne soit définitif.

Mais nous – les anarchistes condamné-e-s – voulons prendre la parole, ce que nous n’avons pas fait jusqu’alors pas fait ensemble (publiquement).

Il y aura sûrement plus d’infos ailleurs et plus tard sur le déroulé du procès et des instructions. Nous voulons tout d’abord exprimer ici notre gratitude et notre attachement et dire quelques mots sur le jugement et la fin provisoire de cette odyssée. A propos de la détention, il y a certes déjà eu des commentaires publics sur différents points et à diverses occasions, mais jusqu’à présent pas encore sur l’accusation et sur le spectacle du procès.

Cela a notamment à voir avec le large refus de participer aux rôles qu’on nous impose en tant qu’accusé-e-s. Mais cette attitude nous semblait et nous semble encore être le meilleur chemin pour conserver dignité et intégrité face à une telle situation.
En tant qu’anarchistes, nous refusons catégoriquement les tribunaux. Ce sont des institutions d’exécution de la domination.

Le silence dans ce procès n’a pas toujours été facile pour nous, vu les outrecuidances arrogantes et cyniques auxquelles nous avons été confronté-e-s tout au long de la procédure. Il nous importe en tout cas de préciser que cela n’a rien à voir avec le fait de briser des tabous en sortant du cadre. La prison préventive comme mesure de chantage à la collaboration, le fait d’entériner des méthodes d’enquête illégales… voilà le quotidien tout à fait normal du système judiciaire. Faire du scandale autour de cet état des choses n’ouvre à nos yeux aucune perspective – nous ne croyons pas à la possibilité d’une justice « équitable ». Nous n’entendons pas dire par là qu’il serait absurde d’identifier ces symptômes d’une institution qui agit toujours au service de l’ordre dominant.
Nous ne proposons pas non plus le cynisme vis-à-vis de cette institution. Mais nous trouvons beaucoup plus important de trouver une manière active, consciente et auto-déterminée d’aborder la répression. Nous n’avons rien à attendre d’eux, et tout de nous mêmes et des personnes avec lesquelles nous luttons !

Nous sommes heureux/euses et fier.e.s de dire que ça a bien marché pour nous. Bien-sûr, nous allons nous rendre compte par la suite, dans les discussions jusqu’à présent fort limitées par la taule, que nous ne referions pas tout exactement de la même manière – mais au bout du compte, nous avons quitté la salle la tête haute et le cœur pur, avec le sentiment d’avoir gardé intacte notre intégrité d’anarchistes.

Mis à part les réglementations juridiques plus que complexes et les rituels qui font partie intégrante d’un tel procès, tout cela fonctionne selon des lois régulières relativement simples : il n’y a de concessions de leur part, voire de clémence, qu’en échange d’une acceptation et d’une reconnaissance de l’autorité, d’une collaboration à sa propre punition et du repentir.

Ce que nous avons vécu au cours du procès a montré à quel point toute cette mise en scène de la domination –avec les boiseries, les sièges trônant sur une estrade, les rituels absurdes, les chorégraphies et les costumes ridicules–, est tributaire de la peur et du respect des accusé-e-s. Grâce à notre refus en terme de respect comme de peur, le tribunal n’a jusqu’à la fin pas trouvé de rapport souverain lui permettant de sauver la face. Bien sûr, nous avons aussi peur de l’arbitraire et de la violence des dominant-e-s, mais nous ne sommes pas naïf-ve-s et savons que cela ne paie pas à long terme de céder à leurs chantages. Si nous partons du principe que la hauteur de la condamnation n’est pas le critère le plus important pour nous, à la différence d’autres choses comme le fait de rester fidèles à nous mêmes, de ne pas nous laisser briser, et partant de là de refuser de nous soumettre à leurs catégories, cela signifie aussi trouver des manières d’affronter les conséquences qui en résultent. Et nous devons les trouver tant individuellement que collectivement, entre nous comme avec notre entourage et les personnes avec lesquelles nous sommes en lutte.
Quels risques nous sommes prêt-e-s à prendre dépend toujours d’un processus de discussion, et nous voulons souligner qu’il n’y a pas d’idéal ni de recette en la matière. La sphère juridique ne permet absolument aucun rapport dénué de contradiction et de compromis. La manière dont les brimades et la vengeance de l’autorité offensée peuvent être affrontées est aussi une question de résolution collective.

Comme nous l’avons déjà mentionné au début, notre rapport n’était donc pas non plus dénué de considérations tactiques. Nous avons la chance d’avoir à nos côtés des avocats pour lesquels exprimer clairement la critique, les inquiétudes, les risques est une évidence, ainsi que de respecter solidairement et de porter des attitudes claires. Nous avons décidé en commun d’une défense plutôt juridico-technique au cours du procès, d’autant plus que nous étions confronté-e-s avec des accusations de pratiques méprisant la vie humaine, et par là -même à de très longues peines de prison. Avec ténacité et minutie, la défense a non seulement tapé sur les nerfs du tribunal, mais aussi arraché des concessions importantes. Quelques-uns de leurs mensonges n’étaient alors plus soutenables, et leur construction a effectivement été affaiblie.

