Mars 29, 2021
Par À Contretemps
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■ Thierry RIBAULT
CONTRE LA RÉSILIENCE
À Fukushima et ailleurs

L’ÉchappĂ©e, 2021, 368 p.

« Depuis 2011, c’est-Ă -dire trois gĂ©nĂ©rations aprĂšs Hiroshima,
les Japonais sont redevenus des rats de laboratoire. Â»

Jean-Marc Royer, Le monde comme projet Manhattan.

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« Ce qu’il y a de plus terrifiant dans la radioactivitĂ©, c’est qu’elle anĂ©antit l’esprit, cela je le sens profondĂ©ment en moi. Sur la moindre chose de la vie quotidienne, j’ai des doutes. Il n’y a plus aucune certitude. Tout vacille. Tout est faux. C’est ainsi que l’on Ă©touffe les consciences Â», constate Yasuhiro Abe, responsable du Cinema Forum Fukushima, en cet automne 2012, soit un an et demi aprĂšs que les cƓurs de trois rĂ©acteurs de la centrale nuclĂ©aire Fukushima Daiichi sont entrĂ©s en fusion. Tout vacille, tout est faux, conscience Ă  l’étouffe, ces quelques mots suffiraient presque Ă  condenser le patient et minutieux travail de Thierry Ribault dans son dernier livre intitulĂ© Contre la rĂ©silience. Au fil des pages, l’auteur y dĂ©cortique les pans psychologiques, techniques et politiques de cette rĂ©silience, vue comme « technique du consentement Â». Aux manettes de cette « cogestion de l’agonie Â» on trouvera sans surprise les diffĂ©rentes strates des pouvoirs publics nippons, mais aussi des sociĂ©tĂ©s savantes parmi lesquelles le FURE de Fukushima (FUkushima FUture Center for REgional REvitalization) dont l’ambition est de promouvoir une « cogestion post-catastrophique Â» par notamment la prĂ©conisation de « bonnes pratiques Â» visant Ă  vivre en bon voisinage avec les radio-isotopes ou bien ces fameux « Dialogues Â» organisĂ©s par la Commission internationale de protection radiologique (CIPR) oĂč de patentĂ©s experts invitent des rĂ©sidents savamment dĂ©boussolĂ©s Ă  domestiquer, sinon Ă  fuir, tout sentiment de terreur et de dĂ©sespoir face Ă  la menace radioactive. De la rĂ©silience vue comme capacitĂ© d’un matĂ©riau Ă  retrouver son Ă©tat antĂ©rieur malgrĂ© des chocs rĂ©pĂ©tĂ©s Ă  celle d’humains invitĂ©s Ă  repeupler leur territoire souillĂ© par l’empreinte du feu nuclĂ©aire, le dĂ©fi est finalement aussi simple qu’un « rebond Â» nietzschĂ©en insinuant que tout ce qui ne tue pas rend plus fort.

Vu de France, de cette notion de rĂ©silience, nous avons surtout en mĂ©moire les travaux du trĂšs mĂ©diatique neuropsychiatre Boris Cyrulnik, auteur, entre autres, Ă  la fin des annĂ©es 1990 d’Un merveilleux malheur, oxymore censĂ© nous inviter Ă  nous inspirer de ces femmes et hommes ayant rĂ©ussi Ă  se rĂ©Ă©difier aprĂšs avoir endurĂ© des Ă©preuves et des souffrances qui en auraient terrassĂ© plus d’un. De prime abord donc, rien de bien mĂ©chant dans ce qui peut apparaĂźtre comme une Ă©vidente ressource psychique adossĂ©e Ă  toute pulsion de vie. On aurait lĂ , dissĂ©minĂ©es en chacun de nous, les pousses d’une irrĂ©ductible vitalitĂ© qui ne demanderaient qu’à ĂȘtre tutorĂ©es afin de nous permettre de faire des obstacles du quotidien autant de tremplins vers un accomplissement toujours plus abouti de sa petite personne. N’en demeure pas moins qu’au prisme de cette psychosociologie individualisante, le tri se fait dĂ©jĂ  sentir entre ceux qui auront les ressources de se reconstruire et ceux qui ne les auront pas. Car si la rĂ©silience est avant tout un travail sur soi, intĂ©riorisation et mĂ©tabolisation des afflictions, sa distribution parmi les vivants est terriblement inĂ©galitaire. La rĂ©silience n’est pas cicatrisation naturelle et universelle, elle s’achemine et se mĂ©rite dans la douleur car comme le dit Ribault : « Seul celui qui sait souffrir peut prĂ©tendre Ă  la survie. Â» De lĂ  Ă  tisser les contours d’un « eugĂ©nisme doux Â», la tendance d’un Ă©niĂšme avatar de type darwinisme social mĂ©ritait d’ĂȘtre prise au sĂ©rieux, surtout quand ses ressorts les plus pervers sont mis en Ɠuvre pour inviter des cohortes de citoyens hĂ©bĂ©tĂ©s Ă  sanctuariser, nolens volens, cet Ă©crin devenu hautement toxique du Tƍhoku.

