FĂ©vrier 15, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Ce texte, écrit par des camarades américain.es fut traduit entre le début du Saint-Laurent, la fin des Appalaches et le delta du Mississipi. Distribué déjà aussi au Mexique et en France, nous espérons que sa version québécoise contribuera à ouvrir ici de nouveaux horizons révolutionnaires.

Version imprimable disponible ici

 

VOIE A

Tu vois Silicon Valley tout remplacer par des robots. De nouveaux fondamentalismes morbides font passer ISIS pour des enfants de chƓur. Le gouvernement lance une application qui permet de traquer en direct les migrants et les dissidents grĂące Ă  la gĂ©olocalisation, tandis que des mĂ©tafascistes sociofinancent les prochains camps de concentration. Les derniers vestiges de l’État-providence s’effondrent. Les politiciens font passer des lois de plus en plus cruelles et la gauche continue d’aboyer en s’assurant bien de ne jamais mordre.

Pendant ce temps, les glaciers se liquĂ©fient, les feux de forĂȘt font rage, l’ouragan je-sais-plus-qui engloutit une nouvelle ville. Des maladies que l’on croyait disparues refont surface avec la fonte du pergĂ©lisol. Les riches tirent profit des ruines et ne nous laissent que le travail interminable. Et pour terminer, nous crevons, bien conscients de n’avoir rien fait. La vie disparaĂźt, et la Terre n’est plus qu’une immense fosse commune.

 

VOIE B

Une multitude de gens, de lieux et d’infrastructures posent les fondations de vastes territoires autonomes. De tout pour tout le monde. Les terres sont rendues Ă  l’usage commun et aux autochtones, en premier lieu. On fait sortir la technologie de sa petite bulle ; elle redevient utile comme outil, comme arme. Des chaĂźnes d’approvisionnement autonomes brisent l’emprise de l’économie. Dans leur maillage, des rĂ©seaux dĂ©centralisĂ©s assurent la connexion entre ceux et celles qui sentent qu’une vie diffĂ©rente doit ĂȘtre construite.

À mesure que les gouvernements perdent du terrain, les territoires autonomes fleurissent, portĂ©s par l’idĂ©e que, pour ĂȘtre libre, il faut se lier Ă  la terre et Ă  la vie qu’elle abrite. Les enclaves techno-fĂ©odales sont pillĂ©es pour leurs ressources. Nous acculons les forces en dĂ©route de la contre-rĂ©volution Ă  cette seule alternative : l’enfer ou l’utopie?

Qu’ils choisissent l’un ou l’autre nous est Ă©gal.

Finalement, nous arrivons au point de non-retour – nous sentons le poids de la libertĂ©, l’étreinte de la vie en commun, quelque chose de miraculeux et d’inconnu. Nous nous sentons habité·es par la certitude de vivre enfin.

 

Nous venons d’un monde qui s’effondre,
mais nous sommes toujours debout.

Le nihilisme est le lieu commun de notre Ă©poque. Nulle part, il ne reste de fondations ; nulle part il ne se trouve de fondements sur lesquels nous appuyer. Nous cherchons des organisations qui soient assez puissantes pour rĂ©parer le monde, mais nous trouvons, en lieu et place, des institutions Ă  la renverse, contrĂŽlĂ©es par des salarié·es cyniques. Des militant·es plein·es de bonne volontĂ© se font bouffer par le corps sans Ăąme de la politique instituĂ©e : illes en ressortent avec ou bien une grosse dĂ©pression, ou bien avec une petite carriĂšre en politique. Celles et ceux qui dĂ©noncent une agression ou une situation abusive obtiennent, pour toute rĂ©paration, de devenir les spectateur·trices de guerres de pouvoir minables sur les rĂ©seaux sociaux. Quant aux mouvements, ils font irruption, puis implosent systĂ©matiquement, dĂ©vorĂ©s Ă  l’interne par du monde pas rapport.

