Novembre 2, 2020
Par Sans Nom
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[reçu par mail]

En septembre 2020 nous avons organisé à Marseille une discussion autour d’une affaire répressive à Hambourg, dans laquelle trois anarchistes sont accusés du transport de matériel incendiaire et de préparer plusieurs attaques. L’arrestation a eu lieu en juillet 2019 et depuis lors, deux d’entre eux sont incarcérés, tandis que la troisième compagnonne est en liberté conditionnelle. Leur procès a commencé en janvier 2020 et devrait se terminer début novembre 2020. (Pour plus d’informations, voir ce site web). L’événement que nous avons organisé ne visait pas seulement à échanger des informations sur l’opération répressive, puisqu’il voulait surtout retracer le parcours de lutte – les interventions, les perspectives, les projets et les publications – avec lequel les anarchistes de Hambourg ont approfondi le conflit social au cours des dix dernières années. Nous avons demandé aux compagnons incarcérés de contribuer à cet événement, vous trouvez ci-dessous leur lettre.

Chers compagnons,

Nous sommes heureux de vous envoyer quelques mots de salutations et de réflexions. Nous apprécions beaucoup l’initiative de parler de luttes et d’interventions anarchistes ayant eu lieu dans les dernières années à Hambourg. En tant qu’anarchistes, actuellement emprisonnés et accusés dans un procès encore en cours, cet événement signifie beaucoup, d’autant plus qu’il concerne le contexte dans lequel la répression nous a frappés.

Hambourg est l’une des mĂ©tropoles les plus riches d’Allemagne (avec un nombre ridicule de millionnaires) et une longue histoire de conflits et de luttes sociales visibles. Avec l’un des plus anciens, plus grands et plus importants ports industriels, la richesse et la position stratĂ©gique de Hambourg sont historiques. Comme beaucoup de mĂ©tropoles occidentales, elle est aujourd’hui un haut lieu du tourisme et de l’immobilier. Le gouvernement de la ville appelle son activitĂ© rentable : “ La marque Hambourg â€ť. Avec autant de transparence arrogante et une tradition de croissance urbaine capitaliste agressive et constante, le dĂ©veloppement Ă©conomique et social est visible Ă  bien des Ă©gards. Leur projet est clair : que ce soit au travers de la destruction de quartiers, l’expulsion des droguĂ©s, des prostituĂ©es et des sans-abri, les contrĂ´les de police raciste contre les personnes de couleur, l’explosion des loyers… bref, la ville n’a jamais cachĂ© pour qui elle travaille et qui est le bienvenu. RĂ©duire les conflits sociaux Ă  une soi-disant “ gentrification â€ť signifie ignorer l’utilisation continue de la ville par les autoritĂ©s comme un laboratoire de contrĂ´le (social) et de ce que l’on appelle la “ politique de sĂ©curitĂ© â€ť. Avec des lois novatrices, une armada policière en constante Ă©volution, des “ zones de danger â€ť, des chasses Ă  l’homme, des forces de police et des forces opĂ©rationnelles, l’État et ses serviteurs de l’autoritĂ© ont toujours façonnĂ© la ville dans leur intĂ©rĂŞt. Et cela avec une vision social-dĂ©mocrate libĂ©rale.

En tant qu’anarchistes rĂ©volutionnaires, nous ne considĂ©rons pas la ville comme un lieu neutre qui doit ĂŞtre “ rĂ©clamĂ© â€ť. La ville est un instrument et une structure de pouvoir, une cage dans laquelle nous devons vivre, dans laquelle chaque espace est censĂ© fonctionner, selon son ordre et sa logique. Les projets et les liens de subversion, de rĂ©bellion et d’anarchie que nous crĂ©ons ne fonctionnent pas dans cette logique d’autoritĂ© et de domination. Pour eux, ces projets et ces liens sont des points obscurs sur lesquels ils n’ont aucun contrĂ´le permanent et qu’il faut dĂ©truire.

Si nous regardons les conflits sociaux sans rapport les uns avec les autres et le contexte et la logique de domination dans lesquels ils surgissent, nous tombons dans le piège du rĂ©formisme et de la pacification. Nous nettoyons leurs villes pour eux. Les dynamiques et les mouvements les plus intĂ©ressants de ces dernières annĂ©es, les pertes de contrĂ´le des autoritĂ©s, ont Ă©tĂ© exactement les moments oĂą les diffĂ©rents conflits et luttes en cours se sont rencontrĂ©s et sont devenus des conflits sociaux. Des mouvements dans lesquels ceux qui ne sont pas censĂ©s se rencontrer, se sont rencontrĂ©s et se sont reconnus dans les rues et dans des actes de rĂ©bellion. Comme les semaines de longues nuits pleines de manifestations sauvages et d’actions directes en 2013/2014. Les luttes contre les diffĂ©rents projets de dĂ©veloppement capitaliste des villes, les contrĂ´les de police Ă  caractère raciste et l’auto-organisation des rĂ©fugiĂ©s et des immigrĂ©s, qui ont abouti Ă  ce que l’on appelle les “ zones de danger â€ť (qui, en fin de compte, reprĂ©sentent le danger que la dynamique de la rue reprĂ©sente pour leur ordre). Ou encore l’échec factuel d’une occupation policière de la ville pour assurer la sĂ©curitĂ© des sommets de l’OSEE et du G20 (qui peut d’ailleurs ĂŞtre compris comme une punition pour la fiertĂ© blessĂ©e des autoritĂ©s qui n’ont pas rĂ©ussi Ă  vendre Hambourg aux Jeux Olympiques, faisant de la ville un Ă©chec pour le capitalisme). Ces pertes de contrĂ´le montrent la force et les possibilitĂ©s que peuvent avoir les luttes sociales auto organisĂ©es. Ces expĂ©riences, ainsi que de nombreux petits conflits et la continuitĂ© de l’action directe rĂ©volutionnaire donnent Ă  ceux qui aspirent Ă  une vie de libertĂ© sans aucune forme de domination, de courage et de confiance, la possibilitĂ© de s’auto-organiser, de se solidariser et d’agir directement au lieu de tomber dans le piège de la politique. Pendant plus de dix ans, des cercles informels d’anarchistes et d’anti-autoritaires sont intervenus dans ce contexte, ont crĂ©Ă© des projets, des dynamiques et des relations. La rĂ©pression qui nous a frappĂ©s doit ĂŞtre vue dans ce contexte ainsi que l’échec continu des forces rĂ©pressives Ă  contrĂ´ler les dynamiques qui s’y opposent. La rĂ©pression contre nous est une revanche pour les dĂ©faites de ces dernières annĂ©es qui ont remis en question (leur) autoritĂ© et leur pouvoir.

Nous savons que les mêmes expériences faites à Hambourg sont similaires à celles de compagnons à d’autres endroits et j’espère qu’il pourra y avoir un échange et une discussion intéressante. Après plus d’un an en prison, entourés de béton, d’acier et de fils barbelés, de misère sociale et de mort causée par leur monde, nous ressentons encore la force et la chaleur de la solidarité, de nos relations rebelles. Dans cet esprit, nous envoyons une étreinte aux compagnons, dans les rues, dans les cellules de leurs prisons et en fuite.

Prenez soin de vous.

Liberté et chance !

Anarchistes, Hambourg (Allemagne), juillet 2020

PS : Prenez quelques bières, du pastis et de la bonne nourriture ensemble et levez vos verres à l’amour et à l’anarchie.




Source: Sansnom.noblogs.org