Septembre 16, 2020
Par Expansive
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« Humains des mĂ©tropoles, la fringale de terres doit s’emparer de vous. Â» Gustav Landauer

InitiĂ©e dans les annĂ©es 1970 par les habitants de Notre-dame-des-Landes et de ses environs, renforcĂ©e dĂšs 2012 par le mouvement d’occupation qui avait dĂ©cidĂ© d’habiter la Zad aux cĂŽtĂ©s des agriculteurs historiques ayant refusĂ© de vendre leurs terres Ă  Vinci, la lutte contre la destruction du bocage et la construction d’un nouvel aĂ©roport en pĂ©riphĂ©rie de Nantes, fruit d’une composition politique large, fut finalement victorieuse. Il n’y aura pas d’aĂ©roport Ă  Notre-dame-des-landes, 1200 hectares de terre agricoles sont sauvĂ©es du bĂ©tonnage, et c’est maintenant la question de leur usage par le mouvement qui se pose.

C’est dans ce contexte de rĂ©flexions sur l’avenir de la Zone que s’est tenu le troisiĂšme rassemblement Zad en vies les 29 et 30 aoĂ»t 2020, Ă©maillĂ© de rĂ©flexions sur l’agriculture, l’habitat non conventionnel, l’écologie, l’antiracisme, le fĂ©minisme et les rĂ©voltes aux quatre coins du monde. Parmi ces discussions, une prĂ©sentation des idĂ©es de Gustav Landauer (1870-1919), activiste, poĂšte, et principal thĂ©oricien du socialisme libertaire en Allemagne, a retenu notre attention. Cette discussion, animĂ©e par Anatole Lucet (traducteur de l’Appel au socialisme de Landauer) et plusieurs habitants de la Zad fut aussi l’occasion de rĂ©flĂ©chir au lien entre la prise de terres et la participation aux luttes. Car si la lecture de Landauer intĂ©resse autant certains habitants de Notre-dame-des-landes et leurs proches, c’est notamment parce que la question principale qui parcourt son Ɠuvre est celle des conditions de la crĂ©ation de nouvelles communautĂ©s, et de leurs places dans la rĂ©volution.

Landauer, Buber et l’Alliance socialiste.

Ayant dĂ©veloppĂ© ses conceptions sur l’anarchisme et le socialisme dans le contexte du passage Ă  l’agriculture industrielle, Landauer a notamment analysĂ© le passage d’une sociĂ©tĂ© de communautĂ©s Ă  une sociĂ©tĂ© contractuelle, ainsi que le dĂ©veloppement de la concentration urbaine. C’est donc Ă  partir de ce constat que s’est posĂ©e la question de l’édification de nouvelles communautĂ©s, qui, pour Landauer, ne pouvaient se constituer que par l’occupation de terres et l’action rĂ©volutionnaire. La saturation des espaces et l’entassement des travailleurs dans les villes ne permettant pas la reprise en main de zones suffisamment larges pour y dĂ©velopper de nouvelles formes de vies communautaires, Landauer a donc prĂŽnĂ© le dĂ©veloppement de communautĂ©s de lutte dans les campagnes, et la prise du foncier rural.

Face Ă  une orthodoxie marxiste pensant la rĂ©volution Ă  partir du mythe du dĂ©veloppement des forces productives et de l’effondrement du capitalisme sous le poids de ses contradictions, qui permttrait in fine Ă  la rĂ©volution prolĂ©tarienne de jouir des fruits du progrĂšs technique dans une sociĂ©tĂ© dĂ©barrassĂ©e du capital, Landauer Ă©crira Ă  l’inverse que « Le socialisme ne croĂźtra pas Ă  partir du capitalisme. Il croĂźtra Ă  rebours du capitalisme Â».

Le socialisme (ou l’anarchisme, tant l’auteur utilise les deux termes comme des synonymes) dĂ©fendu par Gustav Landauer est donc liĂ© Ă  la nĂ©cessitĂ© de construire ici et maintenant, avant la chute finale, d’autres communautĂ©s et d’autres rapports sociaux. Il s’agit donc aussi d’un socialisme culturel, basĂ© sur la nĂ©cessitĂ© de transformer les rapports entre les individus, et non de simplement changer la reprĂ©sentation politique. Pour cela, Landauer s’est donc opposĂ© aux attentats anarchistes, qui conduisent Ă  rĂ©duire la rĂ©volution au renversement de la personne Ă  la tĂȘte de l’État. ConsidĂ©rant que les communautĂ©s agraires qu’il s’agissait de crĂ©er prĂ©figuraient la vie que la rĂ©volution rendrait possible, Landauer s’est opposĂ© Ă  des notions telles que l’État ouvrier, ou le parti, instance de reprĂ©sentation dont l’existence serait prolongĂ©e par l’électoralisme. La perspective dĂ©fendue par Landauer est celle d’une contre-sociĂ©tĂ© qu’il faudrait faire croĂźtre par la prise de terres et par la lutte, jusqu’au renversement du capitalisme.

C’est dans ce contexte qu’en 1908, attachĂ© Ă  la construction de communautĂ©s rĂ©elles et lassĂ© de la frĂ©quentation de groupes d’intellectuels idĂ©alistes persuadĂ©s que les masses finiraient par les suivre, Gustav Landauer, en compagnie d’Erich MĂŒhsam, Martin Buber et Margarethe Faas-Hardegger, crĂ©Ăšrent le Sozialistischer Bund, Ligue ou Alliance socialiste.

Si elle est notamment connue pour sa dĂ©fense de l’idĂ©e d’une grĂšve gĂ©nĂ©rale visant Ă  empĂȘcher le dĂ©clenchement de la premiĂšre guerre mondiale, l’Alliance socialiste fut aussi une FĂ©dĂ©ration d’une quinzaine de communautĂ©s, fondĂ©es sur l’achat de terres pour tenter de doter le prolĂ©tariat d’une force matĂ©rielle.