Ailleurs, la montĂ©e du niveau de la mer rend des villes inhabitables, avec en arriĂšre-plan les gouvernements qui s’activent dans l’unique but de maintenir leur lĂ©gitimitĂ©. Chaque nouvelle catastrophe est d’une intimitĂ© plus profonde, qu’elle vienne Ă  notre attention via notre fil d’actualitĂ©s ou que nous en prenions connaissance par un de ces textos – : « as-tu vu ça ? » – que chaucun·e est venu·e Ă  redouter. Nous vivons les accidents Ă  la maniĂšre de massacres et Ă  chaque mort que nous pleurons, nous accusons rĂ©ception du dĂ©sastre, du dĂ©clin d’une
civilisation.

La pauvretĂ©, la dĂ©pendance, le dĂ©sespoir nous ont volĂ© famille et ami·es. Nous sommes devenu·es les spectateurs impuissant·es de flics qui assassinent Ă  l’aise, dĂ©muni·es quant aux moyens d’exprimer notre rage. Et, avec toute cette merde, nous sommes toujours debout. Nous sentons que notre prĂ©sent nous a Ă©tĂ© soutirĂ© et nous imaginons trop bien l’avenir qu’on nous programme. Personne ne viendra nous sauver. Il faut prĂ©parer le terrain pour qu’au lieu, il y ait la rĂ©volution.

 

Il y a moyen de créer une rupture qui soit irréversible.

Nous nous rĂ©veillons jour aprĂšs jour, gĂ©nĂ©ration aprĂšs gĂ©nĂ©ration, pour effectuer la mise-Ă -jour du mauvais rĂȘve qui fait de nous des salarié·es. D’une job Ă  l’autre, aussi poche que prĂ©caire, on capote sur le chemin du travail. Une fois rendu·e, on joue les pires rĂŽles et la nuit, si on arrive Ă  fermer l’Ɠil, il n’est pas rare d’en faire des cauchemars. On court aprĂšs nos chĂšques, aprĂšs les piges. Tout ça, pour pouvoir garder la tĂȘte hors de l’eau, c’est-Ă -dire signer leurs chĂšques aux proprios. C’est notre travail qui a mis sur pied ce monde, et qui le fait rouler ; et pourtant, c’est un monde oĂč nous ne nous sentons nulle part Ă  l’aise. Pas Ă©tonnant que tant de gens autour de nous se jettent tĂȘte premiĂšre dans tel ou tel truc tendance, telle ou telle sous-culture du moment, ou dans n’importe quelle autre patente Ă  la mode, de l’asso Ă©tudiante au Zumba, en passant par la milice fasciste.

Nous voulons une vie digne. Nous aspirons Ă  nous faire la main sur autre chose que la machine du boss. Si le potentiel de notre Ă©poque nous rĂ©vĂšle une chose, c’est bien que nous pouvons sortir de la simple survie. Le travail dont on engraisse nos boss – notre Ă©nergie, notre crĂ©ativitĂ©, notre intelligence – nous pourrions aussi bien le retourner contre eux, comme un gun que l’on braque. La possibilitĂ© d’endurer le travail se trouve dans notre capacitĂ© de faire-grĂšve et dans la beautĂ© dĂ©gagĂ©e par cette communautĂ© de puissance. Notre grĂšve sera la reconfiguration immĂ©diate de nos vies, dans le mĂ©pris le plus joyeux des riches, des patrons, et des robots programmĂ©s pour nous remplacer. Nous avons en commun le savoir-faire et le dĂ©sir de refaire nos vies sur des bases qui nous sont propres – il n’en tient qu’à nous de construire ces mondes et de les habiter. Depuis le lieu de notre passion, de notre ingĂ©niositĂ© et de notre dĂ©termination, nous nous tenons au tournant de chaque avenir possible.

 

Rien ne manque. Donnons forme à ce qui est déjà-là.

Pas Ă  pas, nous donnons lieu Ă  notre force rĂ©volutionnaire. Nous posons les bases d’une vie en commun, combattons l’indigence sentimentale et matĂ©rielle que l’époque fait peser sur nos existences. Nous nous ouvrons au jeu des possibilitĂ©s de nos formes de vies.