Qu’est donc cette « rĂ©silience Â» dont Thierry Ribault nous dĂ©crit les arcanes si ce n’est d’abord le dĂ©ploiement d’une politique d’emprise totale s’attaquant au cƓur et Ă  l’esprit de ses cibles ? Le cƓur que l’on va s’efforcer de drainer et d’assĂ©cher afin qu’il chasse tout mauvais sang liĂ© Ă  une peur rationnelle de l’irradiation ; l’esprit que l’on va retourner, tel un gant de cuisine, afin que la victime se ressaisisse de son destin pour devenir le bourreau sanitaire de sa survie quotidienne. Il faut visualiser ces scĂšnes de la vie quotidienne : soit des mĂšres conduisant Ă  pied leur gosse Ă  l’école, des mĂšres munies de compteurs Geiger pour Ă©viter les hot-spot (foyers Ă  haute intensitĂ© radioactive) et protĂ©ger ainsi, comptine chantonnant, leur enfant des cocktails radionuclĂ©ides. Car, aprĂšs tout, les sapiteurs de l’atome ne l’ont-ils pas laissĂ© entendre sur tous les tons : le danger n’est pas si grand. Et si danger il y a, il est d’abord dans la reprĂ©sentation que l’on s’en fait. Et c’est cette reprĂ©sentation, dĂ©raisonnablement anxiogĂšne, que l’expertise nuclĂ©ocrate se propose d’arc-en-cieliser. De la dĂ©tresse au bien-ĂȘtre, la rĂ©silience est le chemin. À ceux qui ont fui leur maison, leur champ, leur bureau, leur jardin aprĂšs la catastrophe nuclĂ©aire, le message se rĂ©pĂšte en boucle : dix ans aprĂšs, il est grand temps de revenir. DĂ©contaminĂ©s, balisĂ©s, Ă©chantillonnĂ©s et spectographiĂ©s, les lieux sont sĂ»rs. Et si vous n’ĂȘtes pas convaincus c’est que subsiste au fond de vous un vieux frein nuclĂ©ophobe, une peur fantasmatique qui n’a pas lieu d’ĂȘtre. Parole de scientifique. Parole bancale et meurtriĂšre, nous dit Ribault, d’une science mobilisĂ©e « afin d’initier la population Ă  l’attiĂ©dissement de son apprĂ©hension, et de lui fournir ainsi les meilleures raisons de s’adapter Ă  la vie contaminĂ©e et de patiemment se sauver par elle-mĂȘme Â». Mieux : « de s’autodĂ©grader en toute quiĂ©tude Â». Parole bancale et meurtriĂšre d’une science « non-faite Â» car fournissant des Ă©tudes lacunaires ou biaisĂ©es (ah ! ces fameux seuils d’exposition magiquement surĂ©valuĂ©s pour Ă©viter aux autoritĂ©s nippones d’avoir Ă  Ă©vacuer des pans trop importants de population). Parole bancale et meurtriĂšre d’une science vantant les bienfaits d’une dĂ©lirante hormĂšse : soit l’ensemble des bĂ©nĂ©fices attendus par un organisme boostĂ© au cĂ©sium-137 et autre strontium-90. Tous mutants, tous augmentĂ©s de tumeurs thyroĂŻdiennes.