Nous ne voulions pas que le tableau dressé sur nous par les autorités soit discuté lors du procès au-delà du niveau technique. Nos idées et nous mêmes sommes beaucoup trop belles pour être discutées dans un endroit si laid ! Par ailleurs, les relativisations et les minimisations nous dégoûtent tout autant, il n’y a qu’un pas jusqu’au reniement et nous ne devons vraiment aucune sorte d’explication à ces gens-là ; ils représentent tout ce que nous rejetons. De plus, le fatras tendancieux que les flics ont écrit sur nous était si plat et transparent, que les explications de contenu étaient de toute façon superflues.
A ce propos, le fait que nous soyons anarchistes, avec tout ce qui fait peur aux autorités, ne nous fait pas honte – au contraire !

En même temps, c’était tout de même bizarre pour nous de continuer à assister passivement aux audiences et de laisser faire le travail aux avocat-e-s. Mais ça avait également l’effet psychologique agréable de conserver en permanence une certaine distance entre nous et le déroulé du procès, et souvent surgissait en plus l’impression que ce n’était pas nous qui étions sur le banc des accusé-e-s, mais les autorités elles-mêmes. Le fait que le tribunal ait été manifestement dépassé par cette situation a aussi provoqué des moments comiques et de satisfaction, tout comme l’irritabilité sans professionnalisme du procureur général Schakau. Et ce n’est pas un détail, nous avons toujours eu, et au sens propre du terme, nos proches derrière nous – et les jours d’audience étaient, malgré l’absurde spectacle, des moments marqués par le lien, la chaleur et la diversité, dont nous nous sommes toujours réjouis, même s’ils étaient aussi épuisants.

Nous avons beaucoup appris au cours de ce presque un an et demi. Beaucoup de choses qui vont nous aider, ainsi que d’autres compagnon-ne-s dans nos luttes sociales révolutionnaires. De celles qui nous rendent plus fort.e.s et un peu plus conscient.e.s dans le conflit avec l’oppression et l’exploitation organisées, avec l’État. Nous nous réjouissons de partager nos expériences et celles de tou.te.s les compagnon.ne.s qui ont continué à mener et à développer des luttes dehors, de grandir à leurs côtés.
Nous avons vu combien il y a de force dans toutes les relations solidaires et pleines d’amour développées et entretenues au fil des ans. Nous sommes aussi fier-e-s de nos familles qui ont écouté nos cœurs, qui nous soutiennent toujours et qui nous croient plutôt qu’aux mensonges des flics.
Nous avons vu et senti avec un grand plaisir comment la solidarité révolutionnaire sous la forme de nombreuses actions directes contre la police, les profiteurs des taules, les requins immobiliers et d’autres expressions de l’exploitation, de l’État et du capitalisme, ont contrecarré leur coup répressif et ont fait de notre arrestation une farce. Cet aspect est important, car il touche différents points centraux de toute cette histoire. Nous nous trouvions face au tribunal au nom des luttes sociales, qui ont entre autre pour expressions des actions directes, des attaques et des sabotages contre les responsables et les mécanismes de la misère sociale. Cette accusation doit être combattue, justement là où ces conflits persistent, où nous vivons. Leur répression ne pourra pas pacifier ces conflits, ni les étouffer, ils vont seulement renforcer la tension sociale.

Dans cette année et demie, il s’est aussi passé tant de choses au niveau global, mais aussi ici, que tout mettre en lumière exploserait le cadre de ce texte. Beaucoup de révoltes sociales et de soulèvements ont remis en question les rapports dominants dans le monde entier. Nous ne mentionnerons ici en exemple que le soulèvement durant des mois au Chili, à Hongkong, les émeutes en prison au début de la pandémie de Corona dans de nombreux pays du monde, et en particulier en Italie. Mais la réaction, les ennemi.e.s de la liberté ont malheureusement aussi gagné du terrain. Les assassinats et les attaques d’extrême-droite, racistes, antisémites et patriarcales à Halle, Hanau et d’autres endroits. Presque tous les mois des dépôts de munitions et d’armes étaient découverts chez des membres de la police ou de l’armée. Les réseaux d’extrême-droite et l’idéologie faschistoïde au sein des autorités de sûreté, tout comme la menace qu’elles exercent sont connus de tous. Les institutions racistes ont montré ouvertement leurs figures grimaçantes. Bien-sûr, cet état de fait est menaçant et inquiétant, quoique pas surprenant. Les auto-organisations de victimes de la terreur d’extrême-droite et de leurs proches nous ont donné du courage, en s’opposant dignement aux circonstances insupportables, aux fachos et au marécage brun des autorités. Mettons-nous de leur côté ! Les luttes anti-racistes et anti-coloniales dans le monde entier ont, malgré la pandémie de corona omniprésente, envoyé des signaux importants et progressé pour mettre fin à ces situations.

Nous sommes plein.e.s de joie anticipée à l’idée de retourner dans les rues et de nous battre, côte à côte, sans murs, barreaux et vitres de séparation entre nous.

Pour la révolution sociale !
Pour l’anarchie !
Liberté pour toutes et tous

Les trois anarchistes condamné-e-s dans le procès du banc public
Hambourg, Novembre 2020

[traduit de l’allemand de parkbanksolidarity, 6. november 2020]




Source: Sansnom.noblogs.org