Notre but est l’établissement de territoires libĂ©rĂ©s – le prolongement, de loin en loin, de zones ingouvernables. De lignes de faille parcourant l’AmĂ©rique et conduisant vers le haut lieu de l’autonomie.

Ces territoires autonomes ouvriront la voie au voyage, et Ă  d’autres formes Ă©changes ; ils seront des points de chute pour celles et ceux que la crise Ă©cologique lancera dans la migration et, plus gĂ©nĂ©ralement, les endroits rĂȘvĂ©s pour se rĂ©approprier les techniques et les technologies dont nous avons Ă©tĂ© dĂ©possĂ©dĂ©es. C’est une tĂąche que nous envisageons sĂ©rieusement, et sereinement. Nous dĂ©sirons des territoires Ă  l’épreuve du dĂ©sastre, peuplĂ©s de dignitĂ© et de courage. Des territoires propices Ă  une joie enfin commune, Ă  mille lieues du romantisme sĂ©nile et colonial. Nous n’avons pas toutes les rĂ©ponses, mais nos efforts sont sincĂšres.

Sans plus tarder, il faut dĂ©serter l’enclave de cette vie intenable.

Aller, on y va.

 

1. Se trouver

Nous avons Ă©tĂ© mis au monde dans une culture de l’isolement, lĂ  oĂč, suivant l’économie, tout potentiel se rĂ©duit Ă  l’ « employabilitĂ© ». Nous venons de villes oĂč l’on parle d’ « attractivitĂ© » au lieu de parler de beautĂ©. Enclavé·es dans nos problĂšmes personnels, domestiqué·es par nos dettes, il faudrait, chacun pour soi, trouver joli et spacieux le petit mĂštre carrĂ© de sa petite personne. Comme si les murs de pareille cellule ne se jetaient pas par terre.

Une premiĂšre chose est de sortir de l’isolement. Aller Ă  l’essentiel : se tourner vers les proches avec qui on veut bĂątir une vie en commun. Se demander : Ă  quoi ça pourrait ressembler, de faire face au monde ensemble ? De quoi est-ce qu’on dispose ? De quoi est-ce qu’on a besoin ? Dresser l’inventaire de nos talents, de nos savoir-faire et de nos rĂ©seaux. Et puis, prendre les dĂ©cisions qui augmenteront ces capacitĂ©s collectives. Autrement dit, Ă©tablir la base d’une vie en commun.

Imaginez la vie passĂ©e les frontiĂšres individuelles. Au lieu que nous rasions les murs, les trajectoires que nous dĂ©crivons dans l’espace tĂ©moignent d’un dĂ©sir de rencontre. Nous approfondissons nos relations, lĂ  oĂč nous ne faisions que perpĂ©tuellement nous croiser. En route vers le cafĂ©, nous passons dire bonjour Ă  nos voisin·es, qui sont devenu·es nos ami·es. Tard le soir, nous irons nous entraĂźner avec eux dans un parc ; aprĂšs quoi nous ferons un petit dĂ©tour, le temps de nous reconduire. Mettre les voitures en commun ; aller camper et apprendre ensemble Ă  faire un feu. Mettre ensemble de l’argent dans un pot commun pour les jours plus difficiles. L’idĂ©e de propriĂ©tĂ© privĂ©e en vient Ă  prendre le bord. Peu Ă  peu, nous devenons quelque chose de plus dĂ©cisif qu’un simple groupe d’ami·es.

 

2. Faire naĂźtre des points de maillage

Les points de maillage sont des points de convergence. Des points de scintillement dans une constellation. À la fois points de dĂ©part et points de chute, ils sont les lieux physiques et nĂ©vralgiques, les carrefours oĂč les connexions se tissent et se nouent. AprĂšs s’ĂȘtre trouvé·es, il faut pouvoir se retrouver ensemble, Ă  quelque part, comme bon nous semble. Il faut des lieux dĂ©signĂ©s pour l’organisation, des bases , des locaux oĂč dĂ©barquer, des places oĂč passer. Les points de maillage font converger les idĂ©es, les ressources et les amitiĂ©s nĂ©cessaires Ă  l’élaboration d’une vie en commun.