Cette dĂ©fense de l’instauration du socialisme via la crĂ©ation de communautĂ©s agricoles inspirera par la suite les premiers kibboutzim en Palestine. Notons cependant qu’à l’inverse de Buber, Landauer n’était pas sioniste, et souhaitait que la crĂ©ation de ces communautĂ©s se fasse en Allemagne. Juif lui-mĂȘme, Landauer critique Ă  la fois le particularisme inhĂ©rent au sionisme en tant que mouvement nationaliste, et la colonisation de la Palestine.

Des annĂ©es plus tard, Martin Buber, put quant Ă  lui dresser le bilan des premiers kibboutzim en Palestine, et faire la liste des trois types d’échecs auxquels une communautĂ© de lutte peut faire face. L’échec peut d’abord rĂ©sulter de l’implosion du collectif, liĂ© aux dissensions internes. Mais, l’échec peut aussi consister dans la rĂ©ussite au sein du capitalisme, jusqu’à en intĂ©grer les critĂšres. Enfin, une communautĂ© de lutte est en Ă©chec si elle se suffit Ă  elle-mĂȘme, et ne se lie plus Ă  diffĂ©rents groupes et aux autres combats.

Les communautĂ©s de lutte et la Zad aujourd’hui.

Alors que se pose aujourd’hui, Ă  la Zad de Notre-dame-des-landes, la question du devenir de la communautĂ©, et de son inscription dans des luttes plus larges, il n’est pas Ă©tonnant que les rĂ©flexions de Landauer et de Buber accompagnent une partie des habitants de la Zone1 [1]. Ceux qui ont dĂ©fendu le bocage pendant des annĂ©es et continuent Ă  l’habiter partagent en effet avec les membres de l’Alliance socialiste la volontĂ© de ne pas s’en remettre aux lois de l’Histoire pour faire advenir la rĂ©volution, tout en affirmant que la possibilitĂ© de celle-ci ne dĂ©pend pas seulement du volontarisme de quelques-uns de ses partisans, mais aussi d’une capacitĂ© matĂ©rielle d’organisation.

Ainsi, au-delĂ  des manifestations, des Ă©meutes, ou de la lutte contre les grands projets nuisibles Ă  l’environnement, la persistance de la Zad s’explique par la dĂ©fense d’une capacitĂ© Ă  s’organiser et vivre autrement. Contrairement Ă  ce qui a pu ĂȘtre craint par quelques observateurs distants, la pĂ©rennisation de la Zad de Notre-dame-des-landes ne s’inscrit pas dans une dĂ©marche de retrait. Les interventions politiques d’habitants de la Zad, la force matĂ©rielle mise au service des luttes, les liens entretenus avec des syndicalistes, des groupes autonomes, des militants Ă©cologistes, antiracistes, ou avec des Gilets jaunes, le ravitaillement des occupations, l’appui Ă  la lutte menĂ©e en ce moment au Carnet contre l’agrandissement du port de Saint-Nazaire et la destruction d’un espace naturel peuvent en tĂ©moigner.

La Zad n’est pas une utopie, mais Ă  la fois un espace de soutien aux luttes et Ă  d’autres collectifs, un lieu de rĂ©unions, un espace d’expĂ©rimentations agricoles, un terrain de rĂ©flexions sur la mise en place d’autres formes de mĂ©diations, d’organisations, de productions. Si le rachat des terres ou la signature de baux n’est pas une fin en soi, ni une façon suffisante de mettre en cause la propriĂ©tĂ© fonciĂšre et la gestion du territoire, elle est un moyen pour que les luttes disposent Ă  la fois de lieux collectifs et d’une production agricole, laquelle a ces derniers mois permis de ravitailler diffĂ©rents piquets de grĂšve ainsi que plusieurs lieux occupĂ©s.

C’est aussi pour cela se rĂ©unit rĂ©guliĂšrement Ă  la Zad une AssemblĂ©e des usages, rĂ©union permettant de penser ensemble la suite de la vie sur la Zone, maintenant que le projet d’aĂ©roport a Ă©tĂ© abandonnĂ©, Ă  laquelle sont notamment associĂ©s les membres de l’association « Poursuivre ensemble Â», crĂ©Ă©e par ceux de l’ACIPA (Association citoyenne intercommunale des populations concernĂ©es par le projet d’aĂ©roport de Notre-Dame-des-Landes) souhaitant continuer Ă  penser l’avenir de la Zad.

À regarder ce qui a Ă©tĂ© fait ces derniĂšres annĂ©es, ceux qui ont continuĂ© Ă  faire vivre la Zad ne semblent donc pas tombĂ©s dans les piĂšges signalĂ©s par Martin Buber, Ă  savoir la perte de lien avec l’extĂ©rieur ou une institutionnalisation soumise Ă  des critĂšres opposĂ©s Ă  ceux qui guidaient prĂ©alablement la communautĂ© de lutte. À ceux qui en doutaient, l’accueil Ă  la Zad de nombreux collectifs ces derniĂšres semaines, pour Ă©changer Ă  propos des luttes en cours et tisser des liens, en est la preuve. Et comme le disait un paysan de Notre-dame-des-landes suite Ă  la discussion autour des idĂ©es de Landauer et Buber, « le tracteur que l’on achĂšte pour les travaux agricoles Ă  la Zad et que l’on ramĂšne devant les grilles de la prĂ©fecture de Nantes est la mĂ©taphore de la capacitĂ© Ă  remettre en jeu ce qui a Ă©tĂ© acquis Â» 





Source: Expansive.info