Le cauchemar est un rĂȘve Ă  l’envers ; irradiĂ©, le rĂ©el n’offre pas plus de prise qu’un « monde falsifiĂ© Â». Ribault n’est pas un cynique et on le devine pĂ©trifiĂ© par le dispositif qu’il met froidement Ă  nu. Et s’il ne l’est pas, nous le sommes pour lui. Entre le nuclĂ©aire et les humains, l’attractive rĂ©pulsion est vieille de plusieurs dĂ©cennies et le mĂ©lange terreur/fascination est comme vitrifiĂ©. En pleine guerre froide, la galĂ©jade diplomatique Atoms for Peace avait pour terreau le charnier des centaines de milliers de hibakusha de Hiroshima et Nagasaki. « La mort Ă©rotisĂ©e Â», diagnostiquait Jean-Marc Royer. La mort en maraude, partout et nulle part Ă  la fois, silencieux comptes Ă  rebours des sinueuses cancĂ©rogenĂšses. Contre ce destin de vie mutilĂ©e, contre cet enfumage institutionnalisĂ© qui nĂ©crose nos instincts de survie et altĂšre nos facultĂ©s de jugement, Ribault met en garde : il y a un risque Ă  tout attendre d’une « vĂ©ritĂ© rĂ©demptrice Â». Le risque de se vautrer dans les rets mathĂ©matisant d’une cogestion citoyenne, de se retrouver Ă  son tour rouage parmi les rouages de l’ingĂ©nierie du dĂ©sastre, de ne jamais se dĂ©partir de son dosimĂštre pour vĂ©rifier en permanence son seuil d’exposition. Le risque de finalement consentir Ă  une demi-vie emmaillotĂ©e de protocoles, fussent-ils produits par des instances indĂ©pendantes et Ă  haute probitĂ© ajoutĂ©e. L’enjeu est ailleurs. Il s’agit de refuser l’accommodation pathogĂšne vendue comme horizon indĂ©passable par les thurifĂ©raires d’une « culture pratique de la protection radiologique Â» ; il s’agit de « ressentir la menace, en devenir pleinement conscient, y compris par la peur, la fuir et s’attaquer Ă  ses causes rĂ©elles Â». Et Ribault de dĂ©gainer ce grand et vieux mot de « libertĂ© Â», ringardisĂ© aujourd’hui par les boutiquiers des sociologies postmodernes oĂč l’humain ne serait qu’une bille de flipper valdinguĂ©e au rythme des bumpers de ses dĂ©terminismes. Or s’il est une chose essentielle Ă  rechercher pour qui veut briser la gangue de son impuissance Ă  agir, c’est bien ce « dĂ©sir d’avoir le pouvoir nĂ©cessaire Ă  la domination de ses conditions et choix de vie Â». Au siĂšcle dernier, une libertĂ© sartrienne pensĂ©e sous la schlague de l’occupant – « oĂč le venin nazi se glissait jusque dans notre pensĂ©e Â» – pouvait se comprendre comme « connaissance la plus profonde que l’homme peut avoir de lui-mĂȘme Â» et « pouvoir de rĂ©sistance aux supplices et Ă  la mort Â» [1]. Contre cette reddition qui nous pousserait Ă  nous machiner avec un complexe Ă©nergĂ©tique qui n’a jamais Ă©tĂ© rien d’autre que militaro-industriel, soit en guerre perpĂ©tuelle contre le vivant, il nous faut renouer avec et savoir accueillir cette archaĂŻque et salutaire peur du danger qui, contrairement Ă  ce qu’affirment en chƓur les administrateurs de la catastrophe, est l’échelon premier de toute « prise de conscience de mener une existence dans un monde faux, c’est-Ă -dire un monde dans lequel le sujet est structurellement dĂ©placĂ©, et Ă  ainsi opposer son refus d’ĂȘtre l’objet du remodelage artificiel visant son ajustement indĂ©fini au nouvel environnement, un lifting antidouleur dont la rĂ©silience est le bistouri Â».

SĂ©bastien NAVARRO




Source: Acontretemps.org