Se mettre Ă  plusieurs, s’entendre sur un lieu, et y faire naĂźtre un point de convergence. Que ce soit un espace dans le quartier ou une cabane dans la forĂȘt.Squatter, s’il faut : un terrain, un local, un immeuble abandonnĂ©. Il n’y a pas d’espace trop petit, ni trop grand. Il s’agit de commencer avec ce qu’on a sous la main, et la suite viendra. Avec un port d’attache, les projets trouvent plus facilement ancrage.

Un ancien local commercial est converti en lieu de rencontre, oĂč des soupers collectifs hebdomadaires finissent souvent en rĂ©union de planification. Une coop de travail arrive Ă  mettre un peu d’argent de cĂŽtĂ© pour pouvoir ouvrir un autre lieu – par exemple, une Ă©bĂ©nisterie oĂč des menuisiĂšres construiraient autre chose que juste des bibliothĂšques. Dans une petite forĂȘt en marge de la ville, des ami·es ont pris une clairiĂšre ; Ă  chaque semaine on s’y entraĂźne aux arts martiaux autour d’un feu. Pas trop loin de lĂ , une ferme en permaculture arrive peu Ă  peu Ă  nourrir les camarades en ville.

 

3. Devenir résilient·e

Nos corps se dressent devant nous comme un mystĂšre. Notre santĂ© nous Ă©chappe. Si l’électricitĂ© venait Ă  manquer, la plupart d’entre nous seraient rĂ©duit·es Ă  vivre dans la noirceur. Nous avons Ă©tĂ© sĂ©paré·es des connaissances techniques, des passions et des habiletĂ©s manuelles. Ce qu’il nous reste, c’est de rĂ©sister. Et dĂšs que nous trouvons un moyen de nous sortir d’une mauvaise passe, ou que nous apprenons quelque chose de nouveau, c’est tout le domaine des possibles qui prend de l’ampleur. On recule pas – il viendra un temps oĂč nous serons sidĂ©ré·es par nos accomplissements.

Il faut se rĂ©approprier les savoirs techniques, arriver Ă  les maĂźtriser et ensuite Ă  les partager. Entrer en contact avec les gens qui sont capables d’apprendre aux autres. Utiliser les lieux de convergence pour expĂ©rimenter. Apprivoiser l’idĂ©e qu’un jour, il n’y aura plus de retour Ă  la normale. Apprendre Ă  aller Ă  la chasse, Ă  coder, Ă  soigner les autres et soi-mĂȘme : faire grandir notre potentiel collectif.

Un ouragan dĂ©vaste la ville – la panne est gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Les agences gouvernementales traĂźnent de la patte. Des camarades ouvrent un lieu de convergence en bordure de la zone inondĂ©e. Beaucoup d’entre eux et elles se sont fait la main lors de grands soupers collectifs et se sentent capables d’opĂ©rer Ă  plus grande Ă©chelle. On organise des menĂ©es pour se procurer des vivres dans un environnement hostile, oĂč il faut savoir se dĂ©fendre contre les flics bĂ©nĂ©voles d’un ordre qui n’a plus cours. Une Ă©quipĂ©e fera le tour des hĂŽpitaux et des pharmacies histoire de rĂ©cupĂ©rer du matĂ©riel mĂ©dical, tandis qu’une autre se chWargera d’aller siphonner de l’eau potable dans les rĂ©servoirs d’immeubles dĂ©sertĂ©s. L’occupation d’un parc Ă  proximitĂ© amĂšne plus de gens et de ressources. Quelqu’un escalade une antenne afin d’y pirater un routeur. On rĂ©ussit Ă  se connecter Ă  un rĂ©seau ad hoc. La communication est Ă©tablie avec d’autres points de maillage – des camarades viendront prĂȘter main forte.

 

4. Prendre soin de l’avenir

Le temps est derriĂšre nous oĂč nos vies Ă©taient vĂ©cues dans l’isolement. Nous avons tous et toutes reçu la catastrophe en partage – avec les dĂ©fis lĂ©guĂ©s par l’époque. On peut s’indigner des inĂ©galitĂ©s dans l’accĂšs aux soins de santĂ©, mais l’accĂšs ne sera vĂ©ritablement universel et digne que lorsqu’il se dĂ©ploiera sur des bases autonomes.

CrĂ©er des formes de soin collectif. Avec en tĂȘte les vingt prochaines annĂ©es, se demander comment nos besoins se transformeront avec l’ñge, l’arrivĂ©e d’enfants ; avec l’inĂ©vitable vieillissement et l’éventualitĂ© de la maladie. En tout, le dĂ©sir reste le meilleur des guides. Aborder les questions les plus difficiles : comment faire face Ă  la folie, aux dĂ©pendances, Ă  la violence interpersonnelle et Ă  tous les traumatismes liĂ©s Ă  la perte d’ĂȘtres aimĂ©s? Tout faire pour Ă©viter les solutions institutionnelles

Un rĂ©seau intergĂ©nĂ©rationnel se forme dans le projet d’une vie en commun. On discute de l’éducation des enfants : comment s’y prendre pour nourrir leur dĂ©brouillardise ? pour leur apprendre Ă  naviguer dans un monde oĂč tout s’accĂ©lĂšre ? Le soin pour les aĂźné·es est pris en charge collectivement. L’attention et le respect que l’on accorde aux histoires et aux expĂ©riences des plus Ăągé·es rejaillit sur toutes les gĂ©nĂ©rations. On reprend contact avec des mĂ©thodes ancestrales de contraception et d’avortement pour assurer l’autonomie dans le choix. Le soin devient une affaire d’intelligence collective, au lieu qu’il soit une « vocation » inculquĂ©e aux femmes. Les militant·es y trouvent un souffle nouveau, qu’illes prennent congĂ© ou qu’illes repartent lutter. Des camarades mĂ©decins, herboristes et chamanes font le pacte d’apporter leur aide au rĂ©seau. On dort mieux en sachant que l’hĂŽpital n’est plus l’option par dĂ©faut. La dĂ©pendance aux services Ă©tatiques diminue. Cette prise en charge partagĂ©e du bien-ĂȘtre jusque dans la mort soulage une pesanteur d’ordre historique. Certaines maladies, entretenues par la culture du stress et de l’anxiĂ©tĂ©, commencent Ă  se faire plus rares. En fait, c’est l’avenir qui finit par se soutenir de toute cette sollicitude commune.

 

5. Combattre

La sociĂ©tĂ© intimide celles et ceux qui restent debout. On dit de nous « occuper de nos affaires ». Qu’à part ça rien ne se peut. En mode « c’est ça qui est ça » et serre surtout pas les poings. Mais c’est tout juste l’inverse. On doit dĂ©velopper un esprit de combat et des capacitĂ©s physiques consĂ©quentes. Un art martial fait d’acuitĂ© Ă©thique et stratĂ©gique. Devenir plus fort·es. Faire usage de cette force. Apprendre Ă  donner des coups, Ă  viser juste ; capter en quoi chaque chose peut servir d’arme. Tout se dĂ©tourne, et en particulier les moyens de l’ennemi. Faire ses premiers pas dans l’art du dĂ©tournement ; s’émerveiller du fait qu’une fois viral, un tout petit clip peut faire voler en Ă©clats l’égo de fascistes sur cinq continents. Brouiller l’accĂšs de nos ennemis Ă  leurs moyens de communication. Être game, mais jouer de stratĂ©gie. Qu’est-ce qui bloque l’accĂšs Ă  des vies nouvelles? Qu’est-ce qui nous en rapproche? Et, surtout, qu’est-ce qui fera qu’en chemin, on arrivera Ă  ne pas se faire pogner ?

Un rĂ©seau de clubs de combat relie chaque grande ville. Les membres qui ont davantage d’expĂ©rience enseignent les techniques de frappe et d’immobilisation, sans laisser de cĂŽtĂ© les bases de l’entraĂźnement physique. Chaque club a pignon sur rue et tisse des liens avec les communautĂ©s des alentours, Ă  commencer par celles qui sont aux marges. Une section du Midwest s’associe Ă  un regroupement de camionneurs autour de la rĂ©sistance Ă  l’automatisation. Ensemble, ils arrivent Ă  paralyser une autoroute. En tirant parti de la gĂ©olocalisation, ils bloquent un convoi de semi-remorques autopilotĂ©es et font main basse sur la cargaison. Ce qui est utile est rĂ©cupĂ©rĂ© et le reste, rĂ©duit en cendres. L’épaisse fumĂ©e ajoute une nouvelle dimension Ă  la confusion des policiers dĂ©jĂ  enlisĂ©s dans les barricades. Une application reconfigurĂ©e permet aux drones dĂ©couverts dans un des camions de dĂ©coller et de partir en reconnaissance. Ils guettent l’arrivĂ©e des drones adverses – ceux des policiers. Lorsqu’ils sont assez proches, un brouilleur d’ondes est activĂ©. Dans le ciel, entre les colonnes de fumĂ©e, on peut remarquer quelques points noirs se diriger brusquement vers le sol. Soucieux de ne pas saboter la situation qu’ils ont eux-mĂȘmes crĂ©Ă©e, les camionneurs et leurs camarades s’éclipsent au moment oĂč la police en est encore Ă  essayer de comprendre ce qui se passe. On dirait qu’ils se sont synchronisĂ©s au chaos qu’ils ont fait naĂźtre.

 

6. Étendre le rĂ©seau

Nous n’avons pas besoin d’une Ă©niĂšme organisation pour discuter Ă  l’infini de nos problĂšmes, mais de moyens concrets et collectifs de les surmonter. Il nous faut un rĂ©seau oĂč les projets entrent en rĂ©sonance et s’amplifient les uns les autres ; un rĂ©seau qui dĂ©ploie les destins et relie les territoires.

Tisser des connexions, Ă  grande Ă©chelle. RepĂ©rer les gens qui s’organisent sur des bases compatibles aux nĂŽtres. Partir Ă  la rencontre des intensitĂ©s politiques naissantes ; se tenir au courant des projets de vie en commun. Sonder le terrain ; le cartographier, continuellement. Établir le contact et rendre visite. Pratiquer l’art de l’accueil aussi bien que celui du voyage. Façonner la mĂ©moire et l’intelligence collectives par le partage des histoires, des stratĂ©gies. Tisser des liens qui soient aussi matĂ©riels par le troc d’outils, de ressources. Reprendre en chƓur tous ces gestes et les propager par milliers.

Sur un coin de continent, des biohackers perfectionnent des techniques de purification de l’eau ; un groupe de familles autochtones rĂ©siste Ă  l’accaparement de leur territoire sacrĂ© par une pĂ©troliĂšre, alors qu’en ville, un rĂ©seau de fermes urbaines commence Ă  s’enraciner autour d’un point de maillage. En communiquant sur une base rĂ©guliĂšre, les trois projets mettent en commun leurs besoins, mais aussi les moyens d’y subvenir. Les techniques d’assainissement de l’eau se propagent, tandis que que les fermes diffusent des paniers en abondance. Le rĂ©seau sera en mesure de se mobiliser quand les familles autochtones demanderont des renforts pour lutter contre la construction d’un pipeline. En se coordonnant Ă  l’aide d’un systĂšme de messagerie encryptĂ©e, des milliers de gens rĂ©pondront Ă  l’appel, ajoutant leurs propres ressources Ă  celles du rĂ©seau.

 

7. BĂątir l’autonomie

« Travaille, consomme et ferme ta gueule » – ce serait la devise de nos sociĂ©tĂ©s, si seulement l’honnĂȘtetĂ© ne faisait pas totalement dĂ©faut Ă  ses dirigeant·es. Par dĂ©faut, nous vivons au crochet des compagnies. Celles qui Ă©mettent nos chĂšques de paye, celles qui nous revendent la base mĂȘme de notre survie. Par dĂ©faut, nous sommes pris·es Ă  la gorge. Le problĂšme que pose l’organisation matĂ©rielle des sociĂ©tĂ©s actuelles est rendu impossible Ă  ignorer.

Élargir notre sphĂšre d’autonomie Ă  coup d’initiatives. Construire l’infrastructure qu’il faut pour soustraire le territoire Ă  l’Économie. Apporter rĂ©ponse aux questions de puissance matĂ©rielle collective : comment nous nourrir, nous loger, nous guĂ©rir. Faire usage des technologies de l’information – du data, du design – sans se faire avaler par l’illusion qu’Internet va nous sauver. Former des collectifs et des coop qui concrĂ©tisent des objectifs stratĂ©giques tout en refusant de souscrire aux mirages de l’économie hipster et branchĂ©e. DĂ©velopper des solutions durables et modulables aux besoins logistiques : Ă©nergie, communication, distribution.

Un point de maillage centrĂ© sur la distribution de bouffe ouvre une Ă©picerie en coopĂ©rative de l’autre bord de la ville. La ferme voisine, qui cherche Ă  prendre de l’expansion, s’intĂšgre Ă  un rĂ©seau biorĂ©gional dans l’idĂ©e de partager non seulement des vivres, mais aussi un monde. Un groupe de codeurs et de designers qui dĂ©testent leur job se rĂ©unissent afin de crĂ©er une app qui coordonne une chaĂźne d’approvisionnement flexible entre les fermes et les points de distribution. Tous ces efforts dĂ©bouchent sur la crĂ©ation d’un couloir d’échange autonome. La croissance du rĂ©seau, combinĂ©e Ă  son mĂ©pris assumĂ© des normes gouvernementales rend les autoritĂ©s impuissantes. La bouffe et les gens circulent librement – et un esprit de rĂ©bellion les accompagne.

 

8. Destituer l’infrastructure

L’idĂ©e, ce n’est pas d’amĂ©liorer les conditions de vie d’une petite clique. Nous parlons d’un exode de masse hors de ce monde. Cela exige de faire l’inventaire de l’infrastructure qui soutient le systĂšme et de dĂ©cider, s’il y a lieu, de l’usage qu’on en fera. C’est-Ă -dire que certains systĂšmes devront ĂȘtre dĂ©mantelĂ©s – les olĂ©oducs et les centrales nuclĂ©aires, par exemple – tandis que d’autres pourront ĂȘtre reconvertis aux usages de l’autonomie.

Pirater le monde entier. Que ce soit en inventant des structures pour rĂ©pondre Ă  des problĂšmes que le systĂšme fait prolifĂ©rer, ou que ce soit en dĂ©tournant radicalement des structures dĂ©jĂ  instituĂ©es. Occuper des espaces en dĂ©crĂ©pitude – les conseils municipaux, les Ă©coles, les centres commerciaux – et leur insuffler des usages nouveaux. Anticiper les ruptures stratĂ©giques ; les intensifier. S’approprier les systĂšmes de communication. RĂ©quisitionner les canaux d’approvisionnement. Prendre le pouvoir sans gouverner.

La multiplication des cliniques autonomes commence Ă  influencer, sur tous les fronts, le monde de la mĂ©decine. InfirmiĂšres, docteurs et mĂȘme administrateurs deviennent complices du dĂ©tournement clandestin de matĂ©riel mĂ©dical vers ces cliniques. Lorsque la fin des subventions aux hĂŽpitaux pour vĂ©tĂ©rans est votĂ©e par le gouvernement, les cliniques autonomes se joignent aux patient·es et aux soignant·es afin d’occuper les bureaux fĂ©dĂ©raux un peu partout au pays. Une de ces occupations fait une douzaine de blessé·es, envoyé·es Ă  l’hĂŽpital le plus proche. Quand la police tente de pĂ©nĂ©trer aux urgences pour arrĂȘter les vĂ©tĂ©rans blessé·es, elle se voit repoussĂ©e par les chirurgien.nes et les infirmiĂšres. Les groupes autonomes sont rejoints par la foule issue des occupations. Des rĂ©quisitions sont menĂ©es en vue de l’insurrection.

 

9. Devenir ingouvernables

La rĂ©volution, c’est une ligne tracĂ©e dans le prĂ©sent. Ça veut dire : bĂątir l’autonomie ici et maintenant. Rendre superflus le gouvernement et son Économie. Mais s’émanciper de notre condition de gouverné·es exige bien plus que de dĂ©jouer nos ennemis politiques. Et bien plus encore qu’une sĂ©rie de luttes victorieuses. Ça dĂ©pend de notre capacitĂ© Ă  poser les bases durables d’une vie en commun.

RĂ©pandre la rupture Ă  tous les aspects de la vie. Entrer en grĂšve permanente – lentement mais sĂ»rement. Amener nos ami·es avec nous. Refuser d’ĂȘtre gĂ©ré·es ou de gĂ©rer qui que ce soit Ă  son tour. Propager la brĂšche jusqu’au cƓur de la sociĂ©tĂ©. Rompre dĂ©finitivement avec le cynisme et le ressentiment. Se rappeler que tout est encore possible.

Les grĂšves persistent et le morne fardeau des dettes diminue jusqu’à disparaĂźtre, face Ă  l’hostilitĂ© grandissante envers le capital financier. Des assemblĂ©es de quartier dĂ©cident de la marche Ă  suivre dans l’état d’urgence ; des soldats rebelles refusent de tirer sur les foules. À prĂ©sent le « crime » ne consiste plus qu’en des raids sur les zones encore gouvernĂ©es. Dans les villes, chaque jour a des airs de fĂȘte de quartier. Le long des rues achalandĂ©es, des cuisines collectives dans des restaurants reconvertis annoncent des temps nouveaux, affranchis des cruautĂ©s de l’Économie. La nuit, des feux de camp illuminent les alentours, laissant reparaĂźtre les Ă©toiles ; celles-ci, dans leur sagesse, nous guident et nous protĂšgent Ă  nouveau. En banlieue, un Walmart est devenu un point de convergence pour s’alimenter et s’organiser. Des camionneurs et des premier·Úres rĂ©pondant·es se rencontrent pour coordonner des manƓuvres de sauvetage dans une zone inondĂ©e. À l’Ouest, des technophiles Ă©quipent des ballons mĂ©tĂ©orologiques de transmetteurs afin de relayer un Internet nouveau, dĂ©centralisĂ©. Le temps de travail libĂ©rĂ© augmente les rĂ©coltes des fermes autonomes. Les enfants, de leur cĂŽtĂ©, rĂ©apprennent Ă  ĂȘtre fidĂšles Ă  la Terre.

 

Maintenant

L’urgence pour laquelle nous nous prĂ©parons n’est pas Ă  venir.

Nous sommes dĂ©jĂ  lĂ . Avec tous les petits dĂ©tails dystopiques et tous les moyens de faire la rĂ©volution. LĂ , notre Ă©poque dĂ©figurĂ©e ; maintenant, la beautĂ© de la libĂ©ration qui, de toute part, doit en naĂźtre. Nous rĂ©sistons Ă  la fin du monde en faisant se multiplier les mondes. Nous devenons ingouvernables : nous nous dĂ©robons Ă  leurs lois absurdes, Ă  leurs infrastructures pĂ©rimĂ©es, Ă  leur impardonnable Économie et Ă  leur culture Ă©crasante pour l’esprit.

Nous nous battons pour notre idĂ©e du bonheur – que la vie dĂ©pend de nos capacitĂ©s matĂ©rielles, de notre refus de nous faire gĂ©rer. Qu’elle rĂ©side dans notre aptitude Ă  habiter la Terre, dans le soin que nous nous donnons les uns les autres. Et dans la rencontre avec les formes de vie partageant ces vĂ©ritĂ©s Ă©thiques.

On nous dit d’attendre quand nos vies dĂ©filent devant nous, n’atteignant  que la surface de ce que nous pourrions devenir.

On nous dit de rester pacifique au milieu d’une guerre dĂ©clarĂ©e Ă  l’encontre de la Terre, de nos corps – Ă  l’encontre de la possibilitĂ© mĂȘme du bonheur.

On nous dit que la rĂ©volution n’est plus Ă  l’ordre du jour quand elle est devenue une question de vie ou de mort.

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Source: Contrepoints.media